XII
L’ALLEMAGNE AU XVIIIe SIÈCLE

LA RIVALITÉ DE L’AUTRICHE ET DE LA PRUSSE

Les traités d’Utrecht ont marqué, dans l’histoire de l’Allemagne, de son développement intérieur et de ses rapports avec l’Europe, une date au moins aussi importante que les traités de Westphalie. Ils ont consacré, aux dépens de la France et de l’Autriche, les progrès des princes souverains et justifié les progrès de leur politique. Deux électeurs protestants y firent reconnaître par les Habsbourg et les Bourbons leur royauté : Georges Ier de Hanovre, en Angleterre, Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg, en Prusse. Ce fut au nom du protestantisme et de la liberté germanique qu’ils arrachèrent cette reconnaissance à Louis XIV et à l’Empereur, en réalité par le prix qu’ils surent mettre à leur alliance ou à leurs menaces. Dans le grand débat de la succession d’Espagne, ils avaient fait comme l’Angleterre, qui appelait aux armes les nations et les protestants contre les Français pour agrandir ses colonies à leurs dépens. Indifférents à tout ce qui ne fortifiait pas immédiatement leur État, ils n’avaient pris part aux conflits européens que pour le profit qu’ils y trouvaient, et ce profit, au début du dix-huitième siècle, était considérable.

Le Hanovre, constitué comme un État compact entre l’Elbe et le Weser, devenu un électorat, trouvait dans l’union personnelle qui le rattachait à l’Angleterre des ressources nouvelles. Prince allemand plus que roi d’Angleterre, Georges Ier eut le mérite de le comprendre. Il s’entoura à Londres d’une cour hanovrienne et ne donna sa confiance qu’aux Anglais assez heureux pour trouver le moyen d’être utiles à son électorat en servant leur patrie, Stanhope et Walpole après lui. Cette politique hanovrienne détermina au dehors son système d’alliances, son étroite amitié avec le Régent de France, les secours qu’il fournit à l’Empereur contre Philippe V d’Espagne et Alberoni. A l’un il promit la France, à l’autre l’Italie tout entière, pour obtenir d’eux la garantie de sa royauté en Angleterre, et par ce moyen, l’extension de ses États allemands. Ce fut l’objet de la quadruple alliance de Londres (1718), qui eut pour effet de procurer, en 1719, au Hanovre les dépouilles de la Suède abandonnée par la France et l’Empereur. Tandis que les Anglais se réjouissaient de ruiner la marine espagnole dans la Méditerranée et espéraient repousser de la Baltique celle du czar Pierre le Grand, leur roi étendait son électorat jusqu’aux embouchures du Weser, par l’acquisition de Brême et Verden.

On vit alors, dans les dix années qui suivirent la paix d’Utrecht, un prince de Hanovre, un de ces princes allemands réduits encore au dix-septième siècle à servir d’auxiliaires aux grandes puissances, diriger la politique européenne, régler en maître les différends des Bourbons et des Habsbourg, et ceux des souverains du Nord.

A côté de lui, son voisin, le nouveau roi de Prusse, ne faisait pas si bonne figure encore. Aussi était-il jaloux de Georges Ier, « son cher frère le chou rouge », qu’il avait connu petit, fils de simple électeur, et battu dans leurs jeux d’enfants. Il était roi pourtant, et avait accru son royaume en 1713, sur le Rhin, par l’acquisition de la haute Gueldre, qui complétait son duché de Clèves, en 1720, sur la Baltique, comme le Hanovre, de domaines poméraniens enlevés à la Suède. Mais, pour faire mieux et prendre rang parmi ceux qu’il appelait plaisamment « les quadrilleurs de l’Europe, » il n’avait pas la fortune d’un roi d’Angleterre. C’était déjà beaucoup que les ancêtres de Frédéric-Guillaume Ier eussent tiré de ce maigre pays de Brandebourg, et des domaines de l’ordre teutonique, un État, un royaume et un peuple. Le roi-sergent, prudent avant tout, se montra fort avare de ce trésor péniblement amassé. Comme les avares, il se complaisait sans doute dans la vue de son trésor et de son armée, de ses grenadiers qu’il lui suffisait de contempler à leurs manœuvres, ou de ses bureaux dressés à une stricte économie. Mais sa prudence et son avarice servaient la Prusse aussi bien que l’avidité de Georges Ier de Hanovre, quoique plus lentement. Elles y accumulaient des forces pour l’avenir.

« J’ai mis l’armée et le pays en état, » disait en 1722 ce prince clairvoyant à son successeur. Dans un royaume de deux millions de sujets, il voulut avoir et il eut quatre-vingt mille soldats, les plus beaux, peut-être les mieux disciplinés et armés qu’il y eût en Europe, moitié autant qu’en France. Tout Prussien devint soldat en naissant, par coutume et par loi. La noblesse, employée exclusivement à l’armée, lui fournit des cadres tels « qu’aucun autre potentat n’en pouvait avoir. »

Ce fut par des merveilles d’administration que ce roi sut trouver en Prusse les ressources nécessaires à cette armée : il n’avait pas à sa disposition la fortune d’un grand État comme la France ou l’Angleterre. A force d’ordre, de surveillance active, il fit rendre à ses domaines « tous les jours un peu plus », et ne laissa rien perdre. Il les plaça sous la direction d’une administration unique, le directoire général des finances et de la guerre dont il régla et surveilla lui-même les devoirs et la gestion. Il appela chez lui, pour cultiver les terres en friche, dessécher les marécages, bâtir des villes et des fabriques, des colons de toute l’Allemagne et de toute l’Europe. Quand l’évêque de Salzbourg fit la faute de chasser les protestants de ses États, le roi de Prusse les reçut à bras ouverts ; ils étaient près de trente mille : « Quelle grâce, s’écria celui-ci, Dieu fait à la maison de Brandebourg ! » Puis, ce furent des Tchèques moraves chassés par l’Empereur, industrieux et travailleurs, qui vinrent former un quartier de Berlin.

Fidèle à la tradition de sa maison, Frédéric-Guillaume Ier, au prix de dépenses et de charges temporaires, colonisait son État, pour le mettre en valeur. Puis il surveillait, comme un bon intendant, de près, en homme qui avait appris les choses par expérience, non dans les livres, l’œuvre de ses fermiers, et colons, exigeant d’eux travail et paiement réguliers. S’il ne pouvait le faire lui-même, il déléguait ses pouvoirs à des fonctionnaires exacts comme lui, habitués à obéir sans raisonner, et surveillés d’aussi près que leurs inférieurs. La bureaucratie de la Prusse se constitua ainsi à l’image de son second roi, pour exploiter avec le plus d’économie et de profit possible ce domaine dont les revenus allaient entretenir l’armée, chargée un jour de l’étendre. La Prusse devint ainsi, par les soins d’un prince qui n’avait rien de grand ni dans l’esprit, ni dans le cœur, mais des vertus réelles, une intelligence pratique et méthodique avec la conscience rigoureuse de son devoir, le modèle des États modernes : elle fut capable en tout temps de se suffire à elle-même par le travail obstiné, et de s’accroître par la guerre, soumise par la rude discipline des bureaux et des casernes à un souverain uniquement occupé de sa tâche : œuvre de l’homme plus que de l’histoire et du sol, que la forte et rude nature de son second roi avait profondément marquée pour l’avenir de son empreinte.

Frédéric-Guillaume Ier avait-il le sentiment vague que ces sortes d’œuvres en politique sont les plus fragiles de toutes et qu’il faut, pour assurer leur durée, la consécration du temps ? Le fait est qu’il recula toute sa vie à l’idée d’exposer la sienne. Deux fois seulement, en près de trente années, il prit les armes : contre la Suède, au début de son règne, puis dans l’affaire de la succession de Pologne, et dans ces deux affaires il engagea la Prusse le moins possible. Suivant le joli mot de Pierre le Grand, « il aimait bien à pêcher, mais sans se mouiller les pieds. »

Son règne se passa en alliances avec le czar, la France, le Hanovre, l’Autriche, qu’aussitôt faites il eût voulu défaire, dans la crainte que le profit ne valût pas les risques. Il invoquait, comme ses prédécesseurs, dans sa politique extérieure, le principe de la liberté germanique : quand il croyait utile de s’allier à l’Autriche contre les Français, il se disait bon patriote, prêt à employer toutes ses forces pour la défense de la patrie allemande. Mais il fallut que l’Empereur payât son patriotisme au traité de Berlin (décembre 1628) de la promesse de Juliers et Berg. Quand il avait cru d’abord obtenir plus aisément ces duchés des alliés de Hanovre, l’Électeur, l’Angleterre et la France, il se rappela les principes tout contraires qui avaient servi les princes d’Allemagne à la guerre de Trente ans, la défense de la foi protestante contre l’Empereur, avec l’aide des Français. Et pour ce motif, en apparence, il signa le traité de Hanovre (7 août 1725) qu’on appelait à Vienne une nouvelle ligue de Smalkalde, et qu’il n’exécuta pas.

