VII
LES PROVINCES-UNIES AU XVIIe SIÈCLE

Les Pays-Bas, qui semblent dépendre à la fois de l’Allemagne du Nord, des vallées du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, des plateaux ardennais, ont pourtant leur individualité marquée par leur nom même. Ce n’est plus le continent, ce n’est pas encore la mer : de la mer, le pays est séparé par ses digues, ses polders et ses dunes ; du continent, par une série de marais, de canaux et de lacs. C’est une région, qui malgré ses analogies avec les régions voisines, a pourtant son caractère propre et sa nature particulière.

Au moyen âge, il se forma là entre la France et l’Allemagne une nationalité mixte et libre qui, dès le treizième siècle, avait ses monuments, sa langue, ses magistrats et ses assemblées, et, au quinzième siècle, sous le gouvernement des ducs de Bourgogne, constituait déjà un État fédératif. Les différentes parties de cet État, qui ne reposait que sur une sorte d’union personnelle, conservèrent leurs privilèges et leur caractère, plutôt françaises au sud, plutôt allemandes au nord, plus municipales au nord-ouest, plus féodales dans l’est et dans le sud ; à partir de la Réforme il y eut en Hollande et en Zélande une majorité de calvinistes très convaincus ; mais les Flandres restèrent attachées au catholicisme. Et pourtant, malgré cette diversité, on constatait entre les diverses provinces une communauté d’habitudes, de mœurs, de traditions historiques, tout ce qui constitue une nation.

La politique de Philippe II, qui se proposait de ramener à l’unité les formes variées de privilèges, de libertés religieuses et politiques introduites par le temps dans les provinces hétérogènes de son vaste empire, donna aux Pays-Bas la conscience définitive de leurs intérêts communs, et la force nécessaire pour les défendre. Cela se produisit surtout dans les provinces du Nord plus que dans la Belgique, moins isolée, moins indépendante aussi de l’Europe. Hollande, Zélande, Frise, Gueldre, Utrecht, Groningue, Over-Yssel se soulevèrent en 1567, se confédérèrent en 1579, et, tandis que les provinces du Sud rentraient pour deux siècles sous la domination des Habsbourg, firent reconnaître en 1609 leur indépendance. Cinquante ans à peine après, elles luttaient déjà non plus pour l’existence, mais pour la suprématie, disputant la mer aux Anglais, l’Europe à Louis XIV. Une prospérité si rapide ne s’expliquerait pas si la nature et l’histoire n’avaient longuement préparé l’existence et la grandeur de cette nation.

La trêve de 1609, conclue entre les Provinces-Unies et l’Espagne, par les soins de Henri IV et de Jacques Ier, fut le dernier terme de l’insurrection des Pays-Bas, le premier de la vie indépendante et normale de l’État hollandais. L’Espagne ne reconnut pas officiellement l’autonomie des Provinces-Unies, mais elle l’admit implicitement en traitant avec elles comme avec une puissance européenne.

Suivant l’expression d’un diplomate français, Buzenval, le nouvel État s’était formé sur le moule de la liberté. C’était un État républicain, fédératif, constitué par l’union des sept provinces. Chacune d’elles apportait son concours à l’Union, en conservant ses libertés, ses habitudes, ses institutions provinciales.

La Gueldre, où dominait la noblesse, noblesse pauvre et courageuse, avait ses États provinciaux formés des délégués des villes et des nobles. Les délégués étaient élus par quartier, neuf par chaque quartier, votaient comme ils étaient élus, de telle manière que le vote d’un quartier pouvait s’opposer victorieusement au vote des deux autres. Les provinces d’Over-Yssel et d’Utrecht étaient organisées de la même manière. A Utrecht, il y avait plutôt trois ordres que trois quartiers : l’ordre des villes, Utrecht et les petites cités placées sous son patronat ; l’ordre du clergé, le chapitre et ses dépendances ; la noblesse. Chaque ordre avait une voix et le droit de liberum veto comme en Gueldre. A Groningue, il n’y avait que deux ordres, la noblesse, calviniste, et la ville, catholique, toujours en opposition. L’organisation de la Frise était très différente, toute démocratique : les propriétaires fonciers étaient tous électeurs, se faisant représenter par des délégués. Les onze villes, dont les institutions municipales étaient aussi démocratiques, avaient chacune leur délégué. Les États étaient plus nombreux, et les décisions se prenaient à la majorité des suffrages. En Hollande, le pouvoir appartenait aux villes, riches, industrieuses et commerçantes, dont la population comptait pour les deux tiers dans la population totale de l’État, et à Amsterdam particulièrement. Le plat pays n’était point représenté : les nobles avaient sept voix, les villes dix-huit. En Zélande, les villes étaient tout aussi, mais la maison d’Orange était beaucoup. Elle n’avait qu’une voix sur sept qui étaient données aux villes. Cependant elle disposait à son gré de trois villes et tenait ainsi presque toujours en échec les volontés des autres.

Chaque province, ayant gardé dans la confédération une part du pouvoir législatif, avait aussi sa part du pouvoir exécutif : elle en déléguait l’exercice à un stathouder élu, en droit, quoique choisi en fait héréditairement dans la maison de Nassau. Celui-ci commandait l’armée, nommait les bourgmestres et les échevins des villes, et assistait aux délibérations des États ; mais les États s’étaient réservé le droit de présenter des candidats aux charges des compagnies vacantes dans l’armée, et les conseils de villes, le même droit pour les candidats aux charges municipales.

Les institutions fédérales étaient les États généraux, et le conseil d’État. Les États généraux, les Hautes Puissances, étaient composés des délégués de chaque province, nommés (1581) les uns pour trois ans, les autres pour six, d’autres enfin à vie. Peu importait d’ailleurs : on ne comptait que le suffrage de la province. Les États généraux avaient le droit de paix et de guerre, fixaient le contingent de l’impôt et de l’armée ; ils recevaient les ambassadeurs et traitaient avec l’étranger ; ils avaient le droit de désigner les ambassadeurs, avec certaines réserves, la désignation de l’ambassadeur en France appartenant toujours à la Hollande, celui de l’envoyé en Angleterre toujours à la Zélande. Les États nommaient le généralissime et l’amiral général, l’état-major de l’armée et de la flotte. Pour ne point accroître outre mesure ce pouvoir fédéral, il avait été convenu dès l’origine que les décisions importantes ne pourraient être prises qu’à l’unanimité de toutes les provinces.

