TRAITÉS DE NYSTADT, STOCKHOLM ET PASSAROWITZ
Les premières années du dix-huitième siècle ont vu s’accomplir dans le nord, dans l’orient de l’Europe une révolution aussi profonde que celle qui s’accomplit en Occident par les traités d’Utrecht. Une guerre plus longue encore que celle de la succession d’Espagne mit aux prises le czar de Moscovie, les rois de Suède et de Danemark, l’électeur de Hanovre et le nouveau roi de Prusse, la république de Pologne et l’électeur de Saxe, l’empereur d’Allemagne, roi de Hongrie, et le sultan des Ottomans. En 1713-1714, quand la paix de l’Occident fut rétablie, cette guerre, inachevée encore, avait du moins produit de grands résultats. Le principal fut le réveil de la question d’Orient, sous une forme nouvelle et par un nouveau facteur.
Il y a toujours eu en Europe une question d’Orient, depuis le jour où l’Europe a été menacée par les invasions venues d’Asie. Défendre contre les barbares sa frontière orientale, puis l’étendre, en les rejetant ou en les assimilant, tel a été le problème que nous croyons nouveau, que nous appelons question d’Orient. L’Europe l’a résolue bien des fois pendant les siècles du moyen âge.
Elle a eu plus de peine à le résoudre en face de la dernière invasion qui l’ait menacée, celle des Turcs. Elle a mis deux siècles à terminer avec les Turcs la première partie de sa tâche, à suspendre les progrès des envahisseurs, à les fixer. Elle n’a pas achevé la seconde, à l’heure actuelle : elle n’a pas réussi, peut-être ne réussira-t-elle jamais, à faire de ses ennemis des collaborateurs, à les retourner contre l’Orient, comme une avant-garde de sa civilisation ; elle n’a pas réussi non plus à les rejeter vers l’Asie.
Le début du dix-huitième siècle est une date capitale dans l’histoire de cette dernière phase de la question d’Orient. Il marque le moment où la puissance musulmane commence définitivement son mouvement de recul. La paix de Carlowitz (1699) arrêta les Turcs au delà du Danube, et la Hongrie, qui depuis la bataille de Mohacz (1526) était le champ clos des musulmans et des chrétiens, de l’Europe et de l’Asie, redevint terre allemande, catholique et européenne. La croix avait enfin repoussé le croissant.
La lutte qui s’achève alors a été longue et pénible, parce qu’elle a commencé dans un temps où l’Europe était travaillée par une terrible crise, morale et politique. La communauté religieuse qui avait fait sa force au moyen âge était ruinée par la Réforme. Des nations se formaient, brisant partout la vieille unité politique qui avait survécu à la ruine de l’empire romain. La France, le premier et le plus vaillant champion de l’Église, a soutenu les protestants, et pour garantir l’indépendance de la nation française contre les empereurs Habsbourg, fait appel aux Turcs. Par le traité de Westphalie (1648), les querelles religieuses sont réglées ; par le testament de Charles II d’Espagne (1700), le duel des Bourbons et des Habsbourg, de la France et de l’Autriche n’a plus d’objet. L’Autriche est alors libre, à la fin du dix-septième siècle, de s’opposer victorieusement aux Turcs ; les Turcs incapables, par leurs seules forces, de pousser davantage leurs conquêtes. L’invasion ottomane a pris fin en même temps que le duel séculaire des Bourbons et des Habsbourg, la lutte des protestants et des catholiques en Europe. Il n’y a pas là une pure coïncidence, mais un ordre de choses général qui partout s’achève pour faire place à un système nouveau.
Ainsi l’Europe pouvait reprendre en Orient les avantages que ses querelles intérieures avaient failli lui faire perdre : comment procéderait-elle désormais pour maintenir, pour étendre plus avant son influence et sa civilisation ? C’est la question qui s’est immédiatement posée, au début du dix-huitième siècle, après le recul définitif des Turcs. La solution que les puissances européennes, après vingt ans de guerre, lui donnèrent alors fit, en Orient et dans la politique générale, une révolution qui n’est point achevée.
Le problème se ramenait à des termes très simples et pouvait se résoudre de deux manières que l’Europe du moyen âge avait alternativement employées : assimilation, expulsion des Turcs. Successivement à travers les siècles, les Francs, les Saxons, les Bavarois, les Slaves, les Magyars avaient été des adversaires, puis des champions de la chrétienté. Irréconciliables, les Huns, les Arabes avaient été refoulés.
Au premier abord, les Turcs paraissaient bien destinés au même sort que ces derniers. Établis depuis 1453 dans l’empire grec, ils ne l’avaient pas conquis, mais occupé. Nomades incorrigibles, ils étaient restés une horde. Ils n’avaient fondé ni un État, ni une ville, mais un camp ou une juxtaposition de camps. Dès qu’ils conquéraient un pays nouveau, ils n’y cherchaient que des ressources pour en conquérir d’autres : le sultan partageait le sol en fiefs, ou timars, qui devaient entretenir un ou plusieurs cavaliers, jamais héréditaires. Les musulmans prenaient les enfants des chrétiens, qu’ils élevaient dans l’islamisme pour en faire des janissaires. L’assimilation des vainqueurs et des vaincus ne se faisait que dans les camps et pour la guerre. La guerre sainte, la guerre à outrance était restée la règle principale, en apparence l’unique règle de ce peuple, suivant le précepte du Coran : « J’ai mission de combattre les infidèles jusqu’à ce qu’ils disent : Il n’y a de Dieu qu’Allah. » Et dans ces conditions, comment fixer cette nation toujours debout, comment la détourner, surtout vers l’Orient où s’étendait la foi musulmane ?
Et pourtant la France n’avait pas désespéré de cette œuvre qui paraissait impossible. Elle ne l’avait pas abordée de front ; mais, par des moyens nouveaux et détournés, elle l’avait commencée résolument. Le jour où François Ier, vaincu à Pavie, fit appel contre Charles-Quint à Soliman le Grand, il fit preuve d’une liberté d’esprit qui était une grande nouveauté dans le royaume de saint Louis. Il ne procura pas seulement à la France un allié utile ; il fonda un système. En échange de son alliance, il obtint du sultan les capitulations, qui ouvraient au commerce français les routes de l’Orient. François Ier avait compris que les marchands pouvaient passer où les missionnaires eussent été arrêtés, et qu’ils pouvaient être, dans les temps modernes, des agents précieux pour la civilisation européenne. Il suffisait de les introduire dans la place et de les protéger : le Coran ne s’y opposait pas. Il prêchait la guerre, mais aussi la tolérance : « Point de contrainte en religion. »
Renouvelées en 1604, puis en 1673, les capitulations avaient fait, en deux siècles, de l’empire ottoman une sorte d’empire colonial français. Les échelles du Levant étaient autant de petites colonies avec leurs chefs, les consuls, leur administration, leurs lois ; les étrangers qui voulaient trafiquer sous la protection de la France, les indigènes, musulmans chrétiens et juifs, s’y groupaient autour d’elle. Sous le nom du Roi Très Chrétien, par le commerce, l’Europe reprenait ainsi la route de l’Orient ; elle y jetait des colonies respectées, étapes commerciales, foyers de civilisation, de l’Archipel à la Perse par Alep, Bagdad et Ispahan, depuis la Crimée jusqu’à l’Égypte. Enfin, sans bruit, les missionnaires s’introduisaient à côté des marchands sous la protection des consuls, formaient autour d’eux des communautés catholiques, s’insinuaient auprès des pachas, secondant, préparant parfois l’œuvre commerciale. Peu à peu, les envahisseurs turcs laissaient ainsi passer entre leurs colonnes, toujours dirigées contre l’Occident, des Européens qui s’en allaient porter à l’Asie leurs idées et leur civilisation.
Peu à peu aussi, avant même que leurs armées eussent été arrêtées à Vienne et à Zeuta, les Turcs commencèrent à s’établir. L’enthousiasme religieux diminuait. Le désir de garder et de transmettre les terres conquises l’emporta sur les lois qui prescrivaient la conquête à outrance. Les fiefs militaires ne furent plus viagers ; un vizir, au début du dix-septième siècle, essaya de leur rendre leur premier caractère et paya cet essai de sa tête. Les janissaires se marièrent : ce fut une autre façon pour les soldats turcs de s’établir. Ils gardaient leurs enfants auprès d’eux et ne prirent plus d’enfants chrétiens. Ils ne firent plus la guerre, mais le commerce. Ils devinrent une famille, une caste privilégiée et redoutable. C’était le passage insensible de la vie nomade à une existence sédentaire, de la croisade à l’égoïsme et à la paix. Il arriva sans doute que les Turcs prirent les vices du milieu où ils se fixèrent : les intrigues du sérail furent dignes de la décadence byzantine. Les grands seigneurs grecs, qui avaient abjuré pour garder leurs richesses et leur influence, donnaient à leurs nouveaux frères en Mahomet les habitudes d’une société gâtée.
