RIVALITÉ DES PUISSANCES COLONIALES ET MARITIMES
« Dans l’histoire de l’expansion de l’Angleterre, le traité d’Utrecht, dit un historien anglais contemporain, marque une des plus grandes époques. Cette date a un relief presque égal à celle de l’Armada espagnol, car elle marque le commencement de la suprématie anglaise. Au temps de l’Armada, nous avons vu l’Angleterre entrant pour la première fois dans la carrière : à Utrecht, elle gagne le prix. »
La Réforme avait eu l’avantage de dégager l’Angleterre de tout lien avec le continent, et les guerres religieuses de la vieille Europe lui procurèrent en même temps le moyen d’intervenir entre les combattants, pour le seul profit de son commerce et de sa marine. Dès la fin du seizième siècle, isolée dans son île, mêlée aux affaires du continent, quand et comment elle le voulait, l’Angleterre commença à ne considérer que les intérêts de sa marine, de ses marchands. Elle jeta, avec Élisabeth, les fondements de son empire colonial et revendiqua l’empire de la mer. La mer, ses routes, les pays anciens et nouveaux situés aux carrefours ou aux débouchés de ces routes, tout cela dut être le domaine de la nation anglaise, consciente désormais d’elle-même, de ses intérêts et bientôt de ses droits. Comme partout en Europe, le mouvement religieux du seizième siècle aboutit, en Angleterre, à la naissance d’une politique et de traditions nationales.
La contre-réformation catholique des Stuarts, leurs luttes avec la nation anglaise, leurs alliances avec les vieilles monarchies absolues du continent, entravèrent, pendant un siècle encore, la grandeur de l’Angleterre.
En 1713, cette éclipse prit fin : l’Angleterre reparut en Europe, maîtresse d’elle-même, puissante et forte. L’établissement d’une dynastie protestante la rattacha désormais à la Réforme, qui était, depuis le seizième siècle, la condition de ses progrès. La pratique du régime parlementaire assura ses libertés. L’union législative des trois royaumes des îles fit son unité. Il y a pour les peuples peut-être, comme pour les individus, une époque de maturité, où, sortis des crises morales et physiques de la jeunesse, sûrs d’eux-mêmes, de leur constitution, de leur conscience et de leurs forces, ils sont aptes à se répandre et à se reproduire.
Le début du dix-huitième siècle fut pour l’Angleterre cette époque décisive : elle prit, par les traités d’Utrecht, position dans le monde, où elle avait ses intérêts. Elle fonda une « nouvelle et plus grande Bretagne ». Elle eut désormais un empire maritime et des colonies.
Dans le vieux monde, elle s’établit à Gibraltar, qui lui assurait l’accès de la Méditerranée. Elle prit encore l’île de Minorque à l’Espagne, pour lui fermer la Méditerranée occidentale qui était jusqu’alors un lac espagnol. Dans le même dessein, elle fit donner la Sardaigne à l’Autriche, la Sicile à la Savoie, certaine que ces puissances continentales et éloignées n’y pourraient lui faire de concurrence. Dunkerque était pour les Anglais, sur l’autre côte de la mer du Nord, une menace : son port fut comblé, ses forteresses rasées. Enfin Georges Ier, électeur de Hanovre et roi d’Angleterre, en acquérant Brême sur la Suède, l’ouvrit à ses nouveaux sujets, en fit un port anglais. La Méditerranée, la Manche, la mer du Nord et même la Baltique devenaient ainsi, peu à peu, des chasses réservées de l’Angleterre : elle en excluait ses rivaux. Elle y mettait des gardes.
Dans les nouveaux continents, qui semblaient des annexes de l’Océan, elle s’établissait avec le même succès. Un instant, les colonies anglaises de l’Amérique du Nord avaient failli étouffer entre les mains des Français, maîtres du Saint-Laurent et du Mississipi, explorateurs hardis de la grande plaine centrale où se porte aujourd’hui la civilisation américaine. Grâce au traité d’Utrecht, récompense de leurs efforts, les colons anglais respirèrent. Avec Terre-Neuve et l’Acadie, île ou presqu’île, ils avaient rompu ce cercle dangereux et atteint les embouchures du Saint-Laurent. C’était la terre française, le Canada, qui, à son tour, manquait d’air. L’Angleterre la menaçait, en avant dans les territoires mal limités des tribus indiennes, en face de Québec, en arrière dans les vastes domaines de la baie d’Hudson.
Elle avait enfin, et sans frais, au service de ses prétentions futures, une armée véritable, la nation armée de ses colons, animée d’un patriotisme viril. Rien n’était plus varié, plus distinct, plus opposé même que les éléments dont se composait la nouvelle Angleterre : une compagnie de commerce avait fondé la Virginie (1607-1619) ; des grands seigneurs, avec l’aide des rois, avaient organisé, lord Baltimore, le Maryland (1632) ; le duc d’York, l’État de la Nouvelle-York (1664) ; lord Carteret, la Nouvelle-Jersey (1676) ; Penn, le Delaware (1681) ; lord Clarendon, Monk et Shaftesbury, les deux Carolines (1663). Ailleurs c’étaient des ennemis de la royauté catholique, simples citoyens, exilés par les persécutions, qui avaient peuplé New-Plymouth (1620), Massachusets (1629). Puis la persécution puritaine, à son tour, avait engendré Rhode-Island (1636-1663), Connecticut (1636-1662) et New-Haven, et même, la royauté aidant, le Maine et le New-Hampshire (1638-1679). Enfin un propriétaire, qui se trouvait être un quaker et un philosophe, Guillaume Penn, avait, sur ses biens, constitué un État libre, la Pensylvanie (1682-1702).
Si différentes par leurs origines, ces colonies différaient encore plus par leur organisation politique, sociale, religieuse, par leurs intérêts mêmes. Les unes étaient de simples provinces royales, administrées par des gouverneurs et des assemblées ; les autres étaient des domaines privés ; d’autres, enfin, de véritables États constitutionnels garantis par des chartes. Au Maryland, des catholiques ; des puritains farouches à Boston ; des dissidents tolérants à New-Haven ; des quakers à Philadelphie. Des marchands, surtout dans les colonies du nord, et des hommes libres ; des planteurs et des esclaves dans celles du sud.
Et pourtant cette complexité d’origines, de nature et d’intérêts n’avait pas été un obstacle à la naissance d’une véritable nation. Le besoin de vivre, de se protéger avait imposé à ces éléments primitifs une vie commune. Ils se groupèrent de bonne heure contre les Indiens et contre les autres colonies européennes. En 1613, c’était contre les Hollandais ; plus tard, surtout contre les Français. De leurs forces diverses, les États américains formèrent, dès 1695, un corps vigoureux, prêt à la défense et même à l’attaque. Le sentiment d’un danger toujours prochain, la conscience de leur dignité et de leurs droits leur fit une âme : dès 1698, un gouverneur de Virginie, Nicholson, ennemi acharné des Français, demandait la reconnaissance officielle de cet être nouveau et fort, le baptême de la nation américaine. L’Angleterre ne la reconnut pas, mais se servit d’elle, en 1711, pour ruiner le Canada. Elle pouvait compter, en 1713, sur sa vitalité et ses ambitions pour occuper toute l’Amérique du Nord.
Dans l’Amérique du Sud, les Anglais s’introduisirent par surprise. Ils n’y avaient pas encore, au dix-huitième siècle, d’établissements. L’empire portugais du Brésil, par le traité de Méthuen qui leur avait ouvert les marchés du Portugal, leur faisait, il est vrai, une sorte de colonie. Ils obtinrent, en 1713, l’agrandissement de cet empire au nord, dans le pays qui s’étendait de l’Amazone à l’Oyapock. C’était une conquête indirecte. Restait l’immense domaine colonial de l’Espagne : il eût fallu à l’Angleterre, pour le lui enlever, trop de forces. A défaut de forces, elle employa la ruse. Elle acquit, en 1713, d’abord le privilège exclusif d’introduire les nègres nécessaires aux plantations et aux mines. Ce lui fut alors un prétexte pour réclamer le droit d’avoir des comptoirs et des terres à la Plata, et ailleurs : l’Espagne le lui accorda et défendit à ses fonctionnaires d’exercer la moindre surveillance sur ces territoires anglais. Enfin, quoique les Espagnols se fussent toujours montrés très jaloux de réserver à leurs galions le trafic avec leurs colonies d’Amérique, ils permirent aux Anglais une fois par an ce commerce, au moyen d’un vaisseau unique : « Laissez-leur prendre un pied chez vous ! » L’Angleterre mit le proverbe en pratique : à l’aide du vaisseau de permission, par toutes sortes de détours ingénieux, elle fit une concurrence déloyale et heureuse au commerce royal espagnol. « Elle prit, dit un contemporain, la place de l’Espagne elle-même dans l’Amérique du Sud. »
Telle était la situation de l’Angleterre aux traités d’Utrecht. Elle avait, pendant treize années, poursuivi avec une rare obstination une guerre qui paraissait importer surtout aux puissances continentales, aux Habsbourg et aux Bourbons. Pour elle, en réalité, c’était une lutte décisive, commerciale surtout, et coloniale. Les Anglais avaient soutenu les Habsbourg pour empêcher que la France ne recueillît la succession de Philippe II, aux colonies et sur mer. Puis ils s’étaient ralliés aux Bourbons, pour enlever cet héritage à l’Autriche, quand ils eurent la promesse certaine de Louis XIV et de sa famille qu’ils y renonceraient. Par cette politique de bascule, exploitant les rivalités des puissances continentales, ils avaient acquis, sur mer et dans le nouveau monde, une supériorité incontestable. La Hollande, leur ancienne rivale, s’était épuisée à la conquête stérile des provinces belges ; l’Espagne, à la défense du roi qu’elle s’était choisi ; la France, enfin, à la poursuite inutile d’une royauté au delà des Pyrénées. Ces puissances avaient tant souffert de la guerre, qu’elles avaient même accepté les conditions de l’Angleterre comme des bienfaits, reconnaissantes d’une paix nécessaire qu’elles payaient pourtant assez cher. Si bien qu’en définitive, l’Angleterre parut la Providence de l’Europe : elle eut, avec tous les profits, tout l’honneur, et ses voisins firent les frais du culte dont elle devint l’objet.