Ces grands souvenirs des luttes d’autrefois n’étaient en réalité que prétextes destinés à déguiser des marchandages dont le Grand Électeur avait, au dix-septième siècle, indiqué à ses successeurs le profit et la méthode. Excellent fermier, dans ses domaines, Frédéric-Guillaume Ier, à son tour, eût pu réussir à en vendre le produit le plus clair, son armée, au plus offrant, s’il n’eût voulu toujours se faire payer comptant, « en bonnes pelletées de sable ». Il n’aimait pas les effets à longue échéance, trop économe et trop avare de son bien pour le confier à des opérations de crédit qui sont l’âme du commerce et l’essence de la politique, ce commerce des territoires. Il perdit même très vite son propre crédit auprès de ses associés successifs, par sa façon brusque de rompre tous les contrats qu’il passait avec eux.

Son caractère enfin se prêtait mal au jeu d’une diplomatie capable de déguiser la brutalité des marchandages par des motifs spécieux d’ordre politique. L’Europe savait trop ce qu’il pensait ; il le criait : « Suis l’exemple de ton père, disait-il à son fils, pour les finances et pour les troupes. Garde-toi de m’imiter pour les affaires du ministère ; je n’y ai jamais rien entendu. » Frédéric-Guillaume Ier se connaissait bien, et les autres souverains le connaissaient aussi. Entre eux, il n’y avait pas de grandes affaires possibles à longue portée, dont la Prusse pût profiter. Elle n’eut aucune part à la principale de celles qui occupèrent alors les puissances, la succession de Pologne. Son roi en éprouva un vif regret d’abord, et se consola en pensant que son fils retrouverait en Europe d’autres occasions et dans sa succession les moyens d’en tirer parti.

Un autre héritage, plus considérable que celui de la Pologne, excitait les convoitises des souverains européens : l’héritage autrichien. La maison de Charles-Quint n’était plus représentée que par l’empereur Charles VI et des femmes, ses filles et ses nièces. Et, depuis un siècle, obstinée, malgré les leçons des événements, à la poursuite de la succession des empereurs, elle avait négligé de former, au moins dans ses domaines patrimoniaux, un État fort et résistant.

Plus encore peut-être que ses prédécesseurs, Charles VI tenait à la partie espagnole et italienne de l’héritage du grand empereur dont il portait le nom. Un instant, il avait été roi d’Espagne, et ne pouvait l’oublier. Il avait recueilli à sa cour des Espagnols qui s’étaient compromis pour lui, il leur donnait sa faveur et écoutait leurs conseils intéressés. Les Anglais, aux traités d’Utrecht, lui avaient repris l’Espagne et ne lui avaient laissé en Italie que la Sardaigne, Milan et Naples. Il s’obstina à garder le titre de roi d’Espagne, pendant vingt ans, et ne perdit pas une occasion de s’étendre en Italie, de repasser, au delà, jusque dans la péninsule ibérique.

Suivant la tradition de ses pères, ce fut aux électeurs d’Allemagne, aux puissances maritimes, qu’il demanda les moyens de réaliser son rêve. Pour disputer la succession d’Espagne aux Bourbons, Léopold Ier et Joseph Ier avaient créé en Allemagne des électorats et des royaumes, livré la mer aux Anglais et aux Hollandais. A leur exemple, Charles lia partie, depuis 1715, avec l’électeur de Hanovre, qui lui apportait le concours de ses nouveaux sujets d’Angleterre et de Hollande. Il laissa Georges Ier étendre son électorat jusqu’aux bouches du Weser et de l’Elbe, et l’aida à s’assurer la couronne d’Angleterre ; il permit au nouveau royaume de Prusse d’acquérir Stettin. Il laissa démembrer la Suède, qui eût formé un utile contrepoids à la puissance de ces princes allemands, dont les États s’arrondissaient au nord, aux dépens de sa propre puissance. En échange, il obtint des Anglais la Sicile, qui valait mieux que la Sardaigne, abandonnée au duc de Savoie à titre de compensation.

Charles VI espérait enfin se procurer de la même manière les duchés de Parme et de Toscane, quand les ducs s’y éteindraient sans postérité, en sorte que toute l’Italie, à l’exception de la Savoie, enfermée dans ses montagnes, de Gênes et Venise jetées à la mer, du pape tremblant devant lui dans Rome, lui appartînt. Mais que lui servait-il de s’établir en Italie, s’il perdait pied en Allemagne ? A certaines heures où il vit plus clair, il s’en rendit compte : la tradition et l’orgueil de sa race le ramenaient sans cesse à ces chimères.

Un jour vint cependant où il dut ouvrir les yeux. Ce n’était plus, en 1725, la situation de l’Autriche en Allemagne, mais son existence même qui se trouvait menacée. La race des Habsbourg s’éteignait avec le rêve impérial qu’ils avaient inutilement poursuivi. Charles VI avait perdu l’espoir d’avoir un héritier, et bien des gens guettaient l’héritage : les Bourbons, qui avaient déjà reçu l’Espagne ; le roi de Prusse, avide de pêcher en eau trouble, leur disant dans son langage brutal : « Chacun pourra se tailler un justaucorps dans cette ample étoffe. » Le manteau impérial, auquel les empereurs s’obstinaient à coudre de nouvelles pièces, craquait par le milieu. Il fallait aviser.

Charles VI eut alors à choisir entre deux procédés : préserver l’Autriche, par des droits solides, de l’orage qui la menaçait, ou lui donner des forces pour y résister. Il choisit celui des deux qui convenait le mieux à son propre caractère, et le moins à ses États. Dernier représentant d’une race près de s’éteindre, il ressemblait plus à ses ancêtres qu’à ses contemporains. Ponctuel, travailleur, préoccupé du bien de ses sujets, pénétré de ses devoirs envers eux, il était plus pénétré encore de ses droits. Il croyait surtout à la valeur de la conscience et du droit, dans un siècle qui n’avait déjà guère de règle que le succès et la force. Pour assurer sa succession à son héritière légitime, sa fille Marie-Thérèse, il voulut lui procurer la reconnaissance des puissances européennes plutôt que les moyens de les tenir en respect : il recourut au tribunal européen, où chacun était juge et partie, et lui soumit les droits de sa fille de 1728 à 1740.

En 1718, l’Empereur avait d’abord, par un acte officiel, la Pragmatique Sanction, établi, en faveur de ses filles, aux dépens de ses nièces, l’ordre de succession dans ses États. Le 30 avril 1725, il renonça à ses espérances sur l’Espagne et la Toscane, pour obtenir des Bourbons de Madrid la garantie de cette sorte de testament. Le traité de Vienne (1725) avait, d’autre part, l’avantage de protéger la nouvelle Compagnie formée à Ostende : conclu aux dépens des marchands anglais et hollandais, ce pacte pouvait réveiller le commerce des Flandres, enrichir l’Empereur et l’Autriche. Les droits et les intérêts des Habsbourg s’y trouvaient à la fois sauvegardés. Mais, quand Charles VI vit les puissances maritimes se lier à Hanovre avec la France pour détruire cette entreprise commerciale (septembre 1725), il n’hésita pas à sacrifier les intérêts de ses sujets et les revenus de ses domaines à l’espoir chimérique d’en maintenir l’intégrité par une reconnaissance officielle de la Pragmatique Sanction.

Ce fut alors un second traité de Vienne (1731), très différent du premier, où l’Autriche abandonna la Compagnie d’Ostende et reçut de l’Espagne, de la Hollande et de l’Angleterre, la promesse illusoire d’être tout entière conservée à Marie-Thérèse. Le roi de Prusse s’était de même engagé avec l’Empereur, à Berlin, en 1728 : seuls, les Bourbons de France, les ennemis héréditaires de sa maison, en 1731, n’avaient pas encore pris d’engagements. Charles VI alla les provoquer jusqu’en Pologne, où il soutint l’électeur de Saxe contre le beau-père de Louis XV pour les forcer à s’expliquer. L’explication fut une guerre malheureuse, en Allemagne ou en Italie, qui rapporta à la France la Lorraine, aux Espagnols les Deux-Siciles, et ne procura à l’Autriche, en échange, qu’une garantie plus complète, mais toujours stérile, de la Pragmatique Sanction (1738).

En dix ans de négociations ou de guerre, Charles VI avait mis incontestablement le droit du côté de sa fille, parce qu’il croyait encore à l’efficacité du droit dans les affaires d’État. Aussi entêté dans ses idées que dans ses prétentions, il avait rejeté tous les conseils et travaillé pendant trente ans à une œuvre contradictoire et stérile.