Auprès des États généraux, l’autre institut fédéral était le conseil d’État, composé de douze membres, trois pour la province de Hollande, investi du pouvoir exécutif de la nouvelle République. Le secrétaire en avait la direction : les ministres de la République, les stathouders pour l’armée, les trésoriers et receveurs généraux pour les finances y siégeaient de droit, venaient y prendre leurs instructions et y rendre leurs comptes. Le conseil d’État avait toute l’administration de l’État, veillait à son organisation intérieure, à ses intérêts au dehors. Ayant le maniement des affaires, il fallait qu’il décidât vite : il décidait à la majorité des suffrages, et les suffrages se comptaient non par provinces, mais par députés.

La Généralité avait enfin non seulement son armée et son budget, dont le contingent provincial allait être fixé par un règlement de 1612, mais ses domaines. C’étaient, sur le continent, la Drenthe, une partie de la Flandre et du Brabant, qui avaient été conquises en commun sur l’Espagne, et tout ce que l’on pourrait conquérir encore de la même manière : les territoires dits de la Généralité. C’étaient, au loin, les colonies enlevées au Portugal, depuis 1580, ou à l’Espagne.

L’exploitation des colonies et le commerce étaient déjà le fondement de la richesse et de la prospérité du nouvel État : habitués par la pêche du hareng à la pratique de la mer, les Hollandais s’étaient constitué une flotte qu’on évaluait en 1572 à six cents navires, et qui leur avait permis de recueillir dans les mers du Nord l’héritage de la Hanse. La guerre avec l’Espagne ouvrit aux marins hollandais de plus vastes horizons : ils allèrent chercher dans les Indes orientales et occidentales les produits qu’ils ne trouvaient plus dans les ports du Portugal et de l’Espagne. La route la plus sûre leur parut d’abord être au nord. En 1594, un marchand, d’origine normande, B. de Moucheron, et un commissaire des États, Linschoten, aux frais de la nation ; en 1596, Heemskerk et Barentsz, s’engagèrent, sans succès, dans l’océan Glacial, et n’en rapportèrent que des connaissances géographiques. La route habituelle du cap de Bonne-Espérance conduisit les Hollandais à des résultats plus pratiques : en 1595, les frères Houtman de Gouda, qui, dans leur jeunesse, avaient séjourné à Lisbonne, firent le tour de l’Afrique, et de Mozambique se dirigèrent vers les îles de la Sonde. A leur retour des compagnies coloniales se fondèrent à Amsterdam, à Rotterdam, en Zélande, à Delft ; en 1602, Olden-Barnevelt, faisant dans ce monde commercial la même fédération qui s’était faite entre les villes et les provinces, constitua la compagnie des Indes orientales, avec le monopole du commerce aux Indes et les ressources nécessaires pour l’exploiter : cette compagnie, qui était placée sous la surveillance de l’État, allait donner à la Hollande un vaste empire colonial, fonder et développer son commerce sur les ruines du commerce portugais et espagnol.

Les pays de la Généralité, qui servaient à la république de boulevards contre ses voisins, avaient aussi pour son commerce une grande importance. Les Hollandais avaient profité de leur établissement à Maestricht pour fermer à leur profit la Meuse au commerce des étrangers. Ils avaient fait de même à Rheinsberg sur le Rhin, et sur l’Ems. Ils avaient aussi occupé les embouchures de l’Escaut et fait de la ruine d’Anvers, le principal port des Pays-Bas avant la Révolution, le rival de leurs propres ports, une condition essentielle de leur paix avec l’Espagne. Ils rêvaient enfin, pour leur sûreté et pour leur commerce, d’étendre dans les Pays-Bas catholiques le territoire de la Généralité, comme ils convoitaient l’empire colonial de leurs anciens maîtres.

Telles étaient, en 1609, l’organisation, les ressources, les intérêts des Provinces-Unies. Cette organisation intérieure avait ses défauts et ses dangers : des dangers plus grands encore se préparaient pour la république par le conflit inévitable de ses intérêts avec ceux des puissances voisines.

Le principal défaut de la constitution hollandaise, c’est qu’elle n’en était point une. L’union d’Utrecht formée entre les provinces (1581) n’était pas une charte : c’était un traité d’alliance commune et défensive entre les provinces qui étaient et demeuraient des États souverains. Il y avait des institutions fédérales, mais il n’y avait pas de droit fédéral. En sorte que, légalement, les Provinces-Unies n’eurent pas de souverain, mais sept souverains, les provinces. Pourtant, comme il ne peut pas y avoir d’État sans gouvernement central, et que les Pays-Bas devenaient un État, un gouvernement de fait s’établit par la force même des choses.

De 1581 à 1584, ce fut celui de Guillaume le Taciturne, capitaine et amiral de l’Union, stathouder des sept provinces, ayant à ces titres divers le droit de régler les différends entre les provinces, de nommer les officiers militaires et civils, véritable président de cette république fédérale. Après sa mort et le gouvernement faible de Leicester (1585-1587), grand bailli des Pays-Bas, le pouvoir passa à la province de Hollande, la plus riche, la plus peuplée, dans la capitale de laquelle les États généraux se tenaient depuis 1593, et dont l’avocat, plus tard le pensionnaire, dirigeait la politique et soutenait les intérêts. Ce ne fut plus un pouvoir militaire, comme celui des Nassau, mais un gouvernement aristocratique. Cette contradiction entre le droit et le fait, cette anarchie légale d’une part, ce gouvernement illégal de l’autre, furent pour la république la source de discordes et de conflits intérieurs qui s’annonçaient dès 1609.

Le gouvernement aristocratique de Hollande, dirigé par les marchands d’Amsterdam et leur homme de confiance, Olden-Barnevelt, voulut, pour jouir en paix des profits de la guerre, la trêve avec l’Espagne, et la signa malgré la résistance des provinces et surtout du prince de Nassau. — Maurice de Nassau, qui avait recueilli une partie des charges de son père, songeait dès cette époque à reconstituer entièrement le pouvoir que Guillaume le Taciturne avait eu ; appuyé sur l’armée, sur la province de Zélande qui proposa de lui donner, en 1609, le titre de gouverneur général, il voulait la continuation de la guerre contre l’Espagne, la ruine des marchands d’Amsterdam, une république militaire enfin dont il serait le chef. En 1607, Olden-Barnevelt traçait de la république et des dangers qui la menaçaient à l’intérieur le tableau suivant : « Les Provinces-Unies ne sont pas une république, mais sept provinces différentes dont chacune a sa forme de gouvernement, et qui n’ont de commun entre elles que les mesures prises en vue de la défense commune ; quand la sécurité de l’État sera suffisante et que l’on aura la paix, l’envie et l’indolence feront tomber l’État dans des désordres et une anarchie extrême. Nous n’avons pas un gouvernement armé d’une autorité propre et suffisante pour maintenir les villes, les provinces et les sujets dans l’obéissance ; notre perte sera certaine : dum Romæ deliberatur, Saguntum perit. »

Le danger n’était pas moins grand au dehors qu’au dedans : l’Espagne, en 1609, ne pouvait se résigner au sacrifice de la moitié des Pays-Bas, aux pertes que faisait subir à son commerce le développement du commerce hollandais. La trêve de douze ans n’était pas une paix définitive. Mais, en outre, la Hollande voulait à la fois s’accroître sur mer et sur terre, et ses intérêts, soit dans les Flandres, soit aux colonies, étaient en contradiction avec les intérêts des puissances qui l’avaient le plus soutenue dans ses guerres contre l’Espagne, l’Angleterre et la France.