Sur ces bases, par une alternative de moyens différents, mais par des progrès continus, la puissance coloniale et commerciale de l’Angleterre se développa pendant le dix-huitième siècle. On n’a pas toujours compris la continuité de ce développement : l’attention des historiens a été distraite par les guerres continentales, la défense héroïque de Marie-Thérèse, les progrès de l’État prussien ou de la puissance russe. Les historiens anglais eux-mêmes ont plus volontiers regardé le développement de la liberté constitutionnelle dans leur pays, à cette époque, que celui de l’expansion extérieure, les luttes des torys et des whigs que les guerres coloniales. Cependant, les grandes querelles des puissances continentales, les petites querelles des partis politiques, dans les Iles-Britanniques, n’ont été que des moyens, pour l’Angleterre, d’accroître au dehors son influence et son empire.
Ainsi, lorsque les torys arrivèrent au pouvoir (1710), avec le programme des traités d’Utrecht, ils furent appuyés par la nation, qui désirait la paix pour fixer les résultats et recueillir les profits d’une guerre poursuivie à outrance par les whigs. Les whigs revinrent au pouvoir en 1714, avec Georges Ier, parce que, dans les derniers jours de la reine Anne, la nation désavoua les intrigues de Bolingbroke avec les Stuarts, et craignit un instant le retour d’une royauté catholique. La rentrée des whigs, Townsend, Walpole, Cadogan, Sunderland, créatures, amis ou même parents de Marlborough, ennemis acharnés de la paix d’Utrecht, parut le signal d’une nouvelle prise d’armes : leur ambassadeur à Paris, Stairs, whig forcené, ne ménagea pas à la France les provocations de toute sorte. Louis XIV relevait Mardyck pour remplacer Dunkerque, songeait à se rapprocher de l’Autriche pour se venger des Anglais, entretenait les espérances des Stuarts ; le roi d’Espagne fournissait des subsides au Prétendant et songeait à reprendre l’Italie aux Autrichiens.
Alors les ministres de l’Angleterre en Hollande, Walpole et Cadogan, s’efforçaient de reconstituer la grande alliance offensive et défensive de l’Angleterre, de l’Autriche et des Provinces-Unies, qui avait, pendant douze ans, soutenu la guerre contre la France. L’année 1716 assura le succès de ces négociations. Par les traités du 6 février et du 5 juin, avec la Hollande et l’Empereur, l’Angleterre reforma la triple alliance, instrument nécessaire d’une politique belliqueuse. Elle se procura la neutralité de l’Espagne, par la promesse vague et lointaine de concessions à la reine Élisabeth Farnèse en Italie. La France était isolée : les whigs furent en mesure de menacer le régent et d’exiger de lui la démolition de Mardyck, l’abandon des plans de revanche qu’avait formés Louis XIV à la fin de son règne.
La nation anglaise, pourtant, ne voulut pas leur permettre de pousser jusqu’à la guerre ces menaces et ces exigences. Elle tenait à la paix, pour en jouir. C’est alors que, pour répondre à cet état de l’opinion publique, un schisme se produisit dans le parti whig en 1717. Les torys auraient donné satisfaction aux Anglais par leur politique extérieure ; ils leur déplaisaient par leur secret attachement à la royauté catholique. Les whigs, soutiens de la dynastie protestante, champions des libertés constitutionnelles, inquiétaient la nation par leurs menées et leurs provocations au dehors. Ni les uns ni les autres ne la satisfaisaient complètement. Un homme se détacha du parti whig, qui comprit et exploita ces besoins pour passer au premier rang. Ce fut Stanhope : général de l’armée anglaise en Espagne, pendant la guerre de Succession, accusateur du ministère tory après Utrecht, il semblait désigné pour être le chef d’une politique agressive. On le vit, au contraire, au mois de juillet 1716, accueillir à La Haye, puis à Hanovre, l’ami du régent, l’abbé Dubois, qui venait, au nom de son maître, offrir au roi Georges Ier l’alliance de la France et une paix avantageuse.
C’était sage autant qu’habile : les propositions du duc d’Orléans étaient de nature à rapporter à l’Angleterre peut-être plus qu’une guerre douteuse, toujours onéreuse, désagréable à la nation : la démolition de Mardyck, le maintien de la succession protestante, et même des profits particuliers pour le roi Georges, l’extension de son électorat de Hanovre aux dépens de la Suède. Le régent ne demandait en échange que la confirmation des traités d’Utrecht, comme une garantie de ses droits éventuels à la succession de France. Stanhope décida le roi Georges à Hanovre (octobre 1716) à cette concession : il ne lui en coûta point de confirmer ces traités, après avoir fait condamner leurs auteurs, parce que, pacifiquement et sans frais, l’Angleterre y trouvait de nouveaux avantages. Le roi l’en récompensa en le créant premier ministre et lord ; la nation approuva sa conduite par des votes du Parlement, qui entraînèrent la démission de ses collègues whigs, Townsend, Walpole.
Les anciens alliés de l’Angleterre, la Hollande, l’Empereur, auraient pu être mécontents de cette évolution subite, l’empereur Charles VI surtout, qui ne désespérait pas de reprendre l’Espagne aux Bourbons. Pour ménager la transition, Stanhope décida le régent à de nouveaux sacrifices : Dubois désintéressa les marchands hollandais par des réductions de tarif. A ce prix ils confirmèrent les traités d’Utrecht et les droits du régent (triple alliance de La Haye, janvier 1717). Pour l’Empereur, Stanhope obtint mieux encore, l’échange de la pauvre Sardaigne contre la Sicile, riche et voisine de ses possessions napolitaines (quadruple alliance, juillet 1718). Ainsi, le roi anglais renonçait à être, comme en 1701, le chef et aussi le banquier d’une coalition européenne : conseillé par Stanhope, il avait préféré l’emploi lucratif et honorable d’arbitre entre les puissances et les souverains. Au lieu de payer une guerre nouvelle, il se faisait payer son office de médiateur pacifique.
Dans le nord de l’Europe, où brûlaient encore les restes de l’incendie qu’avait allumé Charles XII, il prenait la même attitude et trouvait les mêmes avantages. Un moment, la guerre avait paru prochaine entre les ennemis de la Suède, unis d’abord par leurs convoitises, désunis quand vint, en 1716, l’heure de les satisfaire. Le czar Pierre le Grand et le roi de Prusse s’entendaient pour dominer l’Allemagne du Nord et la Baltique : l’électeur de Hanovre, l’Angleterre et le Danemark, prétendaient les leur disputer. Le ministre de Charles XII, le baron de Goerz, intriguait avec le czar et la Prusse pour sauver ce qui restait de la Suède ; Charles XII faisait, en Norvège, la guerre au Danemark, négociait contre l’Angleterre avec les Jacobites à La Haye, à Paris, à Londres même (1716). Déjà le ministère whig expédiait des flottes dans la Baltique, arrêtait les ambassadeurs suédois ; le ministère hanovrien fulminait contre le roi de Prusse.
Stanhope, partisan déclaré de la paix, eut recours encore à l’intervention du régent : il l’empêcha, en 1717, de se rapprocher de la Russie et de la Prusse, malgré les désirs de Pierre le Grand et ses négociations à Paris. Il le pria ensuite d’offrir sa médiation aux nations belligérantes. La France détermina la Suède à de grands sacrifices : Charles XII était mort le 11 décembre 1718 ; Goerz, quelque temps après, payait de sa tête ses projets belliqueux. Les Suédois se résignèrent : ils donnèrent à la Russie l’Esthonie, la Carélie, l’Ingrie (traité de Nystadt, 1720) ; à la Prusse, Stettin et les îles d’Usedom et de Wollin (traité de Stockholm, 1720). Ils ne donnèrent rien au Danemark, mais la France lui versa, à titre d’indemnité, cinq millions et demi, par les mains de l’Angleterre qui en eut tout l’honneur. Enfin, l’électeur de Hanovre eut sa part, Brême et Verden, qui s’ouvrirent au commerce anglais, comme les passages de la Baltique où les douanes furent désormais abolies. Cette paix ne coûtait qu’à la France et à la Suède. Elle rapportait plus à l’Angleterre et à son roi qu’une guerre : lorsque Stanhope offrait sa médiation aux puissances du Sud, il en fixait le prix. Il s’arrangeait, d’autre part, s’il chargeait la France de la paix du Nord, pour qu’elle lui fût à la fois inutile et onéreuse. Partout et toujours, le profit et l’honneur étaient pour l’Angleterre.