Les sultans ressemblaient à s’y méprendre à des empereurs de la décadence, « tous tyrans ou fous », dira un de leurs vizirs. Les femmes les gouvernent, comme autrefois les impératrices. Les intrigues sanglantes font et défont les sultans : c’était aussi l’usage de Byzance. Toute la différence est que les ulémas ont remplacé les moines, et les janissaires, les prétoriens. En succédant à la conquête turque, l’État musulman, à peine né, s’est modelé sur un État vieilli, gouverné par le caprice et l’intrigue. Et pourtant les Français lui ont apporté un autre modèle : l’ambassadeur du Roi Très Chrétien, qui réside à Péra comme dans sa capitale, est le chef d’un véritable gouvernement, éclairé, fort et respecté, que les Turcs admirent. Auprès de lui, les sultans qui passent, les vizirs qui administrent pour eux ont trouvé des conseils et pris des leçons d’administration. Les Kupruli, au dix-septième siècle, ont réformé la justice, les finances, encouragé le commerce, traité les chrétiens avec équité et impartialité, « sans égard à la différence de religion ».
A la fin du dix-septième siècle, en résumé, les Turcs étaient en voie de transformation. Trop faibles pour poursuivre leur invasion, assez forts encore pour garder leurs positions, ils s’installaient sur les rives du Bosphore, à demeure. Ils fondaient un État ; ils l’ouvraient au commerce, à la civilisation européenne, sous la protection et par les conseils de la France. Agents, missionnaires, marchands surtout, circulaient librement au milieu de populations chrétiennes favorables, de musulmans indifférents : ils avaient triomphé d’obstacles réputés insurmontables, étendu à l’envi vers l’Orient le champ de leur activité. C’était une solution lente, mais pacifique, de la question d’Orient ; inconsciemment peut-être, les Turcs avaient rouvert aux occidentaux les chemins de l’Asie.
Tout à coup, leur défaite à Vienne (1683) inspira aux puissances européennes l’idée de se l’ouvrir autrement, plus tôt, par la violence et la guerre : il leur sembla que le colosse ottoman avait des pieds d’argile et qu’une fois frappé il allait tomber, que ses débris seraient facilement rejetés en Asie. « Le moment est venu, s’écria le vainqueur de Vienne, Sobieski, de chasser les Turcs d’Europe. » Alors tous les chrétiens étaient partis en guerre, Vénitiens, Allemands d’Autriche, Slaves de Pologne et de Russie, unis à Andrussowo (1684) par cette commune pensée, et la guerre avait justifié leurs prévisions : la Hongrie et la Crimée, la Morée, tous les boulevards de l’islamisme, sur terre et sur mer, lui avaient été enlevés. La paix de Carlowitz confirma ces résultats, encouragea de nouvelles espérances : l’expulsion des Turcs parut dès lors une œuvre à la fois nécessaire et réalisable.
Nulle puissance n’était plus clairement appelée et plus fermement résolue à la réaliser que la Russie. Expulser les Turcs, c’était du même coup délivrer les chrétiens. La majorité des chrétiens, dans l’empire ottoman, était de religion grecque, comme les Russes. Depuis la ruine de l’empire d’Orient, la Russie était demeurée, aux yeux des grecs, la citadelle de leur religion. Les églises de Moscou élevaient au-dessus de leurs coupoles byzantines le même emblème cent fois répété, la croix grecque debout sur le croissant renversé. C’était une tradition, à Constantinople, que les chrétiens seraient délivrés par des hommes blonds venus du Nord : on s’y défiait des Latins de l’ouest. Les patriarches, jaloux des missionnaires de France ou de Rome, entretenaient cette défiance : en 1691, celui de Constantinople, Dosithée, se plaignait au czar que les Francs, profitant de leurs relations avec les Turcs, se fussent fait céder la plus grande partie des lieux saints et l’église de Bethléem. Être délivrés des infidèles, mais par la Russie seulement, pour ne point retomber sous le joug des Latins hérétiques, tel était le vœu formel des Grecs sujets du sultan à la fin du dix-septième siècle. Ils demandaient la guerre à outrance contre les Turcs ; ils appelaient le czar surtout.
Tout le passé religieux de la nation russe l’avait disposée à entendre cet appel : aux yeux des Russes le czar était le successeur des empereurs d’Orient, dépouillé de ses anciens domaines par l’invasion des infidèles ; Constantinople, sa vraie capitale, qu’il devait reprendre (tsargrad). La religion grecque avait fait le peuple russe : elle l’avait sauvé, au dix-septième siècle, de la domination religieuse et politique des Polonais. Le moment venait pour les Russes de payer à leur foi la dette de reconnaissance qu’ils avaient contractée envers elle sous le gouvernement des Romanoff. C’était, pour le czar et ses sujets, une tradition et un devoir sacrés.
Mais, à l’avènement de Pierre le Grand, la Russie avait-elle les forces matérielles suffisantes pour entreprendre, sans l’Europe, une pareille œuvre avec succès ?
Sans doute, à cette époque, les Moscovites ne se trouvaient pas dans l’état misérable où Voltaire et ses contemporains les croyaient, pour avoir longtemps ignoré leur existence. Ils étaient « plus civilisés que les Mexicains quand ils furent découverts par Cortès ».
Ils avaient d’abord sur leurs voisins, Turcs, Polonais ou Suédois, cette supériorité d’être établis dans une région destinée par la nature à devenir le berceau d’une grande puissance, dans un lieu de concentration et d’expansion. Le pays qui s’étend du confluent de la Volga, de l’Oka et de la Kama, à celui de l’Obi, de l’Irtysch et de la Tobol, est le cœur de la grande plaine sarmate. Au sud et au nord, l’Obi et la Volga aboutissent à des mers fermées ; mais l’Irtysch, d’une part à l’est la Kama, de l’autre, à l’ouest, unissent l’Europe à l’Asie centrale. Entre les steppes infinies de la Sibérie ou du Turkestan, parcourues par les nomades, il y avait place, de Moscou à Khazan et de Khazan à Tobolsk, pour un État solide et prospère. Cette place, les Russes l’avaient occupée dès le quinzième siècle ; cet État, ils l’avaient fondé avec les Ivans, les « rassembleurs de la terre Russe ».
La Moscovie tirait, outre ces avantages qu’elle devait à la nature, de ses origines d’autres avantages. Elle était un mélange harmonieux de toutes les races qui avaient fait l’Europe, Finnois du Nord, Germains de la Baltique, Slaves de l’Europe centrale, Grecs et Romains du Sud : tous avaient contribué à sa formation de leur sang, de leur chair, ou de leur esprit et de leur âme. Dans aucun des enfants qu’avait produits l’union du monde romain et du monde barbare, l’Europe ne se retrouvait plus complètement qu’en elle.
Mais ce qui avait fait sa force, en même temps avait fait sa faiblesse. Depuis l’antiquité, la civilisation européenne est restée une civilisation péninsulaire : Grèce, Italie, Espagne, Angleterre, Danemark, Suède. Dans l’Europe centrale même, la France et l’Allemagne ne sont que des isthmes. Concentrée dans les plaines de l’Est, la Russie y avait trouvé sa force et sa raison d’être, mais aussi la solitude. Il ne fait pas bon vivre trop longtemps sur soi-même : avec le temps, les Moscovites demeurèrent étrangers aux progrès qui s’accomplissaient en Occident, dans les idées, dans les connaissances, dans les arts, dans les États. A force de ne voir qu’eux-mêmes, ils prirent des habitudes d’orgueil et de mélancolie, dont ils ne sont point encore corrigés. Le pessimisme est un excès d’orgueil, ou un aveu résigné d’impuissance. — Enfin, confiants dans leurs origines, les Russes n’avaient pas vu que, dans l’empire gréco-romain, les idées étaient encore puissantes, mais l’État très faible. Les peuples d’Occident ne s’y étaient pas trompés : ils avaient conservé, développé les idées et réorganisé l’État. La Russie, à ce point de vue, demeurait au même point que la Turquie. Intrigues de palais, complots de prétoriens ou de prêtres, tous les défauts du bas empire se retrouvaient à Moscou comme à Constantinople. L’analogie a frappé Voltaire : il appelle les strelitz des janissaires moscovites. Les serviteurs du czar, comme les gardiens du sérail, étaient les seuls serviteurs de l’État. Les grands fonctionnaires, les boiars, avaient la toute-puissance des pachas dans les provinces. A la cour, les familles des czars et des czarines se disputaient, par l’assassinat, le pouvoir, ainsi que celles des sultanes, dans le Divan.
Si la Russie voulait chasser les Turcs des Balkans, il fallait qu’elle fût mieux organisée qu’eux. Si elle prétendait se charger seule de cette œuvre et achever ce que l’Europe avait poursuivi à travers tout le moyen âge, elle devait se montrer digne de la représenter en Orient pour s’approprier les biens que la civilisation européenne avait ajoutés à l’héritage du monde romain, et les répandre en de nouveaux bienfaits, justifier en un mot ses ambitions par ses propres progrès et ses services.
