La guerre de Sept ans fonda à la fois l’empire prussien et l’empire anglais. La nation anglaise et la Prusse étaient bien faites pour s’entendre. Elles avaient la même politique, une politique réaliste, uniquement réglée par leurs intérêts, et le même besoin d’exclure la France de l’Allemagne et des nouveaux continents. Jusque dans les dynasties allemandes, Hanovre ou Cobourg, que l’Angleterre se donna, les deux peuples, anglais et prussien, devaient trouver des occasions de rapprochement, et peut-être même dans leurs origines germaniques. Tout les unissait, rien ne les divisait. La communauté des convoitises et des vues fit leur alliance, et leur alliance fit leur supériorité sur la France et l’Autriche.

Ce fut un dernier bonheur pour toutes deux que d’être représentées alors et dirigées par deux hommes, qui étaient la plus haute expression de leur génie national. Frédéric II a réuni en sa personne toutes les qualités qui ont fait la Prusse moderne, l’art du soldat, l’industrie nationale de cet État, les talents de l’administrateur, la hardiesse et la liberté de la pensée. Sa statue, à Berlin, est justement placée en face du palais des Hohenzollern, entre l’Université et l’arsenal, où la statue de Humboldt fait face à celle de Blucher.

« L’Angleterre a été longtemps en travail, mais elle a enfanté un homme », disait Frédéric II : ce fut Pitt, qui prit le pouvoir en novembre 1756. Pitt était d’une famille qui avait fait sa fortune aux Indes et savait le prix des colonies : pour les défendre, il était entré de bonne heure dans le parti des patriotes. Il avait l’éloquence, qui donne l’autorité dans un pays parlementaire, et aussi le mépris des débats parlementaires, des intrigues et des coteries qui, depuis un demi-siècle, voilaient, sans les éteindre, les sentiments de la nation. Il était la nation elle-même, avide de conquêtes, confiante en ses ressources, orgueilleuse, passionnée et calculatrice : « Soyez un peuple », disait-il aux partis vieillis. « Cherchez la voix de votre peuple en dehors de la Chambre des communes », disait-il au roi. Il retrouvait l’Angleterre hors du Parlement et de la royauté, et l’Angleterre se retrouva en lui dans cette lutte suprême qui décida de son avenir.

Trois grandes batailles décidèrent de l’issue même de cette lutte, Rosbach (1757), Plassey (1757), Québec (1759). Au mois de mai 1757, la situation de la Prusse était critique. Ses ennemis se partageaient, à Versailles, ses dépouilles, préparaient son démembrement : l’Autriche lui prendrait la Silésie et Glatz ; la Saxe, Magdebourg et Halberstadt ; la Suède, la Poméranie ; le Palatin, Clèves et la Gueldre. Pour prix de ses services, la France aurait les Pays-Bas. Elle envoya au delà du Rhin quatre-vingt mille hommes : les Autrichiens se concentrèrent en Bohême, les Suédois à Rugen, les Russes en Lithuanie. Au mois de septembre, le mal était plus grand encore : vainqueurs des Hanovriens à Hastenbeck et à Closter-Seven, les Français arrivaient en Thuringe. La victoire de Daun, à Kolin, donnait aux Impériaux la Bohême : celle de Jægerndorff ouvrait aux Russes la Prusse (30 août 1757).

En cette situation, qu’il jugeait lui-même désespérée, Frédéric II fut sauvé par la Russie d’abord, surtout par la supériorité de ses forces et de son génie militaires. Les Russes n’avaient pas intérêt à détruire la puissance prussienne, qui leur était un puissant contrepoids pour maintenir l’équilibre en Europe. Le ministre de la czarine, Bestoujeff, et son général, Apraxin, arrêtèrent leurs troupes victorieuses : Frédéric II en profita pour disperser l’armée française à Rosbach et les Autrichiens à Leuthen, tandis que son général, Lewald, jetait les Suédois à la mer. La Prusse était sauvée par ces coups de vigueur et de génie.

Trois grandes puissances militaires avaient, pendant deux siècles, disposé de l’Allemagne : il fut prouvé, ce jour-là, que la puissance prussienne était supérieure à toutes trois : Fehrbellin, Rosbach, Leuthen, étaient les trois actes de cette trilogie qui devait donner l’Allemagne à la Prusse.