Le concours d’Élisabeth n’avait jamais été désintéressé : en 1585, elle s’était fait remettre en gage certains ports flamands, Flessingue et Briel, et, lorsqu’elle chargeait Leicester du gouvernement des Pays-Bas protestants, elle avait eu le dessein très arrêté de les confisquer au profit de l’Angleterre. Puis, en 1604, pour garder leurs conquêtes en Flandre, Jacques Ier et les Anglais avaient fait leur paix avec l’Espagne, sans se soucier des Hollandais ; un projet de mariage entre le prince de Galles et l’infante d’Espagne avait même été alors en question : l’infante aurait apporté les Pays-Bas tout entiers comme dot à l’Angleterre. Ainsi, l’Angleterre, en secourant les Pays-Bas, cherchait à se les annexer : de telles ambitions ne s’accordaient ni avec l’existence, ni avec les projets d’agrandissement des Provinces-Unies en Flandre : aux colonies, les Anglais disputaient aux Hollandais les dépouilles de l’Espagne ; leur commerce s’était développé par la guerre contre l’Espagne, comme celui de leurs voisins. Leurs marins prétendaient, aux dépens de la marine hollandaise, à la souveraineté des mers. Ils avaient fondé des colonies en Amérique et créé pour le commerce et l’exploitation des colonies, à l’exemple des Hollandais, une compagnie des Indes orientales (1600).

Les Français, d’autre part, que Henri IV poussait aux entreprises coloniales, en soutenant Champlain au Canada, en formant des compagnies de commerce pour l’Amérique (1603), pour l’Indoustan (1604), se préparaient à disputer aux Provinces-Unies le commerce et les territoires des mondes nouveaux jusqu’alors fermés à l’Europe par la puissance espagnole. — Mais ils se proposaient surtout, pour arrondir leurs frontières, de s’approprier les provinces espagnoles situées au nord du royaume : en 1605, Henri IV demandait à la Hollande, pour prix de son concours, Sluis aux bouches de l’Escaut ; en 1606, il parlait même d’établir sa souveraineté aux Pays-Bas. En même temps, par des négociations de mariage avec l’Espagne, Henri IV cherchait à recueillir par une autre voie, sous forme de dot ou d’héritage, les provinces qu’il convoitait. Dans la pensée du roi, la trêve de 1609 était une solution provisoire qui laissait la porte ouverte à ses espérances, à ses revendications. Ainsi, dès le début du dix-septième siècle, les provinces flamandes, le commerce et les colonies de l’Espagne étaient une proie que la France et l’Angleterre entendaient disputer aux Provinces-Unies : la Hollande se défiait autant de ses alliés que de ses anciens maîtres. Après la guerre d’indépendance, des guerres commerciales, des conflits d’ambitions, des guerres d’agrandissements : tel était l’avenir de la république, au dehors.

La trêve avec l’Espagne recula pour quelques années ces dangers extérieurs, mais accrut les difficultés intérieures. Maurice de Nassau et le parti militaire, inoccupés pendant la paix, disputèrent le gouvernement à la Hollande, aux marchands, à Olden-Barnevelt : les querelles religieuses qui divisèrent le calvinisme aux Pays-Bas à cette époque leur fournirent les moyens et les prétextes nécessaires. Au nom de l’humanité et de la liberté, J. Arminius, puis, après sa mort (1609), les docteurs de l’université de Leyde, nièrent la prédestination absolue de la grâce, le dogme impitoyable de Calvin. C’était pourtant cette doctrine qui avait armé et soutenu le peuple hollandais dans sa résistance à Philippe II ; comme toutes les religions fatalistes, elle avait déterminé aux Pays-Bas la guerre sainte et inexpiable : ce fut donc au nom des intérêts de la patrie que l’adversaire d’Arminius, le théologien Gomar, parut soutenir la pure doctrine du calvinisme. Il eut pour lui le parti militaire, immédiatement, le parti de la guerre à outrance contre les catholiques. Il eut aussi le bas peuple, parce que la liberté suppose une éducation et que la grâce au contraire prend ses élus où il lui plaît ; Arminius avait au contraire comme appuis les savants, leurs protecteurs éclairés et leurs amis, tous les membres de la haute aristocratie bourgeoise, Olden-Barnevelt d’abord.

La rivalité du parti militaire et du parti bourgeois, de Maurice de Nassau et de Barnevelt éclata d’abord dans ces querelles religieuses : Maurice gagna aux doctrines de Gomar les provinces de l’Est et la Zélande ; il voulut les imposer ensuite à la Hollande, qui prétendit, en vertu des droits souverains de chaque province, rester maîtresse de régler le culte chez elle. Les États généraux, acquis à l’influence de Maurice de Nassau, convoquèrent un synode général à Dordrecht ; en vertu de ses pouvoirs, le stathouder cassa dans toutes les provinces les magistrats arminiens (août 1618). Le synode de Dordrecht fit du gomarisme une religion d’État : tous les pasteurs arminiens furent exilés et déposés : « L’Antechrist de Genève, disaient les luthériens, avait remplacé l’Antechrist de Rome. » Tant de violence et de fanatisme étaient pour le parti militaire des occasions de reprendre le pouvoir : c’était la Hollande qui avait été vaincue à Dordrecht. Le triomphe de Gomar entraîna la perte de Barnevelt, qui fut condamné comme papiste, renégat, vendu à l’Espagne et exécuté le 13 mai 1619. Il n’y avait plus d’autre pouvoir central que celui du stathouder, d’autre chef que Maurice de Nassau.

Ce changement se produisit au moment où la guerre allait reprendre avec l’Espagne. Olivarès poussa Philippe IV, à l’expiration de la trêve, à rouvrir les hostilités contre la Hollande, comme il reprenait partout en Europe les projets de Philippe II. Les victoires du stathouder, Maurice (1625), puis de son frère Frédéric-Henri, justifièrent et consacrèrent la victoire qu’ils venaient de remporter sur le parti aristocratique à l’intérieur.