Ce fut le mérite de Pierre le Grand de reconnaître cette nécessité, de savoir s’y plier et d’y lier son peuple avec lui. Il s’était formé à Moscou, depuis le seizième siècle, une colonie de pasteurs, de médecins, d’ouvriers et de marchands, la Sloboda, où tous les peuples et toutes les religions d’Europe étaient représentés : le clergé et la nation russes la méprisaient. Mais le gouvernement la tolérait. Toujours en relation avec l’Europe, elle exerçait, à la fin du dix-septième siècle, sur les grands seigneurs moscovites, une sorte de fascination. Le grand-oncle de Pierre le Grand, le beau-père du czar Alexis, y fréquentait assidûment. Pierre, dans sa jeunesse, par sa mère, y avait été en quelque sorte élevé. Il apprit de bonne heure, au contact des étrangers, à apprécier les ressources des nations occidentales : l’Écossais Gordon lui formait une armée ; le Hollandais Brandt, une marine ; le Suisse Lefort, une intelligence ouverte à tous les progrès de la civilisation moderne.
Mais, entre toutes, les meilleures leçons que Pierre le Grand reçut furent celles de l’expérience. Le jour où il avait vu l’empire ottoman menacé par une ligue des puissances catholiques, il avait donné le signal, en Crimée, de la croisade grecque (1696). Ce fut le premier acte de sa politique extérieure. Le siège d’Azoff lui demanda deux ans et lui révéla les défauts de son État. La Russie n’avait ni ingénieur pour assiéger les forteresses turques, ni flottes pour bloquer les ports des Ottomans. Le czar dut s’adresser aux étrangers, s’improviser charpentier, matelot, ingénieur. Il s’obstina, vainquit les Turcs, s’empara d’Azoff : mais il comprit en même temps tout ce qui lui manquait pour atteindre Constantinople, sans appeler l’Europe à son secours. Et, brusquement, il tourna le dos à ses projets, qui lui semblèrent de pures chimères, jusqu’au jour où, par une étude attentive et obstinée des ressources de l’Europe, il pourrait en faire une réalité. « Son voyage en Hollande et en Angleterre (1697-1698), a dit Macaulay avec raison, fit époque non seulement dans l’histoire de Russie, mais dans l’histoire du monde. »
« Il allait travailler, se mettre à l’école des nations maritimes, pour conquérir solidement l’art de la mer, afin d’être à son retour victorieux des ennemis du Christ, et, par sa grâce, le libérateur des chrétiens qui étaient là-bas. » On ne sait jamais au début d’un voyage, si précis qu’en soit l’objet, ce qu’on en rapportera. La vue des choses nouvelles que l’on rencontre, la comparaison avec ce que l’on connaît peut suggérer à des esprits attentifs tout un monde de pensées. A mesure que l’horizon s’étend devant les yeux, l’horizon de l’esprit s’élargit. Pierre le Grand quitta Moscou, uniquement préoccupé d’avoir des flottes sur la mer Noire : il visita la Pologne, l’Allemagne du Nord, la Hollande, l’Angleterre. Il revint, animé d’un esprit nouveau, formé à des desseins plus vastes. Son génie avait mesuré toute la distance qui séparait la vieille Russie de l’Europe moderne. Sa volonté avait résolu de les rapprocher sans retard. Son intelligence et sa puissance y réussirent.
Il créa de toutes pièces une Russie moderne, européenne, une sorte de pont hardiment jeté entre la civilisation et la barbarie ; construction factice, si l’on veut, restreinte, provisoire, mais capable de servir immédiatement à un commerce régulier, jusqu’au jour où le fer remplacerait le bois et les culées en pierre les pilotis. Pierre le Grand engagea pour cette œuvre deux sortes d’ouvriers, des Occidentaux de tous métiers, qui vinrent fortifier et agrandir la Sloboda primitive, des grands seigneurs russes, qu’il fit instruire en Europe. La transformation du peuple russe ne pouvait être l’œuvre d’un jour. Celle de la noblesse était plus facile ; il suffit de quelques lois pour faire d’une caste riche, oisive et intrigante, une classe de fonctionnaires, honorés en proportion des services qu’ils rendraient à l’œuvre nouvelle. Les matériaux employés furent, sans réserve, tous ceux qui avaient servi à la construction des États modernes.
Au centre, un despotisme politique qui réunissait tous les pouvoirs, toutes les ressources « pour assurer aux sujets le plus grand bien-être et à l’État la plus grande force possible ». Plus d’assemblée de contrôle, comme l’antique conseil des boiars : mais un conseil suprême de fonctionnaires nommés par le czar, docile à ses volontés et chargé de les transmettre aux gouverneurs et woïéwodes des provinces, substitués, eux aussi, avec la délégation de l’autorité impériale, aux anciens collèges provinciaux. Au lieu d’une armée qui ressemblait à une horde rappelée momentanément à la vie nomade, comme les armées turques, Pierre le Grand voulut des troupes recrutées régulièrement, à l’image de ses régiments Preobrajenski, et des officiers qui fissent leur métier de la guerre. Il eut des flottes sur la Baltique et la mer Noire, des arsenaux pour les armer, des ports militaires pour les abriter.
La difficulté était de faire face aux dépenses d’une pareille œuvre : le czar ne disposait guère de plus de 9 à 10 millions de revenus. Il multiplia les impôts et prit aussi ses mesures pour qu’avec le temps l’entreprise payât elle-même ses frais : l’État réorganisé creusa des canaux entre la Volga et la Neva, d’Astrakhan à Pétersbourg, des routes nouvelles, encouragea le commerce et les marchands, encouragea le travail de la terre par l’introduction de cultures ou d’espèces animales nouvelles, fit exploiter les mines, ouvrit des manufactures.
Pendant la construction, l’œuvre fut souvent menacée. Des courants terribles d’opinion se formaient dans les consciences populaires, resserrées par des habitudes et des superstitions anciennes, qui jetaient brusquement contre les premières assises et les ouvriers étrangers du nouvel État, tantôt la milice des strélitz (1698) ou les Cosaques de l’Ukraine (1706), tantôt même la propre femme et l’héritier présomptif du czar, Alexis (1718). Le czar défendait la civilisation nouvelle avec la brutalité d’un barbare : il détruisait les strélitz, déportait les Cosaques, frappait son propre fils. Il voulut ensuite remonter jusqu’à la source du mal et prendre la direction du courant religieux qui, à la longue et après lui, aurait emporté son œuvre. Il supprima, en 1708, le patriarcat et devint, comme les anciens empereurs de Byzance, le chef spirituel de la communauté grecque. Alors, il travailla sans relâche à élargir par des lois, par une instruction meilleure, par la réforme des couvents, les idées du clergé et du peuple russes. Devenu moins étroit et, par conséquent, moins violent, le sentiment religieux, qui avait fait dans le passé la force de la nation, continua à circuler librement sous les institutions nouvelles et servit, ainsi réglé, à l’extension future de la Russie.
En vingt années, Pierre le Grand superposa à la Russie qu’il avait reçue de ses pères, Russie à demi asiatique, patriarcale, immobile et repliée sur elle-même, un État moderne, doté de tous ses organes indispensables, très supérieur désormais à l’État ottoman, très digne de le remplacer et d’être, en Orient, la voie unique de la civilisation européenne.
On s’est souvent mépris sur l’œuvre de Pierre le Grand. Les politiques français du dix-huitième siècle la jugeaient éphémère, extravagante même. N’était-ce pas, en effet, pure folie et simple chimère que d’espérer, en quelques années, la transformation d’un grand peuple façonné par les siècles d’une autre manière ? Le génie est une longue patience. L’impatience du czar, les procédés qui lui étaient familiers pour forcer les événements et les hommes, ressemblaient à des caprices de barbare plutôt qu’aux efforts méthodiques d’un politique de génie. Du czar oriental et des politiques de l’Occident, qui se jugeaient alors mutuellement, ce fut le premier qui eut pourtant le coup d’œil le plus sûr, le plus de sagacité et de prévoyance.
Lorsqu’il avait visité l’Europe en 1698, Pierre le Grand l’avait mieux comprise que l’Europe ne le comprit quand il y revint, même au temps de sa plus grande puissance. Il l’avait trouvée divisée par la rivalité d’États fortement constitués, unie pourtant dans une même civilisation qui avait pénétré, à des degrés divers, tous les peuples occidentaux. La Russie, qu’il venait de quitter, n’était pas un État moderne. Son peuple, enfermé dans les plaines de l’Est, n’avait pas pris part au mouvement d’idées qui se faisait, depuis sept siècles, dans les péninsules et les îles de l’Ouest, à travers les détroits et les isthmes. Et pourtant elle aspirait à représenter l’Europe en Orient. Il fallait l’en rendre à la fois capable et digne.
Pour y parvenir, le plus aisé était d’abord de constituer l’État russe. La constitution des États modernes pouvait servir de modèle : ce que les Capétiens avaient fait en France, les Tudors en Angleterre, les Hohenzollern en Prusse, les Romanoff n’auraient pas de peine à le faire en Russie. Ils disposaient de l’autorité souveraine : la Russie, récemment, à l’heure du danger, s’était retrouvée en eux et par eux. Elle s’étonnerait peut-être de les voir faire ; mais, au temps d’Ivan le Terrible, elle avait appris la résignation et la docilité. Pierre le Grand entreprit cette tâche résolument, avec la fièvre de l’homme qui a conscience de la brièveté de la vie humaine et de la grandeur de son œuvre.
