Sans doute, il tomba bien des fois des mains des princes qui l’arboraient, avides de recueillir un peu partout les avantages qui s’offraient à eux. « Un chacun, disait l’un d’eux, n’a soin que de son intérêt le plus proche, sans se soucier du plus éloigné. » Ce sentiment général, encore très vague et comme négatif, ne résistait guère encore à la tentation de profits particuliers, immédiats et positifs. C’est en vain que Leibniz en appelait du particularisme à la patrie allemande. Mais peu à peu cependant la haine et la cruauté des Français, la nécessité où se trouvaient les princes de défendre contre eux leur souveraineté et la liberté de leurs sujets, éveillaient au delà du Rhin, mieux que les exhortations du grand publiciste, l’idée de la patrie allemande, dont les politiques, quarante ans après, allaient à leur tour prononcer de nouveau le nom.
En même temps, se dessinait à la fin du dix-septième siècle, en Allemagne, un mouvement religieux, le piétisme : à la voix de Spener, et dans l’université prussienne de Halle, en 1697, le protestantisme s’épure ; par les leçons de son ami Thomasius, le droit et la langue allemande s’émancipent de la scolastique et du latin. Et ainsi la Réforme, qui avait divisé l’Empire en se mettant sous le joug des langues anciennes, des légistes et des politiques, retourne insensiblement au peuple, aux coutumes et aux langues populaires, pour refaire une nation ruinée par les querelles religieuses des deux siècles précédents. Dans ce travail de reconstitution morale les premiers symptômes sont vagues, les premiers essais, timides et incertains.
Et pourtant c’étaient bien là les mêmes éléments qui avaient, au quinzième siècle, reformé l’âme et l’unité française, les misères d’un pays dévasté par les armées étrangères, la haine du voisin et de l’envahisseur, le réveil de la conscience nationale enfin par une inspiration religieuse.
Tel est l’état politique et moral de l’Allemagne à la fin du dix-septième siècle. Ruiné par la guerre, plus encore par la paix, l’Empire est misérable et divisé. Mais le remède à ces maux est prochain ; il doit sortir de ces maux mêmes. C’est aux princes souverains dont l’ambition, l’égoïsme et les querelles religieuses ont, avec l’aide des armées étrangères, déchiré et désolé l’Allemagne, qu’il appartient, à défaut de l’Empereur attardé dans des visions du passé ou perdu dans des rêves chimériques, de le lui appliquer. Les Hohenzollern ne failliront pas à cette tâche dans les siècles suivants : appuyés sur la haine des Allemands contre l’étranger, et sur le protestantisme, quoiqu’ils soient désormais indifférents aux querelles religieuses, ils feront l’unité de leur État, et plus tard celle de l’Allemagne, par la recherche exclusive et parfois malhonnête des seuls intérêts immédiats de la Prusse.
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