Par la constitution de Varsovie (1717), la Pologne tomba plus bas encore : depuis plus d’un siècle, son gouvernement appartenait à l’étranger. Elle fut alors l’objet d’un partage qui prépara le démembrement territorial de 1772. Pierre le Grand prit la meilleure part, le pouvoir effectif, une suzeraineté déguisée qui devait lentement assurer l’annexion. Auguste II, fatigué de combattre et pressé de jouir, se contenta des honneurs royaux et des profits immédiats. Il eut la cour, l’appareil de la puissance ; la Russie disposa des diètes et de la réalité du pouvoir.
Avant l’heure du règlement définitif, en 1711, la Turquie était intervenue pour sauver les victimes, empêcher les partages, persuadée par la France qu’elle se sauverait elle-même et préviendrait son propre démembrement. Elle prouva qu’elle pouvait encore y réussir, si elle l’eût voulu. Mais elle fit preuve aussi d’une rare indécision : elle tint un instant entre ses mains le czar qui voulait la ruiner et le laissa échapper. Le châtiment suivit de près la faute : l’arrêt fut rendu et exécuté par les Autrichiens au traité de Passarowitz (1718). Ils prirent le banat de Temesvar, la vallée de la Morawa serbe, et celle de l’Aluta, les routes des Balkans et de la mer Noire : ils y constituèrent les confins militaires, qu’ils enfoncèrent, comme un coin, dans le corps de la puissance ottomane. Le long supplice de la Turquie commença.
Ce fut une singulière justice que celle qui s’exerçait alors, depuis le Sund jusqu’au Bosphore, contre la Suède, la Turquie et la Pologne, par les guerres et par les traités, une justice sommaire, comme le duel du moyen âge. La Russie et les Allemands, Saxons, Prussiens, Hanovriens, Autrichiens avaient, en 1700, ouvert ce grand débat : ils y étaient à la fois juges et parties. La force seule en décida, et la Russie put se proclamer le champion nouveau de l’Europe en Orient.
Elle y avait tous les titres : maîtresse de la Baltique et de la Pologne, elle était devenue, aussi bien que la Suède, une puissance occidentale. Formée à l’origine d’un mélange harmonieux des races slave et germanique, civilisée par le christianisme depuis huit siècles, par la France et l’Allemagne depuis Pierre le Grand, la Russie représentait bien l’Europe par sa configuration intérieure, ses traditions, ses ancêtres et son éducation.
Si les Allemands, jaloux de sa croissance rapide, lui refusaient l’accès de la famille européenne, Pierre le Grand lui avait indiqué le moyen de s’y faire admettre par un autre membre de cette famille, la France, qui détestait les empereurs d’Allemagne. Lorsque la France d’autre part l’avait écartée du Bosphore par le traité du Pruth, les Allemands ne lui avaient-ils pas ouvert d’autres portes au nord dans la Baltique, au sud dans la basse vallée du Danube ? Il lui suffisait d’attiser au bon moment les haines de ces frères ennemis pour obtenir de chacun d’eux séparément la place que, par mépris ou par défiance, ils refusaient à une sœur cadette.
Enfin, tandis qu’ils s’assuraient de l’Europe, et cherchaient à s’y créer des droits et des titres, les Russes n’épargnaient rien pour justifier leurs prétentions par de grands services rendus à la civilisation européenne en Orient. Ils ouvrirent au commerce occidental les routes de la Tartarie et de la Chine. Ils envoyèrent de hardis explorateurs jusqu’au Kamtchatka. Les dernières expéditions de Pierre le Grand autour de la Caspienne, à Derbent, à Bakou, son intervention en Perse (1722-1723), n’étaient pas les délassements d’un conquérant inoccupé. Il faut y voir le couronnement, et pour ainsi dire la justification de l’œuvre qu’il avait accomplie, bouleversant l’équilibre de l’Europe, pour répandre en Asie son commerce, son influence et ses idées : général et diplomate à l’ouest, pionnier à l’est. C’était le dernier terme de la question d’Orient.
Dans les forêts de la Russie centrale, le czar Pierre avait trouvé, au début du dix-huitième siècle, un arbrisseau sacré planté depuis des siècles par les Européens. Caché dans cette oasis de verdure, consacré par les prêtres grecs et la religion populaire, l’arbuste avait échappé aux hordes venues des steppes qui avaient traversé la forêt sans s’y fixer autrement que pendant des haltes. Malgré le manque d’air et de lumière, il avait vécu ainsi bien longtemps, soigné par des mains pieuses, gage précieux, symbole sacré de la destinée d’un grand peuple. L’invasion passée, il ne lui suffisait plus de vivre. Il pouvait et devait se développer, croître, et s’élever hardiment au-dessus des retraites où on l’avait tenu caché pour le sauver : il lui fallait pour cela d’autres soins. Pierre les lui donna. Il mêla à sa sève abondante et jeune le germe fécond d’une greffe importée d’Europe. Il abattit à l’entour les arbres qui lui cachaient le soleil, les horizons des mers lointaines : pendant vingt ans il frappa sans relâche la Pologne, la Turquie, la Suède. Il défricha ainsi des espaces immenses où la Russie pourrait prendre de fortes racines, proportionnées à l’étendue de sa croissance. Et le soir de sa tâche, il put contempler son œuvre : la cime de l’arbre sacré se dressait fièrement au-dessus des steppes désolées qui se prolongent à l’infini vers l’Orient, pour y porter aux hommes venus de l’Ouest un peu d’ombre et de fraîcheur, quelques souvenirs bienfaisants de la terre natale : ses racines, profondément enfoncées dans le sol de l’Europe, jusqu’aux rivages de la mer, lui faisaient une assiette inébranlable, et puisaient dans les terres et les océans de l’Occident les sucs nourriciers qui devaient entretenir sa sève et sa fécondité. L’Europe se retrouvait en lui ; l’Asie recevait ses bienfaits. Il était le trait d’union entre deux mondes.
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