Le plus grand homme de ses États, le prince Eugène de Savoie, l’aurait mieux conseillé, s’il l’eût écouté. Il lui disait les progrès des électeurs et l’alliance égoïste des puissances maritimes, la nécessité de se rapprocher de la France, menacée comme l’Autriche par ces défenseurs intéressés de la liberté des nations, du protestantisme et de l’Allemagne. Avec l’esprit pratique de sa race, il démêlait aisément sous ces grands mots les desseins qui dirigeaient la politique des Anglais, du Hanovre et de la Prusse, et savait que leur intérêt seul était la règle et la condition de leur alliance avec l’Empereur : par ses victoires sur les Turcs, il montrait, après Charles de Lorraine, à la monarchie autrichienne, les moyens de constituer, dans la vallée du Danube et dans la Hongrie récemment reconquise, une forte unité. Et, pour vaincre les Ottomans, en même temps que pour tenir l’Europe en respect, il concluait à la nécessité d’une bonne administration, qui eût permis à l’Autriche l’entretien d’une puissante armée. Cela vaudrait mieux, pour le salut des Habsbourg, que toutes les pragmatiques du monde.

Le prince Eugène ne réussit pas à convaincre Charles VI. Il était traité par lui très honorablement, comme un très grand et très utile général. Mais ses conceptions politiques semblaient trop d’un soldat habitué à ne compter qu’avec la force et désireux de prolonger la guerre avec les Turcs, où il s’illustrait. Charles VI les sacrifia toujours aux conseils d’un ministre qui servait mieux ses propres vues, d’un jurisconsulte, Bartenstein. Il décidait entre les hommes, comme entre les systèmes politiques, par ses seules préférences.

Les événements même ne pouvaient lui donner une leçon nécessaire. Les Anglais l’avaient abandonné à Utrecht, lui laissant comme un os à ronger les Pays-Bas catholiques, ruinés par la guerre, appauvris dans la paix par la présence des garnisons hollandaises et l’interdiction de tout commerce maritime. En 1715, Charles VI sollicita de nouveau leur alliance et se laissa imposer le traité de la Barrière, qui soumettait la Belgique à des conditions plus dures encore. Il espérait se dédommager en Italie : il eut, en effet, la Sicile, en 1718, en échange de la Sardaigne. Mais les Anglais, qui lui avaient promis la Toscane et Parme, l’abandonnèrent encore en 1721, et, malgré leur promesse, laissèrent ces États aux Bourbons et aux Farnèse. Irrité, Charles VI chercha à se venger, se rapprocha de l’Espagne, lui laissa l’Italie centrale, avec l’espoir de trouver une compensation dans le commerce des Flandres (1725). Les Anglais armèrent toute l’Europe contre lui à Hanovre : trahi par l’Espagne à Séville, l’Empereur n’eut plus qu’une ressource, sacrifier les Pays-Bas aux puissances maritimes, l’Italie centrale aux Bourbons, pour sauver, du moins, sa propre monarchie (traité de Vienne, 1731). Et, pourtant, il se trouva seul encore contre la France dans la succession de Pologne, où les Anglais refusèrent de le soutenir, obligé de donner la Lorraine à Louis XV, les Deux-Siciles aux enfants de Philippe V. Par la mauvaise foi de ses alliés, éprouvée en toute occasion, l’Autriche avait perdu ses annexes d’Italie et de Flandre, jusqu’à un territoire d’Empire. Quels fonds pouvait-elle faire encore sur leur alliance pour se sauver elle-même d’un démembrement prochain ?

Tout autre prince que Charles VI eût conclu, comme Frédéric-Guillaume Ier en Prusse, que son État n’avait à compter que sur lui-même. Il eût employé le temps consacré à des négociations inutiles à se créer des ressources. Tous les étrangers signalaient la pauvreté de l’Autriche en argent et en hommes. Le Roi-sergent s’en moquait ouvertement : « L’Empereur n’a pas le sol. Il est pauvre comme un peintre. » L’envoyé anglais annonçait la ruine prochaine. L’héritière de Charles VI, Marie-Thérèse elle-même, constata avec dépit, le jour où elle reçut ce lourd héritage, qu’il n’y avait pas de quoi acquitter les frais. « Pas d’argent, point de crédit, ni d’armée. »

Ainsi s’accusait, à mesure que les événements se précipitaient, la différence profonde entre la politique des Empereurs et celle des princes, des Hohenzollern surtout, l’une subordonnée à des traditions, des droits anciens, inutiles et onéreux pour l’Autriche, l’autre étroitement liée à la puissance intime et à l’intérêt des États allemands, l’une réglée sur le passé, l’autre sur l’avenir.

La lutte qui éclata, au mois d’octobre 1740, entre Frédéric II et Marie-Thérèse, était sourdement préparée depuis un siècle : elle condamna Charles VI et justifia Frédéric-Guillaume Ier. Il fallut à l’Autriche cette crise, où elle faillit succomber, pour lui apprendre que sa vie, jusque-là, avait été contraire aux principes de la politique moderne, et que, si elle voulait vivre, elle devait se régler sur eux. Elle reçut cette leçon, dans toute sa rigueur, du maître le plus capable de la lui donner, de l’homme qui, dès le premier jour de son gouvernement, dégagea, au milieu du dix-huitième siècle, et appliqua le mieux à la Prusse et à l’Europe la théorie des rapports réciproques des États, de Frédéric II.

Le prince royal de Prusse était né le 24 janvier 1712, avec ce qui avait manqué à son père, le génie, une intelligence supérieure aux faits, capable de les suivre et de les coordonner, le pouvoir de réfléchir sur l’ensemble des choses et, dans une certaine mesure, de les prévoir. L’éducation toute française, toute classique, que lui donnèrent, à l’insu de son père, sa gouvernante, Mme de Rocoulles, et son précepteur, Jacques Duhan de Jandun, l’habitude de la lecture et le goût de la réflexion avaient développé en lui ces qualités naturelles : il apprit, en étudiant les œuvres romaines et grecques ou les auteurs français tout inspirés de leur esprit, à ramener, à sacrifier même les détails et les individus aux vérités générales justes de tous les temps et de tous les pays. La philosophie du dix-huitième siècle, Bayle et Voltaire, dont il fit à quinze ans sa lecture ordinaire, à la dérobée, lui montrait en tout le dessous des choses et aiguisait la pointe de son esprit. Devant sa jeune intelligence se déployait un horizon si vaste, s’ouvraient tant de profondeurs, que l’Allemagne et la Prusse y étaient à peine visibles.

Son père, à qui manqua toujours le génie qui se formait en lui, se chargea rudement de lui apprendre ce qui lui eût peut-être manqué pour gouverner la Prusse et dominer l’Allemagne. Il eût été singulier qu’un prince, qui avait marqué de son empreinte son État et son peuple, n’en laissât aucune sur son fils. Frédéric-Guillaume avait frappé si bien, si fort et si longtemps sur l’esprit et le corps même du prince royal, qu’il imprima sur lui des traits qui ne s’effacèrent plus. La résistance même qu’il trouva dans la volonté du jeune homme les fit plus saillants. En vain Frédéric essaya-t-il de lutter avec l’aide secrète de sa mère, de sa sœur, de l’Angleterre ou de la France, ou de s’enfuir, en 1729, avec Katte : son père l’arrêta, l’isola par des exécutions sanglantes et l’envoya à Custrin apprendre son métier de prince prussien, d’administrateur et de colonel. Bon gré, mal gré, Frédéric dut se familiariser avec l’économie du royaume et de l’armée, et il la connut bien, quoique pour d’autres motifs que son père, avec l’espoir secret de faire belle figure parmi les grands de la terre et d’y jouer un premier rôle. Cette éducation forcée avait ainsi achevé, en Frédéric II, l’œuvre de sa première éducation. L’une avait fait de lui un grand homme, dont la nature avait fourni l’étoffe, l’autre un grand Prussien.

Si elles ne succédèrent pas sans secousse et sans violences, ces violences mêmes avaient servi Frédéric. Son père était aussi franc que brutal, ce qui pouvait être un défaut pour un politique, et surtout pour un prince chargé de dissimuler par des phrases générales les appétits très particuliers de la politique prussienne. Pour lui résister, Frédéric eut recours à la ruse, l’arme des faibles contre les forts. Il apprit à manier cette arme supérieurement et sut joindre l’adresse à la force, lorsque la mort de son père, en 1740, lui permit d’employer contre l’Europe cette force dont il avait senti le prix et le poids dans sa jeunesse. Il était donc ainsi, par la nature, par ses maîtres, par son père, par ses malheurs même, armé de toutes pièces, aussi bien que son royaume, pour engager la lutte décisive qui devait donner à la Prusse le premier rang en Allemagne et mériter à son roi, entre tous les souverains du dix-huitième siècle, comme à Louis XIV, le titre de « Grand ».

