Un jour mon bon hôte, M. Luitpold[87], me conduisit à Sarnath (à 5 milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable, et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne contient qu’un seul appartement[88].

Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide.

Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène l’eau du Gange.

La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands (fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à tout instant.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire, ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage; c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir.

L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc, liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement. Dès que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on l’emballe.

Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon, M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il demeure dans la citadelle de Ramnaghur, située sur la rive gauche du Gange, au-dessus de la ville.

Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés.

La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se distinguaient à peine des autres.

Les deux princes étaient très-richement vêtus, ils avaient de longs pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants; ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté[89], portait un turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet me plut bien moins.

A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins d’argent avec des narghilés élégants, et que l’on nous invita à fumer. Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau remplaçait toujours celui dont il venait de se servir.

La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un natch (danse de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour me faire jouir de ce spectacle.

Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (devedassi) et trois musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés. L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants; mais les deux sylphides poussèrent des cris si stridents, que je finis par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs.

Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez indiscrète pour accepter encore cette proposition.

Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes, franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette masse énorme.

Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant, et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de fer pointue.

Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche.

Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant un plaisir infini.

Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du jardin. Mais, hélas! notre enchantement ne fut que simulé, car le jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines.

Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant la coutume établie dans toute l’Inde.

En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien sculptés.

Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies[90]. Il retire pareille somme de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux, d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes, environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et vingt éléphants.

Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ 700 milles.

Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à un brahmane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun, depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie.

J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui. Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante, et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez.

Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout genre, même de la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on introduit dans son estomac est chose indifférente.

Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps, sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs.

 

Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa famille.

Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes; mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au juge. Les districts sont grands; le paysan ne peut pas entreprendre un voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le paysan requiert donc rarement l’assistance du juge.

Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes indigènes.

J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou 800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible. Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares.

Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion chrétienne ne se propage pas beaucoup dans ce pays[91]. Je m’informai avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse ordinaire était: Pas un, ou, tout au plus: Un seul. Les quelques familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas.

J’assistai à quelques épreuves.

Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer, avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan!

CHAPITRE XIII.

Allahabad.—Caunipoor.—Agra.—Le mausolée du sultan Akbar.—Tajh-Mahal.—La ville en ruines de Fatipoor-Sikri.—Delhi.—La grand’rue.—Le palais de l’empereur.—Palais et mosquées.—La princesse Bigem.—L’ancien Delhi.—Ruines remarquables.—La station militaire anglaise.

De Bénarès nous allâmes, M. Lau et moi, à Allahabad dans un dock de poste[92]. La distance est de 76 milles, que l’on fait sans peine en douze ou treize heures. Dans la soirée du 7 janvier 1848, nous quittâmes la ville sacrée, et, dès le lendemain matin, nous nous trouvâmes dans le voisinage d’Allahabad, près d’un long pont de bateaux jeté sur le Gange.

Après être sortis du dock, nous nous fîmes porter en palanquin à l’hôtel, éloigné d’un mille. En y arrivant, nous le trouvâmes tellement rempli d’officiers d’un régiment en marche, qu’on n’admit mon compagnon de voyage que sous la condition expresse qu’il se contenterait d’une petite place dans la salle à manger. Dans ces circonstances, il ne me resta d’autre ressource que de profiter d’une lettre de recommandation pour le docteur Angus.

Mon arrivée ne mit pas moins ce bon vieux monsieur dans l’embarras; car sa maison aussi était déjà encombrée de voyageurs: mais sa sœur, Mme Spencer, m’offrit aussitôt, avec la plus grande amabilité, la moitié de sa propre chambre à coucher.

Allahabad a 25 000 habitants et est situé en partie sur le Jumna (Dschumna), en partie sur le Gange. La ville n’est ni grande ni belle, quoiqu’on la range parmi les cités saintes et qu’elle soit visitée par beaucoup de pèlerins. Les Européens habitent de beaux pavillons dans des jardins en dehors de la ville.

Parmi les curiosités qu’elle présente, je mentionnerai particulièrement le fort avec le palais, construit sous le sultan Akbar. Il est situé au confluent du Jumna et du Gange.

Les Anglais ont élevé de nouveaux ouvrages très-solides autour du fort qui, aujourd’hui, sert de principale place d’armes à l’Inde anglaise.

Le palais est un édifice assez ordinaire, et l’intérieur ne se fait remarquer que par la disposition de quelques salons. Il y en a qui sont coupés par trois colonnades et qui forment trois rangées d’arcades. Dans d’autres, quelques marches conduisent à de petits appartements qui se trouvent dans le salon même et qui ressemblent à de grandes loges de théâtre.

Aujourd’hui le palais est transformé en arsenal. Il renferme de quoi équiper 40 000 hommes, et il ne manque pas non plus de grosse artillerie. Dans une des cours il y a une colonne de métal de 12 mètres de haut, appelée Feroze-Schachs-Laht, qui est très-bien conservée, toute couverte de caractères, et au faîte de laquelle est un lion.

Une autre curiosité du fort est un petit temple insignifiant, aujourd’hui assez dégradé, qui jouit d’une haute vénération parmi les Hindous; mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas le visiter, l’entrée du fort leur étant interdite. Un des officiers me raconta qu’un très-riche Hindou était venu récemment en pèlerinage à ce temple, et avait fait offrir au commandant du fort 20 000 roupies, s’il voulait lui permettre d’y faire ses dévotions. Le commandant ne put naturellement pas y consentir.

Le fort d’Allahabad a aussi sa légende. Quand le sultan Akbar en commença la construction, les murs s’écroulaient à mesure qu’on les élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s’achèverait pas heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils encore aujourd’hui plus souvent la ville Brog qu’Allahabad.

On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque un temple souterrain près du fort, où il a été enterré. Ce temple, visité tous les ans par beaucoup de pèlerins, est tout à fait sombre; on n’y pénètre qu’avec des flambeaux ou des torches. En somme, il ressemble à une grande belle cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les murs sont remplis de niches, toutes occupées par des divinités ou par leurs emblèmes. On montre comme la plus grande curiosité un arbre dépouillé de ses feuilles, qui a poussé dans le temple et qui s’est frayé passage à travers la voûte.