Le territoire de la Généralité, de 1629 à 1647, fut agrandi par des conquêtes constantes. Herzogenbusch (Bois-le-Duc), la clef du Brabant hollandais, fut prise après un siège remarquable de trois mois ; puis ce fut Wesel (septembre 1629), la clef de la haute Gueldre, puis Maestricht (1632). En 1637, après des efforts inutiles contre Louvain et Berg-op-Zoom, Frédéric-Henri prit Venlo, Roermond, toute la haute Gueldre, acheva par Bréda la conquête du Brabant septentrional. Anvers fut dès lors l’objectif des efforts des Hollandais ; en 1644, ils s’en rapprochèrent en occupant le Sas-de-Gand, puis Hulst en 1645, toute la Flandre maritime. La folie de Frédéric-Henri arrêta seule ces progrès.

Les conquêtes des Hollandais, pendant cette période, dans les deux Indes, furent encore plus rapides. En 1621, ils fondèrent la capitale de leur empire colonial, Batavia, dans l’île de Java ; ils complétèrent cet empire en Asie par la conquête des colonies portugaises, Malacca, Ceylan, les Moluques. En Afrique, ils enlevèrent aux Portugais la côte de Coromandel, le Cap, des places du Congo et de la Guinée. En 1621, ils constituèrent sur le modèle de la Compagnie des Indes orientales celle des Indes occidentales, dont le domaine fut, en Amérique, l’empire portugais du Brésil, trois cents lieues de côte, les villes de Bahia, de Fernambouc, conquises de 1624 à 1640. Le commerce hollandais s’enrichissait aux dépens du commerce espagnol : de 1621 à 1634 la Compagnie des Indes occidentales captura 540 vaisseaux espagnols et pour plus de 150 millions de livres de marchandises. Les flottes de Philippe IV furent, sur toutes les mers, ruinées par les victoires de Tromp en Asie, et particulièrement dans la Manche (victoires de l’Escaut, des Dunes, 1639). En quelques années la Hollande avait conquis un empire colonial immense, la domination des mers, le monopole du commerce du monde.

L’Espagne était ruinée : la Hollande n’avait plus à craindre pour son indépendance. C’était un ennemi de moins pour elle.

L’Angleterre, qui, en tout autre temps, n’aurait pas vu sans jalousie les progrès de la marine et du commerce hollandais, était trop occupée par ses guerres civiles pour chercher querelle à ses voisins : la Hollande n’avait rien à redouter de ce côté.

La France, qui avait engagé une lutte décisive contre la maison d’Autriche, avait eu besoin des Provinces-Unies et ne leur avait pas marchandé son concours (traités du 15 avril 1634, 1er mars 1644). La Hollande, pourtant, s’était mise à redouter les victoires de la France, qui contribuaient aux siennes. Tandis que Richelieu lui abandonnait l’empire de la mer, elle prétendit lui interdire toute conquête en Flandre et se réserva les Pays-Bas tout entiers, comme une annexe naturelle, afin d’en avoir tous les ports et tous les revenus.

En 1634, cependant, les Hollandais avaient consenti à un partage éventuel des pays catholiques. Mais, à mesure que les Français, de 1635 à 1642, le réalisèrent par leurs victoires en Flandre, ils hésitèrent davantage à remplir les conditions de l’alliance. Lorsqu’en 1645 et 1646, l’armée de Condé s’approcha, puis s’empara de Dunkerque (7 août 1646), leur mécontentement se manifesta hautement. La mésintelligence se mit entre les politiques des deux pays : dans le courant de l’année 1646, Mazarin négocia une paix particulière avec l’Espagne, qui nous eût donné les Pays-Bas catholiques ; de Pauw et Knuyt, pour la Hollande, firent de même. La diplomatie de Mazarin n’eut pas de résultats ; celle des Hollandais, en 1647, aboutit à la paix de Munster, paix séparée entre Philippe IV et les Provinces-Unies, qui assura à ces dernières toutes leurs conquêtes aux Pays-Bas ou dans les Indes, la fermeture du port d’Anvers et des bouches de l’Escaut, et reconnut, pour la première fois, officiellement leur indépendance. C’était une paix glorieuse et un grand profit pour elles, mais une vraie trahison à l’égard de la France, qui, dans les temps malheureux de la Fronde, exposée seule à ses ennemis, s’en ressentit bien vite et s’en souvint longtemps.

Ainsi, les Provinces-Unies étaient peu à peu entraînées par leurs intérêts et leurs projets d’agrandissement aux Pays-Bas à se faire de la France une ennemie et à la traiter comme telle : il est vrai qu’en 1648 l’ennemie ne paraissait pas redoutable, ayant à la fois la guerre civile dans sa capitale et la guerre étrangère sur ses frontières.

Par un concours heureux de circonstances, la guerre où s’était épuisée l’Espagne, les guerres civiles de Charles Ier en Angleterre, la Fronde enfin en France, les Provinces-Unies, en 1650, prenaient, au milieu des puissances européennes, une place désormais incontestée, presque la première.

Leur prospérité commerciale, industrielle et coloniale, dont la guerre avait jeté les fondements, s’accrut rapidement par la paix. La marine marchande de la province de Hollande seule comptait dix mille voiles, occupait cent soixante-huit mille matelots ; les Hollandais eurent les deux tiers du commerce du monde : car ils firent le cabotage en France, en Suède, en Pologne, en Danemark, dans la Méditerranée, et le commerce des Indes. Ces rouliers des mers transportaient par an plus d’un milliard de marchandises. « Comme l’abeille, dit un contemporain, ils semblaient pomper le suc de tous les pays. On a dit que la Norvège était leur forêt ; les rives du Rhin, de la Garonne, de la Dordogne, leurs vignobles ; l’Allemagne, l’Espagne et l’Irlande, leurs parcs à moutons ; la Prusse et la Pologne, leurs greniers ; l’Inde et l’Arabie, leurs jardins. » L’exploitation de leurs immenses domaines coloniaux était une industrie qui leur rapportait net vingt millions par an. Ils en avaient d’autres que les ouvriers, chassés de Belgique par des guerres continuelles, leur avaient apportées, et qui s’étaient vite naturalisées : les fabriques de laine, de toiles, de tapisseries, de broderies, occupaient plus de 60 000 habitants. Ils en avaient d’anciennes, la pêche et la salaison des harengs, qui leur rapportaient huit millions par an. La preuve matérielle de cette prospérité, ce fut, en quelques années, un afflux d’argent, qui fit de la banque d’Amsterdam, comme autrefois de celle de Venise, une banque européenne de prêts, de dépôts et de circulation, et des Hollandais, les banquiers des souverains.