Un seul instant, l’Espagne, gouvernée par Élisabeth Farnèse, et Élisabeth gouvernée par Albéroni, avaient paru troubler l’ordre de ces combinaisons ingénieuses, la paix de l’Europe, qui en était l’objet ou le prétexte. Stanhope avait vainement essayé de gagner la reine d’Espagne par la promesse lointaine d’un établissement à Parme et en Toscane, comme il avait gagné le régent par la garantie d’un établissement éventuel en France. Les conseils d’Albéroni avaient éclairé la reine sur la mauvaise foi des Anglais ; pour traiter avec eux sur un meilleur pied, à la faveur du fait accompli, Philippe V avait imaginé de s’emparer de la Sardaigne (juillet 1717), puis de la Sicile (août 1718). Aussitôt, alors, la quadruple alliance, instrument de paix, était devenue une arme aux mains de l’Empereur et de l’Angleterre, si forte qu’en peu de mois l’Espagne avait été réduite à merci. Ses folies avaient été ruinées à Palerme, ou dans les chantiers maritimes qu’Albéroni avait animés d’une activité inconnue depuis un siècle. Le vainqueur d’Almanza, Berwick, s’était joint à l’amiral Byng pour achever cette triste besogne : la France avait fait aux Anglais ce dernier sacrifice de combattre un Bourbon, de détruire la marine espagnole, objet de leur jalousie. Elle dépensa, pour cette œuvre impolitique, 82 millions. Si bien que l’Angleterre seule profita du mal que se firent ses ennemis et ses amis : c’était, avec les mêmes avantages, la même politique qu’elle avait pratiquée dans la guerre de Succession d’Espagne.
Guerre ou médiation, tous les moyens lui étaient bons d’accroître sa puissance aux dépens de ses rivales. En ces années qui suivirent la paix d’Utrecht, la politique anglaise se dessina d’une manière définitive, pour des siècles, au-dessus des querelles de partis. Jusque-là, chacun des deux partis qui se disputaient le pouvoir avait eu son procédé de servir la nation, les whigs par les coalitions et la guerre, les torys par d’habiles négociations de paix. Avec Stanhope, les procédés différents des torys et des whigs s’amalgamèrent en une politique nationale anglaise, que l’intérêt seul du pays détermina. Lorsque les puissances maritimes consentirent à accepter l’arbitrage onéreux de l’Angleterre, ce fut la paix, une paix lucrative. La guerre, au contraire, avec de bons et complaisants alliés qui en firent les frais, contre les puissances récalcitrantes. Le plus de profit, le moins de dépenses possible, c’était bien la politique qui convenait à une nation commerçante, avide de gains à bon marché (1719).
Stanhope ne survécut guère à ses succès, au triomphe de la politique qu’il avait créée : il mourut, en 1720, du chagrin que lui fit l’effondrement de la Compagnie des mers du Sud, système d’agiotage analogue à celui de Law. Mais son œuvre lui survécut.
Elle fut justement reprise par les whigs qui avaient refusé de s’y associer en 1716, Townsend et Walpole. C’était la meilleure preuve de sa nécessité, de la toute-puissance de l’opinion publique qui l’imposait, à trois ans d’intervalle, à un parti d’abord très hostile. Pour atténuer cette contradiction, il fut convenu seulement que Walpole, simple secrétaire d’État dans le ministère précédent, serait dans celui-ci le ministre principal, que le nouveau cabinet prendrait pour raison sociale « Walpole et Townsend », non « Townsend et Walpole ».
« Rien de plus funeste à l’Angleterre, dit Walpole en prenant le pouvoir, que l’état de guerre. Nous ne pouvons qu’y perdre tant qu’elle dure, et, lorsqu’elle prend fin, nous ne pouvons guère y gagner. » Pendant vingt ans, Walpole soutint cette politique pacifique, mais, comme Stanhope, avec la volonté très formelle et très ferme qu’elle profitât à l’Angleterre. S’il préféra la paix à la guerre, ce fut par calcul, non par faiblesse. Sa diplomatie remporta des avantages que des victoires ne lui eussent peut-être pas donnés, ou plus chèrement.
La rivale la plus redoutable de l’Angleterre, alors, ce n’était pas la France affaiblie par une minorité et des intrigues de cour, c’était l’Espagne régénérée par le gouvernement des Bourbons, rappelée par eux à ses destinées. L’Angleterre suivait avec inquiétude les progrès de cette renaissance. Elle avait armé toute l’Europe, en 1718, pour les arrêter, et croyait y avoir réussi par le renvoi d’Albéroni et la destruction de la marine espagnole en 1719. Mais, avec une incroyable rapidité, Philippe V avait réparé ses défaites : il portait une attention particulière à la reconstitution de sa marine, parce qu’elle était la condition de ses entreprises sur l’Italie. Il gardait rancune à l’Angleterre de l’opposition qu’elle faisait à ses projets, des affronts qu’elle lui avait infligés. Brouillé d’abord avec le régent, il s’était rapproché de lui en 1720 pour le détacher des Anglais, et avait donné sa fille à Louis XV. Mais, en 1723, le duc de Bourbon, qui succéda au régent, renvoya l’infante et se lia plus encore que son prédécesseur avec l’Angleterre. Philippe V n’avait plus rien à espérer ni de Georges Ier, ni du duc de Bourbon.
Il s’adressa à l’Autriche : depuis vingt-cinq ans, les Bourbons de Madrid, les Habsbourg de Vienne se faisaient la guerre sans résultat. Le profit était pour l’Angleterre. Éclairé par un aventurier qui venait de Hollande et avait connu Albéroni, Riperda, Philippe V le comprit enfin : au même moment, l’empereur Charles VI avait l’occasion d’apprécier la politique égoïste et jalouse de ses anciens alliés, les Anglais. Il avait accordé à un Français de Saint-Malo, le capitaine Mervielle, le droit d’établir une Compagnie des Indes orientales à Ostende (19 décembre 1722). Il se réjouissait de ses succès rapides et escomptait déjà ses bénéfices. Aussitôt, Walpole et la Hollande, inquiets d’une concurrence nouvelle, avaient protesté contre cette renaissance commerciale de la Belgique. Leurs protestations éclairèrent Charles VI sur les motifs secrets de l’alliance que, depuis vingt-cinq ans, les puissances maritimes avaient formée avec l’Autriche. Il la dénonça subitement, le 30 avril 1725 et, pour soutenir la Compagnie d’Ostende, il signa la paix de Vienne avec l’Espagne. Riperda, à Madrid, remplaça Albéroni : le commerce des deux nations fut l’objet et le gage de leur réconciliation.
C’est alors qu’apparut au grand jour la politique de l’Angleterre et de Walpole. S’ils n’avaient souhaité, comme ils le prétendaient, que la paix de l’Europe, ils eussent été servis à souhait. La paix de Vienne était le complément longtemps attendu, souvent réclamé des traités d’Utrecht. Mais Walpole, ses collègues et le Parlement, n’entendaient pas que la paix du continent fût la préface d’une renaissance commerciale, maritime de l’Autriche et de l’Espagne. On vit alors ces prétendus partisans de la tranquillité publique négocier une ligue contre des traités dont ils avaient tant de fois demandé la confirmation. La paix, sans doute, pourvu qu’ils en fussent les médiateurs intéressés : plutôt la guerre qu’une paix défavorable à leurs intérêts commerciaux, pourvu, toutefois, que la lutte ne leur coûtât guère.
Les motifs de guerre ne manquaient jamais en Europe. Mais, particulièrement alors, il y en avait un qui pouvait déterminer une crise générale, analogue à celui qui avait provoqué le grand conflit des puissances européennes au début du siècle. Faute de mâles, la dynastie des Habsbourg était menacée de disparaître en Autriche, comme elle avait disparu en Espagne. Les empereurs Joseph Ier et Charles VI n’avaient eu que des filles : le droit des filles au gouvernement et surtout à l’Empire était douteux. En fait, des femmes paraissaient incapables de recueillir et de garder une succession aussi lourde que celle de Charles-Quint. Déjà l’Autriche était désignée comme une proie aux convoitises des États voisins : la Prusse, la Bavière, guettaient leur part de l’héritage ; les Français, l’occasion de ruiner l’ennemi héréditaire. Le roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, et son ministre Walpole, excitèrent à leurs profits ces convoitises et formèrent un complot, en 1725, à Hanovre : le contraste était piquant et instructif. C’était là qu’en 1716 la France et l’Angleterre s’étaient entendues une première fois pour la réconciliation de l’Autriche et de l’Espagne : elles y revenaient maintenant pour l’empêcher.
Elles essayèrent de gagner l’Europe à leur complot, la Hollande par la crainte de la concurrence autrichienne à Ostende, la Russie et la Prusse par des ouvertures sur la Pologne, la Suède et le Danemark par des subsides. La diplomatie de Riperda et de Charles VI tint tête, il est vrai, à la diplomatie anglaise. A Berlin, le roi Frédéric-Guillaume n’était pas de ces souverains que l’on peut payer de vagues promesses. « Il ne voulait pas donner dans les panneaux, ni commencer la danse, pour que l’Angleterre, à l’abri dans son île, le laissât le dos libre, exposé aux coups de l’Empereur. » Le général autrichien Seckendorf, exploitant ses défiances, réussit à le détacher de l’alliance de Hanovre. A Pétersbourg, les ministres de la czarine Catherine Ire étaient aussi des gens qui voulaient des avantages immédiats : l’Autriche les leur procura en espèces sonnantes (1726).