Mais, au-dessus de celle-là qui était limitée et possible immédiatement, et plus loin dans l’avenir, il en voyait une autre, plus haute, plus lente : la transformation du peuple russe. C’est une grande affaire que de changer les conditions sociales, les mœurs, les idées et, pour ainsi dire, l’âme et le cerveau d’une nation : il y faut la collaboration du temps, des milieux et de la nation elle-même. Pierre le Grand résolut du moins de placer la Russie dans un milieu plus favorable, où, avec les années, elle pourrait se modifier. A l’Europe, découpée en longues péninsules, creusée de golfes profonds, flanquée d’îles, morcelée en apparence, réunie, en réalité, par des isthmes et des détroits, il comparait la Russie, massive, une mais uniforme, corps sans membres, sans articulations, sans souplesse. Pour qu’elle eût une âme européenne, elle avait besoin d’une configuration analogue à celle de l’Europe, où les mers, par leurs détroits, le continent, par ses isthmes, feraient pénétrer un nouveau sang et circuler des idées modernes. L’isthme était indiqué, entre Odessa et Kœnigsberg, occupé par le royaume de Pologne qui s’étendait de la Vistule au Dniéper. Les détroits ne se voyaient pas moins clairement : le Sund, gardé par les Scandinaves, le Bosphore et les Dardanelles, fermés par les Turcs. Adjoindre ces bras de terre et de mer au corps de la puissance russe, c’était lui donner la variété harmonieuse qui lui manquait, sans rien lui enlever de sa forte unité. Ainsi complétée, l’Europe orientale ressemblerait, à s’y méprendre, à l’Europe centrale qui, jusque-là, avait seule représenté et dirigé la civilisation européenne. Baignée par deux mers intérieures, la Baltique et la mer Noire, comme l’Allemagne par la mer du Nord et l’Adriatique, appuyée au sud aux Balkans, au nord à la presqu’île scandinave, comme la France aux Pyrénées et aux Iles-Britanniques, la Russie serait une image autrement agrandie du vieux monde occidental. C’est cette image que Pierre le Grand rapporta de ses premiers voyages en Occident ; il n’en détourna plus les yeux ; il travailla sans relâche, par sa politique extérieure, à en faire une réalité ; il la proposa comme un idéal à son peuple et à ses successeurs.
Justement cet idéal était conforme à l’idéal traditionnel que, depuis des siècles, la religion grecque offrait à la nation russe. La mer Baltique, les détroits scandinaves appartenaient à des hérétiques qui s’étaient séparés de la communauté latine, mais pour y ranimer la foi par la Réforme. Les Suédois faisaient, depuis deux siècles, une vigoureuse propagande luthérienne. Comme d’une forteresse avancée, les Polonais, entre Kœnigsberg et Odessa, dirigeaient une croisade catholique dont la Russie avait failli devenir victime. Enfin, sur la mer Noire, les Turcs menaçaient sans cesse de leurs avant-gardes tartares la religion grecque, qu’ils opprimaient dans leur empire. Chasser les Turcs infidèles, les catholiques de Pologne, les luthériens de Suède, c’était, aux yeux des Russes, combattre le bon combat. La religion populaire servait les desseins politiques du czar : ce fut sur ce fondement des croyances antiques de la nation que Pierre le Grand construisit l’édifice durable et grandiose, dont les fenêtres devaient largement s’ouvrir sur l’Occident, le couronnement former une Russie plus moderne, et les dépendances s’étendre jusqu’au fond de l’Asie.
L’État qu’il fit, d’abord, en quelques années, à la hâte, n’était qu’une construction provisoire, une agence de travaux. Mais, par derrière, se préparait une œuvre immense, et pour des siècles. Les contemporains s’y sont trompés : la distance les empêchait bien de voir. Les Russes ont cru tout simplement à l’exécution d’un dessein qui était conforme et cher à leurs vieilles croyances, ils se sont faits les collaborateurs inconscients de ces nouveautés. Pierre le Grand seul, et quelques initiés ont eu le secret du véritable plan. Ce plan, c’est toute la question d’Orient, telle qu’elle s’est posée au début du dix-huitième siècle.
Expulser les Turcs d’Europe, parce que décidément il paraissait impossible de transformer ces envahisseurs en agents de la civilisation européenne, et réserver la conquête commerciale et politique de l’Orient aux Russes, successeurs désignés, héritiers reconnus de l’empire romain de Byzance : ce fut la solution même de ce grand problème que la France comprenait autrement à la fin du dix-septième siècle, qu’elle voulait résoudre par la paix, sans violence. Cette solution exigeait deux conditions préalables ; il fallait que l’État russe fût de force à vaincre seul les Ottomans, et la nation de nature à représenter complètement l’Europe en Orient. Pierre le Grand, par ses réformes intérieures, remplit de son mieux la première. Pour remplir la seconde, il s’employa sans relâche à porter le peuple russe hors des plaines du Volga, vers le Sund, la Vistule et le Bosphore, certain qu’enlevé en partie à son milieu primitif, placé dans le milieu européen, il aurait tous les caractères et tous les droits des peuples de l’Europe occidentale.
De 1700 à 1720, les circonstances se prêtèrent merveilleusement à ces desseins. La Pologne était en pleine décadence, et cette décadence tenait à des causes trop profondes pour qu’elle pût être rapidement arrêtée. Il eût fallu changer toute sa nature et toute son histoire. La nation polonaise s’était fixée au moyen âge dans une région qui n’était point favorable à la constitution d’une grande puissance. Ses deux capitales, Gnesen et Varsovie, se trouvaient au centre d’un grand couloir marécageux, qui s’étend de la Sprée à la Beresina, de Berlin à Mohilew, sur la longue route des invasions. Il ne fait pas bon s’arrêter sur les grands chemins, ni s’y établir à demeure : on risque d’y être dévalisé, à moins qu’on ne soit assuré d’être toujours le plus fort. Les Slaves polonais n’avaient pas pris le temps de faire toutes ces réflexions ; refoulés par les Allemands de l’Ouest, ils s’étaient convertis au christianisme, puis bravement, sans relâche, ils avaient bataillé pour la foi catholique, contre les païens de Lithuanie, les schismatiques et les musulmans. Ils s’étaient campés tant bien que mal au bord de la Vistule et du Dniéper.
Les Polonais, à la fin du dix-septième siècle, faisaient songer à ces armées de croisés qui, au moyen âge, traversaient l’Europe, sous la conduite d’un chef librement élu, indisciplinés et enthousiastes. Ils discutaient au camp leurs affaires communes, en armes, et délibéraient par groupes dans leurs tentes dressées pour quelque temps au milieu des grandes plaines polonaises. Un orateur brillant les entraînait ; mais il fallait, pour décider une expédition et une réforme, que tous eussent été bien convaincus. La résistance d’un homme sur cent mille empêchait toute décision, et, au point de vue où ils se plaçaient, ce droit était légitime : la croisade n’est-elle pas l’œuvre de toutes les bonnes volontés ?
Comme chez les croisés aussi, l’enthousiasme n’était pas continu. Il y avait temps pour tout en Pologne. On se battait bien sur le Dniéper quand il le fallait, mais on s’amusait aussi : on aimait les fêtes, et l’on ne dédaignait pas la richesse qui les entretient. Peu importait à cette aristocratie le peuple, au milieu duquel elle était campée. Elle le traitait en étranger, comme les barons féodaux de Richard Cœur de lion considéraient les Siciliens. Puisqu’il ne travaillait pas au salut de la chrétienté, à quoi était-il bon, sinon à entretenir ceux qui lui rendaient le service de le sauver des infidèles. Pas plus que les féodaux croisés, les seigneurs polonais n’avaient le sentiment d’une patrie : la patrie pour eux, c’était le domaine où ils se reposaient des fatigues de la guerre, et, bien au-dessus, cette chrétienté, vestibule de la patrie céleste, que leur foi leur faisait entrevoir, que leur croisade leur méritait.
Ils prenaient pour chefs des rois étrangers : et il est remarquable qu’ils le firent davantage à mesure que l’invasion turque devint plus menaçante. C’étaient des chefs de croisade : peu importait leur origine pourvu qu’ils fussent très catholiques, très braves, assez riches « pour récompenser les bien méritants, toujours prêts à leur assurer des victoires sur les infidèles ». Aussi la Pologne en demanda-t-elle souvent à la France, Henri de Valois (1575), le prince de Conti (1697), parce que la France de saint Louis, depuis le moyen âge, demeurait la terre des croisés et des chevaliers.
Comme la Pologne ne voulait à aucun prix devenir un État, elle prenait ses précautions pour que ces familles souveraines, appelées de l’étranger, ne fissent point chez elle ce qu’elles avaient fait ailleurs. Elle leur imposait des lois, et ne les appelait qu’en vertu d’un contrat bilatéral, pacta conventa. La couronne royale, depuis le seizième siècle, était à ce prix : point d’armée, que celle de la République ; point de forteresses, que les châteaux forts des Palatins, point d’autre impôt que les subsides votés par la noblesse ; le droit enfin pour les seigneurs, reconnu, sanctionné par les lois, de se confédérer contre le chef de guerre qui aurait voulu devenir un chef d’État, et peut-être un maître.