Je visitai encore un grand beau jardin dans lequel se trouvent quatre mausolées mahométans. Le plus grand renferme un sarcophage en marbre blanc, entouré de galeries en bois avec des incrustations en nacre aussi riches qu’élégantes. C’est là que repose le sultan Koshru, fils de Jehan-puira. Dans des sarcophages plus petits sont les enfants du sultan. Les murs sont peints de fleurs roides et d’arbres misérables, parmi lesquels se trouvent aussi des inscriptions.

On voit sur un de ces murs un petit rideau que le guide écarta avec un profond respect pour me montrer l’empreinte de la paume d’une main colossale. Il me raconta qu’anciennement un arrière-arrière-neveu de Mahomet était venu en ce lieu pour y faire ses dévotions. Il était d’une taille et d’une corpulence extraordinaires; en se levant, il s’appuya contre le mur, et y laissa l’empreinte de sa main sacrée.

Ces quatre monuments datent, dit-on, de plus de deux cent cinquante ans; ils sont en grandes pierres de taille et richement décorés d’arabesques, de frises, de bas-reliefs, etc. Le tombeau de Koshru et l’empreinte de la main jouissent d’une haute vénération chez les mahométans.

Le jardin me plut bien plus que les monuments, surtout à cause de ses énormes tamarins. Je croyais avoir vu, au Brésil, les plus grands qu’on pût trouver; mais la terre et peut-être aussi le climat de l’Inde semblent encore favoriser davantage cette espèce d’arbres. Ce n’est pas seulement dans le jardin que se rencontrent ces magnifiques échantillons, autour de la ville on voit de superbes allées de tamarins. On cite les tamarins d’Allahabad même dans des ouvrages de géographie.

Contre le mur élevé qui entoure le jardin, on a adossé deux seraïs, qui se distinguent par de hauts et beaux portails, par leur grandeur et par leur tenue excellente. Il y régnait une très-grande animation; on voyait des hommes revêtus de toutes sortes de costumes, des chevaux, des bœufs, des chameaux, des éléphants et une grande quantité de marchandises emballées dans des caisses, des sacs et des ballots.

10 janvier. A trois heures de l’après-midi, nous quittâmes Allahabad, et, sauf quelques petites interruptions; nous continuâmes notre voyage jusqu’à Agra dans le dock de poste.

La distance est d’environ 300 milles.

Dans l’espace de vingt-deux heures, nous arrivâmes à Caunipoor (150 milles), près du Gange, petite ville qui se distingue par ses établissements européens.

Le voyage jusqu’à Caunipoor nous offrit peu de variété: nous traversâmes une plaine immense, richement plantée, et une route peu animée. A l’exception de quelques colonnes militaires, nous ne rencontrâmes aucun voyageur.

Un passage de troupes dans l’Inde ressemble à une petite migration, et, quand on en a vu un, on peut facilement se faire une idée des colonnes innombrables des armées de la Perse ou des autres contrées de l’Asie. La plupart des soldats indigènes sont mariés; il en est de même des officiers, qui sont Européens. Aussi, quand un régiment se met en mouvement, il y a presque autant de femmes et d’enfants que de soldats. Les femmes et les enfants voyagent par deux ou par trois sur des chevaux, sur des bœufs, sur des charrettes, ou ils cheminent à pied, portant des paquets sur leur dos. Leurs bagages sont chargés sur des voitures, et ils conduisent devant eux leurs chèvres et leurs vaches. Les officiers suivent, avec leurs familles, à de petits intervalles, dans des voitures européennes, dans des palanquins ou à cheval. Leurs tentes, leurs meubles et leurs ustensiles, etc., sont portés par des chameaux ou des éléphants qui ferment ordinairement la marche. On dresse les camps des deux côtés de la route; d’un côté sont les hommes, de l’autre les animaux.

Caunipoor est une station militaire importante; on y voit beaucoup de belles casernes. Il s’y trouve également une société considérable de missionnaires. La ville renferme quelques belles écoles publiques, quelques beaux édifices particuliers et une église chrétienne en style gothique.

12 janvier. Vers midi, nous arrivâmes au petit village de Beura. Nous y trouvâmes un bongolo, c’est-à-dire une maisonnette avec deux ou quatre chambres à peine pourvues des meubles les plus simples et les plus nécessaires. Ces bongolos, situés le long des routes de poste, servent d’hôtels. Ils ont été fondés par le gouvernement. Une personne paye, pour une petite chambre, 1 roupie par jour; une famille, 2 roupies. Qu’on reste vingt-quatre heures ou bien une demi-heure, le prix est le même dans la plupart de ces établissements; il n’y en a qu’un petit nombre où pour un court séjour on se contente de la moitié du prix. Dans chaque bongolo il y a un inspecteur indigène qui sert les voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle est exercé exactement au moyen d’un registre sur lequel tout voyageur est tenu de s’inscrire. Quand il n’y a pas de voyageurs dans un bongolo, on peut y rester tant qu’on veut; mais s’il en survient, il faut quitter la place au bout de vingt-quatre heures.

Les villages situés le long de la route sont petits et ont l’air très-pauvres et très-misérables. Ils sont entourés de grands murs en terre, ce qui leur donne une apparence de fortifications.

Le 13 janvier, après avoir voyagé en tout trois nuits et deux jours et demi, nous arrivâmes à Agra, l’ancienne résidence des grands mogols de l’Inde.

Les faubourgs d’Agra ressemblent, par leur extérieur mesquin, aux misérables villages des environs: ce sont de hauts remparts de terre ou d’argile, entremêlés de petites huttes ou de baraques chétives et délabrées. Mais les choses prirent un autre aspect quand nous eûmes franchi une superbe porte; nous nous trouvâmes tout à coup devant une grande place ouverte entourée de murs, et de laquelle quatre hautes portes conduisaient à la ville, au fort et aux faubourgs.

Agra, comme la plupart des villes de l’Inde, n’a pas d’hôtels. Un missionnaire me reçut amicalement et donna à son hospitalité un bien plus grand prix encore par la complaisance qu’il eut de me montrer les curiosités de la ville et des environs.

Notre première visite fut consacrée au superbe mausolée du sultan Akbar, à Secundra (4 milles d’Agra).

La porte par laquelle on pénètre dans le jardin est déjà un chef-d’œuvre. Je m’arrêtai longtemps devant elle avec admiration. L’imposante construction est placée sur une terrasse en pierres, à laquelle conduisent de larges escaliers. La porte est élevée et surmontée d’un dôme magnifique. Aux quatre coins il y a des minarets en marbre blanc à trois étages; malheureusement les parties supérieures sont déjà un peu dégradées. Au-dessus de la porte on voit encore les débris d’un mur en pierre sculptée à jour.