Il y en eut une autre preuve, d’un ordre plus élevé, et durable comme les chefs-d’œuvre artistiques qui nous la fournissent. Le bien-être des campagnes et des villes était tel alors qu’il s’en dégageait un charme et une poésie réaliste : les peintres hollandais s’en inspirèrent et la traduisirent dans des œuvres qui, entre toutes les époques et tous les genres de peintures, ont formé une époque et un art très particuliers.

C’est d’abord Peter van Laer (1613-1674), dont le surnom, le Bamboche, est bien caractéristique, le peintre des anecdotes champêtres, et surtout des plaisirs et des fêtes de la campagne ; puis Adrien Brauwer (1608-1641) et Adrien van Ostade (1610-1685), qui excellent à décrire, l’un les joies crapuleuses des gueux, l’autre les gaietés simples des braves gens ; Jean Steen (mort en 1673), dont la Représentation de la vie humaine paraît comme une succession de fêtes ; Heemskeerk, dit « des paysans » (1610-1680). Terburg (1608-1681) appartient à une société plus élevée : en 1646 il peint, à Munster, les plénipotentiaires du Congrès, puis, devenu bourgmestre de Deventer, le conseil communal, les types de la haute société qu’il fréquente, et surtout leurs plaisirs, la Leçon de musique, le Concert ; Metzu (1640-1669), G. Netscher (1639-1680), font de même ; Gérard Dow (1610-1675) aussi a sa manière d’initier le public aux joies modestes du home hollandais, ordonné avec économie, et que la misère ne visite guère ; enfin, van Goyen (1596-1666), Jacob van Ruysdaël (1625-1682), Hobbema (né en 1638), Paulus Potter (1625-1654), Adrien van de Velde, Nicolas Berghem, traduisent la nature, joyeuse, parce qu’elle a la vie et la donne, la nature, source de toute richesse et du vrai bonheur, en Hollande surtout, paysages, mers, canaux, moulins et troupeaux : la religion de la nature, simple et sans déclamation, remplace la religion qui inspirait, au moyen âge, les œuvres flamandes. Cette évolution se fait sentir chez Rembrandt (1607-1669), qui sans doute diffère des précédents par l’imagination dramatique, inspirée des scènes de l’Ancien Testament, par le sentiment religieux et une science incomparable des moyens, et leur ressemble pourtant, même en ses sujets religieux, par la réalité de sa manière.

Pour les contemporains de tous ces maîtres, la vie était bonne et la nature bienfaisante. Les bourgeois enrichis aimaient les artistes qui la leur représentèrent ainsi. Ils aimaient l’art et la science. Ils commandaient des portraits à toute une école de peintres, Jean de Ravensteyn (1580-1665), Mirevelt (1570-1641), Rembrandt, F. Bol (1609-1670), B. Vanderhelst (1613), Franz Hals (1584), des monuments à Jean de Kampen ; ils fondaient ou encourageaient les universités de Leyde et d’Utrecht, où enseignaient Lipsius, Vossius, les Scaliger, Grotius, Heinsius, Périzonius, les héritiers des grands érudits du seizième siècle. Ils accueillirent du dehors tous les savants et tous les penseurs, et la Hollande devint un asile pour la pensée libre, un foyer de haute culture scientifique, intellectuelle.

Joignez à tout cela un remarquable développement de la langue et de la littérature néerlandaise : le philologue Spiegel fit du jargon des matelots une langue littéraire, en même temps que Malherbe, en France, et de la même manière. Peter Hooft (1581-1647), dans cette langue, écrivait l’histoire nationale ; Vouders (1586-1679), des drames populaires ; et « le père » Cats, des fables, connues en Hollande comme l’est chez nous l’œuvre du bon La Fontaine. Ces écrivains avaient des lecteurs : la Hollande était assez riche et assez éclairée pour donner à tous les citoyens une instruction suffisante ; au sortir de l’école, ceux-ci continuaient à lire et à s’instruire. Les gazettes pullulèrent, fournissant ainsi une preuve de la liberté, de l’activité d’esprit et du bien-être en ce pays.

En 1650, la guerre, la diplomatie et la politique ont donné aux Provinces-Unies la première place en Europe ; la richesse commerciale et industrielle, la culture intellectuelle et artistique lui procurèrent de nouveaux titres à ce rang privilégié. Et de tout ce qu’elles avaient alors de glorieux et de grand, ce sont ces titres qu’elles ont le plus longtemps gardés.

Au temps même de leur prospérité, pendant ces dix années qui sont l’époque la plus glorieuse de leur histoire, les défauts de leur organisation intérieure cependant s’accentuèrent, des conflits se préparèrent et se produisirent avec leurs voisines, jalouses et ambitieuses comme elles.

Depuis la mort d’Olden-Barnevelt, les stathouders avaient pris la direction des Provinces avec succès, si bien que la paix de Munster semblait être leur œuvre et qu’ils comptaient en retirer des avantages décisifs pour la maison de Nassau. Guillaume II, qui avait reçu de son père, Frédéric-Henri, l’héritage de ses services et de ses charges, stathouder en six provinces, capitaine général et amiral, rêvait de fonder la dynastie royale des Nassau : beau-frère de l’électeur de Brandebourg, qui avait épousé sa sœur, gendre de Charles Ier, neveu de Louis XIII, il avait négocié avec Mazarin, qui lui promettait le marquisat d’Anvers « et une grandeur tout autre que celle de ses prédécesseurs ». Il avait surtout négocié avec les provinces de Zélande, d’Over-Yssel, Groningue et Frise, pour ruiner la prépondérance de la province de Hollande, en gardant ses troupes après la paix. La résistance des bourgeois d’Amsterdam, qui gouvernaient la Hollande, comme la Hollande gouvernait la confédération, le détermina à tenter un coup de main sur cette ville (30 juillet 1650). Une fièvre violente l’emporta au mois de novembre, à vingt-quatre ans, et la guerre civile n’éclata point ; mais la confédération ne trouva point, dans cet événement inattendu, la force légale qui lui manquait. Elle changea de maître, tout simplement.

La Hollande profita de l’enfance de Guillaume III, qui naquit huit jours après la mort de son père, pour reprendre à elle le pouvoir tout entier. La constitution de 1651, promulguée par une grande assemblée, qui se tint à La Haye, et à laquelle la Hollande dicta ses volontés, était moins une constitution fédérale qu’un acte de revanche et de défense.