Au dix-septième siècle, enfin, les Polonais exagéraient jusqu’à l’absurde les principes de leur constitution. Toujours armés pour la défense de l’Église latine, ils ne toléraient plus au milieu d’eux d’hérésiarques, ni de dissidents, protestants ou grecs. Ils combattaient le luthéranisme en Suède, l’orthodoxie grecque en Russie : il leur eût paru illogique et dangereux de pactiser chez eux avec l’hérésie. Leur pays était ainsi devenu le siège d’une véritable croisade à l’intérieur, comme il était déjà, par le droit aux confédérations, le théâtre d’une guerre civile presque continuelle.
Polonia confusione regnatur : la Pologne est un royaume anarchique, disait un proverbe du dix-septième siècle. Elle s’offrait comme une proie aux convoitises de ses voisins : Suédois, Prussiens, Saxons, Moscovites.
Pendant tout le dix-septième siècle, la Pologne n’eut pas d’ennemi plus dangereux que les Suédois. Maîtres des provinces baltiques et de la Poméranie, les descendants de Gustave Wasa regardaient le bassin de la Vistule comme le complément nécessaire de leur empire. A deux reprises différentes, sans l’intervention de la France en 1629, en 1658, ils auraient détruit la Pologne pour faire de la Baltique un vrai lac suédois, occuper et satisfaire leur noblesse militaire, et fonder sur les ruines du catholicisme un grand royaume luthérien.
A la fin du dix-septième siècle, la Suède était moins redoutable : elle traversait une crise intérieure, dangereuse pour son propre avenir. Les victoires et les conquêtes de Gustave-Adolphe et de Charles X n’avaient pas laissé voir aux Suédois et à l’Europe les causes secrètes qui la préparaient depuis longtemps. Quoique le mal fût moins grave qu’en Pologne, il était profond cependant, et ancien. Il venait de la nature, qui avait mal défini l’État scandinave, et de l’histoire, qui lui avait légué le lourd héritage d’une guerre perpétuelle, nécessaire à une noblesse avide, batailleuse et indisciplinée, toujours agréable à un peuple jaloux d’étendre le domaine de la foi luthérienne. Les rois de Suède avaient fini, dans cette lutte à outrance, par épuiser leurs ressources et celles de leur peuple. La misère du royaume était extrême, la puissance du roi affaiblie. Les peuples voisins songeaient à prendre leur revanche, et l’aristocratie, les privilèges que Gustave-Adolphe lui avait retirés.
La longue minorité de Charles XI révéla, au milieu du dix-septième siècle, l’étendue du mal. La constitution de 1660 remit l’État entre les mains d’une noblesse égoïste, qui se vendait à l’étranger, trafiquait du pouvoir et des charges, engageait par intérêt de nouvelles guerres maladroitement. Le désastre de Fehrbellin (1675) ruina en un jour tout le prestige militaire de la Suède, épuisa les dernières ressources de l’État. Pendant ces vingt années la Suède en vint à ressembler à la Pologne ; un fonctionnaire suédois put s’écrier : « Nous avons un exemple dans la République de Pologne. Si les nobles polonais avaient voulu payer avant, ils ne seraient pas dans l’état où ils sont. »
Dans cet état, la Suède avait pourtant une ressource suprême, qui faisait défaut à la Pologne, un peuple laborieux, relativement éclairé, depuis longtemps associé au gouvernement, très attaché à la royauté nationale, qui l’avait émancipé et formé. Le roi Charles XI trouva, chez les paysans suédois, un appui contre l’aristocratie qui menait la Suède à sa perte : il essaya de ruiner pour jamais le pouvoir politique des seigneurs, de reprendre les biens qu’ils avaient enlevés à la royauté (réduction), et de reconstituer à la fois la puissance du roi et les ressources de la nation. Sa gestion sévère des revenus publics, sa politique résolument pacifique, commencèrent à réparer les maux qu’avaient faits l’aristocratie et la guerre.
Mais ces réformes salutaires n’étaient point achevées quand il mourut. Il laissait un fils, Charles XII, en qui reparut, avec une violence soudaine, la passion démesurée des Wasas pour la guerre. L’extrême jeunesse de cet enfant fournissait aux nobles, qui n’avaient pas désarmé, une occasion de regagner le terrain perdu depuis 1680. Le chef de l’aristocratie livonienne, Patkul, poursuivi par Charles XI, poursuivant à tout prix sa vengeance, formait, avec les étrangers, un complot dont la minorité de Charles XII fut le signal. Il en était l’âme ; les princes de Brandebourg et de Saxe, animés par ses intrigues, les deux principaux agents.
L’Allemagne a pris en effet, depuis cette époque, une grande part aux événements qui ont précipité la ruine de la Pologne et de la Suède. L’Autriche avait soutenu longtemps la Pologne comme la seule puissance catholique qu’elle pût opposer aux princes protestants du Nord, et lui procurait alors les secours de l’Empire. Mais, depuis les traités de Westphalie, la politique indépendante des princes allemands modifia considérablement les rapports de l’Allemagne et des États voisins. En principe, tous les électeurs souverains se mirent à chercher, au dix-huitième siècle, au dehors de l’Empire, des royautés, pour confirmer et achever leur puissance nouvelle. Les Hanovriens trouvèrent en Angleterre, les Hessois en Suède ; les Bavarois cherchaient aux Pays-Bas ou en Espagne, le Palatin jusqu’en Arménie. La plus proche, la plus facile à saisir de toutes les couronnes royales, était celle de Pologne.
Elle tenta, bien des fois, les électeurs de Brandebourg : mais ils ne voulurent pas abjurer le protestantisme, et ils firent bien. L’avenir de leur maison était à ce prix. L’électeur de Saxe, Auguste le Fort, n’eut pas les mêmes scrupules : il changea de religion, si jamais il en avait eu une, pour avoir le trône de Pologne, et il l’obtint en 1697. L’avènement, puis la politique de la maison de Saxe, acheva la ruine des Polonais : ils avaient tant abusé de la liberté qu’ils perdirent, en 1697, le droit d’en user. L’élection d’Auguste II fut une conquête allemande déguisée : les armées saxonnes étaient entrées sur le territoire de la République pour assurer l’élection ; l’élection faite, elles y demeurèrent. La Pologne ne parut plus qu’une province saxonne, gardée par des troupes, qu’Auguste de Saxe payait sur les revenus de son nouvel État. La cour fut transportée de Varsovie à Dresde : les intérêts, les traditions de la nation furent sacrifiés, sans retour, à des intérêts étrangers.
L’intérêt du duché de Saxe était de conserver la Pologne : il étouffait entre l’Autriche et la Prusse. La République donnait à l’électorat l’accès de la Baltique, à l’électeur les moyens de soutenir son luxe éblouissant et ruineux. Pour s’y maintenir, Auguste II n’eut qu’à mettre en pratique une politique imaginée par son voisin, le grand électeur de Brandebourg, très simple et d’un effet sûr.
Le Brandebourg, comme la Saxe, étouffait entre la Suède, maîtresse de la Poméranie, et la Pologne, établie au centre des marécages, où les margraves avaient fondé l’électorat, suzeraine des plateaux prussiens colonisés autrefois par les Teutoniques. Pour briser ce cercle, le grand électeur avait mis à profit la rivalité séculaire de la Suède et de la Pologne ; il soutint d’abord le roi de Suède, Charles-Gustave, contre Jean-Casimir de Pologne, puis abandonna le premier pour obtenir du second, par le traité de Wehlau (1657), la reconnaissance provisoire de sa souveraineté en Prusse.
L’exemple était utile : en 1700, Auguste II se résolut à le suivre. Il réveilla la vieille querelle de la Pologne contre la Suède et déclara la guerre à Charles XII (février 1700). Le prétexte était bon pour maintenir, sur le territoire de la République, des troupes étrangères. Si les Polonais étaient vaincus, il serait meilleur encore. S’ils étaient victorieux, Auguste II se trouverait tout à fait justifié : ses nouveaux sujets lui sauraient gré d’une belle conquête en Livonie.
Puisque cette politique était une invention des Hohenzollern, il parut tout naturel au roi de Pologne de les y associer. L’électeur de Brandebourg convoitait, comme lui, une province suédoise, la Poméranie, et la royauté : n’ayant pu devenir roi en Pologne, il voulait faire d’une ancienne province de cette République, la Prusse, une autre Pologne protestante. Les projets de la Saxe devaient lui plaire : une lutte entre Charles XII et Auguste II lui rapporterait quelque chose, ou la couronne royale en Prusse, ou la Poméranie (traité d’Oranienbaum, 23 janvier 1700).
Les deux électeurs se préparaient ainsi les couronnes qu’ils souhaitaient et de belles provinces : ils s’élèveraient et s’arrondiraient. Pour leur plus grande gloire et profit, leurs voisins de Pologne et de Suède continueraient à s’entre-détruire. Ce jour-là, les Polonais eurent un éclair de raison, une vue claire de leur avenir : ils refusèrent obstinément l’alliance de la Prusse et le prix qu’elle en voulait. Ils réclamèrent le renvoi des troupes saxonnes : « dans cette alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou ravagés par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède ». Il était trop tard : la Pologne, en se donnant aux Allemands, avait signé son arrêt de mort. Charles XII voulait à tout prix l’exécuter, sans prévoir qu’il allait être, au profit des puissances nouvelles, le bourreau de son propre royaume.