Toute l’œuvre politique de Frédéric II fut réglée, depuis le début de son règne jusqu’à la fin, au dehors comme au dedans, par l’intérêt de l’État. Son ambition, qui était très grande, n’eut pas d’autre objet que celui-là : mais elle eut toujours cette limite. Il reçut, en 1740, un domaine fait de pièces et de morceaux, suivant l’occasion, mais de morceaux heureusement disposés sur le cours moyen de la Vistule, de l’Oder, de l’Elbe, du Weser et du Rhin. Le laisser en cette situation, décousu, entouré par de nombreux voisins, exposé à toutes les attaques, c’était le perdre. Lui donner, au contraire, une forte unité, par l’occupation des parties intermédiaires, c’était gagner du coup toute l’Allemagne du Nord, de la montagne jusqu’à la mer. La partie, sans doute, était considérable : il fallait du bonheur, de l’adresse et de sérieux atouts au prince qui la jouerait, en face d’adversaires nombreux. Le roi de Pologne possédait le pays de la Wartha, qui séparait la Prusse du Brandebourg ; l’empereur d’Autriche et l’électeur de Saxe, les hautes vallées de l’Elbe et de l’Oder. La maison de Hanovre s’élevait, en même temps que celle de Brandebourg, à ses côtés, pour lui fermer l’accès des provinces occidentales des Hohenzollern.

Frédéric, pourtant, n’hésita pas : il avait l’imagination et l’invention qu’il fallait pour voir le but à atteindre, et assez de prudence pour mesurer les difficultés qui l’en séparaient. Il savait le passé de la Prusse, connaissait sa force présente et devinait son avenir. Ses ancêtres lui avaient laissé les matériaux d’une œuvre qui resterait à l’état d’ébauche, s’il ne s’en chargeait. Comme s’il eût été désigné pour cette tâche définitive, il les réunissait tous en lui : il se devait de la remplir en les surpassant et, s’il ne l’achevait, de la laisser du moins fort engagée à ses successeurs : « Quand on n’avance pas, on recule », disait-il en parlant de cette œuvre nécessaire, neuf ans avant son avènement.

Il prit la place de son père, le 31 mai 1740. L’empereur Charles mourait presque en même temps, en octobre 1740 : au mois de décembre, Frédéric II allait de l’avant, « donnait le bon coup de reins », lançait ses troupes en Silésie, avec la pleine conscience de commencer, en attaquant l’Autriche, « l’entreprise la plus hardie, la plus décisive qu’eût jamais formée prince de sa maison ».

C’était en effet pour la Prusse un pas décisif, depuis la guerre de Trente ans, la principale époque de son développement. Pour l’Allemagne, c’était plus encore : la fin de toute une période de son histoire, le début d’une autre. Depuis la Réforme, pendant plus de deux siècles, les princes souverains se l’étaient partagée tantôt avec le concours de la France, tantôt avec le consentement de l’Autriche, préoccupés de leurs intérêts et nullement de la vieille unité germanique qu’ils détruisaient. En 1740, l’un d’entre eux est sorti de leurs rangs, fièrement, assez fort pour ne compter que sur lui-même : comme eux et ses ancêtres, il ne songe qu’à étendre, à fortifier sa souveraineté et ses domaines. Mais ces domaines se trouvent disposés de telle sorte, répartis aux quatre coins et au cœur de l’Allemagne du Nord, qu’ils ne peuvent y prendre racine et s’y développer qu’en couvrant le sol du Rhin à la Vistule, et des montagnes à la mer. Le morcellement de l’Allemagne, qui avait favorisé jusque-là les progrès de l’État prussien, dut s’arrêter, au milieu du dix-huitième siècle, le jour où cet État eut intérêt à n’être plus morcelé. La Prusse agit ainsi sur les destinées de l’Allemagne par le contre-coup presque fatal de son propre intérêt, comme ces forces occultes de la mer qui déchirent les côtes des continents, élaborent et assimilent leurs éléments, et de leurs débris forment de nouvelles côtes plus régulières encore.

Cette loi de l’intérêt, qui réglait désormais les destinées des États avec la brutalité d’une loi naturelle, devait du même coup s’imposer à l’Europe. De tout temps, elle avait déterminé les rapports des puissances européennes, mais point exclusivement. Le droit les avait aussi parfois réglés, ou du moins, à défaut d’équité, un système de balance politique, pratiqué par la majorité des puissances pour leur sauvegarde, sous le nom d’équilibre. Frédéric II n’avait d’autres droits à attaquer la Silésie que celui du plus fort, ni d’autre raison de la prendre qu’elle « était le plus à la convenance du Brandebourg. » Quant à l’Europe, pour n’avoir point à compter avec elle et ses traditions, il la surprit. Il la mit en présence du fait accompli, sans attendre ses conseils et son jugement.

Le procédé lui réussit d’autant mieux que l’Europe était troublée, tourmentée par une crise qui réveillait tout son passé et allait engager son avenir. La mort de l’Empereur avait ravivé la haine des Bourbons en France et en Espagne, des électeurs, de la Bavière contre l’Autriche. Les puissances maritimes se disputaient avec une âpreté croissante l’empire des mers et des colonies. Tous, peuples et souverains, se jetaient sur l’Europe ancienne ou sur les mondes nouveaux pour se les partager au gré de leurs convenances et selon leurs intérêts. La démarche hardie de Frédéric II leur fut un encouragement et un exemple : elle détermina une guerre qui dura presque autant, de 1740 à 1763, que la guerre de Trente ans, et qui eut pour théâtre non seulement l’Europe tout entière, mais encore l’Amérique et l’Asie. Et par elle se fit, suivant les propres expressions du roi de Prusse, « un changement total de l’ancien système de politique. »

Pour donner la Silésie à la Prusse, Frédéric II eut d’abord recours à la force et ne trouva pas de résistance. Il occupa Breslau et la moitié du pays en un mois à peine (janvier 1741). Pourtant l’Autriche, animée par Marie-Thérèse, faisait front résolument : elle trouvait moyen de lui opposer une armée et cette armée, victorieuse le 10 avril à Molwitz, lui disputait la Silésie supérieure. Huit jours après, le roi d’Angleterre annonçait à son Parlement qu’il défendrait Marie-Thérèse et la Pragmatique sanction. La diplomatie européenne venait en aide à l’Autriche et menaçait la Prusse : Frédéric II, déjà forcé de compter avec les armées autrichiennes s’il voulait continuer son entreprise, était obligé désormais, pour ne pas en perdre les premiers avantages, de compter avec les diplomates de l’Europe. Ce fut alors qu’apparut la supériorité de son génie : la bataille de Molwitz, où Schwérin le sauva, lui servit d’école pour devenir meilleur stratégiste. Et la nécessité où il fut de négocier le mit au premier rang des diplomates.

Frédéric II n’inventa point, d’ailleurs, les procédés auxquels il eut alors recours. Il n’eut qu’à suivre les leçons de ses prédécesseurs, du Grand Électeur surtout, mais il les appliqua supérieurement. La Prusse se trouvait dans une situation analogue à celle où on l’avait vue dans la guerre de Hollande, entre l’Autriche et la France.

A la nouvelle de la mort de Charles VI, aveuglément fidèles aux traditions de leur pays, les courtisans français avaient cru l’occasion favorable de combattre et de ruiner la maison d’Autriche. En vain le ministre de Louis XV, Fleury, avait-il averti son maître de ne point écouter leurs conseils, de laisser les événements s’accomplir en Allemagne sans y prendre part, et de surveiller exclusivement ceux qui s’accomplissaient sur mer et dans les colonies. Il eut beau déclarer formellement aux envoyés de Marie-Thérèse qu’il observerait la Pragmatique (novembre 1740) : par une diplomatie secrète, qui était déjà dans le goût du roi, les courtisans le détournèrent de son ministre et le déterminèrent à envoyer en Allemagne le maréchal de Belle-Isle, partisan d’une lutte à outrance contre la maison d’Autriche (janvier 1741). D’autre part, tous les ennemis de cette maison, en Europe, concouraient à entraîner la France dans cette lutte : l’électeur de Bavière, qui croyait le moment venu de réaliser le rêve de ses ancêtres en prenant la couronne impériale, et rappelait à Louis XV qu’il lui avait promis la Bohême ; le roi d’Espagne, Philippe V, en qui la vieille haine des Bourbons contre les Habsbourg se réveillait, et que la jeune ambition des Farnèse, servie par Élisabeth, poussait à leur enlever l’Italie. Une ligue formidable se formait ainsi, autour des Bourbons, contre les Habsbourg, à Nymphenbourg (mai 1741). Les confédérés sollicitaient l’alliance de Frédéric II.