Le mausolée est au milieu du jardin; il forme un carré de quatre étages qui va en se rétrécissant vers le haut comme une pyramide. Le premier aspect de ce monument n’est pas très-imposant, car on a encore trop présent à la mémoire la beauté de la porte d’entrée; mais l’admiration augmente à mesure que l’on entre dans les détails.

Le premier étage est entouré de belles arcades; les pièces sont simples, les murs sont revêtus de ciment blanc brillant qui pourrait remplacer le marbre. Il s’y trouve quelques sarcophages.

Le second étage se compose d’une grande terrasse qui recouvre la construction inférieure; au milieu s’élève un appartement ouvert et aéré, porté par des colonnes et surmonté d’une légère toiture. Beaucoup de petits kiosques, dans les coins et sur les côtés de la terrasse, donnent à l’ensemble un aspect un peu bizarre, mais plein de goût. Les jolies coupoles des kiosques doivent avoir été autrefois très-riches et très-brillantes; car aujourd’hui encore on voit sur plusieurs de beaux restes de peintures vernies et de filets de marbre blanc incrusté.

Le troisième étage ressemble au second.

Le quatrième et dernier est le plus beau; il est tout entier en marbre blanc: les autres ne sont qu’en grès rouge. De larges arcades couvertes, dont les grilles de marbre extérieures sont d’une beauté inimitable, forment un carré ouvert, au-dessus duquel s’étend la plus belle voûte, le ciel bleu. Ici se trouve le sarcophage qui renferme les ossements du sultan. Au-dessus des arcs des colonnades on a incrusté des maximes du Coran en caractères de marbre noir. Je crois que c’est le seul monument mahométan où le sarcophage se trouve sur le faîte de l’édifice, dans un espace non couvert.

Le palais des sultans musulmans est dans la citadelle. Il passe pour une des principales constructions d’architecture mogole[93].

Les fortifications ont une étendue de près de 2 milles et se composent d’une double et triple enceinte de murs; les murs extérieurs peuvent avoir 25 mètres de haut. L’intérieur est divisé en trois cours principales. La première était habitée par les gardes; la deuxième par les officiers et les hauts fonctionnaires; la troisième, placée du côté du Jumna, renferme les palais, les bains, les harems et quelques jardins. Dans cette cour tout est en marbre blanc. Les murs des chambres sont incrustés de mosaïques faites de pierres de prix, comme agates, onyx, jaspes, carnioles, lapis-lazuli; elles représentent des vases de fleurs, des oiseaux, des arabesques et d’autres figures. Deux pièces sans fenêtres sont exclusivement destinées à produire un grand effet par l’éclairage. Les murs, les plafonds voûtés, sont ornés de micaschiste qui forme d’étroites bordures argentées. Des cascades se précipitent par-dessus des murs de verre, derrière lesquels on peut placer des lumières, et des jets d’eau s’élèvent au milieu des appartements. Sans lumières même, tout étincelait et brillait d’un éclat extraordinaire; que ne devait-ce pas être quand d’innombrables lumières s’y reflétaient mille et mille fois. A la vue de ces splendeurs, on conçoit facilement les merveilleuses descriptions des Orientaux, et les contes des Mille et une Nuits.

De semblables palais, de semblables appartements, peuvent réellement passer pour de véritables féeries.

A côté du palais il y a une petite mosquée également en marbre blanc et ornée avec le plus grand art d’arabesques, de bas-reliefs, etc.

Avant de quitter le fort, on nous conduisit dans un profond souterrain, ancien théâtre des exécutions secrètes. Que de sang innocent doit y avoir été versé!

La Mosquée de Jumna, que des juges compétents mettent au-dessus de la superbe mosquée de Soliman à Constantinople, se trouve en dehors du fort, près du Jumna, sur une haute terrasse en pierres. Elle a été construite par le sultan Akbar; elle est en grès rouge, et possède trois superbes coupoles. Dans les cintres on voit des restes de précieuses peintures bleu clair et bleu foncé, avec des filets d’or. Il est fâcheux que cette mosquée soit dans un tel état de délabrement; mais il faut espérer qu’elle n’y restera pas longtemps, car le gouvernement anglais a déjà fait commencer des restaurations.

Nous retournâmes de la mosquée à la ville, qui est en grande partie entourée de décombres. La grande rue Sander est large et propre; au milieu elle est pavée de pierres de taille, et sur les côtés de briques. Aux deux extrémités de cette rue se trouvent de majestueuses portes de ville.

Les maisons de la ville (de un à quatre étages), sont presque toutes en grès rouge, la plupart petites; mais plusieurs sont entourées de colonnes, de piliers et de galeries. Il y en a qui se distinguent par de beaux portails. Les rues adjacentes sont toutes étroites, tortueuses et laides. Les bazars sont peu considérables. Dans l’Inde, comme dans l’Orient, il faut chercher les belles marchandises dans l’intérieur des maisons. Jadis la population de cette ville montait à 800 000 âmes; aujourd’hui elle en a à peine 60 000.

Tous les alentours sont remplis de ruines. Les personnes qui veulent faire bâtir n’ont que la peine de ramasser les matériaux. Bien des Européens habitent des maisons tombées en ruines, qu’avec peu de peine et peu de frais ils transformeraient en jolis palais.

Agra est le principal siége de deux sociétés de missionnaires: une catholique et l’autre protestante. On instruit ici comme à Bénarès les descendants des enfants recueillis en 1831. On me montra une petite fille achetée dernièrement à une pauvre mère au prix de 2 roupies.

A la tête de la mission catholique est placé un évêque. Le titulaire actuel, M. Porgi, a fait élever une église construite avec goût, ainsi qu’une belle maison. Nulle part je n’ai vu autant d’ordre, ni les indigènes aussi bien tenus qu’ici. Le dimanche, après les heures de prières, les catholiques se livrent à des divertissements convenables, tandis que les protestants, après avoir travaillé toute la semaine, sont tenus de prier le dimanche toute la journée, et ne peuvent se permettre d’autre distraction que de rester assis quelques heures, avec un maintien calme et grave, devant les portes de leurs maisons. Quand on passe un dimanche parmi de vrais protestants, on croirait réellement que le bon Dieu a refusé aux hommes jusqu’à la distraction la plus innocente.

Ces deux sociétés de missionnaires ne vivent pas dans les meilleurs termes; elles se critiquent et se blâment l’une l’autre pour la moindre chose, ce qui n’est pas précisément d’un bon exemple pour les indigènes qui les entourent.