Les Allemands, enfin, ne furent guère plus prévoyants. Quand on tient une bonne affaire, il est sage de n’en pas faire part à trop de gens. L’électeur de Saxe, roi de Pologne, imagina de communiquer ses projets au czar Pierre le Grand, l’engagea de bonne heure dans l’entreprise (août 1698) : « ils mirent en commun le gain et le dommage ». Le czar accepta avec empressement : il se réservait la part du lion. Quand tout le monde aurait travaillé pour lui, la Suède à ruiner la Pologne et la Pologne à détruire la Suède, les Allemands à entretenir les querelles de leurs voisines, il pourrait s’ouvrir aisément les portes de la Vistule et du Sund. Au moment où il fondait sur la ruine des puissances baltiques les desseins les plus propres à la transformation de la Russie, ces puissances se divisaient pour les servir. Les princes allemands eux-mêmes l’invitaient à profiter de ces divisions : ils introduisaient les Russes en Europe.
Ce jour-là, la question d’Orient fut complètement posée, dans toute l’étendue que les ambitions de la Russie et la complicité des princes allemands lui donnèrent, depuis le Sund jusqu’au Bosphore, sur toute la bordure orientale de la vieille Europe. La solution qui se préparait était celle des Russes : elle devait comprendre deux étapes et pour ainsi dire deux temps : la substitution de l’État russe à la Suède et à la Pologne, gardiennes séculaires de la Baltique et de l’Europe centrale, et, en dernier lieu, la destruction de l’empire ottoman par les soins et au profit de la Russie, mise à même et uniquement chargée de représenter l’Europe en Orient. De pareils changements ne vont point sans violence : en adoptant la solution russe du problème oriental, les vieilles puissances européennes se préparaient un avenir traversé de crises redoutables, qui ne sont point achevées.
Pour ne réaliser qu’une très faible partie de ce vaste programme, elles subirent d’abord, de 1700 à 1720, vingt années de guerres meurtrières et ruineuses. La première grande bataille fut celle de Narva (30 novembre 1700) : une déroute complète des Moscovites. Il semblait qu’elle déciderait de l’avenir de la Russie. « Le czar, écrivait Leibniz, paiera la folle enchère, et Charles XII régnera jusqu’à Moscou, voire même jusqu’à l’Amour. » A Vienne, on croyait le czar vaincu une seconde fois à Pskow et détrôné. Pierre le Grand était battu certes, et bien battu, mais content. Sa défaite lui servit autant qu’une victoire : les Polonais et les Suédois s’arrangèrent pour en faire tous les frais. A l’entrevue de Birsen (février 1701), Auguste II promit au czar d’occuper les Suédois en Pologne. L’aristocratie polonaise appela Charles XII sur le territoire de la République, pour chasser les Saxons. Pendant cinq ans, la Russie n’eut rien à craindre de ses vainqueurs : Charles XI s’enliza dans les marécages et les intrigues de la Pologne, détrônant l’électeur de Saxe, perdant le fruit de ses victoires dans des négociations avec les diètes. Les Polonais, qui avaient cru se débarrasser des troupes saxonnes, furent à la merci des troupes suédoises qui s’établirent chez eux à demeure par le traité du 18 novembre. La République était conquise une seconde fois ; elle devint une province suédoise ; son nouveau roi, Stanislas Leczinski, la gouverna comme un simple lieutenant de Charles XII. L’invasion accrut sa misère, et acheva son abaissement.
L’Allemagne à son tour fut envahie. En vain l’électeur de Saxe, comprenant trop tard sa faute, offrit-il la paix à Charles XII : celui rejeta toutes ses propositions, fit entrer son armée en Saxe, fier de visiter les champs de bataille où s’était illustré Gustave-Adolphe. On se serait cru revenu au temps de la guerre de Trente ans ; la diète impériale de Ratisbonne fulminait des décrets inutiles contre le conquérant suédois. Les provinces allemandes lui payaient de lourdes contributions. L’électeur de Saxe lui abandonnait, par le traité d’Altrandstadt, la couronne de Pologne (1707). Comme Charles-Gustave, Charles XII disposait de la Pologne ; comme Gustave-Adolphe, il dictait la loi à l’Allemagne. En réalité, les temps étaient bien changés : vainqueurs et vaincus, Suédois, Polonais et Saxons, travaillaient pour Pierre le Grand.
La défaite de Narva l’avait instruit ; les conquêtes de Charles XII lui donnèrent le temps de réparer ses forces militaires. L’invasion de la Saxe lui permit de prendre les provinces baltiques de la Suède. De 1702 à 1705, il s’empara de la Livonie et de l’Esthonie, de tout le golfe de Riga. Au fond du golfe de Finlande, dans l’Ingrie, sur la Néva, il fonda en 1703 Saint-Pétersbourg. C’était une trouée profonde à travers l’État suédois, mieux qu’une fenêtre sur l’Occident, une large porte sur la mer.
Le czar crut alors le moment venu de s’en ouvrir une sur le continent, en Pologne. La route naturelle était en Courlande, par Grodno : les Moscovites s’y établirent en 1708. Charles XII vint les en déloger : ils se retirèrent prudemment derrière la forêt marécageuse de Minsk, laissant les Suédois se frayer avec peine le chemin de Moscou. L’hiver approchait : Charles XII aurait dû se retirer en Pologne, et y prendre ses quartiers. Il avait sacrifié ses provinces baltiques à la conquête de la Vistule ; au moins devait-il la conserver. Il l’abandonna, comme il avait fait de la Livonie, sans aucun plan, en quête d’aventures nouvelles, et descendit follement en Ukraine. Pierre le Grand lui coupa la retraite par une victoire sur son lieutenant Levenhaupt, et l’écrasa à Pultava (8 juillet 1709). La Suède était vaincue, ruinée. « Réjouis-toi, disait à Pierre le Grand un de ses familiers, tu peux espérer la réalisation de ton plus cher désir, la domination de la mer des Varègues. »
La victoire de Pultava était une grande date dans l’histoire de l’Europe orientale : à Narva, Charles XII avait consommé la perte de la Pologne ; à Pultava, Pierre le Grand décida celle de la Suède. La Russie avait conquis sa place parmi les puissances européennes : le lendemain, les Allemands, toujours aveugles, se présentèrent comme d’honnêtes courtiers pour la lui assurer. Tandis que les seigneurs polonais venaient se mettre aux pieds du czar, l’électeur de Saxe, redevenu roi de Pologne, le rencontrait à Thorn (8 octobre 1709) et lui offrait les provinces baltiques, à l’exception de la Livonie, jusqu’à la Finlande. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric Ier, lui proposait, à Marienwerder, le partage de la Pologne et le démembrement de la Suède. L’électeur de Hanovre, le duc de Mecklembourg, accoururent à la curée. Pierre le Grand n’écouta leurs propositions que contre la Suède : il jugeait la Pologne assez abattue pour avoir l’espérance de la cueillir comme un fruit mûr, sans le concours de personne. Sans perdre de temps, il profita de l’absence de Charles XII pour achever ses conquêtes en Livonie, en Carélie, en Finlande.
La France pratiqua alors une politique plus clairvoyante que celle des puissances allemandes. Elle pressentait les ambitions de la Russie : au lieu de les encourager, elle voulait leur opposer une ligue des États qui les favorisaient en se divisant, Pologne, Suède et Turquie. Elle réservait aux Russes le sort que les Russes préparaient aux Turcs, et prétendait les rejeter en Orient pour accomplir la transformation lente et pacifique de l’empire ottoman, commencée par ses marchands et ses consuls. Déjà, au début de la guerre, l’agent français en Suède avait agi auprès de Charles XII pour l’en détourner ; il l’avait suivi jusqu’en 1701, pour lui persuader d’épargner la Pologne. Depuis longtemps Louis XIV avertissait les rois de Pologne, Sobieski, puis Leczinski, de « prendre garde aux desseins de Sa Majesté russique ». Enfin à Constantinople (1707), l’envoyé français Desalleurs s’efforça de faire comprendre au sultan que la ruine de la Pologne et de la Suède était la préface des projets de Pierre le Grand sur le Bosphore : « Le czar n’attend que la fin des guerres du Nord pour couvrir de ses flottes la mer Noire, pour lancer ses armées en Crimée. »
Malgré ces avertissements, Charles XII et les Polonais servirent aveuglément par leurs querelles, les Turcs par leur neutralité, les projets de Pierre le Grand. Il fallut le désastre de Pultava pour leur dessiller les yeux : Charles XII, fugitif à Bender, n’eut plus d’espoir que dans l’intervention des Turcs. Un grand seigneur polonais, Poniatowski, la sollicita de son côté. L’ambassadeur de France joignit ses instances à leurs démarches, et, comme le grand vizir Kupruli-Nouman s’obstinait à la paix, tous s’accordèrent pour le renverser. Sa chute fut le signal, pour les Ottomans, d’une guerre qui faillit, en 1741, enlever aux Russes tout le fruit de leurs victoires.