Par l’effet de traditions analogues, les Habsbourg, pour résister à leurs ennemis, recherchaient le concours des puissances maritimes, comme au temps des grandes alliances contre Louis XIV. En Angleterre, l’électeur-roi hanovrien le leur aurait volontiers donné contre la France et la Prusse à la fois, pour agrandir ses États d’Allemagne du Mecklembourg. Mais ses sujets et ses ministres anglais, qui savaient mieux la force de la Prusse, hésitaient à s’y heurter inutilement pour servir les intérêts du Hanovre, au moment où l’Angleterre avait besoin de se consacrer uniquement à la guerre maritime et coloniale. Ils eussent préféré la reconstitution de la grande alliance de 1701, une ligue de toutes les puissances allemandes, de la Prusse et de l’Autriche réconciliées après l’échauffourée de Silésie, capable d’occuper les Bourbons sur le continent et de n’y jamais occuper les troupes anglaises. Ils offraient à Frédéric II et à Marie-Thérèse leur médiation, et en attendaient le résultat avant de s’engager dans une guerre continentale.

Ainsi Frédéric II se trouvait recherché, après l’affaire de Molwitz, par les auteurs des deux ligues qui se disputaient l’Europe, en état, par conséquent, de vendre son alliance au prix qu’il fixerait lui-même dans l’intérêt de la Prusse. Cette politique de marchandage avait été favorable à ses ancêtres : il l’employa à merveille, sauf à la décorer de grands noms pompeux qui en masquaient utilement la brutalité.

D’une main, il offrait la couronne impériale à l’époux de Marie-Thérèse contre l’abandon de la Silésie, en disant qu’il voulait protéger l’Empire contre les Français. Il exigeait des Anglais et de leur roi qu’ils lui procurassent cette province « pour le bien de l’Allemagne et la défense de la liberté germanique ». Il parlait aussi à l’électeur de Bavière de « son cœur patriote », lui promettait son concours au même prix. Il tenait ainsi l’oreille ouverte aux deux négociations avec l’Angleterre et la France, aussi bien la belliqueuse que la pacifique, les laissait courir en enchérissant de l’une sur l’autre, préférant secrètement le marché avec les Anglais qui, sans guerre, lui eût donné immédiatement la Silésie. Lorsque Marie-Thérèse, avec une fierté que le danger ne désarmait pas, refusa définitivement à Frédéric II le prix qu’il mettait à son alliance, la Silésie (mai 1741), celui-ci se décida pour la France (7 juin), promit sa voix à l’électeur de Bavière, contre la garantie de ses conquêtes.

Ce fut surtout dans les suites de cette alliance que parut son véritable caractère. Aux yeux des Français, c’était une de ces ligues comme ils en avaient conclu tant de fois avec les princes allemands contre la maison d’Autriche, destinée à durer autant que les entreprises formées contre elle. Aux yeux de Frédéric, c’était un marché à court terme, dont le prix devait être, pour la Prusse, la conquête de la basse Silésie, et les frais les moins lourds possibles. « Il n’est pas sûr dans ses alliances, disait le vieux Fleury, car il n’a pour principe que son intérêt seul. » L’intérêt de Frédéric, ce n’était point d’engager une affaire à longue portée contre l’Autriche, mais de lui arracher la basse Silésie.

Il l’obtint bientôt sans nouvel effort, par l’effet seul de la menace qu’il lançait à Marie-Thérèse en s’alliant à ses ennemis : les Bavarois envahissaient l’Autriche, les Espagnols l’Italie, les Français passaient le Rhin et se portaient dans la direction de Vienne. C’en était fait de l’Autriche, si Frédéric II descendait en Moravie. L’intérêt de Marie-Thérèse était de se couvrir au nord en le désarmant ; l’intérêt des Anglais, de les réconcilier. L’ambassadeur anglais, Hyndford, mit tous ces intérêts d’accord avec ceux de Frédéric II, au camp de Klein-Schnellendorf (9 octobre) : le roi de Prusse abandonna ses alliés et garda la basse Silésie. L’Autriche abandonna une de ses provinces pour sauver les autres, et reprit l’avantage sur ses ennemis.

Pour justifier sa défection, Frédéric invoquait de belles raisons, l’Empire à défendre contre les Français qui l’envahissaient, le protestantisme à sauver d’une coalition catholique. Les écrivains allemands, même les plus grands, l’ont depuis excusé de la même manière : « Le devoir politique des souverains est souvent en conflit avec leur devoir moral. Le devoir politique, pour le roi de Prusse, c’était d’assurer l’indépendance de l’Europe protestante menacée par l’Autriche et par la France. Il fallait qu’une puissance nouvelle n’entrât ni dans l’un ni dans l’autre système, et, en créant son indépendance et sa prépondérance, assurât la liberté germanique. » Il fallait surtout que la Prusse grandît à coup sûr, en profitant toujours et sans rien recevoir des coups que se portaient les Français et l’Autriche. En un siècle, cette politique l’avait conduite du rang le plus humble à celui d’un État dont chacun recherchait l’alliance. Pratiquée six ans encore par Frédéric II, elle allait lui donner le premier rang en Allemagne et presque en Europe.

Au lendemain de la convention de Klein-Schnellendorf, Frédéric reprit le marchandage qui lui avait procuré la basse Silésie. L’occasion était bonne : les deux partis qui se disputaient l’Allemagne étaient à peu près d’égale force. Les armées de Marie-Thérèse, dirigées par Khevenhüller, occupaient la Bavière ; mais l’électeur, chassé de ses États, avait, avec l’aide des Français, enlevé à l’Autriche la Bohême, Prague et la couronne impériale (janvier 1742). En cette situation, pour l’un ou pour l’autre des adversaires, l’intervention du roi de Prusse devait être décisive : il offrit son concours à qui lui en donnerait le prix. La Bavière et la Saxe lui promirent, à Breslau, la haute Silésie et le comté de Glatz : Marie-Thérèse les lui eût refusés. Il adhéra, le 1er novembre, à la coalition que les princes allemands formaient contre l’Autriche, et, de Silésie, se porta par Olmutz vers la Bohême.

Il occupait dès lors tout ce qu’il avait résolu d’acquérir. Et il avait les forces nécessaires pour s’y maintenir : l’Autriche en fit l’expérience à Chotusiz (17 mai 1742). Avant d’attaquer l’empereur Charles VII en Bohême, Marie-Thérèse essaya de rejeter Frédéric au delà de la Neisse, et fut battue. Son intérêt était, de nouveau, comme un an plus tôt, de le désarmer encore et, pour sauver la Bohême, de lui sacrifier la Silésie tout entière. L’intérêt des Anglais était toujours d’enlever Frédéric II et son armée à la France, pour donner à Marie-Thérèse les moyens de leur résister plus longtemps. Le roi de Prusse, enfin, avait ce qui lui convenait. Suivant ses propres expressions : « cela lui suffisait : il ne se battait pas pour les autres. » Marie-Thérèse et l’Angleterre auraient souhaité qu’il se battît pour elles, mais, puisqu’il ne l’entendait pas ainsi, elles pouvaient encore s’estimer heureuses, s’il cessait de les combattre. Hyndford obtint la paix de la Prusse à Breslau, au prix de la Silésie, le 11 juin 1742.

Le prix parut lourd à Marie-Thérèse, qui le paya pourtant avec l’espoir secret d’une compensation, très léger aux Anglais, et fort bon à Frédéric II. Peu de batailles, une défaite et une victoire, et quelques trahisons rapportaient à son État une belle province, livraient à la Prusse tout le cours de l’Oder. Jamais depuis un siècle, et à si peu de frais, elle n’avait fait un progrès pareil.

L’administration prussienne prit possession du nouveau domaine des Hohenzollern, dès la fin de 1741, pour le mettre en valeur. Frédéric en confia le soin au fils de l’homme que Frédéric-Guillaume Ier avait autrefois chargé, à Custrin, de soigner le sien. Le roi de Prusse ne gardait pas rancune à la famille de Munchow de l’éducation forcée qu’elle avait donnée au prince royal. Il en appréciait maintenant la valeur : la Silésie allait lui fournir immédiatement de l’argent et des troupes. Il pouvait, en quelques années, recouvrer le peu qu’elle lui avait coûté. Il comparait, avec satisfaction, les résultats de cette courte guerre et les maux qui désolaient les provinces de l’Autriche et de l’électeur de Bavière. Il écoutait, avec l’indifférence de l’homme satisfait, les plaintes de Marie-Thérèse et les reproches de ses alliés trahis.

L’intérêt de la Prusse n’était plus dans ces affaires de Bohême, où les Autrichiens remportaient sur leurs ennemis de brillantes victoires. Tant pis pour l’électeur de Bavière si, après avoir perdu ses États, il perdait encore la Bohême, par la retraite précipitée des Français, le 16 décembre 1742 ! Cela lui apprendrait à faire alliance avec les ennemis de la liberté germanique : Frédéric II avait su la mieux défendre, en les trahissant. Tant mieux si les Français et le successeur de Louis XIV étaient joués et rejetés sur leurs frontières par la défaite de Dettingen, si le vieux Fleury fondait en larmes et s’humiliait, pour sauver son pays, jusqu’à implorer la paix de l’Autriche ! Le temps n’était donc plus où les Français dictaient la loi à l’Allemagne : la paix s’était faite, sans eux, contre eux, à Breslau, au profit de la Prusse. Avec quelque flatterie, un ministre de Frédéric II pouvait lui écrire de France que « l’état de l’Allemagne et de l’Europe dépendait de sa volonté ».