L’Angleterre, la France et l’Espagne se préparèrent à la guerre : Philippe V mit le siège devant Gibraltar, fit saisir les vaisseaux anglais en Amérique. Walpole envoya des flottes dans la Baltique, sur les côtes d’Espagne, dans l’Atlantique. « La guerre, la guerre », répétait Élisabeth Farnèse, animée par Riperda. Elle eût certainement éclaté, si l’Empereur, effrayé, n’eût souscrit aux conditions des Anglais. Il consentit, au début de l’année 1727, à suspendre pendant sept ans le privilège de la Compagnie d’Ostende : ce furent les préliminaires de Paris (31 mai 1727). Abandonnée, comme en 1718, l’Espagne ne voulut pas encore courir les chances d’une dangereuse aventure : Fleury acheva de ramener Philippe V à des sentiments pacifiques par l’espoir d’une succession prochaine au trône de France, et la promesse formelle de son concours (janvier-février 1727). Le roi d’Espagne adhéra aux préliminaires de Paris (13 juin 1727), retira ses troupes de Gibraltar et promit aux Anglais des privilèges commerciaux.
Comme l’indique le nom même de cette trêve, la France y avait eu une grande part. L’Angleterre en eut encore le principal profit : suspendre la Compagnie d’Ostende pendant sept ans, c’était la ruiner. Et, sa ruine, c’était celle de la Belgique, dont les marchands anglais avaient craint un instant la renaissance commerciale. Il ne restait plus à Walpole qu’à transformer cette trêve en une paix définitive : si l’Espagne donnait tant de soins à sa marine, c’était pour appuyer les revendications d’Élisabeth Farnèse sur l’Italie. L’Angleterre lui offrit le concours de sa propre marine pour débarquer des troupes espagnoles dans les États de Toscane et de Parme, qu’elle convoitait (traités du Pardo et de Séville, mars 1728 — novembre 1729). Elle y trouva un second avantage : elle brouilla de nouveau les Habsbourg de Vienne et les Bourbons de Madrid, qui avaient failli s’entendre à ses dépens : et l’Empereur, impuissant, se décida, pour ne pas tout perdre, à faire la part du feu. Il s’engagea, par le deuxième traité de Vienne, à supprimer définitivement la Compagnie d’Ostende, à la condition que l’Angleterre, et avec elle l’Espagne, garantiraient à ses filles la totalité de son héritage (6 juin-22 juillet 1731).
On a souvent reproché à Walpole sa diplomatie pacifique et des négociations qui, en dix ans, donnèrent à l’Europe une paix plus complète que n’avait fait, en treize ans, la guerre de Succession d’Espagne. Des victoires diplomatiques font toujours moins d’effet que des succès militaires. Les historiens anglais, trop exclusivement attentifs aux querelles des partis parlementaires, ont été aussi égarés par les critiques des ennemis de Walpole. Il est incontestable, pourtant, que le deuxième traité de Vienne était le règlement définitif de la succession d’Espagne : ni à Utrecht, ni à Rastadt, les principaux intéressés n’avaient pu se mettre d’accord. En 1725, Philippe V et Charles VI s’étaient sans doute réconciliés, mais pour déclarer la guerre à l’Angleterre et à la Hollande : à Utrecht, chacun d’eux, séparément, avait conclu la paix avec les puissances maritimes : à Vienne, douze ans après (1725), ils se rapprochaient pour les combattre. En 1731 seulement, tout le monde finit par s’entendre, la Hollande, l’Angleterre, la France, l’Empereur, le roi d’Espagne : ce fut une pacification générale.
Si l’on compare ce dernier traité au premier traité de Vienne, on saisit surtout les avantages que l’Angleterre isolée, menacée même par l’un, retirait de l’autre. En 1725, l’Espagne lui disputait Gibraltar, lui fermait ses ports et ses marchés par des exigences douanières ; l’Autriche lui suscitait une concurrence redoutable dans ses provinces belges. En 1731, Gibraltar restait à l’Angleterre, le marché espagnol était rendu à son négoce, la compagnie d’Ostende abolie pour jamais. Que lui en coûtait-il, pour s’être débarrassée des entraves qui auraient gêné son expansion, sa supériorité commerciales ? Rien. Elle avait désarmé, affaibli ses rivaux les uns par les autres : l’Empereur avait satisfait Philippe V en lui laissant Parme et la Toscane ; Philippe V avait accordé à l’Empereur la garantie de sa succession, et renoncé pour toujours à reprendre les autres provinces italiennes de l’Autriche. Enfin, ce partage de l’Italie qui mettait les deux rivaux d’accord, sans aucun dommage pour l’Angleterre, leur était imposé par la volonté supérieure de la France et de la Hollande, résolument attachées à la politique de Walpole : tous les peuples semblaient avoir travaillé pour lui, en faveur de ses projets, à l’avantage de ses concitoyens, à la gloire de son ministère. Il était l’arbitre de l’Europe au dehors, du Parlement et du roi au dedans. Sans la moindre crise dans les îles, sans la moindre guerre sur le continent, il avait, comme ses amis du parti whig, vaincu les torys, assuré la dynastie protestante et maintenu la suprématie morale et commerciale de l’Angleterre, établie par Bolingbroke et les torys à Utrecht.
Le gouvernement de Walpole est une des époques les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre au dix-huitième siècle. La nation, unie par un vif amour de la liberté et de la paix, recueillit les fruits de l’une et de l’autre. Elle vit doubler le chiffre de ses exportations, en Europe et dans les colonies. Sa population s’accrut. La valeur de ses terrains tripla. Les grandes villes manufacturières ou commerciales, Birmingham, Manchester, Bristol, Liverpool, prirent alors l’importance qu’elles ont conservée depuis. Les impôts, la dette diminuèrent : la prospérité publique augmenta. Dans la paix, l’Angleterre formait ainsi des réserves pour de nouvelles guerres. Elle se concentrait, ramassait ses forces pour les répandre en de nouvelles conquêtes.
Le seul inconvénient de cette longue paix fut qu’elle procura bientôt aux Espagnols et aux Français les mêmes avantages qu’aux Anglais.
Jamais la renaissance de l’Espagne ne s’accentua mieux, jamais sa prospérité ne fut plus grande que dans l’intervalle des sept années qui séparent le deuxième et le troisième traité de Vienne (1731-1738). Par l’acquisition des Deux-Siciles, les Espagnols reprirent une position de premier ordre dans la Méditerranée. Maîtres de Ceuta, ils s’emparèrent d’Oran en 1732, pour avoir au moins en Afrique les clefs de cette mer. Mais la paix leur rapporta plus encore que ces entreprises heureuses. En 1731, un élève d’Alberoni et d’Orry, José Patino, qu’on a surnommé le Colbert espagnol, ministre de la marine depuis 1726, reprit l’œuvre inachevée de réorganisation intérieure et économique qu’avaient préparée ses prédécesseurs. L’industrie nationale fut encouragée par des lois somptuaires, des créations de manufactures royales, l’introduction d’ouvriers étrangers, la réduction de taxes onéreuses. Des compagnies de commerce se formèrent en Gurpuzcoa, à Cadix, pour rendre aux Espagnols le trafic avec leurs colonies d’Amérique et d’Océanie.
Le principal défaut de leur administration coloniale était ce système des galions qui revenaient d’Amérique chargés de numéraires, mais n’emportaient pas, à leur départ de Cadix, les produits manufacturés nécessaires aux colonies : Patino supprima les galions et les remplaça par des bâtiments royaux, partant à dates fixes et plus rapprochées. La contrebande anglaise n’eut plus, dès lors, de raison d’être : Patino la poursuivit avec d’autant plus de rigueur que l’Espagne était désormais capable d’approvisionner ses colonies. Il voulut organiser une marine puissante, pour surveiller les contrebandiers anglais et protéger les marchands de la nation : il y réussit, en réorganisant les finances. Grâce à lui et à la paix, l’Espagne trouva en elle-même et dans ses colonies des sources de richesse qu’elle n’avait jamais connues au temps de sa plus grande prospérité.
Par la paix aussi, tandis que l’Espagne avait son Colbert, la France reprenait la tradition du ministre qui lui avait donné son industrie, son commerce et ses colonies. L’industrie de la soie se perfectionnait à Lyon, par l’invention de la mécanique ; des industries nouvelles se créaient à Rouen, Tarare, Mulhouse, Vincennes, par l’emploi du coton et du kaolin. Le commerce était l’âme et la substance de ces progrès : les armateurs français avaient une flotte de trois cents vaisseaux. La prospérité de Bordeaux, Nantes, Marseille, Lorient était comparable à celle des plus grands ports anglais. Elle s’alimentait aux mêmes sources, dans un domaine colonial qui, malgré les clauses rigoureuses des traités d’Utrecht, se reconstituait, s’étendait chaque jour davantage.