Ma dernière visite fut pour le bijou si admiré d’Agra, je dirai même de toute l’Inde, le fameux Taj-Mahal (Tatsch-Mahal).

J’avais lu dans un livre qu’il fallait visiter ce monument le dernier, parce qu’après l’avoir vu, on ne pouvait plus admirer les autres. Le capitaine Elliot dit: «Il est difficile de donner une description de ce monument. La construction est pleine de force et d’élégance.»

Taj-Mahal fut élevé par le sultan Jehoe (Dschehoe) à la mémoire de sa favorite, Muntaza-Zemani. La construction de ce monument a coûté, dit-on, 750 000 livres sterling. En réalité, cette construction a servi à immortaliser la mémoire du sultan plutôt que celle de la favorite, car tout homme, en voyant cet ouvrage, demandera involontairement le nom du puissant souverain à la voix duquel il a été élevé. Les noms des architectes ont été malheureusement perdus. Plusieurs attribuent ce monument à des maîtres italiens; mais quand on voit tant de chefs-d’œuvre de l’architecture mahométane, il faut nier qu’ils aient été construits par les Turcs, ou bien admettre que celui-ci aussi appartient au style mahométan.

Le Taj-Mahal est placé au milieu d’un jardin, sur une terrasse en grès rouge haute de 4 mètres. C’est une sorte de mosquée de forme octogone, avec de hautes arcades voûtées; il est construit en marbre blanc, ainsi que les quatre minarets placés aux coins des terrasses. La principale coupole s’élève à une hauteur de plus de 85 mètres, et est entourée de quatre coupoles plus petites. L’extérieur de la mosquée est couvert de maximes du Coran gravées en caractères de marbre noir.

Dans la pièce principale se trouvent deux sarcophages, dont l’un renferme les dépouilles mortelles de la favorite, l’autre celles du sultan. Les parties inférieures de cette pièce sont entourées, comme les deux sarcophages, de belles pierres en forme de mosaïque. Un morceau capital est la grille de marbre de 2 mètres de haut qui entoure les sarcophages; elle se compose de huit parties ou faces, qui sont toutes si finement et si délicatement travaillées à jour, qu’on les croirait faites en ivoire et au tour. Les jolies colonnes, les chambranles étroits, sont également incrustés, en haut et en bas, de belles pierres; on nous montra, entre autres, la chrysolithe, qui a absolument la couleur de l’or, pierre très-précieuse et qui l’est peut-être même plus que le lapis-lazuli.

Deux portes d’entrée et deux mosquées, situées à peu de distance du Taj-Mahal, sont en grès rouge et en marbre blanc. Isolées, chacune d’elles passerait pour un chef-d’œuvre; mais elles se trouvent écrasées par le voisinage du Taj-Mahal, dont un voyageur dit à plein droit: «Il est trop pur, trop sacré, trop parfait, pour avoir pu être créé de main d’homme. Il faut que des anges l’aient descendu du ciel, et on devrait le mettre sous une cloche de verre, pour le garantir contre tout souffle et tout courant d’air.»

Ce mausolée, qui date déjà de plus de deux cent cinquante ans, est aussi parfaitement conservé que si on venait de l’achever.

Certains voyageurs prétendent que le Taj-Mahal, au clair de lune, produit un effet magique. Je le vis éclairé par la pleine lune; mais son aspect me transporta si peu que je regrettai, au contraire, d’avoir affaibli ma première impression. Sur les anciennes ruines ou sur les édifices gothiques, le reflet de la lune a quelque chose de féerique, mais il n’en est pas de même d’un monument tout en marbre blanc. A la lumière de la lune, le Taj-Mahal se fond en masses incertaines, et paraît en partie comme couvert d’une légère couche de neige.

Le premier voyageur qui a formulé cette fausse opinion sur le Taj-Mahal, l’a probablement visité dans une compagnie par laquelle il était tellement charmé, qu’il trouvait tout surnaturel et céleste. D’autres depuis ont sans doute trouvé plus commode, au lieu de s’en assurer eux-mêmes, de reproduire de confiance ce qu’avaient affirmé leurs devanciers.

 

Une des plus intéressantes excursions de tout mon voyage, fut une course à la ville en ruines de Fattipoor-Sikri, éloignée d’Agra de 18 milles, et qui a une circonférence de 6 milles. Nous y allâmes en voiture, et nous y avions commandé des chevaux de relais pour pouvoir faire la partie en un seul jour.

La route passe de temps en temps par d’immenses plaines couvertes de bruyères; dans l’une de ces plaines nous aperçûmes un petit troupeau d’antilopes; plus petites que les daims, elles sont, comme les gazelles, d’une grande légèreté et d’une délicatesse extraordinaire; elles ont le long du dos de petites raies d’un brun foncé; elles traversaient la route devant nous sans trop de crainte, en faisant par-dessus les fossés et les buissons des sauts de plus de 7 mètres, et il y avait dans tous leurs mouvements tant de grâce, qu’elles semblaient danser à travers les airs. Je ne rencontrai pas avec moins de plaisir deux paons sauvages. On éprouve un charme tout particulier à voir en liberté des animaux que nous sommes habitués en Europe à garder à titre de raretés comme les plantes exotiques, et que nous enfermons dans des cages ou dans d’étroits espaces.

Le paon, dans son état naturel, est ici un peu plus grand que je ne l’ai vu en Europe; ses couleurs et l’éclat de son plumage me parurent aussi plus beaux et plus vifs.

L’Indien a pour cet oiseau presque autant de vénération que pour la vache. Les paons, de leur côté, semblent comprendre le culte que l’on a pour eux; car on les voit, comme les hôtes domestiques des basses-cours, se promener tranquillement dans les villages ou bien se reposer à leur aise sur les toits des maisons. Dans quelques contrées, les Indiens ont tant de tendresse pour les paons, qu’un Européen s’exposerait aux plus mauvais traitements s’il avait le malheur de tirer sur un de ces oiseaux. Il y a quelques mois, deux soldats anglais périrent pour ne pas avoir respecté cette superstition de l’Hindoustan et pour avoir tué quelques paons. Les Indiens se précipitèrent avec fureur sur les meurtriers et les maltraitèrent si cruellement, qu’ils en moururent.