Le roi de Prusse n’était point homme, pourtant, à se laisser endormir par des flatteries, ni aveugler par le succès. Il comprenait l’étendue de sa victoire, mais il n’en sentait que mieux le prix et la nécessité de surveiller, pour en conserver le fruit, les intentions des puissances européennes. Le traité de Breslau n’avait pas été une victoire pour lui seul, mais pour les Anglais, heureux de voir la France accablée en Allemagne ; il avait même été favorable à Marie-Thérèse, miraculeusement sauvée d’un péril extrême. Comme le succès, pour l’Autriche et les puissances maritimes, était pourtant moins complet que pour lui, leur intérêt et leurs intentions devaient être de l’étendre par tous les moyens. La diplomatie anglaise formait en Europe une coalition formidable contre les Bourbons : en Italie, elle disposait du roi de Sardaigne ; en Allemagne, de l’électeur de Bavière et de l’Autriche. Elle réconciliait Marie-Thérèse avec tous ses ennemis, à Worms (septembre 1743), à Niederschönfeld (juin 1743), contre la France.

Mais l’espoir de se venger de la France et de ruiner les Bourbons, qui avaient voulu ruiner l’Autriche, n’avait pas amené Marie-Thérèse à pardonner à ses ennemis, assez, au gré de l’Angleterre. A l’école du malheur, les Habsbourg avaient renoncé à la politique de sentiment, d’orgueil ou de vengeance, dont ils avaient failli être victimes. Marie-Thérèse, qui avait ressaisi à grand’peine leur héritage, n’était point leur élève. Sans expérience, sans traditions, sans éducation et sans conseil, elle n’avait trouvé de ressources que dans son intelligence et dans sa fermeté inébranlable. De plus, elle avait le mérite d’être tout à fait étrangère aux dangereuses chimères qui avaient compromis sa maison. Avait-elle le temps et le sujet de songer à la conquête de l’Italie et de l’Espagne ? Il lui fallait aller au plus pressé et veiller à la situation de l’Autriche en Allemagne, que ses ancêtres n’auraient jamais dû perdre de vue.

Le sentiment du danger et de ses devoirs lui rendait ainsi la conscience très nette de sa tâche. Si Frédéric II employait son ambition et son génie à agrandir la Prusse, Marie-Thérèse, par une sorte d’entêtement féminin, qui s’accordait avec les véritables intérêts de son État, ne voulait pas laisser amoindrir l’Autriche. Deux fois, à regret, elle avait cédé à son rival la haute vallée de l’Oder : mais si elle achetait, par l’intermédiaire des Anglais, l’armée du roi de Sardaigne au prix du Milanais, si de même elle offrait à l’électeur de Bavière les Pays-Bas, c’était avec l’espoir de recouvrer la Silésie ou d’acquérir, en compensation, la Bavière elle-même, ou toutes les deux à la fois.

Ainsi, les troupes autrichiennes n’iraient plus, comme autrefois, combattre les armées des Bourbons, en Italie et sur le Rhin, pour servir la politique anglaise. Autrichiennes, elles combattraient pour l’Autriche en Allemagne, au nom de la liberté germanique, avec le concours militaire des princes patriotes. La politique et le langage qui, depuis un siècle, avaient permis à ces princes de rejeter les Habsbourg hors de l’Allemagne, devaient, par un juste retour, permettre à leur successeur d’y rester et d’y commander encore. En paraissant servir les Anglais et l’Empire contre la France, c’était la Prusse que Marie-Thérèse entendait, en 1743, au profit de l’Autriche, frapper avec ses propres armes.

Frédéric II ne s’y méprit point. Il avait pratiqué, pendant une année, le précepte : Chi sta bene non se muove. Mais il disait à ses ministres, avec une rare clairvoyance : « Il ne faut pas confondre une sûreté momentanée avec une sûreté durable. Les vues de l’Autriche, qui sont connues, la nécessité de les prévenir, me font un devoir de couronner mon œuvre en Silésie et de l’assurer. » Il pratiqua, pour conserver sa conquête, la même méthode que pour se la procurer.

Il fit d’abord alliance avec le plus faible des deux partis qui se disputaient l’Empire, avec l’électeur de Bavière, « sous prétexte d’assurer à l’Allemagne sa liberté, à l’Empereur sa dignité, à l’Europe la paix ». Ses troupes entrèrent en Bohême, prirent Prague (septembre 1744) et forcèrent Marie-Thérèse à rappeler les siennes de Bavière. Frédéric trouva aussitôt qu’il avait assez fait pour limiter les progrès de l’Autriche : il n’avait pas conclu cette alliance avec la France, pour lui procurer des conquêtes faciles aux Pays-Bas, mais pour donner un avertissement salutaire à Marie-Thérèse. S’il continuait la guerre, la leçon pouvait lui coûter cher. L’armée saxonne le menaçait au nord, l’armée autrichienne au sud. Abandonné en partie par la France, il allait l’être, au début de l’année 1745, par le nouvel électeur de Bavière qui, succédant à son père le 31 janvier, se laissait désarmer par l’Autriche au traité de Fuessen. Frédéric II se voyait déjà monarque sans trône : il offrit, le 26 août, la paix aux puissances maritimes et la conclut avec elles. Puis, ses victoires d’Hohenfriedberg et de Kesseldorf (31 mai — décembre 1745) forcèrent l’Autriche et la Saxe à traiter. Marie-Thérèse, avant de s’y résigner, et dans l’espoir de réparer sa défaite, s’adressa d’abord à Louis XV. Toujours décidée à reprendre la Silésie à Frédéric II, elle proposait à la France des avantages en Flandre et en Italie, si elle lui livrait le roi de Prusse. Louis XV, conseillé par d’Argenson, qui rêvait de réconcilier la Saxe et la Prusse pour les opposer, suivant la tradition, à l’Autriche, refusa, exigeant la cession de la Silésie à Frédéric II. Marie-Thérèse n’avait plus d’intérêt à rechercher la médiation onéreuse de la France ; elle pouvait, sans lui rien donner, obtenir de la Prusse la paix au même prix. Elle la signa à Dresde, le 25 décembre 1745. Et Frédéric, assuré de nouveau de ses conquêtes, regarda l’Angleterre, la France et l’Autriche se disputer les Flandres, la mer et l’Italie, à armes égales ; réparant dans son État les maux de la guerre, il se réjouissait de voir les autres puissances s’épuiser dans des batailles qui, au traité d’Aix-la-Chapelle, ne leur rapportèrent rien. La Prusse avait moins combattu et beaucoup gagné : elle était plus grande et moins fatiguée.

Le temps n’était plus où les princes allemands se plaisaient à donner, par leur alliance, la supériorité à la France, à l’Autriche ou aux puissances maritimes. L’électeur de Hanovre était resté neutre. Averti par les événements, le duc de Bavière l’imitait depuis 1745. L’électeur de Saxe suivait le même exemple. La Prusse ne s’était engagée qu’à un bon prix, payé comptant, et trois fois s’était retirée après l’avoir touché. L’Angleterre s’irritait de ne plus trouver, comme au début du siècle, les Allemands dociles aux suggestions intéressées de sa politique, et renonça à une lutte continentale, trop lourde, du moment qu’ils ne la soutenaient plus pour elle. L’Autriche s’était aperçue qu’en combattant la France à outrance elle faisait leur jeu. S’il n’y avait pas d’Allemagne encore, il y avait une politique allemande, dont Frédéric II était le chef incontesté. Comme il avait déterminé la guerre, par cette politique il força l’Europe à la paix.

Cette paix, cependant, n’était encore qu’une trêve : les Anglais et les Français continuèrent au loin leurs guerres coloniales. Et Marie-Thérèse s’était juré de reprendre la Silésie et de ruiner la Prusse. Réduite, en 1740, à se défendre, sauvée en 1748, elle se préparait à l’attaque, par les mêmes moyens qui avaient donné à la Prusse le pouvoir de l’attaquer, en 1740, avec succès.

Autant, pendant un siècle, les différences avaient été profondes entre la politique intérieure et extérieure des Hohenzollern et des Habsbourg, autant, à partir de 1748, les ressemblances s’accusent et se développent, en même temps que s’accentue leur rivalité. Les principes prussiens font école en Allemagne, et le meilleur élève de Frédéric II, c’est Marie-Thérèse.

Dans les années de paix qui suivirent le traité d’Aix-la-Chapelle, on vit Frédéric II limiter ses conquêtes pour les fixer, administrer son État, après l’avoir agrandi. Les félicitations de ses sujets ne l’éblouirent pas comme elles avaient fait autrefois Louis XIV. Il ne songea plus qu’à des œuvres pacifiques. Il s’entendit avec son chancelier, Cocceï, pour réformer la justice, et la débarrasser des chicanes. L’ordonnance de 1748 proclama que le roi était le premier serviteur de l’État, qu’il devait à tous les sujets une justice égale et impartiale, et que ses délégués, les juges, la devaient comme lui. Une autre ordonnance de cette époque régla, selon les mêmes principes, les devoirs des administrateurs prussiens.