Le Canada, riche et peuplé, enfermé au nord et au sud entre les colonies anglaises, s’assurait des débouchés sur la mer par le poste du cap Breton, des routes dans l’intérieur du continent par des forts sur les grands lacs. Varenne de la Verendrye achevait l’œuvre de Cavelier de la Salle, occupait le haut bassin du Mississipi, tandis que la Louisiane se développait librement. Par leurs établissements de l’Ohio (1730), les Français prenaient position au cœur de l’Amérique septentrionale et rejetaient les colons anglais au delà des Alleghanis, sur les côtes.
Aux Indes, de hardis pionniers, diplomates, soldats, administrateurs et marchands, Dumas, Dupleix, recueillaient pour la France, avec le consentement des indigènes, les débris de l’empire mogol. Ils occupaient, avec Pondichéry et Karikal, la vallée du Cavery, la grande route du Dekkan (1735-1740) ; avec Chandernagor et Patna, la vallée du Gange, le plateau central et la grande plaine septentrionale de l’Hindoustan. Et, de cet empire colonial, comparable aux possessions hollandaises de la Sonde, le commerce français rayonnait à l’ouest jusque dans la Perse, à l’est jusque dans l’Annam (1737-1740). C’était le rêve de Colbert réalisé : l’Orient ouvert à la France, autant et plus qu’aux Hollandais.
Menacés de nouveau dans l’Amérique du Nord, exclus par Patino de l’Amérique du Sud, jaloux des succès de la France en Orient, les Anglais, en 1740, se prirent à regretter leur politique pacifique ; ils avaient souhaité la paix, pourvu qu’elle leur profitât. Elle leur avait profité : mais ils ne voulaient pas qu’elle servît leurs rivaux également. Ils avaient réparé leurs forces ; mais la France et l’Espagne avaient aussi refait les leurs. C’était entre elles un état d’équilibre : l’Angleterre, pour rester la première puissance coloniale et commerçante du monde, ne pouvait l’accepter. Il fallait que l’un des plateaux de la balance penchât de son côté. Il lui parut qu’il y allait de son avenir, de ses destinées.
On vit alors se former dans le Parlement un parti « patriotique ». Partisans de la guerre, les membres de ce groupe reprochèrent à Walpole d’avoir sacrifié la patrie à la paix. Ils n’étaient patriotes que parce qu’ils accusaient le ministre tout-puissant de ne l’être point. Leur chef était Pulteney, l’un des hommes les plus en vue du parti whig, qui s’était séparé de Stanhope en 1717, et de Walpole ensuite, lorsqu’il continua la politique pacifique de Stanhope. En vain, Walpole avait essayé de le gagner : il avait trouvé en lui toujours un adversaire irréconciliable, un champion énergique de l’ancienne politique des whigs. Ce qui fit alors la force de Pulteney et de ses amis, ce fut l’adhésion de tout ce que les torys comptaient d’hommes éminents : Bolingbroke, Wyndham, Bathurst. On pouvait être étonné de voir les torys réclamer la guerre, d’entendre Bolingbroke, le négociateur des traités d’Utrecht, proclamer la nécessité d’une lutte nouvelle pour les colonies, pour la patrie. C’était, en réalité, une évolution analogue à celle qu’avait subie le parti whig en 1717, déterminée par les variations de l’opinion publique. Pour plaire à la nation, les whigs, avec Stanhope, avaient abandonné leur programme de combat ; pour reconquérir l’opinion et le pouvoir, les torys, avec Bolingbroke, reniaient leur passé. « Les anciens partis n’existent plus, disait Bolingbroke, en 1735, à Walpole. » Il n’y avait plus que des citoyens attachés à une même forme de gouvernement, divisés sur les moyens de préserver la grandeur de l’Angleterre ; deux partis constitutionnels : l’un belliqueux, se croyant, se disant patriote ; l’autre pacifique et, au fond, aussi dévoué à la patrie.
Ce fut la nation et l’opinion qui décidèrent entre eux, et l’état de l’Europe détermina les tendances de l’opinion, les volontés de la nation. Les luttes, les intrigues des partis, pour l’Angleterre, n’étaient que des moyens de marquer ses intentions, conformément à ses intérêts, mais des moyens efficaces. Elles ne méritent ni l’attention exclusive que les Anglais leur ont accordée, ni le mépris que professaient pour elles les politiques du dix-huitième siècle, persuadés, à tort, de la faiblesse et de la décadence du gouvernement anglais. Elles servirent au moment opportun la grandeur de l’Angleterre : elles n’en furent pas l’élément nécessaire. Le peuple anglais était le facteur principal de sa puissance ; il dictait aux publicistes leurs pamphlets, aux orateurs de l’opposition leurs discours, à la royauté le choix de ses ministres, et leur conduite aux ministres.
En 1738, le peuple dicta la guerre à Walpole, avec énergie, presque avec brutalité, dans des termes qui n’admettaient pas de réplique. Un corsaire anglais, Jenkins, fut son porte-parole. Il vint se plaindre au Parlement des traitements que lui avaient fait subir les douaniers espagnols, chargés de réprimer la contrebande de ses pareils. « J’ai recommandé mon âme à Dieu et ma vengeance à mon pays. » Ses plaintes furent entendues et répétées par toute l’Angleterre : ce fut un cri de guerre unanime contre l’Espagne (1740).
Walpole essaya d’abord de remonter le courant de l’opinion ; il louvoya, obtint de l’Espagne la convention du Pardo (14 janvier 1739), qui indemnisait l’Angleterre des pertes essuyées par ses corsaires. En d’autres temps, c’eût été une assez belle victoire diplomatique. Le public la considéra comme une défaite. Pitt vint à la tribune la dénoncer comme une trahison : « Les plaintes de nos marchands, la voix de l’Angleterre l’ont condamnée. » Walpole fut entraîné malgré lui à la guerre. Elle fut déclarée le 19 octobre 1739.
Ce devait être une nouvelle guerre de Trente ans (1739-1763) entre les puissances européennes, mais sur un théâtre autrement vaste que l’Allemagne, les Pays-Bas et la Lorraine, depuis les côtes de l’Atlantique jusqu’aux parages lointains de l’océan Indien. Il ne s’agissait plus seulement de savoir qui dominerait en Europe, des Bourbons ou des Habsbourg, si les princes d’Empire et les nations secondaires conquerraient et garderaient leur indépendance.
Le problème était plus grand, redoutable même dans son étendue : de sa solution allaient dépendre non seulement la situation respective des États européens, mais leur avenir, leur place dans ces mondes nouveaux de l’Amérique ou de l’Asie, ouverts depuis deux siècles à leur activité, à leur commerce, et l’avenir même de ces mondes. Les Anglais prétendaient recueillir à eux seuls tout le fruit des efforts qu’avaient faits les peuples voisins, Portugais, Espagnols, Hollandais, Français, dans ces contrées naguère inconnues : y réussiraient-ils ? C’était leur espérance, c’était la grande question qui se posait en 1739.
C’était aussi une question, une autre face du même problème, que le sort réservé par les espérances et les ambitions de l’Angleterre aux pays nouveaux et lointains qu’elle convoitait : cette grande lutte du dix-huitième siècle produirait-elle un grand et solide État, une union durable entre le nouveau monde et l’ancien, utile à tous les deux, ou seulement un empire commercial éphémère, semblable à celui de l’ancienne Espagne ?
Les hommes sont assez souvent les ouvriers inconscients des plus grandes révolutions sociales, économiques et politiques. Léon X ne voyait dans la réforme de Luther qu’une querelle de moines. Les contemporains de Jenkins n’aperçurent dans la guerre de l’Angleterre et de l’Espagne qu’une rixe de contrebandiers et de douaniers. Les historiens l’ont négligée à leur tour : il n’y a pour eux que deux grandes guerres alors, celle de la succession d’Autriche et les terribles batailles de la guerre de Sept ans. Habitués à n’étudier au dix-septième siècle que la guerre de Trente ans, les traités de Westphalie, la lutte séculaire des Bourbons et des Habsbourg, ils ont poursuivi, trop exclusivement, dans l’étude du dix-huitième siècle, le même ordre de faits et d’idées. Ce qui ne s’y rapporte point leur a paru futile et négligeable, accidentel. Un des plus illustres, Macaulay, l’a écrit naïvement : « Afin que Frédéric II et la France pussent dépouiller un voisin qu’ils avaient promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel, et des hommes rouges se scalpèrent auprès des grands lacs de l’Amérique du Nord. » Et pourtant, devrait-on oublier que la guerre de Trente ans, une lutte où toute l’Europe fut engagée, a commencé parce que quelques commissaires impériaux furent jetés par les fenêtres du château de Prague ?
La guerre ne fut pas plutôt engagée entre l’Espagne et l’Angleterre qu’elle prit immédiatement un caractère plus général. La France n’y pouvait demeurer étrangère. Sans parler des relations de famille qui rapprochaient naturellement l’Espagne et la France, c’était une trop belle occasion pour les deux pays de prendre sur leur commune ennemie une revanche des traités d’Utrecht. « Toute la cour travaille pour l’Espagne, écrit d’Argenson en 1740. » Les ministres, Fleury tout le premier, jugeaient la guerre inévitable, et opportune. Maurepas armait la flotte : « L’Angleterre se trouve seule et sans alliés, sans aucune espérance d’aucun côté. Ce serait le moment de réduire la nation anglaise qui en a voulu toujours à la France. » L’avocat Barbier traduisait ainsi les espérances et les pressentiments du public : il eut satisfaction. Dès que les flottes anglaises de Vernon et de l’amiral Anson parurent sur les rivages de l’Amérique du Sud, des flottes françaises allèrent les y combattre pour protéger les colonies espagnoles (15 octobre 1740).