Fattipoor-Sikri est situé sur une colline. Aussi voit-on de loin les murs du fort, les mosquées et d’autres édifices. Ces ruines commencent à quelque distance en dehors du rempart. Des deux côtés de la route il y a des restes de maisons ou d’appartements isolés, des fragments de belles colonnes, etc. Je vis avec beaucoup de peine les indigènes tailler plusieurs blocs et les façonner pour leur servir de matériaux.

On entre par de belles portes dans le fort et dans la ville, au milieu d’éboulements et de ruines. Le tableau qui s’offre ici aux regards est bien plus saisissant que celui de Pompéï, près de Naples. A Pompéï, il est vrai, la destruction est bien complète aussi, mais c’est une destruction très-régulière. Les rues et les places ont l’air aussi propres que si elles n’avaient été désertées que la veille. Les maisons, les palais et les temples ont été débarrassés de leurs décombres; les ornières mêmes des voitures sont restées intactes. De plus, Pompéï est dans une plaine; on ne l’embrasse pas d’un seul coup d’œil, et elle n’a pas la moitié de l’étendue de Sikri. Les maisons sont plus petites; les palais sont moins nombreux, et ils offrent un caractère moins grandiose. A Sikri, un immense espace se déroule à vos yeux; partout il y a des édifices magnifiques, des mosquées et des kiosques, des palais, des colonnades et des arcades, en un mot tout ce que l’art peut produire. Et pas un seul morceau n’a échappé entier à la destruction du temps; tout est tombé en ruines. On peut à peine se défendre de l’idée d’un terrible tremblement de terre; et il n’y a guère que deux siècles que la ville était debout dans toute sa richesse et sa splendeur. Elle n’a pas été, il est vrai, couverte, comme Pompéï, d’une lave protectrice, mais exposée sans défense à tous les orages et à toutes les tempêtes. Ma douleur et ma surprise croissaient à chaque pas: spectacle à la fois déchirant et étonnant! quelle terrible destruction à côté d’une magnificence visible, d’une réunion d’édifices grandioses, de superbes sculptures, de riches fragments de tout genre! Je vis des constructions dont l’intérieur et l’extérieur étaient littéralement si surchargés de sculptures qu’il ne restait pas la moindre place dépourvue d’ornements. La principale mosquée surpasse, pour la grandeur et pour l’architecture, la mosquée de Jumna, à Agra. La porte d’entrée qui conduit au vestibule passe pour la plus grande du monde; le cintre de la porte a 24 mètres de haut; la hauteur de tout le monument est de 47 mètres. Le péristyle de la mosquée est également des plus grands; sa longueur est de 145 mètres, sa largeur de 136. Il est entouré de belles arcades et de petites cellules. Ce péristyle était, dit-on, presque aussi sacré que la mosquée elle-même, parce qu’Akbar le Juste avait l’habitude d’y faire ses dévotions[94]. Après la mort de ce prince, la place où il priait fut marquée par une espèce d’autel en marbre blanc merveilleusement travaillé.

La mosquée elle-même, construite dans le style de la mosquée de Jumna, a comme celle-ci trois grands dômes. L’intérieur est rempli de sarcophages dans lesquels reposent ou des parents ou des ministres favoris du sultan Akbar. On voit même d’autres tombeaux semblables dans une cour voisine.

Le sultan Akbar passait chaque jour plusieurs heures dans la salle de justice, et donnait audience au dernier comme au premier de ses sujets. Une colonne, placée au milieu de la salle, et dont le haut représente une plate-forme, formait le divan de l’empereur. Cette colonne, dont le chapiteau est taillé de la manière la plus admirable, s’élargit vers le haut et est entourée d’une belle grille en pierre d’un pied de haut. Du dedans, quatre larges galeries et de petits ponts de pierre conduisent dans les pièces contiguës du palais.

Les palais du sultan se distinguent moins par leur grandeur que par leurs sculptures, leurs colonnes, etc. Tous en sont décorés, on pourrait même dire surchargés.

La célèbre porte des éléphants excita moins mon admiration. Sans doute sa voûte est très-élevée, mais elle n’est pas si haute que la porte d’entrée qui conduit à l’avant-cour de la mosquée; les deux éléphants de pierre placés sur le seuil, sont tellement dégradés, qu’on reconnaît à peine ce qu’ils représentent.

Ce qui est mieux conservé, c’est la tour des éléphants, dont quelques descriptions disent qu’elle n’est composée que de dents d’éléphants, et même d’éléphants enlevés à l’ennemi par Akbar ou bien tués dans des chasses par ce sultan. Mais cela n’est pas; la tour, qui a 20 mètres de haut, est en pierre, et les dents y sont fixées depuis le haut jusqu’en bas comme de grandes épines. Akbar, dit-on, s’est souvent assis sur le faîte de cette tour pour tirer aux oiseaux.

Tous les édifices, même l’énorme et long rempart, sont de grès rouge, et non pas, comme plusieurs le prétendent, de marbre rouge.

Des centaines de petits perroquets verts ont établi leurs nids dans les fentes et les fissures des édifices.

 

Le 19 janvier, je quittai de nouveau, en société de M. Lau, la célèbre ville d’Agra, pour aller visiter une ville encore plus célèbre, celle de Delhi, à 122 milles d’Agra. On y va aussi par une excellente route de poste.

La contrée entre Agra et Delhi est assez uniforme; nulle part on ne découvre la moindre colline; la terre cultivée alterne avec des bruyères et des sables, et les misérables villages ou villes que l’on trouve sur la route ne nous donnèrent pas la moindre envie d’interrompre notre voyage même pour quelques instants.

Près de la petite ville de Gassinager, un long pont suspendu traverse le Jumna.

Le 20 janvier, dans l’après-midi, nous arrivâmes à Delhi. Je trouvai dans M. le docteur Sprenger un compatriote aussi bon qu’aimable. M. Sprenger est né dans le Tyrol. Ses facultés supérieures et ses connaissances lui ont acquis une grande réputation non-seulement parmi les Anglais, mais aussi dans tout le monde savant. Il est directeur du collége de Delhi et a obtenu dernièrement une mission du gouvernement anglais pour aller à Luknau examiner la bibliothèque du roi indien, la mettre en ordre et publier les ouvrages les plus intéressants qu’elle renferme. Possédant parfaitement le sanscrit, le persan ancien et moderne, le turc, l’arabe et l’hindoustani, il a donné en anglais et en allemand des traductions de ces ouvrages; il a déjà enrichi la littérature de précieuses et spirituelles publications et il y joindra encore beaucoup de travaux dignes d’intérêt, car c’est un homme excessivement actif et qui n’a que trente-quatre ans.