Ce respect de ses sujets permit à Frédéric II d’exiger d’eux une obéissance plus complète : il put rendre, dans la Prusse orientale, son autorité absolue, comme dans les autres parties de l’État, puisqu’elle était un instrument de progrès et de bien-être. Il entendait, en effet, disposer souverainement, plus encore que ses prédécesseurs, de toutes les forces vives de son royaume, pour le défendre ou l’agrandir encore : bienfaiteur nécessaire et despote éclairé d’un État que l’absolutisme de ses princes avait fait naître, grandir et vaincre.

Ce fut alors qu’après avoir donné à la Prusse le nécessaire, il résolut de lui donner le superflu, ce vernis des sciences et des lettres, aussi nécessaire aux peuples jeunes qu’aux parvenus. Il appela à sa cour Voltaire, les philosophes et les savants, qui dispensaient aux rois des brevets de grands hommes, et aux capitales les titres d’Athènes ou de Versailles. Il ne lui suffisait plus que Berlin fût la Sparte du Nord : il fallait qu’elle parût, comme Paris au dix-septième siècle, le « centre des lumières en Europe ».

Marie-Thérèse l’imitait alors en Autriche, mais elle avait à regagner bien du temps perdu. C’était le nécessaire même qui manquait à ses États, des ressources en argent et en hommes, une volonté unique et capable de les trouver, des agents dociles à ses ordres. L’Autriche n’était point un État, mais une juxtaposition incohérente de domaines en friche, un assemblage bizarre de chancelleries et de conférences.

Du premier coup, l’Impératrice trouva l’homme qui devait mettre de l’ordre dans ce chaos, le duc Haugwitz, employé en Silésie, où il avait pu voir de près les avantages de l’administration prussienne. Avant la fin de la guerre, il en appliquait les principes à l’Empire, réunissait les chancelleries de Bohême et d’Autriche, pour former, comme à Berlin, un directoire général des affaires publiques et privées. L’administration des provinces fut rattachée à ce bureau central par des chambres provinciales soumises à son contrôle. Avec ce levier, Haugwitz releva les finances de l’Autriche, obtint des États de chaque pays le vote de dix années d’impôt, la revision des privilèges et des exemptions irrégulières. Les revenus des domaines et des mines, les seuls domaines que n’eussent pas aliénés les Habsbourg, rentrèrent au Trésor impérial, beaucoup mieux qu’autrefois, sous la surveillance d’un directoire général et d’agents choisis par Haugwitz, le comte de Kœnigsegg-Erps et l’un de ses parents. En dix ans, Marie-Thérèse eut des finances et du crédit. Elle put, dès lors, avoir une armée. Lascy la reconstitua, comme Haugwitz les finances, sur le modèle de la Prusse.

Les régiments hongrois, qui avaient sauvé l’Autriche, vinrent y former le noyau solide d’une armée nationale, et les autres, composés de mercenaires allemands, durent se soumettre à une rude discipline. Le prince de Lichtenstein, par un généreux dévouement, donnait à cette armée, sur sa propre fortune, l’artillerie qui lui manquait ; les maréchaux Daun et Lascy, une véritable éducation militaire. La noblesse, comme en Prusse, formée à l’école des cadets de Vienne, dut lui fournir des cadres. Frédéric II, qui suivait, de Berlin, ces progrès, rendait plus tard, avec une secrète fierté de se voir si bien copié, à Marie-Thérèse cet hommage « que par ses soins le militaire avait acquis un degré de perfection où il n’était jamais parvenu sous les empereurs de la maison d’Autriche ». Il put en apprécier la valeur dans la guerre que lui réservait alors la diplomatie autrichienne.

Ce n’était plus la diplomatie de Charles VI, embrouillée, indifférente aux choses d’Allemagne, perdue en des rêves chimériques et lointains. Marie-Thérèse avait, après 1748, appelé dans ses conseils, à la place des jurisconsultes qui les encombraient, un vrai politique, le comte de Kaunitz, aussi pénétré qu’Haugwitz de la nécessité d’imiter la Prusse pour la réduire. Extérieurement, personne ne ressemblait moins à Frédéric II que ce diplomate, mondain à l’excès, occupé en apparence de futilités et de détails de toilette, négligent et paresseux. Ainsi, cependant, il avait su plaire à sa souveraine, vertueuse jusqu’au rigorisme, parce qu’il lui offrit le seul moyen sérieux de conserver à l’État autrichien sa situation en Allemagne, une politique logique, simple, allemande, uniquement réglée par les seuls intérêts et les intérêts présents de l’Autriche. La Prusse lui avait pris une de ses provinces : depuis un siècle, elle avait grandi jusqu’à ce point, à la faveur des luttes des Habsbourg et des Bourbons. Mettre fin à ces luttes, c’était lui retirer son principal moyen d’action en Europe. Lui enlever l’alliance française et se l’approprier, c’était, en outre, pour Marie-Thérèse, la meilleure manière d’arrêter, de réparer le démembrement de ses États, de reprendre à Frédéric II la Silésie.

Dès 1748, plénipotentiaire à Aix-la-Chapelle, Kaunitz avait indiqué la nécessité de la paix et d’une alliance avec la France, contre la Prusse. Il avait conseillé à Marie-Thérèse d’abandonner, en même temps que la haine de ses pères contre les Bourbons, l’amitié intéressée des Anglais, qui ne leur avait rien rapporté. Il lui montrait l’Angleterre, indifférente aux progrès de la Prusse, aux défaites de l’Autriche, uniquement préoccupée de les réconcilier à tout prix, pour trouver en elles des auxiliaires dévoués de sa politique coloniale, l’impossibilité de rien obtenir d’elle contre Frédéric II, et le moyen d’associer Louis XV à sa perte, par des satisfactions accordées aux Bourbons en Italie. En 1750, l’Impératrice s’était laissé convaincre, et l’envoyait à Paris jeter les fondements de cette politique.

Kaunitz n’y réussit pas du premier coup : les Français étaient plus difficiles à convaincre que sa souveraine. Leur guerre récente contre la maison d’Autriche aurait dû, par les résultats qu’elle avait eus, les instruire de l’inanité de leurs efforts contre cette maison. Elle avait, au contraire, exaspéré leurs rancunes et leurs haines. Kaunitz ne put vaincre leurs préventions, mais il découvrit le moyen de les tourner. A mesure que la diplomatie française était plus obligée de subir l’influence de l’opinion publique, très favorable à la Prusse, le roi prenait l’habitude de suivre une politique dont il lui dérobait le secret. Louis XV négociait avec le prince de Conti l’établissement d’un prince français en Pologne, ou, avec la dauphine sa belle-fille, Marie-Josèphe de Saxe, une alliance intime avec la maison de Saxe-Pologne. Mme de Pompadour, écartée du secret de Conti, apportait en même temps aux Saxons le concours de sa secrète et toute-puissante influence. Rappelé, en 1753, à la direction de la chancellerie de Vienne, Kaunitz laissa à son successeur, Stahremberg, les lumières nécessaires pour suivre ces deux intrigues, dont l’une au moins pouvait ramener, à défaut des Français, le roi de France à l’Autriche.

Ce fut un grand bonheur pour l’Autriche et les projets de son ministre qu’à partir de 1755 Louis XV sacrifiât le prince de Conti à Mme de Pompadour. Avec la favorite, c’était la cour de Saxe qui allait déterminer la politique personnelle du roi de France. Le ministère officiel des affaires étrangères était confié à une des créatures de Mme de Pompadour, de Bernis, préoccupé surtout d’exécuter ses instructions. De toutes les puissances européennes, nulle n’avait plus d’intérêt que l’électeur de Saxe à réduire la puissance prussienne. Dans la dernière guerre, il avait aidé Marie-Thérèse à lui reprendre la Silésie ; il était prêt à le refaire encore, pour ne pas laisser aux Hohenzollern une province qui s’enfonçait comme un coin entre ses États héréditaires et son royaume de Pologne. Et cette fois, il avait, par l’amitié du roi de France et l’influence secrète de la dauphine et de sa protectrice, le moyen d’y réussir.

Ainsi, tandis que les diplomates saxons négociaient avec Marie-Thérèse et Élisabeth de Russie une attaque contre la Prusse, la diplomatie autrichienne, introduite secrètement auprès du roi de France par Mme de Pompadour et une princesse saxonne, demandait et obtenait, en octobre 1755, dans les conférences de Babiole, le concours de Louis XV contre Frédéric II. Jamais coalition plus formidable ne s’était formée contre les Hohenzollern : presque toute l’Europe conjurait la perte de leur État. C’était bien la preuve de la grande situation où ils l’avaient mis. Mais c’en pouvait être aussi d’un coup l’effondrement total. Appuyée, à l’exemple de Frédéric II, sur les princes allemands et les Bourbons, reconstituée à l’intérieur par la méthode qui avait fait la grandeur de la Prusse, l’Autriche, instruite par son vainqueur, se préparait à lui rendre la leçon qu’elle avait reçue de lui.