Walpole avait prévu cette éventualité : il travailla pendant toute l’année 1740 à rendre la guerre plus générale encore. C’était l’intérêt de l’Angleterre, sa politique traditionnelle, au premier signal d’un conflit avec les autres puissances maritimes, que de les occuper aussitôt sur le continent. Elle seule, isolée dans son île, protégée par son isolement, n’avait rien à perdre dans un conflit continental : elle avait tout à y gagner, d’abord la liberté de ses mouvements aux colonies et sur mer. La grande alliance de 1701, inspirée de ces principes, ne rappelait aux Anglais que des souvenirs de gloire : ils y revinrent tout naturellement, en présence d’une nouvelle ligue franco-espagnole. Les ambassadeurs anglais à La Haye, à Stockholm, à Vienne, à Saint-Pétersbourg mirent tout en œuvre pour exciter les rancunes ou les jalousies des puissances européennes contre la France : mais ils se heurtaient aux efforts contraires de la diplomatie française, à l’apathie des Hollandais, aux calculs de l’Empereur qui craignait de compromettre la succession de sa fille. Walpole enfin n’avait plus en Europe l’autorité nécessaire : on le savait menacé par une forte opposition ; on hésitait à prendre avec lui des engagements que ses adversaires ne tiendraient pas.
En cette situation difficile, l’Angleterre fut merveilleusement servie par la fortune. Au début de 1740, toute l’Europe, en dépit de Walpole, s’obstinait à la paix. A la fin de la même année, toute l’Europe allait partir en guerre. Deux morts presque simultanées, celle du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier (31 mai 1740), celle de l’empereur Charles VI (20 octobre 1740), firent en quelques mois cette révolution : « En 1740, s’est opérée la conjonction d’une force, l’armée prussienne, d’un homme résolu à s’en servir et d’un accident qui a donné carrière à cette force et à cet homme : l’ouverture de la succession d’Autriche. Cette rencontre a déterminé toute la destinée de la Prusse. » L’essor de la Prusse, à son tour, et l’agression de Frédéric II ont déterminé du même coup la destinée de l’Angleterre.
L’affaire de la Succession d’Autriche était, aux yeux des Français, éblouis par les vieilles traditions de leur monarchie, la plus grande affaire qui se pût présenter, « le plus grand événement, écrit Barbier, qui se verra dans le reste de la consommation des siècles ». Ils saluèrent avec joie cette occasion d’achever la ruine des Habsbourg, de les détruire en Allemagne, comme ils avaient fait en Espagne. La guerre coloniale et maritime leur parut, à côté de ces espérances, bien mesquine. « Bâclons la paix avec l’Angleterre, et occupons-nous de l’Allemagne. » Tel fut le cri général de la nation et de la cour, après la mort de Charles VI. L’Espagne, préoccupée six mois avant de ses colonies, fit de même ; elle n’y pensa plus : Philippe V et Élisabeth Farnèse ne songèrent plus qu’à enlever l’Italie aux Habsbourg pour s’y établir.
Seul, le vieux ministre de France, Fleury, résistait à l’entraînement général des courtisans, de la nation, des Espagnols. « Restons sur le mont Pagnotte, répétait-il au roi ; quand un grand roi ne veut pas avoir la guerre, il ne l’a pas. » Il répétait d’autre part, aux ambassadeurs de l’Autriche, qu’il n’attaquerait pas Marie-Thérèse. La diplomatie secrète de Chauvelin et de Belle-Isle essayait de ruiner son influence sur le roi : mais il tenait bon, frappait les agents de Chauvelin, n’épargnait rien pour « maintenir un grand concert de tranquillité publique ».
L’entrée de Frédéric II en Silésie (décembre 1740) ruina ses projets, et Philippe V, voyant l’Autriche occupée en Allemagne, ne voulut plus tarder à l’attaquer en Italie. L’électeur de Bavière crut le moment venu de la frapper au cœur. Le parti de la guerre, en France, entraîna enfin le roi. Presque toute l’Europe, le 18 mai 1741, fut liguée contre la fille des Habsbourg.
C’était bien le début d’une guerre générale que les Anglais appelaient de leurs vœux, mais non pas telle qu’ils la souhaitaient. La partie était trop inégale entre les adversaires pour être bien longue : il fallait que l’Europe fût occupée longtemps, comme de 1701 à 1713, pour permettre aux Anglais d’assurer leur suprématie dans le nouveau monde. Prendre parti pour l’Autriche, déjà entamée, attaquée partout, c’était exposer l’Angleterre aux entreprises de la France victorieuse, et le Hanovre aux coups de Frédéric II ; s’associer aux adversaires de Marie-Thérèse, c’était la ruiner en quelques jours. En face de ce dilemme, Walpole laissa traîner la guerre maritime pendant deux ans, malgré le succès de Vernon à Porto-Bello (1741). Il ne se mêla pas à la guerre continentale, décidé à n’y prendre part qu’après avoir réconcilié Frédéric II et Marie-Thérèse contre la France. Tous les efforts de sa diplomatie, en 1741, furent dirigés, à Vienne et à Berlin, par Hyndford et Robinson en ce sens. Fleury les secondait : pour n’avoir pas une double guerre sur les bras, il négligeait la guerre maritime et s’efforçait de détourner le roi d’Angleterre du continent, en lui promettant la neutralité du Hanovre (27 septembre 1741). Walpole et Fleury s’entendaient pour limiter la guerre à la Silésie : Walpole avec l’espoir de lui donner plus tard une meilleure tournure générale, Fleury avec le dessein de finir la fête, « quand les jeunes gens auraient assez dansé ».
L’Angleterre craignit d’être dupe à ce jeu et de perdre son influence sur le continent, si elle restait trop longtemps étrangère à ces querelles. Elle voulut entrer en danse à son tour, quitte à commander aux violons un autre air. Walpole fut renversé (1742) ; ses adversaires, Pulteney et Carteret, les whigs, les patriotes, prirent le pouvoir et aussitôt envoyèrent des subsides et des troupes au secours de Marie-Thérèse. D’ailleurs, ils continuèrent les négociations de Walpole auprès de Frédéric II et de l’Impératrice ; pour obtenir de l’un, moyennant la Silésie, qu’il se retournât contre la France, de l’autre qu’elle cédât la moitié de la Silésie à la Prusse. Ils y réussirent à demi : par le traité de Breslau, 11 juin 1743, Marie-Thérèse abandonna la Silésie. Frédéric II accorda au moins sa neutralité. Il n’entendait pas, comme son grand-père autrefois dans la Grande Alliance, devenir le champion désintéressé de l’Angleterre contre la France.
« Les Anglais vont devenir bien hautains », s’écria Fleury en apprenant le succès de la politique anglaise. Par la défection de Frédéric, il voyait la France aussitôt menacée sur ses frontières, comme autrefois, par la coalition de l’Autriche, de l’Angleterre, de la Hollande, de la Saxe et bientôt de la Sardaigne (1742-1745). Sans autre allié que l’Espagne et l’électeur de Bavière, le royaume était à la veille d’être réduit aux mêmes extrémités que par la guerre de Succession d’Espagne. Dès le mois de juillet 1742, Stairs proposait aux Autrichiens un démembrement de la France, où l’Angleterre se réservait une belle part, les colonies et Dunkerque. Les Anglais touchaient au terme de leurs vœux : Fleury consacra ses derniers jours à tenter un suprême effort contre eux. Il essaya d’éclairer Marie-Thérèse sur ses véritables intérêts, de lui persuader qu’à Breslau elle avait payé d’une de ses provinces le concours intéressé de ses prétendus alliés. Il mourut le 29 janvier 1743, sans y avoir réussi. Sa mort fut enfin le signal d’une guerre qu’on préparait, qu’on escomptait à Londres depuis trois ans. La Grande Alliance de 1701 était reconstituée contre la France et l’Espagne (septembre 1743), sur mer et sur terre. La guerre de Succession d’Espagne recommençait : le nom seul était changé.
Pendant l’année 1744 et 1745, on se serait cru revenu aux dernières années du règne de Louis XIV. Les armées ennemies opéraient en Flandre, sur le Rhin, en Italie. La France soutenait de nouveau les Jacobites en Écosse : Charles Stuart était vainqueur à Preston-Pans (1745), mais vaincu bientôt à Culloden (1746). Au même moment, les Anglais expédiaient leurs escadres dans toutes les mers du globe. Le 6 février 1745, une flotte de cent vaisseaux venait assiéger Louisbourg, la capitale de Cap Breton, dont la position menaçait et annulait l’Acadie. Le 26 juin 1745, la France, victorieuse à Fontenoy (11 mai), était malheureuse au Canada. Seule, l’énergie du gouverneur, Beauharnais, lui épargna de plus grands malheurs. Les calculs des Anglais se réalisaient : obligé de défendre contre l’Europe ses frontières, le roi de France leur abandonnait ses colonies.