Quoique le départ de M. Sprenger pour Luknau fût très-prochain, il n’en eut pas moins l’extrême complaisance de vouloir bien me servir de cicérone.

Nous commençâmes par la grande ville impériale de Delhi, sur laquelle étaient jadis fixés tous les regards non-seulement de l’Inde, mais aussi de presque toute l’Asie. Elle fut de son temps pour l’Inde ce qu’Athènes fut pour la Grèce et Rome pour l’Europe. Aujourd’hui, elle partage le sort des autres cités indiennes, et de toute son ancienne grandeur elle n’a gardé que son nom.

Le Delhi existant s’appelle le nouveau Delhi, quoique la ville soit déjà bâtie depuis deux siècles: c’est la continuation des anciennes villes qui ont été, à ce qu’on pense, au nombre de sept, et dont chacune s’appelait Delhi. Toutes les fois que les palais, les mosquées, les fortifications commençaient à se dégrader, on les laissait tomber en ruines, et on élevait de nouvelles constructions à côté des anciennes. De cette manière, les ruines s’entassèrent sur les ruines et occupèrent un espace qui a, dit-on, plus de 6 milles de largeur et 18 de longueur. Si une mince couche de terre ne couvrait pas déjà une grande partie de ces ruines, elles seraient certainement les plus étendues de l’univers.

Le nouveau Delhi est situé sur le Jumna. D’après la géographie de Brückner, cette cité renferme une population de 500 000 âmes[95], mais elle n’en a réellement pas beaucoup plus de 100 000, parmi lesquelles on compte une centaine d’Européens. Les rues sont larges et belles; je n’avais encore rien vu de pareil en ce genre dans aucune autre ville de l’Inde. La principale rue, Tschandni-Tschauk, ferait honneur à toutes les capitales d’Europe; elle a près de trois quarts de milles de long et est large de plus de 30 mètres; elle est coupée, dans toute sa longueur, par un canal étroit et sans eau à moitié comblé. Les maisons de cette rue ne se distinguent ni par la grandeur ni par la magnificence; elles n’ont tout au plus qu’un seul étage; au rez-de-chaussée, elles sont garnies de misérables auvents où sont exposées des marchandises de peu de prix.

Je n’ai pas été assez heureuse pour voir les superbes magasins, les nombreuses pierres précieuses qui, au dire de beaucoup de voyageurs, jettent le soir un éclat incomparable à la lueur des lampes et des lumières! Les jolies maisons et les somptueux magasins se trouvent dans les rues adjacentes au bazar; les produits de l’art que j’y vis consistaient en objets d’or et d’argent, en étoffes d’or et en châles. Les objets d’or et d’argent sont faits par les indigènes avec tant de goût et d’art, qu’on aurait de la peine à trouver rien de plus beau à Paris. Les étoffes tissées d’or, les broderies d’or et de soie sur étoffes et les châles de cachemire sont de la dernière perfection. Les cachemires les plus fins coûtent ici 4000 roupies. Ce qui mérite encore plus d’admiration, c’est l’habileté des artisans, lorsqu’on voit avec quelles faibles ressources et avec quels outils ils savent produire tous ces chefs-d’œuvre.

Il est fort agréable de se promener le soir dans les principales rues de Delhi. On y voit parfaitement la vie des grands et des riches de l’Inde. On ne trouve nulle part tant de princes et de grands seigneurs. Indépendamment de l’empereur pensionné et de ses parents, dont le nombre s’élève à plusieurs milliers, il y vit encore d’autres souverains et ministres destitués et pensionnés. Ils répandent beaucoup de vie dans la ville; ils aiment à se montrer en public, font souvent de grandes et de petites parties, se promènent (toujours sur des éléphants) dans les jardins voisins, ou le soir dans les rues. Pour les excursions de jour, les éléphants sont richement ornés de tapis et de belles étoffes, de tresses d’or et de houppes; les siéges, appelés hauda, sont même couverts de châles de cachemire; des baldaquins somptueusement décorés garantissent les cavaliers contre le soleil, ou bien des serviteurs tiennent au-dessus d’eux d’immenses parasols ouverts. Les princes et les grands personnages, très-richement habillés à l’orientale, sont assis par deux ou par quatre dans ces haudas.

Ces cortéges présentent le plus bel aspect et sont encore plus nombreux et plus magnifiques que celui du rajah de Bénarès que j’ai décrit. Un seul cortége se compose souvent d’une douzaine d’éléphants ou plus, de cinquante à soixante soldats à pied et à cheval, d’autant de domestiques, etc. Le soir on déploie moins de pompe; un éléphant et quelques serviteurs suffisent. Ils montent et descendent les rues, et jettent des œillades à des femmes d’une classe particulière, assises en grande toilette, la figure sans voile, à des croisées ou dans des galeries ouvertes. D’autres font cabrer de nobles coursiers arabes, dont l’élégant aspect est encore rehaussé par des housses brodées d’or, par des mors d’argent et des brides garnies d’argent. Entre ces cortéges marchent gravement des chameaux pesamment chargés, venant de contrées lointaines; il y a aussi beaucoup de bailis, attelés de superbes bisons blonds, dont se servent les gens moins riches ou les femmes dont nous avons parlé plus haut. Les bailis, comme leur attelage, sont recouverts de housses écarlates. Les cornes et la partie inférieure des pieds des bisons sont peintes de couleur brune; autour du cou ils ont un beau ruban auquel sont attachés des grelots ou des clochettes. Les plus jolies personnes regardent d’un air très-réservé du fond de ces bailis à moitié ouverts. Si on ne savait pas à quelle classe de femmes appartiennent ces jeunes filles non voilées, on ne reconnaîtrait pas à leurs manières l’état qu’elles exercent. Malheureusement ces créatures sont plus nombreuses dans l’Inde que dans tout autre pays; la cause principale en est une loi contre nature, un usage révoltant. Les filles sont ordinairement fiancées dès leur première année. Si le fiancé vient à mourir, l’enfant ou la jeune fille est considérée comme veuve, et, à ce titre, ne peut plus se marier. Ces jeunes filles deviennent alors d’ordinaire danseuses. Le veuvage est regardé comme un grand malheur; on croit que c’est la punition des femmes dont la conduite n’a pas été irréprochable dans une vie antérieure.

L’Indien ne peut épouser qu’une fille de sa caste.