Toutes les institutions générales, d’un caractère fédéral, furent amoindries : le stathoudérat fut supprimé dans certaines provinces, en Hollande particulièrement, et dépouillé de son droit d’arbitrage entre les provinces qui fut transféré aux députés des provinces elles-mêmes. Les charges de capitaine et d’amiral général furent laissées vacantes, et l’intérim en fut confié aux différentes provinces. Le conseil d’État, qui avait paru soutenir les entreprises de Guillaume II, fut supprimé. Il ne restait plus que les États généraux, dont les pouvoirs étaient limités par ceux des provinces, ne pouvant rien décider qui n’eût été approuvé par tous unanimement, et partageant avec eux la nomination des officiers et le commandement des troupes. Les États des provinces, affranchis de toute dépendance vis-à-vis des États généraux et du conseil d’État, soustraits à l’autorité du stathoudérat, devenaient les maîtres du gouvernement. Il n’y avait plus que ce pouvoir dans la confédération : la vie de l’État était désormais une sorte d’anarchie légale, dont la Hollande entendait profiter pour établir, sur les ruines de tout pouvoir fédéral, la supériorité de ses États provinciaux et de son grand pensionnaire. Les Provinces-Unies devenaient la Hollande. Unies au moment du danger, les provinces se divisaient dans la prospérité, sans force contre les dangers que lui préparait au dehors cette prospérité même.

L’Angleterre, gouvernée par Cromwell, voulait rattraper le temps qu’elle avait perdu par ses discordes civiles, et reprendre la place qu’elle avait laissé occuper par les Provinces-Unies. Comme si rien ne s’était passé depuis le règne d’Élisabeth, Cromwell, en 1651, eut l’audace de proposer à la Hollande l’union des deux pays, sous l’autorité d’un conseil commun siégeant à Londres, une sorte d’annexion de la république la plus ancienne à la république anglaise, la plus jeune. Puis l’acte de navigation (5 août 1651), après cette première menace, fut une déclaration de guerre au commerce hollandais : les ports anglais furent fermés aux caboteurs qui n’y apportaient pas les produits de leur pays. Cromwell cherchait cette guerre, après avoir reconstitué une flotte de cent six vaisseaux ; il l’eut, glorieuse : dès 1653, les amiraux hollandais, Tromp et Ruyter, placés à la tête de flottes insuffisantes, s’écriaient : « Les Anglais sont maîtres de nous et des mers. » Les côtes de la Hollande étaient menacées ; son empire colonial se désagrégeait par la révolte du Brésil ; son meilleur amiral, Tromp, fut blessé grièvement à la Hogue (1653) : elle demanda la paix en 1654.

Au même moment, Mazarin, à peu près débarrassé de la Fronde, reprenait les projets traditionnels des rois de France aux Pays-Bas, comme Cromwell ceux d’Élisabeth aux colonies et sur mer. Il chargeait alors Chanut, à La Haye, de faire des propositions aux Provinces-Unies : il leur demandait leur concours contre l’Espagne, leur offrait le sien contre l’Angleterre, et exigeait, pour prix de son alliance, le partage des Pays-Bas espagnols.

Les Hollandais, qui avaient pu, sans aucune gêne, profiter de la faiblesse de l’Espagne, quand l’Angleterre se divisait et que la France luttait contre elle, devaient désormais faire à ses voisins une part de cette riche proie. Ce fut un moment décisif dans leur histoire que celui où ils durent choisir entre leurs ambitions diverses et tracer une limite à leur rêve de grandeur. Pour ménager la France, il fallait lui abandonner une partie de la Flandre ; pour satisfaire les Anglais, une partie du commerce maritime et des colonies espagnoles. Les souvenirs de la guerre d’indépendance, de la conquête des Pays-Bas déterminèrent la Hollande à se réconcilier avec l’Angleterre, comme elle avait fait avec l’Espagne, pour les fermer à la France et se les réserver. Le grand pensionnaire De Witt préféra humilier devant Cromwell (traité de Westminster, 1654) la marine de la Hollande que de partager les Flandres avec Mazarin.

Il se repentit bien vite de la faute qu’il venait de commettre : en se rapprochant de Cromwell à son tour, Mazarin trouva le moyen de conquérir et de partager, malgré la Hollande, les Pays-Bas. A la suite du traité de Paris et des Pyrénées (1659), Louis XIV occupa Gravelines, l’Artois moins Aire et Saint-Omer, Landrecies, le Quesnoi, Avesnes, Philippeville et Marienbourg. L’Angleterre reçut Dunkerque pour l’avoir aidé, et les Hollandais virent ce partage s’accomplir, quoiqu’ils eussent refusé de s’y associer. Si bien qu’après s’être humiliés devant les Anglais pour l’empêcher, ils en furent pour leurs frais, et perdirent en outre ce qu’une entente avec la France leur aurait du moins procuré. La passion, leur haine contre la France les avaient mal inspirés : et, pour n’avoir pas su choisir entre leurs intérêts divers, ils les avaient tous sacrifiés.

Ce fut pour De Witt une rude leçon : il se résolut, pour n’en plus recevoir de pareilles, de pratiquer une politique d’abstention et de paix, qui aurait du moins l’avantage de ne pas le forcer à prendre parti. A l’intérieur, la paix n’était pas moins nécessaire à ses amis qui redoutaient les menées de la faction stathoudérienne, et l’abstention était facile à un gouvernement émietté entre les provinces et les villes. De cette double nécessité, De Witt fit un système qu’il a exposé dans un livre essentiel, l’Intérêt de la Hollande, paru en 1662. Il le pratiqua en achetant par des concessions coloniales, le 4 septembre 1662, l’alliance de l’Angleterre. Il envoya à la cour de France son ami Van Beuninghen et le chargea d’offrir à Louis XIV son alliance, le 27 avril 1662 : le roi se préparait alors à attaquer et à isoler l’Espagne. Pour avoir la promesse d’un concours éventuel des Provinces-Unies contre l’Espagne ou tout au moins leur neutralité, il leur abandonna des avantages commerciaux, par exemple la suppression du droit de cinquante sous par tonneau qui était, comme l’acte de navigation, très nuisible au commerce hollandais. De son côté, De Witt consentit à s’entendre avec Louis XIV (1662-1664) pour le cantonnement et même pour le partage des Pays-Bas : « Il vaut mieux, disait alors De Witt aux États de Hollande, partager avec la France que chercher à contester inutilement à un roi allié et puissant la jouissance de ces droits. »

Dans la même période, De Witt désarma le parti orangiste, par des concessions habiles à la province de Zélande qui en était le plus ferme appui : « C’est une maison détruite », écrivait d’Estrades, le 22 mars 1663.