Ces calculs cependant étaient imparfaits, et la solution qu’ils donnèrent insuffisante. L’Angleterre avait compté sans le roi de Prusse, Frédéric II. Celui-ci disposait en Europe d’une puissance militaire qu’il prétendait employer au service de son État. Nouveau venu dans les conflits européens, il n’était gêné ni par des engagements, ni par des souvenirs anciens. Sa conscience ne le gênait pas davantage : en position d’être recherché par tous les partis, Frédéric II s’offrait à qui lui assurait les plus clairs profits. Aux avances des courtiers anglais il répondait par un habile marchandage. A Breslau, il leur avait vendu au prix de la Silésie sa neutralité. Ceux-ci avaient cru le marché avantageux et s’en étaient contentés. Ils s’aperçurent bien vite que l’affaire était mauvaise : sans Frédéric II, même avec son abstention, la coalition européenne qu’ils avaient formée était incomplète. L’Autriche, inquiète de son redoutable voisin, au regret d’avoir perdu la Silésie, faisait la guerre à la France de mauvaise grâce. Les Provinces-Unies étaient une faible ressource au point de vue militaire. Tout le poids de la guerre retombait sur l’Angleterre, et les Hanovriens qu’elle payait lui étaient une lourde charge. Elle avait souhaité une guerre continentale, mais dans d’autres conditions, afin de pouvoir employer ses forces au delà des mers. L’inaction de Frédéric II trompait ses espérances.
Ce fut encore pis lorsqu’elle le vit, le 5 juin 1744, rentrer en campagne aux côtés de la France, pour étendre ses conquêtes en Bohême. Quoique cette nouvelle expédition de Frédéric II fut très courte (5 juin 1744-décembre 1745, paix de Dresde), elle fit sur les Anglais une impression décisive. La situation créée en Allemagne par la politique et la puissance de l’État prussien leur apparut dans toute sa clarté : il n’y avait plus un empire germanique que l’Autriche pût diriger à sa guise contre les Bourbons, ni des petits princes qu’on pût acheter au moment voulu. Au centre de l’Europe, deux États étaient désormais en présence ; rivaux irréconciliables, également forts et indépendants, plus préoccupés de se disputer l’Allemagne que de combattre la France, insensibles aux arguments que depuis Guillaume III la diplomatie anglaise employait avec succès auprès du corps germanique. Sans doute, le Hanovre était associé à l’Angleterre par des liens très forts ; mais, inférieur à la Prusse et à l’Autriche, placé entre les deux, le Hanovre lui paraissait plutôt un boulet à traîner qu’à lancer utilement.
On s’en prend volontiers aux autres des fautes que l’on commet. Les Anglais reprochèrent à leur roi, Georges II, électeur de Hanovre, sa faiblesse, son inutilité. Ils en vinrent même à se persuader naïvement qu’il avait été la cause de leur méprise. Ils le rendirent responsable de tout, de la puissance de Frédéric II, de leurs déceptions, de la guerre continentale. On entendit alors dans le Parlement anglais de violentes invectives contre Georges II, contre sa politique continentale et belliqueuse, qui était pourtant, en 1743, celle de la nation. Le parti des patriotes, Chesterfield, Pitt et les torys devinrent tout d’un coup amis de la paix : Carteret fut renversé, en 1745, comme trop hanovrien, et la politique de Walpole reprise par ceux qui, quatre ans avant, la combattaient avec le plus d’énergie.
Ces contradictions ne sont pas rares dans la conduite des hommes d’État anglais du dix-huitième siècle ; c’est Stanhope reprenant, en 1717, la politique extérieure de Bolingbroke ; quelques années après, c’est Walpole reprenant les idées de Stanhope ; c’est Bolingbroke enfin, l’ancien négociateur des traités d’Utrecht, plus entêté de la guerre en 1739 que les whigs. Les hommes alors, leurs personnes et leurs talents importaient peu en réalité : ils n’étaient que des instruments, plus ou moins parfaits, entre les mains d’une nation qui forgeait elle-même avec énergie et patience ses propres destinées.
En 1745, l’Angleterre jugea la paix aussi nécessaire que la guerre lui avait paru utile en 1739. Elle appela au pouvoir le duc de Newcastle et son frère Henri Pelham, comme elle avait rejeté Walpole en 1742. Les nouveaux ministres forcèrent le roi Georges II à négocier, en lui retirant les subsides qu’il recevait pour ses troupes de Hanovre. Ils ne refusèrent même pas de rendre Louisbourg à la France, de laisser les Bourbons s’établir davantage en Italie, à Parme et à Guastalla (paix d’Aix-la-Chapelle, 1748) : mieux valait à leurs yeux ce statu quo qu’une guerre mal engagée. Reconnaître ses erreurs, c’est déjà en partie les réparer.
Les Anglais, en signant la paix d’Aix-la-Chapelle, n’entendaient point renoncer à leur rêve de domination coloniale. Ils l’auraient voulu qu’ils ne l’auraient pas pu. Leurs colons d’Amérique ne le leur auraient pas permis. Les Américains se rencontraient partout avec les Français, dans la région des grands lacs, où ils établirent de nouveaux postes, dans la vallée de l’Ohio, sur les frontières mal délimitées de l’Acadie. Des conflits sanglants éclatèrent sur plusieurs points en 1750. En mars 1752, pour chasser les Français, les différentes colonies anglaises se préparèrent à former une ligue. Aux Indes, les agents de la compagnie anglaise, pratiquant la politique de Dupleix, faisaient à la compagnie française une guerre indirecte. Ce n’était pas au moment où Dupleix, appuyé sur les princes indiens, voulait chasser les Anglais de l’Inde, que ceux-ci pouvaient désarmer. Comme en Amérique, l’heure était décisive : Dupleix gouvernait le Carnatic sous le nom de Tschunda-Saëb et de Murzapha-Jung. Les alliés des Anglais, Anaverdi-Khan, Nazir-Jung avaient été tués et vaincus (1749-1750). Si de la présidence de Madras n’était pas sorti un Anglais encore obscur, Clive, pour prendre la capitale de Tschunda-Saeb, Arcot (1751), et soulever les Mahrattes, l’Inde était aux Français. Il s’agissait de l’empire d’un monde immense : sous peine de démentir toute leur histoire et de se fermer l’avenir, les Anglais ne pouvaient renoncer à la lutte.
Avant la paix d’Aix-la-Chapelle, leur ambassadeur à Vienne, Robinson, marquait clairement à l’Autriche leurs intentions. « Il faut faire la paix à tout prix pour avoir le temps de négocier une alliance avec l’Espagne, les rois de Prusse et de Sardaigne, une alliance formidable contre la France. » La diplomatie anglaise, depuis 1739, malgré des apparences contraires, n’avait pas changé d’objet ; elle avait changé seulement de moyens, parce que l’état de l’Europe s’était modifié.
La politique de l’Angleterre est alors, avant tout, une politique réaliste ; elle ne s’embarrasse pas dans des habitudes ou des traditions qui ont fait leur temps ; elle tient d’abord compte du fait accompli : les faits accomplis, ce sont, en 1748, la constitution de trois puissances nouvelles en Allemagne, en Italie, la Prusse, la Sardaigne, le royaume espagnol des Deux-Siciles, l’affaiblissement de l’Autriche par la perte de ses provinces d’Italie et de Silésie. L’Angleterre doit les reconnaître, sous peine de laisser s’accomplir, dans l’Inde et dans l’Amérique du Nord, d’autres faits plus considérables, l’œuvre des Canadiens dans la vallée de l’Ohio, celle de Dupleix au Dekhan.
Elle n’y manqua pas ; dès 1747, elle offrait son concours aux Bourbons de Naples, et négocia activement pour détacher le roi d’Espagne, Ferdinand VI, de la France. Ferdinand VI avait deux conseillers, le marquis de la Ensenada, représentant de la politique d’Albéroni, élève de Patino, ennemi des Anglais, partisan d’une alliance de famille et de commerce avec la France ; l’autre, Carvajal, plutôt favorable à l’Angleterre, persuadé au moins que l’Espagne n’avait pas d’intérêt à soutenir les Français contre elle. Le roi d’Espagne écouta les conseils de Carvajal, accorda aux Anglais un traité de commerce avantageux (octobre 1750), rejeta les offres de la France qui lui proposait en 1752 un pacte de famille, disgracia Ensenada (1754), et promit enfin au cabinet Newcastle sa neutralité. La France perdait son alliée la plus naturelle : au même moment, elle perdait encore tout espoir d’alliance dans l’Europe méridionale par la coalition défensive que Newcastle forma, le 14 juin 1752, à Aranjuez entre la Sardaigne, le duc de Toscane, l’Impératrice, propriétaire du Milanais, le roi d’Espagne, « pour la tranquillité de l’Italie ». L’Angleterre aurait même voulu intervenir dans cette ligue, pour la transformer en une alliance effective contre Louis XV : les confédérés ne s’y prêtèrent point. Mais elle comptait sur le temps pour « décider ces gens qui n’aiment pas à être pressés. » Elle espérait aussi détacher le roi de Prusse de l’alliance française, bien qu’il parût alors exclusivement occupé à reconstituer son armée et son État après la guerre. Elle ne négligeait rien pour préparer sur le continent une diversion mieux concertée, autrement puissante qu’en 1743. La paix d’Aix-la-Chapelle n’était, dans sa pensée, que le premier acte d’une campagne diplomatique, destinée à rétablir une affaire mal entreprise, à préparer contre la France une guerre sans merci.