Au nombre de toutes les curiosités qu’on voit dans les rues, il faut encore ajouter les jongleurs, les prestidigitateurs, les dompteurs de serpents, qui courent partout et qui sont toujours entourés de curieux.

Je vis des jongleurs faire des tours qui me parurent réellement inconcevables. Ils crachaient du feu accompagné de beaucoup de fumée; ils mélangeaient des poudres blanche, rouge, jaune et bleue, avalaient le mélange et crachaient ensuite chaque poudre séparément sans qu’elle fût mouillée; ils baissaient les yeux, et, lorsqu’ils les relevaient, la prunelle paraissait comme de l’or; puis ils inclinaient la tête, et, quand ils la relevaient, la prunelle avait repris sa couleur naturelle, mais les dents étaient en or. D’autres se faisaient une petite entaille dans la peau et tiraient de cette ouverture plusieurs aunes de fil de coton et de soie, et de petits rubans. Les dompteurs de serpents tenaient ces bêtes par la queue, et les faisaient tourner autour de leurs bras, de leur cou et de leur corps; ils touchaient à de grands scorpions et les faisaient passer sur leur main. Je vis aussi quelques combats entre de grands serpents et des ichneumons. Ce dernier animal, un peu plus grand qu’un furet, vit, comme on sait, de serpents et d’œufs de crocodiles; il sait prendre les serpents si habilement par la nuque, qu’ils succombent toujours; quant aux œufs des crocodiles, il les suce.

A l’extrémité de la grande rue est le palais impérial, qui est regardé comme un des plus beaux édifices de l’Asie. Il occupe, avec ses dépendances, plus de deux milles carrés, et il est entouré d’un rempart de plus de 13 mètres de hauteur.

A l’entrée principale, plusieurs portes qui se succèdent forment une belle perspective terminée par un joli portique. Ce portique est petit, en marbre blanc et incrusté de belles pierres; le plafond, qui forme une voûte, est en verre de Moscovie avec de petites étoiles peintes. Mais malheureusement il perdra bientôt tout son éclat, car la plus grande partie du verre est déjà tombée, et ce qui reste ne tardera pas à se détacher aussi. Au fond du portique est une porte de métal doré, ornée de beaux dessins gravés à l’eau-forte. C’est dans ce portique que l’ex-monarque a l’habitude de se montrer au peuple qui visite encore quelquefois le palais par curiosité ou par un ancien respect; c’est là aussi qu’il reçoit les visites des Européens.

Les plus belles parties du palais impérial sont la superbe salle d’audience (le divan), admirée de tout le monde, et la mosquée. Le divan est au milieu d’une grande cour et forme un long carré; le plafond est supporté par trente colonnes; la salle est ouverte de tous côtés; quelques marches y conduisent, et elle est entourée d’une jolie galerie de marbre d’un mètre et demi de haut.

Le Grand-Mogol actuel a si peu de goût, qu’il a fait couper ce divan en deux par une misérable cloison en bois. Une autre cloison semblable, dont je ne saisissais pas le but, se joint sur le devant aux deux côtés de la salle, et ainsi on peut dire qu’elle est tout à fait encadrée de planches. Il y a dans ce divan un magnifique trésor: le plus gros cristal du monde. C’est un bloc de plus d’un mètre de long[96], de 75 centimètres de large et de 30 centimètres d’épaisseur; il est très-transparent. Il servait aux empereurs de trône ou de siége dans le divan. Maintenant le cristal est caché derrière la gracieuse cloison, et, si je n’avais pas connu son existence par les livres et que je n’eusse pas demandé à le voir, on ne me l’aurait pas montré.

La mosquée est petite, il est vrai; mais comme la salle de justice elle est en marbre blanc, avec de belles colonnes et des sculptures.

A la mosquée se rattache immédiatement le jardin Schalinar. C’était autrefois l’un des plus beaux de l’Inde, mais aujourd’hui il est tout à fait dégradé.

Dans les cours, il y avait beaucoup de saletés et d’immondices; les constructions ressemblaient presque à des ruines, et de misérables baraques s’appuyaient contre des murs à moitié tombés. Dans l’intérêt de la résidence impériale, il serait très-nécessaire de construire bientôt un nouveau Delhi; cependant, il règne partout beaucoup de mouvement.

Dès mon entrée dans le palais, j’avais vu un groupe d’hommes assemblés dans une des cours. Une heure plus tard, comme nous terminions notre visite, ces mêmes hommes étaient encore réunis à la même place. Nous approchâmes pour voir ce qui fixait à ce point leur attention: c’étaient quelques douzaines de petits oiseaux apprivoisés posés sur des perchoirs et qui prenaient leur manger des mains des gardiens ou bien se le disputaient entre eux. Les spectateurs, nous assura-t-on, étaient presque tous des princes. Plusieurs étaient assis sur des chaises, d’autres se tenaient debout avec les gens de leur suite. Quand ils sont en négligé, les princes ne se distinguent que très-peu, par le costume, de leurs domestiques, sur lesquels ils ne l’emportent pas beaucoup non plus par l’instruction et les connaissances.

L’empereur affectionne un divertissement qui ne vaut guère mieux que celui des oiseaux: ce sont ses soldats, composés de garçons de huit à quatorze ans. Ils portent de misérables uniformes qui, par la coupe et la couleur, ressemblent à ceux des Anglais; leurs exercices sont dirigés en partie par de vieux officiers, en partie par des enfants. Je plaignais de tout cœur la petite troupe, et j’avais de la peine à comprendre comment ces petits bonshommes pouvaient manier des armes et de lourdes bannières. D’ordinaire, le monarque s’assied chaque jour pendant quelques heures dans la petite salle de réception, et s’amuse aux manœuvres de ses jeunes guerriers. C’est dans ces moments qu’on a le plus de chance d’être présenté à Sa Majesté. Mais le vieux monarque, âgé de quatre-vingt-cinq ans, était justement indisposé, ce qui me priva du bonheur de le voir.

L’empereur reçoit du gouvernement anglais une pension de 14 lacs ou 1 million 400 000 roupies (plus de 3 millions de francs). Il a conservé, en outre, les revenus de plusieurs vastes domaines qui lui rapportent encore bien près de 2 millions. Cependant, toujours aux expédients, il n’est pas plus à son aise que le rajah de Bénarès. Avec ses revenus il doit pourvoir à l’entretien de plus de trois cents descendants de la famille impériale, d’une centaine de femmes et de plus de deux mille serviteurs. Qu’on ajoute à ces dépenses celles que nécessitent le service de ses écuries, une grande quantité de chevaux, de chameaux et d’éléphants, et on comprendra facilement que, malgré ses millions, il soit presque toujours dans une pénurie extrême.