Le combat de Plassey, à la même époque, donna l’Inde définitivement à l’Angleterre. Le simple rappel de Dupleix, avec le retour de Clive, avait décidé de la fortune du Carnatic. Mais Bussy restait dans le Dekhan, excitant contre les Anglais les princes indigènes. En 1756, il lança contre leurs établissements du Gange le vice-roi du Mogol, qui prit Calcutta. Le vice-roi, mal soutenu par la Compagnie française, fit sa paix avec Clive : celui-ci se jeta aussitôt sur Chandernagor et s’en empara (24 mars 1757). Bussy fit un dernier effort : il ramena le vice-roi au combat avec une puissante armée ; elle fut complètement défaite à Plassey (23 juin 1757). Avec la victoire de Plassey commença la domination anglaise dans les Indes.

En Amérique, la lutte fut plus longue, la victoire chèrement disputée par Montcalm : elle resta pourtant, en définitive, à l’Angleterre. Le Canada, en 1757, fut attaqué sur trois points à la fois : par Louisbourg, qui capitula (1758) ; sur l’Ohio, où Washington détruisit le fort Duquesne et fonda Pittsburg ; sur le lac Champlain, qui devint anglais (1759). Forcé de toutes parts, abandonné par la France, le gouverneur Montcalm se posta sur les hauteurs qui dominent le Saint-Laurent, au mont Abraham, près de Québec, pour faire front en désespéré. Le pays français était perdu : il voulut au moins sauver la forteresse et l’honneur. Son adversaire, le général Wolf, trouva le moyen, dans la nuit, de monter à l’assaut des rochers, où Montcalm se retranchait : alors commença un combat sanglant, décisif, une mêlée corps à corps. Les deux généraux y périrent. Mais Wolf mourait content : il avait donné l’Amérique du Nord à sa patrie (12 septembre 1759).

La prise de Montréal et celle de Pondichéry, en 1760, ne furent plus que des épisodes secondaires, la conclusion nécessaire d’une partie que l’Angleterre avait décidément gagnée par son opiniâtreté, sa politique, son patriotisme. Elle prenait tous les enjeux, l’Amérique du Nord et l’Inde. La France les perdait par négligence, par distraction.

L’Angleterre et Pitt prirent goût au jeu ; la guerre continentale durait toujours : l’Autriche avait, en 1758, ramené les Russes au combat contre Frédéric II, qui résistait avec la même énergie. Et voilà qu’avec l’espoir de se venger, le duc de Choiseul, comprenant les fautes commises, conviait toutes les puissances maritimes, Espagne, Deux-Siciles, Portugal, Hollande, à une prise d’armes générale contre l’Angleterre (15 août 1761). C’était trop tard ou trop tôt : alors, toutes les chances étaient pour les vainqueurs de Plassey et de Québec. Vaincue, occupée en Allemagne, la France n’offrait à ses alliés, à l’Espagne surtout, que l’occasion de se ruiner après elle. Pitt se réjouit d’apprendre que le roi Charles III acceptait, maladroitement, le pacte de famille. Ruiner la France et l’Espagne, successivement, les dépouiller, l’une après l’autre, de leurs colonies, c’était une trop bonne fortune. Pitt rappela de Madrid l’ambassadeur anglais et proposa, au conseil du roi, d’occuper immédiatement la Martinique, la Havane et Panama et, d’autre part, les Philippines : après l’Amérique du Nord, les routes de l’Amérique du Sud, par le continent et la mer ; après l’Inde, l’extrême Orient. Pitt voulait donner le monde à sa patrie : malgré de fortes charges, une dette écrasante de trois milliards et demi, enfiévré par la lutte, grisé par la victoire, le peuple anglais était prêt à le suivre jusqu’au bout de cette entreprise colossale.

Le roi et le Parlement imposèrent au peuple et au dictateur populaire la modération et la paix, chacun par des motifs différents qui les amenaient aux mêmes conclusions. Pour des États libres, les guerres sont aussi dangereuses par les succès que par les défaites : ils ont à craindre également les dictateurs ou les sauveurs. Pendant la guerre de la succession d’Espagne, le véritable roi d’Angleterre, ce n’était pas la reine Anne, c’était Marlborough avec ses richesses, son cortège d’hommes d’État, de généraux, et la cour que lui formait le parti whig. A la fin de la guerre de Sept ans, William Pitt était plus maître du royaume que le jeune roi Georges III. Pour mettre un terme à la dictature de Marlborough, la reine Anne avait donné sa confiance aux torys et signé la paix avec la France. Georges III fit de même pour se débarrasser de Pitt : il appela au conseil Bute, le chef des nouveaux torys, défenseurs, non plus des Stuarts, mais de la prérogative royale, et bientôt il le chargea de négocier la paix avec la France (1762). Pitt se retira.