La diplomatie de De Witt, pendant ces cinq années, fit des merveilles pour corriger les défauts d’une situation extérieure et intérieure qu’il n’avait pas créée : ce n’était point sa faute si les intérêts et les prétentions des Provinces-Unies étaient en contradiction sur le continent avec l’ambition et les intérêts de la France, avec ceux de l’Angleterre aux colonies et sur mer : cela datait du jour où les Provinces-Unies avaient paru en Europe comme une puissance nouvelle, où elles avaient donné le signal et voulu prendre leur part du démembrement de l’Espagne, aux Pays-Bas et dans les colonies à la fois. A mesure que ce démembrement se faisait, leur situation devenait plus critique, parce qu’elles ne savaient pas choisir.

Ce n’était point non plus la faute du grand pensionnaire si, depuis l’origine, les Provinces-Unies, toujours déchirées par l’égoïsme des provinces, la rivalité des stathouders et de la province de Hollande, n’avaient pas eu de constitution fédérale : il faisait appliquer la Constitution de 1651, sans l’exagérer, mais sans pouvoir la modifier. Il ne pouvait empêcher que l’héritier de Guillaume II songeât à revendiquer les droits de ses pères : à mesure que Guillaume III grandissait, le péril augmentait pour le parti républicain et pour la province de Hollande. De Witt pouvait déployer des talents de diplomate presque égaux à la prodigieuse habileté de De Lionne : il ne pouvait changer le cours des choses, les intérêts des nations en Europe, des partis en Hollande. Et son système d’abstention n’était bon que tant que les voisins de la Hollande ne le forceraient pas à sortir de sa réserve.

Le 22 août 1661, Monk, fidèle aux traditions de Cromwell, qu’il avait pourtant trahi, disait à l’ambassadeur hollandais : « Il faut, coûte que coûte, que la nation anglaise étende son commerce, ou la paix ne durera pas. » Le règne de Charles II avait, par le luxe de la cour, réveillé l’esprit commercial et l’ambition de la nation : mis en goût par l’annexion de la Jamaïque, les Anglais convoitaient les colonies hollandaises. Charles II, conseillé par tout un parti de politiques qui poussaient la royauté à se faire pardonner son absolutisme par sa sollicitude pour les intérêts nationaux, commença, sans déclaration de guerre, les hostilités contre la Hollande (1665) : l’amiral Holmes pilla les colonies hollandaises de Gorée, du Cap-Vert, de Tabago et de la Nouvelle-Amsterdam (New-York). Le parlement et le roi, d’ordinaire toujours divisés, s’accordaient « sur la nécessité de protéger le commerce anglais contre la concurrence étrangère ». Malgré ses intentions pacifiques, De Witt fut obligé de soutenir cette guerre. Cette fois, il avait eu le temps de la préparer ; il la soutint glorieusement. Les victoires de son frère et de Ruyter lui permirent d’humilier les Anglais jusque dans la Tamise (1666), et surtout de conclure une paix honorable. « Ce n’était qu’à regret qu’il avait vu sa patrie engagée dans une funeste guerre. » Il fit des concessions aux Anglais pour procurer à ses concitoyens la paix de Breda (1667) : il abandonnait aux uns les colonies de la Nouvelle-Hollande, isolées du reste des colonies hollandaises, mais rendait aux autres Pouleron, la plus riche des Moluques, et des libertés de commerce qui avaient été réduites par l’acte de navigation et les victoires de Cromwell. Mitis et fortis, telle était la devise des Provinces-Unies, symbole de la politique du grand pensionnaire, inscrite sur les médailles hollandaises du temps.

L’attitude de Louis XIV commandait en outre la prudence à De Witt : après de longues négociations, menées par d’Estrades à La Haye, et malgré l’offre du grand pensionnaire de consentir à un partage des Pays-Bas espagnols, Louis XIV, se croyant sûr de l’Europe, avait en 1665 revendiqué, en vertu des droits de la reine, toutes les provinces espagnoles du nord. En 1666, malgré le traité qui le liait à la Hollande, il s’était efforcé, en gardant la neutralité, de prolonger la lutte des deux puissances maritimes, pour avoir les mains libres aux Pays-Bas ; puis, en mai 1667, il se promena en conquérant dans le Hainaut et dans les Flandres. De Witt était mis en demeure de ne pas désavouer la maxime de la Hollande : Gallus amicus, non vicinus. L’amitié de la France, mais non son voisinage, « le voisinage de ce soleil qui menaçait de tout brûler ». Louis XIV ne voulait pas de « fossés », suivant l’expression de De Lionne : les Hollandais demandaient une barrière, par l’extension des pays de la Généralité. De Witt était fort embarrassé ; il ne souhaitait pas une rupture avec le roi de France, pleine de conséquences redoutables, ni l’abandon des Pays-Bas à la France. « Abandonner l’Espagne, c’est faire cadeau des Pays-Bas à la France, disait-il ; prendre à soi seul parti pour elle, c’est folie. » Pendant cinq mois, De Witt eut recours à la diplomatie pour arrêter les victoires de Louis XIV sans l’irriter. Puis, n’y parvenant pas, il revint en dernier lieu aux procédés de ses concitoyens : il se résolut à former une ligue contre la France, au risque de s’en faire une ennemie ; un changement de ministère en Angleterre qui porta au pouvoir Arlington et Temple, favorables à la Hollande, le décida à cette attitude énergique qui devait être fatale aux Provinces-Unies, contraire à la politique de neutralité qu’il avait observée depuis dix ans. La triple alliance de La Haye, conclue entre la Suède, l’Angleterre et la Hollande (janvier 1668), suspendit les conquêtes de Louis XIV aux Pays-Bas.

Mais cette alliance laissa la Hollande exposée en même temps que l’Espagne aux ressentiments et aux entreprises du « grand roi ». Les alliés que De Witt avait réunis lui échappèrent : le roi d’Angleterre et la Suède gagnés par l’or de la France, le ministère anglais par la promesse de ports dans les Flandres. En 1671, la diplomatie de De Lionne isolait la Hollande, et Louis XIV se préparait à l’envahir, pour prendre à La Haye la clef des Pays-Bas. L’œuvre diplomatique de De Witt était détruite : les puissances rivales des Provinces-Unies, l’Angleterre et la France, formaient contre elles une alliance redoutable, qui devait être le prélude d’un partage de l’Espagne et la ruine immédiate de leur grandeur.