Le 1er de chaque mois, le monarque reçoit sa pension, qui est portée au trésor sous la garde des soldats anglais, car autrement elle serait pillée en route par les créanciers du sultan. Aussi, pour augmenter ses ressources pécuniaires, a-t-il recours à toutes sortes de moyens fort ingénieux et assez lucratifs. Il vend des titres honorifiques, il met aux enchères des fonctions publiques; et les bons Indiens, pleins de respect pour Sa Majesté déchue, s’empressent à l’envi d’acquérir, avec quelques sacs de roupies, la gloire d’occuper une place près du magnanime empereur. Les uns achètent quelques signes de distinction, quelques hochets; d’autres, qui le croirait? des emplois et des charges d’officiers pour un de leurs enfants! Le commandant actuel des troupes impériales a été doté de son haut grade par ses généreux parents; il est à peine âgé de dix ans. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le ministre des finances, chargé des recettes et des dépenses de l’empereur, non-seulement ne reçoit pas de traitement, mais encore paye tous les ans à son souverain 10 000 roupies pour avoir l’honneur de le servir. A quels chiffres ne doivent pas s’élever les détournements!

Cet habile empereur se donne le plaisir d’avoir un journal, qui jouit du privilége d’être excessivement comique et du dernier ridicule. Cet honnête et véridique journal ne parle ni du régime constitutionnel, ni des événements politiques du monde; il se borne à relater les faits et gestes de la maison impériale, ses actes de munificence et, hélas! aussi ses misères. C’est ainsi que ce Moniteur officiel rapporta un matin le fait suivant:

«La blanchisseuse du palais est venue réclamer à la sultane trois roupies qui lui étaient dues. La sultane a fait prier son impérial époux de lui donner cette somme. L’empereur l’a demandée à son trésorier, qui a répondu que, comme on était à la fin du mois, la caisse était entièrement vide; et la blanchisseuse a été renvoyée pour le payement de sa note au mois suivant.»

Cet intéressant journal donne encore des nouvelles de ce genre: «Le prince C*** est venu voir à telle ou telle heure le prince D*** ou le prince F***; il a été reçu dans telle ou telle pièce, est resté tant et tant de temps. La conversation a roulé sur tel ou tel sujet, etc.»

Parmi les autres palais de la ville, l’un des plus beaux est celui qui renferme le collége. Il est construit en style italien et vraiment majestueux; ses colonnes sont d’une rare élévation; le vestibule de l’escalier, les chambres et les salons, sont très-grands et très-hauts. Il y a derrière le palais un beau jardin, devant une grande cour, et un haut mur fortifié tout autour. Le docteur Sprenger, comme directeur du collége, a une habitation vraiment princière.

Le palais de la princesse Bigem, d’un style moitié italien, moitié mogol, est assez grand et se distingue par ses salons d’une beauté vraiment remarquable. Un joli jardin, jusqu’ici assez bien entretenu, l’entoure de tous côtés.

Du temps que Delhi n’était pas encore sous la domination anglaise, la princesse Bigem fit beaucoup de sensation par sa haute intelligence, son esprit entreprenant et sa bravoure. D’origine hindoue, elle fit, dans sa jeunesse, la connaissance d’un Allemand, nommé Sombar. Devenue amoureuse de lui, elle embrassa la religion chrétienne pour pouvoir l’épouser. M. Sombar leva quelques régiments d’indigènes, et, quand ils furent bien dressés et bien exercés, il les amena à l’empereur. Dans la suite, il sut si bien se mettre dans les bonnes grâces du souverain, que celui-ci le dota de grands biens et l’éleva au rang de prince. Sa femme lui prêta en toute occasion un concours énergique. Après la mort de son mari, elle fut nommée commandante des régiments, fonction qu’elle remplit honorablement pendant plusieurs années. Elle est morte, il n’y a pas longtemps, à l’âge de quatre-vingts ans.

Je ne vis que deux des nombreuses mosquées du nouveau Delhi: la mosquée Roshun-ud-Dawla et la mosquée de Jumna.

La première est dans la grande rue; ses flèches et ses coupoles sont couvertes d’une dorure massive. Elle est célèbre par la cruauté du shah Nadir. Lorsqu’il fit la conquête de Delhi, en 1739, ce souverain, homme remarquable, mais d’un caractère féroce, fit massacrer 100 000 des habitants, et assista, dit-on, à ce spectacle sanglant du haut d’une des tours de cette mosquée. La ville fut ensuite incendiée et pillée.

La mosquée de Jumna, construite par le shah Djihan, est également considérée comme un chef-d’œuvre d’architecture mahométane. Elle s’élève sur une immense plate-forme à laquelle on monte par quarante marches, et domine d’une manière vraiment majestueuse la masse de maisons dont elle est entourée. Sa symétrie est surprenante. Les trois dômes et les petites coupoles des minarets sont en marbre blanc; tout le reste, jusqu’aux grandes dalles du beau vestibule, est en grès rouge. Les ornements appliqués sur les murs de la mosquée sont également en marbre blanc.

Il y a beaucoup de seraïs avec des portails d’une beauté merveilleuse. Les bains sont insignifiants.

 

Nous consacrâmes deux jours à la visite des monuments plus éloignés de l’ancien Delhi. La première halte fut faite à la Purana kale, monument encore très-bien conservé. Toutes les grandes et belles mosquées se ressemblent extraordinairement. Celle-ci se distingue par la grandeur, l’élégance, la richesse, par la beauté des sculptures et le goût des bas-reliefs. Trois hautes coupoles légèrement voûtées couvrent le principal édifice, des tourelles ornent les coins, deux hauts minarets s’élèvent sur les côtés. Les parties intérieures des dômes et de la porte d’entrée sont revêtues d’une argile vernie et peinte. Les couleurs ont beaucoup de fraîcheur et d’éclat. L’intérieur des mosquées est toujours vide. Une petite tribune pour l’orateur ou le chantre, quelques lustres et quelques lampes en font tout l’ornement.

Le mausolée de l’empereur Humaione, construit tout à fait dans le style d’une mosquée, fut commencé par ce souverain lui-même. Mais il mourut avant qu’il fût fini. Son fils Akbar le fit achever.