Pierre le Grand, épuisé par dix ans de guerre, comptait sur le concours des chrétiens de l’Empire, Hospodars de Valachie et de Moldavie, Montenegrins et Grecs. Il franchit hardiment le Dniester et ne trouva au delà qu’une formidable armée de Turcs et de Tatars, très supérieure à la sienne : il accepta, pour se tirer de ce mauvais pas, des conditions onéreuses, la restitution d’Azow, l’obligation de ne jamais intervenir en Pologne. C’était un recul sérieux de la puissance russe, la mer Noire fermée, la Pologne arrachée à ses ambitions. Il eût été plus complet et peut-être décisif, si les Turcs avaient profité de leur supériorité pour sauver du même coup la Suède : Pierre le Grand s’attendait à perdre la Livonie, l’Esthonie, la Carélie. Gagné par les présents de l’impératrice Catherine Ire, le grand vizir Baltadji-Mohammed ne demanda rien pour la Suède. Charles XII, la France, et Poniatowski le firent exiler à Lemnos, avec l’espoir de réparer cette omission : son successeur Youssouf conclut avec la Russie une trêve de vingt-cinq ans (1712), et força le roi de Suède à quitter la Turquie, malgré sa résistance désespérée à Bender.
Décidément Pierre le Grand était mieux servi par ses ennemis que par ses propres victoires. Après les Polonais et les Suédois, les Turcs travaillaient pour lui. Il était en 1711 à leur merci : la Russie était à la veille d’être rejetée dans les plaines où, pendant des siècles, elle s’était développée obscurément. Les desseins du czar s’évanouissaient comme des rêves. La France, en une année, lui avait préparé cette déception et rendu à l’empire ottoman la conscience de sa force et de ses destinées. Le mauvais gouvernement du sultan, en cette crise décisive, ruina les efforts de la France et des Turcs : enfermé dans son sérail parmi ses femmes et ses eunuques, Achmed III ne voyait que par les yeux de ses grands vizirs, et ceux-ci, uniquement occupés d’intrigues de sérail, faisaient la guerre et la paix sans autre motif que leur propre intérêt, par instinct de conservation. La paix de 1712 tira Pierre le Grand d’une position désespérée, et désespéra Charles XII. Elle décida de la question d’Orient au profit de la Russie, au moment même où la France avait failli la résoudre contre elle.
Les Allemands se chargèrent de faire le reste ; ils donnèrent au czar ce que n’avaient pas su lui retirer ses ennemis. Le roi de Prusse, après s’être fait livrer Stettin et la Poméranie, l’électeur de Hanovre, maître de Brême et de Verden (1713), l’électeur de Saxe, heureux d’avoir ressaisi la Pologne, occupèrent les Suédois, tandis que les flottes russes bloquaient la Finlande, prenaient Aland, menaçaient Stockholm. Pierre le Grand s’avançait vers le Sund par la mer et par l’Allemagne du Nord : ses troupes campaient en Mecklembourg pour prendre Vismar ; ses vaisseaux croisaient entre Stockholm et Stralsund (1714.) Il était le maître de la Baltique, de ses débouchés, presque de toutes ses côtes. Besogneux et cupides, les princes allemands, séduits par l’espoir d’un petit profit immédiat, lui remettaient les clefs de cette mer intérieure qu’il convoitait depuis quinze ans, et se la fermaient.
Quelque temps après, l’électeur de Saxe, inquiété par ses sujets, et l’aristocratie polonaise, révoltée par ses prodigalités et ses exactions, livraient au czar celles de la Pologne. La noblesse se confédéra pour obtenir le renvoi des troupes saxonnes. Auguste II, trop faible pour résister, appela les troupes moscovites. Elles parurent de nouveau sur le territoire de la République, malgré le traité du Pruth, et l’ambassadeur russe Dolgorouki devint, à la diète de Varsovie, l’arbitre des deux partis (30 janvier 1717). L’occasion lui sembla bonne de les désarmer tous deux : il obtint d’Auguste II le renvoi des troupes saxonnes, et des Polonais le licenciement presque complet de leur propre armée. La République restait à la merci des armées moscovites : incapable d’y maintenir son autorité, l’électeur de Saxe abdiquait entre les mains de Pierre le Grand. Désormais Auguste II ne fut plus à Varsovie qu’un souverain nominal, satisfait d’une ombre de pouvoir et de l’appareil fastueux d’une royauté précaire : la souveraineté réelle appartint au résident du czar, véritable dictateur qui fit de la Pologne un pays de protectorat russe.
Enfin, tandis que les Allemands du nord abaissaient devant Pierre le Grand les barrières qui séparaient la Russie de l’Europe occidentale, les Allemands du sud frappèrent à coups redoublés sur la barrière musulmane qui lui fermait les Dardanelles. Le czar était venu s’y briser en 1711 : il vit le prince Eugène l’ébranler par les victoires de Peterwardein (5 août 1716), de Belgrade (17 août 1717). Sans doute les Autrichiens croyaient et entendaient travailler pour eux seuls. Après avoir tremblé dans leur capitale, ils se félicitaient de leurs conquêtes en Hongrie, en Valachie, en Serbie : ils s’en allaient, confiants dans l’avenir, fidèles aux traditions de leur passé, résolument, vers l’Est, avec l’espoir d’établir la race allemande sur les ruines de l’empire ottoman. Ils ne se doutaient pas qu’ils travaillaient pour la Russie autant que pour eux-mêmes : depuis vingt ans Pierre le Grand n’avait trouvé d’autre obstacle à ses desseins que la force de résistance des armées musulmanes. Les victoires du prince Eugène supprimaient cet obstacle. Elles ouvraient à l’Autriche les Balkans : elles entr’ouvraient à la Russie la mer Noire.
L’heure du règlement définitif de la question d’Orient était sans doute encore lointaine : mais, en le préparant par la violence, au nord, au centre, au midi, les Allemands collaboraient partout à l’œuvre de conquête que poursuivaient les Russes. Ils les introduisaient au cœur de la civilisation moderne, ils leur donnaient ainsi un sang nouveau qui circulerait exclusivement dans leurs membres régénérés et agrandis jusqu’aux extrémités orientales de l’Europe ; ils formaient de leurs propres mains, à l’Orient, un corps puissant qui pouvait être un colosse.
Quelques-uns le virent se dresser déjà en 1716, avec ces proportions inquiétantes : le roi de Danemark, l’électeur de Hanovre, l’empereur d’Allemagne s’effrayèrent de la position que le czar avait prise entre l’Elbe et l’Oder. Pierre le Grand s’était attaché les ducs de Holstein et de Mecklembourg par des alliances de famille, et, sous prétexte de les protéger, exerçait, par son armée, une sorte de protectorat sur leurs pays. En 1716, Georges de Hanovre exigea que les Moscovites ne parussent pas au siège de Vismar : Vismar est, à quelques lieues de Schwerin, le point d’attache du Mecklembourg et de la Baltique. S’il eût alors appartenu aux Russes, il aurait assuré leur communication, comme par une presqu’île, avec l’Allemagne du Nord.
Puis Georges Ier exigea le renvoi immédiat des troupes moscovites : il sut éveiller les inquiétudes de l’Empereur, et surtout de l’Angleterre, qu’il gouvernait depuis 1714. Il montra aux puissances maritimes le danger que courrait leur commerce, si la Baltique tout entière devenait un lac russe (1716). La ligue, qui avait accablé la Suède et servi Pierre le Grand, se divisa : la Suède respira, et Pierre se vit menacé à son tour d’une coalition du Hanovre, du Danemark, de la Hollande, de l’Angleterre et de l’Empereur, qui prétendait restreindre sa puissance après l’avoir formée.
La résistance soudaine de l’Allemagne obligea Pierre le Grand à modifier brusquement son système d’alliances : il prit son parti avec une grande décision et une merveilleuse clairvoyance. Il vint, en 1716, chercher à La Haye, puis à Versailles, l’alliance de la France.
Depuis cinquante ans, la France et l’Allemagne s’étaient fait une guerre acharnée. Depuis deux cents ans, les rivalités des Bourbons et des Habsbourg partageaient l’Europe. Le czar avait mis en pratique, dès son avènement, la vieille maxime du sénat romain : il avait exploité les divisions séculaires des Suédois et des Polonais, des Allemands et des Scandinaves, des Autrichiens et des Turcs. Pour achever son œuvre et fonder définitivement l’empire russe, il songeait à tirer le même profit des haines anciennes de l’Allemagne et de la France. François Ier et ses successeurs avaient formé autour de l’Empire un cercle d’ennemis qui le tenaient en respect : Suédois, Polonais et Turcs. Pierre le Grand, par ses conquêtes, avait brisé ce cercle avec l’aide des Allemands. Il offrit à Louis XV de le reconstituer contre eux. « La France a perdu ses alliés en Allemagne ; la Suède quasi anéantie ne peut lui être d’aucun secours ; la puissance de l’Empereur s’est infiniment augmentée, et moi, czar, je viens m’offrir à la France pour lui tenir lieu de la Suède et de la Pologne. » Et il ajoutait : « Je vois dans l’avenir que la puissance formidable de l’Empereur doit alarmer le roi. »
L’offre était séduisante et adroitement formulée : il était habile de la part du czar d’exciter les craintes des Français contre l’Autriche ; à l’autre bout de l’Europe, les Anglais s’étaient bien trouvés d’avoir exploité pendant trente ans les défiances de l’Empereur et des Allemands contre les Français. Pierre le Grand, pour fonder un empire oriental, recourait au procédé qui avait permis à l’Angleterre de préparer son empire colonial. En vain Louis XIV, après la guerre de succession d’Espagne, avait-il constaté les inconvénients de la querelle séculaire des Bourbons et des Habsbourg, pour la France et pour l’Allemagne. Il s’était efforcé de démontrer à ses ennemis qu’elle n’avait plus d’objet. La nation française considérait encore l’Autriche comme l’ennemi héréditaire : l’Autriche détestait les Bourbons. Comme les Anglais, Pierre le Grand encourageait cette hostilité pour en profiter.