Dans la guerre coloniale, qui préoccupait surtout les Anglais, cette paix ne fut même qu’une trêve très courte. La résistance de Clive, dans le Dekhan, aux projets de Dupleix détermina la reprise des hostilités (1750) entre les deux compagnies, les princes indiens qui leur donnaient leurs troupes et leur nom, les deux nations. Maître d’Arcot et du Carnatic, Clive gagna le sultan de Mysore : il eut toute la haute vallée du Cavéry et les clefs du Dekhan. Par la victoire de Tcheringham, sur le bas Cavéry (1752), il forma un cercle déjà redoutable autour de Pondichéry. Dupleix, privé du concours de Tschunda-Saeb tué au combat de Tcheringham, fut réduit à la défensive. Le départ de Clive, miné par la maladie, pour l’Angleterre tira son adversaire de cette situation fâcheuse (1753) : les Français reprirent l’offensive pour ouvrir, par Trichtinopoly, le cercle des possessions anglaises. Ils s’assurèrent, par les négociations de Bussy, du Dekhan pour les prendre à revers. En quelques mois, ils rétablirent leur situation compromise, rejetèrent, en janvier 1754, les propositions pacifiques du gouverneur de Madras, Saunders. Ils attendaient de France des renforts : c’était un éclatant retour de fortune, la consécration définitive de l’œuvre de Dupleix.
En Amérique, la lutte n’était pas moins vive à cette époque. La vallée de l’Ohio en était le centre, comme en Inde celle du Cavéry. Les colons anglais et français s’en disputaient la possession, les uns pour entrer dans le centre du continent, les autres pour relier la Louisiane et le Canada ; ils sentaient instinctivement que leur avenir respectif était attaché à la conquête de cette région. Ils y construisaient, de part et d’autre, des fortins, qui se rapprochaient de plus en plus ; ils en vinrent à se disputer une bande étroite de terrain entouré par la rivière Alleghani et son affluent, le Monongahela. Les Français y établirent, par l’ordre de leur chef, Villiers de Jumonville, un fort qui reçut le nom de fort Duquesne, de celui du gouverneur du Canada ; les Anglais commandés par Washington, en face, un autre poste dont le nom était plus significatif encore : « le fort Nécessité ». C’était, en effet, la position nécessaire, aujourd’hui Pittsburg, où passe la principale ligne ferrée du continent, de New-York à Saint-Louis. Washington essaya de l’enlever à ses adversaires par un guet-apens qui n’honore point sa mémoire (28 mai 1754) : il massacra Jumonville, qui venait en parlementaire discuter les conditions d’une entente. Il en fut aussitôt puni par une vigoureuse attaque des Français qui le forcèrent à capituler dans le fort Nécessité (3 juillet 1754). Les Anglais perdirent la vallée de l’Ohio, en même temps que Dupleix les chassait du Carnatic et du Dekhan. Partout, en 1754, ils étaient littéralement jetés à la mer. Les continents restaient à la France, pour jamais, si elle eût compris la grandeur de sa situation et de ses destinées.
La France alors ne comprit pas, ne sentit rien, ne vit rien. C’est un triste aveu qu’il faut bien faire. Pendant des siècles, elle avait remis ses destinées aux mains de la royauté, elle lui avait donné son âme et son corps, et elle s’en était bien trouvée. Cette royauté, en retour, lui avait donné son unité, ses frontières, une place considérable en Europe. Ne venait-elle pas de lui procurer encore, en 1738, la Lorraine ? « Mon peuple n’est qu’un avec moi ; les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu’entre mes mains, » dira Louis XV en 1766. Depuis trente ans, sans doute, les philosophes travaillaient à dissoudre cette union, à constituer une nation, à lui donner le sentiment de ses droits. Les parlements, reprenant leur lutte séculaire contre le clergé, réclamaient un gouvernement constitutionnel, dont ils seraient le sénat. Mais la royauté résistait, et le peuple n’était pas entièrement convaincu.
En tout cas, si on lui parlait beaucoup de ses droits, personne ne lui parlait de ses intérêts. Les écrivains, les parlementaires, épris de la liberté et des assemblées de l’Angleterre, la lui représentaient, non comme une rivale, mais comme un modèle. A quoi bon fonder des empires asiatiques ? Ne valait-il pas mieux fonder la constitution en France ? Les hommes même, qui avaient la charge des colonies et le profit, les marchands de la Compagnie des Indes, les seuls guides de la nation en matière de commerce, ne lui donnaient que des idées fausses : ils préféraient les gains immédiats à des spéculations à long terme, des comptoirs à de véritables colonies. Ils rêvaient, et proposaient à l’Angleterre et à la Hollande un système de neutralité plus lucratif que des guerres perpétuelles : « Point de victoires, point de conquêtes, disaient-ils, beaucoup de marchandises et quelque augmentation de dividendes. » Et pour prouver leur bonne foi, ils exigeaient du roi, le 29 septembre 1753, le rappel de Dupleix. Les Anglais, qui cherchaient des alliés contre lui dans toute l’Europe, n’en trouvaient pas de meilleurs ni de plus dévoués qu’à Paris.
Au même moment, ils renvoyaient en Inde Clive (1754), avec le titre de gouverneur de Madras et la charge de reprendre l’œuvre que son rival était forcé d’abandonner. Tandis que la France désarmait, ils armaient, réunissaient à Albany (1754) les colons américains, excitaient leur jalousie contre les Canadiens. Le contraste était douloureux et instructif, entre la France abdiquant, sacrifiant ses intérêts, ses enfants, et l’Angleterre, maîtresse d’elle-même, consciente de ses intérêts, fidèle à ses meilleurs serviteurs.
Les Anglais sentirent leur supériorité, comme nous la sentons aujourd’hui. Louis XV et la Compagnie française leur abandonnaient l’empire créé par Dupleix. Ils réclamèrent alors l’Amérique du Nord ; la destruction de tous les établissements français autour des lacs, la neutralité de la vallée de l’Ohio, la ruine de tout ce que la France avait édifié depuis un siècle (mars 1755). Pour appuyer leurs réclamations, ils envoyèrent des troupes au Canada sous les ordres du général Braddock. Le gouvernement de Louis XV allait-il sacrifier l’œuvre de Colbert, de Louis XIV, comme il avait fait de celle de Dupleix, une colonie royale, un pays peuplé, civilisé par la France ? Il n’aurait pas, cette fois, eu d’excuse : il expédia au Canada un nouveau gouverneur, Vaudreuil, et trois mille Français sous les ordres de Dieskau. Quoique en paix avec la France, le ministère anglais donna l’ordre à l’amiral Boscawen d’attaquer l’escadre qui les portait, tandis que les milices américaines se jetaient sur le Canada (juin 1755). C’était la guerre, sans déclaration préalable : Louis XV s’en plaignit vivement. Ses plaintes étaient vaines et même naïves : il fallait être bien aveugle pour n’avoir pas vu que, depuis 1748, la guerre n’avait jamais cessé entre les deux nations, lointaine sans doute, parce que, depuis seize ans, l’Angleterre ne perdait pas de vue l’Amérique et l’Asie, et les voulait pour elle seule, à tout prix.
La cour de France avait alors les yeux fixés sur la Pologne : à des pays pleins de vie et d’avenir, elle préférait un pays en décadence, avec l’espoir chimérique de le ressusciter. C’était l’effet d’une tradition monarchique qui, au moyen âge, avait fait la grandeur de la France en Europe, quand l’Europe orientale avait besoin d’être civilisée. Des intrigants, de l’entourage du roi ou de sa famille, avaient repris cette tradition et l’avaient secrètement recommandée à Louis XV : le prince de Conti, pour avoir un royaume ; la dauphine, de la maison de Saxe, pour conserver à sa maison et à son frère, le prince Xavier, un trône occupé par les Saxons depuis un siècle.
Avertie de ces intrigues, la cour de Vienne, qui voulait à tout prix reconquérir la Silésie, encouragea ce complot de la France et de la Saxe, avec la pensée de s’en servir contre Frédéric II. Elle trouva des alliés dans Mme de Pompadour et son confident, Bernis (septembre 1755) ; elle s’en ménageait un autre dans la czarine Élisabeth, inquiète des progrès de la puissance prussienne (octobre 1755). Prudemment, en ne voyant que le passé, Louis XV fermait les yeux à l’avenir ; par intérêt de famille, il trahissait son royaume. Il se faisait l’instrument aveugle de l’Autriche, qui le trompait et finit par s’indemniser de la Silésie aux dépens de la Pologne. Il ne sauva ni la Saxe, ni la Pologne : il sacrifia la France.
L’Angleterre attendait, avec impatience, cette heure décisive : c’était le moment d’engager une guerre continentale, avec le concours de la Prusse menacée par cette coalition des puissances européennes, et la certitude que, dans ces conditions, la guerre serait longue : il y allait de l’avenir de l’État prussien ; cet État était de force à disputer chèrement son existence. Et, pendant ce temps, l’Angleterre aurait le moyen de disputer les colonies aux puissances maritimes. Le 16 janvier 1756, elle signait, avec Frédéric II, le traité de Westminster « pour garantir l’intégrité de l’Allemagne ». L’Amérique, suivant le mot de Pitt, serait conquise en Allemagne. Frédéric II se jeta sur la Saxe (août 1756), tandis que Montcalm s’ouvrait la route de New-York par la brillante victoire d’Oswego. Il était temps : sans la guerre de Silésie, l’Amérique anglaise était peut-être perdue.