Enfin une crise non moins considérable se préparait dans l’intérieur de la République : Guillaume III, en 1666, avait seize ans, et la popularité lui venait de toutes parts. Les villes, les corporations des villes, la flotte, les officiers, l’accueillaient avec faveur ; une cour se formait autour de lui. Ses partisans, nombreux surtout en Zélande, réclamaient pour lui les charges de son père, son admission au conseil d’État. Pour arrêter ce mouvement, De Witt proposa aux États de se charger de l’éducation du prince : c’était une sorte de promesse pour l’avenir, qui n’engageait à rien pour le présent. De Witt crut avoir écarté le danger (1666) ; mais, dès 1667, il s’apercevait vite du contraire : « La Hollande pense faire du prince un enfant de l’État, mais je vois bien qu’elle sera dans peu un enfant du prince. » Il prit alors une nouvelle mesure, l’Édit perpétuel (janvier 1667) : il fit déclarer par les États de Hollande que la charge de stathouder serait incompatible avec celles de capitaine et d’amiral général ; que le pouvoir civil et l’autorité militaire ne pourraient jamais être réunis. Puis, pour rallier les provinces de Gueldre et d’Over-Yssel, très attachées à la maison de Nassau, il leur fit accepter le projet d’harmonie qui leur laissait le droit de confier le stathoudérat à Guillaume III, mais en maintenant l’incompatibilité éventuelle entre cette charge et les charges de capitaine et d’amiral général. La province d’Utrecht avait accepté l’édit perpétuel.

Par ces deux lois, De Witt croyait la majorité des provinces assurée à sa politique et au parti républicain. Mais, à la fin de la même année, Guillaume III, mûr déjà à dix-huit ans, et jaloux de reprendre ses droits, entrait dans l’assemblée de Zélande, à titre de premier noble, puis attirait à lui les hommes d’État hollandais, jaloux de De Wilt, Beverninck, Fagel, Van Beuningen. Grâce à eux, le 24 mai 1670, il parut au conseil d’État, obtint le droit de siéger aux États généraux ; au mois de novembre, les États de Gueldre, puis toutes les provinces, même la Hollande, le nommèrent capitaine général : les précautions de De Witt, à l’intérieur, étaient ruinées par la politique ambitieuse et habile de Guillaume III, comme au dehors par l’ambition de Louis XIV et la diplomatie de De Lionne.

Les Provinces-Unies, en 1671, étaient ainsi menacées à la fois d’une guerre étrangère sur terre et sur mer et d’une guerre civile. Les efforts d’un homme de génie n’avaient rien pu contre la logique implacable des événements : la crise de 1672, où l’État hollandais faillit sombrer, où le parti républicain et son chef le plus illustre et le plus habile succombèrent, fut la conséquence fatale de la situation des Provinces-Unies en Europe, de leurs intérêts difficiles à défendre à la fois sur terre et sur mer contre la France et l’Angleterre réunies, de leur fâcheuse organisation intérieure. Il fallait qu’elles choisissent entre la domination des mers et les conquêtes continentales, entre la République ou la dictature militaire. La révolution de 1672 leur imposa cette solution, qui régla désormais pour deux siècles leurs destinées. Le gouvernement du prince d’Orange, déclaré héréditaire en 1674, fit enfin l’unité des Provinces-Unies aux dépens de leur liberté. Ce gouvernement décida aussi de leur politique extérieure : enchaînées par la politique de Guillaume III à l’alliance anglaise, elles sacrifièrent à cette alliance les intérêts de leur commerce et leurs ambitions coloniales. Par les traités de Ryswick et de la Barrière (1697-1715) elles obtinrent d’une façon détournée le protectorat des Pays-Bas catholiques, qu’elles disputèrent victorieusement à la France. Ce fut leur part dans le démembrement de la monarchie espagnole qui s’accomplit à la faveur de la guerre de la succession d’Espagne : elles laissèrent alors à l’Angleterre les dépouilles du commerce et des colonies espagnoles, qui firent de cette puissance, au début du dix-huitième siècle, la première puissance maritime. Elles ne furent plus, suivant l’expression de Frédéric, « qu’une chaloupe à la remorque des vaisseaux anglais ».

Cette image est devenue classique et méritait de l’être. Les Provinces-Unies, qui avaient été, au dix-septième siècle, une puissance de premier ordre, capable de lutter contre la France et l’Angleterre, devinrent, dès le début du dix-huitième siècle, en quelques années, une puissance secondaire. Cette décadence rapide s’explique par les vices de leur constitution intérieure et la trop grande étendue de leurs desseins au dehors. Pour maintenir leur unité, elles durent sacrifier leurs libertés ; pour soutenir leur grandeur sur le continent, contre la France, elles abandonnèrent aux Anglais la prépondérance maritime et coloniale. Leur politique étrangère, comme leur régime intérieur, avait vécu longtemps de contrastes et d’occasions, réglée sur leurs intérêts seulement. Lorsque, au temps de leur plus grande prospérité, elles durent choisir entre les occasions et leurs intérêts, parfois embrouillés et contradictoires, elles hésitèrent à prendre un parti et finirent par prendre celui qui convenait le moins à leur puissance et à leur liberté, en se laissant guider par leur haine contre la France plutôt que par une vue claire de leur avenir. Elles déchurent alors par la perte de ce qui avait fait leur force et leur grandeur au siècle précédent, lorsqu’elles défendaient contre l’Espagne les libertés et les privilèges de leurs provinces, et fondaient, sur les ruines de leur véritable ennemie, leur commerce, leurs colonies et leur marine.

BIBLIOGRAPHIE

Waddington. La République des Provinces-Unies : France et Pays-Bas espagnols, 1630-1650. Paris, 1895.

Lefèvre-Pontalis. De Witt : vingt années de république parlementaire, Paris, 2 vol. in-8o.

Chéruel. Histoire du ministère de Mazarin, tomes II et III.

Mignet. Négociations relatives à la succession d’Espagne.

Mémoires de Chanut, Pomponne, d’Avaux.

Williams. Histoire des peuples et gouvernements du Nord, tome Ier. (Hollande.)

Leroy Beaulieu. De la colonisation chez les peuples modernes.

Havard. Histoire de la peinture hollandaise, collection Quantin.

Traité de la Barrière, article de M. Émile Bourgeois dans la Grande Encyclopédie.

Weiss. L’Espagne depuis Philippe II jusqu’à Philippe V, 2 vol., Paris, 1844.

Wenzelburger. Geschichte der Niederlande, collection Heeren et Ukert.

Treitschke. Historische Aufsätze, tome Ier.