Le profit le plus clair serait la substitution de la Russie à la Suède et à la Pologne dans les affaires du Nord. La complicité des Allemands l’avait préparée : leur opposition l’empêchait. Les princes de l’Empire, après avoir appelé le czar, ainsi qu’autrefois Gustave-Adolphe, craignaient encore de s’être donné un maître : c’était aussi comme un nouveau Gustave-Adolphe que Pierre le Grand s’offrait à la France. Il lui demandait des subsides qui l’aideraient à faire de la Baltique un lac russe. Il exigeait en outre la garantie éventuelle de ses conquêtes sur la Suède. Il espérait achever, avec l’aide de la France, ce qu’il avait ébauché avec le concours des Allemands.
On s’est bien des fois et lourdement trompé sur la politique de bascule que Pierre le Grand pratiquait alors. Notre amour-propre national a été flatté par les avances que la Russie nous fit. Ennemis traditionnels de l’Autriche, les Français ont cru à l’utilité de ces offres et regretté que le Régent les ait rejetées. Depuis Saint-Simon jusqu’à Henri Martin, c’est un thème convenu de plaintes unanimes sur l’occasion que nous aurions ainsi perdue : « Rien n’était plus conforme à notre commerce, à notre considération dans le Nord, en Allemagne et dans toute l’Europe. » Les alliances pourtant ne sont point affaires de sentiment, ni d’amour-propre : elles doivent se régler par l’intérêt mutuel. Il suffit, pour juger la valeur de celle-là, de comparer ce qu’elle rapportait immédiatement au czar : la domination de la Baltique, de la Pologne et de l’Allemagne du Nord, et ce qu’elle nous eût donné dans l’avenir : un concours éventuel contre la maison d’Autriche, assez affaiblie déjà pour être menacée d’un partage vingt ans après. La Russie, depuis et comme Pierre le Grand, a su à merveille ranimer les procès pendants entre la France et l’Allemagne ; elle en vit, garde les objets en litige, et laisse aux plaideurs les écailles.
Si la France d’ailleurs n’intervint pas, en 1716, dans les affaires du Nord comme l’eût souhaité Pierre le Grand, ce ne fut pas qu’elle le craignît et refusât de le servir : elle craignait et servait l’Angleterre. L’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, Georges Ier, était l’âme de la résistance qui s’était formée contre la Russie en Allemagne : il redoutait les entreprises des Russes, pour son électorat et pour le commerce de ses nouveaux sujets d’Angleterre. Par l’intermédiaire de Dubois, le duc d’Orléans avait contracté avec ce prince, à Hanovre (octobre 1716), une alliance intime destinée à sauvegarder ses droits au trône de France. La diplomatie officielle de la France aurait peut-être accueilli les offres du czar pour tenir en échec l’Angleterre : la diplomatie secrète du Régent les rejeta pour ne lui pas déplaire (juin 1717).
Pierre le Grand dut renoncer à l’alliance de la France : pour la première fois la politique anglaise le forçait à reculer.
Il ne put s’y résigner : il chercha contre elle d’autres alliés. Revenu en Suède, Charles XII avait confié la direction de ses affaires au ministre Goerz, qui essaya par la diplomatie de sauver le royaume d’un démembrement. Goerz eut immédiatement l’idée d’exploiter les divisions des Anglo-Allemands et des Russes : il décida son maître à se rapprocher de Pierre le Grand. La condition de ce rapprochement serait évidemment l’abandon de la Baltique : mais la Suède pouvait abandonner la Baltique, et s’ouvrir l’Océan par la conquête de la Norvège. C’était une évolution qui déciderait de son avenir ; elle retrouverait dans la péninsule scandinave l’unité qui lui avait manqué dans le monde baltique, et la mer libre, à l’infini. Le roi de Danemark, maître de la Norvège, n’était pas capable de la défendre à lui seul. Il s’était jeté dans les bras de l’Angleterre par crainte de la Russie et de Charles XII. Le plus sûr moyen de lui enlever cette ressource était de conclure ferme, même à un très haut prix, une alliance avec le czar et la Prusse. Goerz négocia avec activité à Berlin, à Pétersbourg, aux îles d’Aland en 1717 et en 1718, tandis que Charles XII attaquait la Norvège. Il essaya même, par des intrigues assez mal conduites, de détrôner l’électeur de Hanovre en Angleterre. Pour se venger de Georges Ier, Pierre le Grand accueillit ces ouvertures et suspendit sa marche contre les Suédois.
Il accueillit de même les offres d’alliance que lui faisaient l’Espagne et Albéroni dans leur détresse, en 1718 : n’avaient-ils pas le même ennemi, l’Angleterre, qui ne voulait pas que la Baltique fût un lac russe, ni la Méditerranée un lac espagnol ?
Mais Charles XII mourut, en 1718, devant Fredericshall, Albéroni fut renversé à la même époque, l’Espagne vaincue et ruinée. Il ne restait plus à Pierre le Grand d’autre allié que la Prusse : le roi Frédéric-Guillaume Ier, depuis sept ans, s’était trouvé dans une position fort embarrassante, entre la Russie qui, par la Pologne, la Baltique et le Mecklembourg, cernait de toutes parts ses États, et le Hanovre qui surveillait de tout près sa politique d’agrandissement. S’il se séparait de Pierre le Grand, il risquait fort d’être, le premier, victime de sa colère et de sa vengeance. Il risquait, d’autre part, en s’attachant à lui jusque dans la mauvaise fortune, de perdre ses conquêtes. Il avait temporisé, mais, lorsqu’il vit au mois d’août 1719 l’Angleterre, la France, le Danemark et la Suède unis contre la Russie, il crut le moment venu d’abandonner l’alliance de Pierre le Grand, et se retira de la lutte, avec Stettin, la Poméranie, les îles d’Usedom et de Wollin, tout ce qu’il avait pris.
Pierre soutint seul deux ans encore le poids de la lutte : malgré la présence des flottes anglaises dans la Baltique, il fit plusieurs descentes dans la Scandinavie (1720-1721). Ces expéditions épuisaient la Suède, mais elles l’épuisaient aussi. Il sentit le besoin de se borner, et signa la paix de Nystadt par la médiation de la France (1721). La Russie terminait, la dernière, une guerre de vingt années, où elle avait figuré, dès le premier jour, au premier rang. Par sa décision et sa persévérance elle gagnait le prix de la lutte. Et ce prix avait une valeur considérable : c’était une première solution de la question d’Orient, conforme à ses besoins, à ses intérêts, à ses plus chères espérances.
Cette solution, comme l’avait souhaité Pierre le Grand, ne se produisit que par un bouleversement général et violent du système européen. « La mission civilisatrice de la Russie en Orient ne put s’accomplir qu’aux dépens de la civilisation européenne. » Des nations qui avaient représenté l’Europe pendant des siècles durent disparaître, au mépris de la justice et des services rendus, sans avoir eu le temps de trouver, dans une organisation plus moderne, le moyen de vivre et d’être utiles encore. Le droit public de l’Europe était renversé, et les traités, qui le garantissaient autrefois, n’étaient plus que des instruments de partage, sanctions inutiles des révolutions accomplies, préfaces nécessaires de violences nouvelles.
Les traités de Stockholm (28 novembre 1719 — 21 janvier — 3 juin — 20 novembre 1720) et de Nystadt (30 janvier 1721), entre le Hanovre, la Prusse, l’Angleterre, le Danemark, la Russie et la Suède, consommèrent la ruine de la puissance suédoise : le royaume de Gustave-Adolphe était aux abois. Ses ennemis le dépecèrent : ce fut une curée, où le Hanovre prit Brême et Verden ; la Prusse, Stettin et une portion de la Poméranie ; le Danemark, le Sleswig et de l’argent dont il avait grand besoin ; l’Angleterre, le libre commerce du Sund. La Russie eut le meilleur morceau, la Livonie, l’Esthonie, l’Ingrie, la Carélie et toute la partie méridionale de la Finlande. Les Suédois achevèrent eux-mêmes l’œuvre de leurs ennemis : après le démembrement, l’anarchie. Ils se vengèrent de leurs défaites sur leur propre royauté, et démembrèrent à leur tour le pouvoir royal. En sorte que du même coup la Suède perdit la Baltique, et le moyen de la recouvrer jamais. Les étrangers lui imposaient des traités ruineux, et lui dictaient des lois.