Ses projets ne furent pas immédiatement abandonnés par ses anciens collègues du ministère : la Martinique, la Havane, Cuba, les Philippines se rendirent à la flotte britannique. L’Espagne, comme l’avait souhaité Pitt, perdait aussi son empire colonial (1762). Mais, fidèles à la tradition anglaise, les whigs estimaient qu’on risque de perdre à vouloir trop gagner et qu’il fallait organiser les conquêtes avant d’en faire de nouvelles. Sans doute, aussi, ils étaient effrayés de la popularité que Pitt s’était acquise dans le pays aux dépens du Parlement. Ils songeaient surtout aux difficultés de l’avenir, que masquaient les victoires de la guerre présente, le règlement d’une dette énorme qui s’accroîtrait sans cesse, si on la continuait, l’organisation redoutable de deux grands empires. Leurs craintes furent justifiées, quelques années après, par les événements. Les embarras du Trésor, la nécessité d’y faire face, les révoltes des colonies firent perdre aux Anglais, en 1783, la plupart des avantages qu’ils avaient acquis par trente années de guerre.

En 1763, la paix, conclue à temps, malgré Pitt et l’opinion publique, les leur conservait encore. Ils reprirent Minorque, perdue en 1756 ; ils obtinrent définitivement l’Inde, où la France ne garda plus que quelques comptoirs. L’Amérique du Nord, depuis l’embouchure du Saint-Laurent jusqu’à celle du Mississipi, ce vaste pays découvert, colonisé par les Canadiens, devint exclusivement un domaine anglais : il ne resta à la France que Saint-Pierre et Miquelon, le droit de pêche à Terre-Neuve, et, à l’Espagne, qu’une partie de la Louisiane, au delà du Mississipi, abandonnée à Charles III en échange de la Floride.

On a peine à concevoir les critiques passionnées dont le traité de Paris fut alors l’objet en Angleterre, les attaques violentes du démagogue Wilkes contre la royauté et le Parlement qui le signèrent. Les traités d’Utrecht avaient été désapprouvés par les whigs, mais bien accueillis par la nation. Et, pourtant, ils ne donnaient encore aux Anglais que les premières assises de l’édifice construit dans les cinquante ans qui suivirent, couronné par la paix de 1763. Les historiens anglais ont été, dans la suite, plus équitables, et l’un d’eux, Green, l’un des plus populaires au delà de la Manche, a écrit ces lignes, que nous transcrivons littéralement :

« La guerre de Sept ans décida de l’avenir de l’Angleterre, comme de l’avenir du monde. Jusqu’alors, la puissance respective des États européens dépendait de leurs possessions dans l’Europe même. A la fin de cette guerre, maîtresse de l’Amérique du Nord, future maîtresse de l’Inde, réclamant l’empire des mers comme son domaine propre, la Grande-Bretagne se trouva tout à coup placée à une incommensurable hauteur au-dessus des nations, que leur puissance continentale semblait condamner à ne plus jouer qu’un rôle secondaire dans l’histoire du monde.

 »La guerre à peine terminée, le peuple anglais montra qu’il avait conscience des hautes destinées ouvertes devant lui : il n’eut pas de repos qu’il n’eût pénétré dans les mers les plus reculées. L’Atlantique n’était plus qu’un détroit au milieu de l’Empire britannique ; mais, au delà, vers l’Occident, il y avait des mers où le pavillon anglais était presque inconnu. En 1764, deux navires anglais firent un voyage autour du détroit de Magellan ; trois ans plus tard, le capitaine Wallis toucha les récifs de corail de Tahiti. En 1768, le capitaine Cook traversa le Pacifique d’un bout à l’autre, et partout où il débarqua, en Nouvelle-Zélande, en Australie, il prit possession du sol pour la couronne d’Angleterre et ouvrit un monde nouveau à l’extension de la race anglaise. »

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