La guerre de Sept ans allait s’ouvrir, que les Allemands appellent la seconde guerre de Silésie : séparée de la précédente par la courte trêve d’Aix-la-Chapelle, ce fut la crise finale du grand débat ouvert, depuis 1740, entre la Prusse et l’Autriche, entre la France et l’Angleterre, pour la domination de l’Allemagne et du monde colonial. Réduit à se défendre en 1756, après avoir donné, en 1740, le signal du combat, Frédéric II montra, mieux encore dans la défense que dans l’attaque, les ressources de son génie et de son État.

Sa clairvoyance lui découvrit à temps le danger dont il était menacé : son habileté lui procura des alliés, quand toute l’Europe semblait s’unir contre lui. Les Anglais s’irritaient de ne trouver l’Autriche ni docile à leurs suggestions contre la France, ni résignée à la perte de la Silésie. Ils se fâchèrent bien davantage quand ils la virent, infidèle à leur vieille alliance, porter la guerre non plus sur le Rhin, mais sur l’Oder et l’Elbe. Au lieu d’une diversion continentale qui leur eût servi, ils craignirent une guerre allemande où leur roi les entraînerait pour défendre le Hanovre et qui les détournerait de la guerre coloniale. Ils eussent accueilli avec joie une guerre dans l’Empire, si elle n’eût occupé que les Français. Ils se mirent à réclamer la neutralité de l’Allemagne et du Hanovre, pour éviter celle qui se préparait.

Frédéric II écouta leurs réclamations, leur promit de garantir l’Allemagne, s’ils voulaient le garantir lui-même (traité de Westminster, 1756). Puis, pour les forcer à étendre et à soutenir leurs engagements, il attaqua la Saxe en septembre 1756, qu’il considérait avec raison comme le pivot et le noyau de la coalition formée par Kaunitz, entre les Bourbons et les Habsbourg (traité de Versailles, mai 1756).

L’occupation de la Saxe par ses troupes en quelques mois, de Dresde jusqu’à Pirna, resserra, par les craintes que sa puissance militaire inspirait, l’alliance des Français, des Autrichiens et des Russes (11 janvier 1757-1er mai 1757). Mais, d’autre part, elle décida l’électeur de Hanovre à se joindre à Frédéric II ; pour ne lui pas laisser tout le pays de l’Elbe, il le suivit à cette conquête : les Anglais furent à leur tour obligés de soutenir, avec leur roi, le roi de Prusse. La campagne de Saxe n’augmenta pas le nombre des ennemis de la Prusse ; elle lui donna, presque de force, un allié considérable.

L’événement justifia la nécessité de cette alliance. Entre les Autrichiens et les Français, Frédéric se trouvait singulièrement compromis. Dès le mois de janvier 1757, il dictait au comte de Finck son testament. Ce fut bien pis après la défaite que lui infligèrent, à Kollin (18 juin 1757), les troupes autrichiennes. Il était rejeté en Saxe où les Français, avec des troupes toutes fraîches, se préparaient à l’attaquer ; et pendant ce temps, d’autres Français, des Russes, des Suédois cernaient de toute part son royaume. Un instant il pensa à se jeter dans les bras de la France, à céder la Silésie, à faire la part du feu qui allait consumer son État.

Ce furent alors les Hanovriens, ses seuls alliés, qui le sauvèrent : sa diplomatie avait d’avance réparé l’échec de ses troupes. L’armée hanovrienne, sous les ordres du duc de Cumberland, ne réussit pas à vaincre, à Hastenbeck, l’armée du maréchal d’Estrées ; mais elle immobilisa, pendant tout l’été, les Français dans le Hanovre et leur ferma la route de l’Elbe. Pour se l’ouvrir, le maréchal de Richelieu n’hésita pas à traiter, à Closter-Seven (septembre 1757), avec l’électeur de Hanovre dont il eût pu écraser l’armée : il avait hâte de marcher contre Frédéric II et de s’illustrer par une belle victoire sur le premier général du temps. Il crut faire un coup de parti de se débarrasser de ses alliés en les épargnant. Puis, réservant ses forces jusqu’au printemps, il se prépara à la grande entreprise qu’il méditait, en négociant avec le Hanovre une seconde convention de neutralité ; pendant tout l’hiver, jusqu’au 15 avril 1758, il promit d’immobiliser son armée, pourvu qu’on ne l’attaquât pas. La résistance des Hanovriens, puis leur politique et l’aveuglement du général français donnèrent largement à Frédéric II le temps de prévenir le danger qui le menaçait.

Son courage, sa décision firent le reste. Il profita vite du répit qu’on lui laissait et de l’inaction d’une armée française, pour accabler l’autre, commandée par Soubise. Les Français en Thuringe étaient bien soutenus par une armée d’Empire : ils hésitaient pourtant à s’avancer en Saxe, comme le désirait le général allemand, le duc d’Hildburghausen. Frédéric II put, grâce à leurs hésitations, à leurs divisions même, passer la Saale, et leur présenta la bataille à Rosbach (5 novembre 1757). Ce fut pour lui une victoire décisive, décisive par l’étendue des résultats et par l’effet moral. L’Europe apprit ce jour-là que la Prusse était une puissance militaire assez forte pour vaincre, au lendemain d’une campagne sanglante, des armées françaises, pour tenir tête à une coalition européenne. L’Angleterre surtout prit confiance en elle, et Pitt s’attacha dès lors à Frédéric II comme à l’instrument le plus sûr de sa grande œuvre patriotique (traité du 11 avril 1758).

Matériellement, cette victoire permit au roi de Prusse de reprendre sa revanche immédiate sur l’Autriche. Richelieu immobilisait toujours en Hanovre son armée ; Soubise avait laissé détruire la sienne en Saxe. La Prusse n’avait plus rien à craindre, pendant quelques mois, des Français. « Il y a un autre ennemi à vaincre à Vienne, » disaient les Prussiens rassurés. Frédéric les conduisit aussitôt en Silésie contre Charles de Lorraine. La rencontre eut lieu à Leuthen ou Lissa (5 décembre 1757). A Rosbach, les Prussiens avaient eu le temps d’oublier leur première défaite. Ils la réparèrent par une victoire éclatante.

Si leur roi avait eu le mérite de saisir, avec un rare bonheur, l’occasion d’échapper à un péril extrême, son plus grand mérite était assurément d’avoir fait naître cette occasion par les calculs de sa diplomatie. Le Hanovre, dont il avait forcé pour ainsi dire l’alliance, l’avait tiré d’une situation désespérée. La Prusse allait garder vivants les souvenirs de Rosbach et de Lissa, et oublier bien vite, jusqu’à l’écraser, l’allié à qui elle les devait. Elle en rapporta tout l’honneur au plus grand de ses rois qui, de fait, en une année, par son génie, avait assuré son existence et son avenir.

L’œuvre défensive de Frédéric II eût été dès lors achevée et la guerre terminée, sans l’intervention d’un nouveau facteur dans la politique de l’Allemagne et de l’Europe. Tandis qu’il détruisait lui-même les armées des plus vieilles monarchies d’Europe, son lieutenant Lewald était écrasé par l’armée russe à Grossjägerndorff (3 août 1757). Il est vrai que les vainqueurs battirent aussitôt en retraite. Mais la Russie n’était pas une puissance qu’une victoire pût satisfaire. Ce n’était que la première escarmouche de la guerre acharnée qu’elle préparait à la Prusse.

Depuis un demi-siècle, les puissances allemandes avaient ouvert aux souverains russes les portes de l’Allemagne. Les électeurs de Hanovre et de Brandebourg avaient aidé Pierre le Grand à conquérir les domaines baltiques de la Suède, pour en avoir leur part, sans songer qu’ils lui laissaient celle du lion. La maison de Saxe avait appelé les troupes de ses successeurs en Pologne, pour garder ce royaume, qui n’était déjà plus qu’une province russe. Depuis, les Allemands n’avaient pu se dégager de cette alliance dangereuse : à la moindre marque d’indépendance qu’ils donnaient, la Russie s’était adressée à la France pour les réduire.

La czarine Élisabeth, en particulier, avait de plus en plus recherché et cultivé l’alliance française à mesure qu’elle avait vu grandir la puissance prussienne, certaine de ne plus disposer de l’Allemagne quand Frédéric II en disposerait. Par haine de femme et par calcul de politique, elle s’était résolument alliée à Louis XV contre lui.

Toujours en éveil, la diplomatie du roi de Prusse essaya sinon de la désarmer, du moins de lui créer des embarras. Il avait placé auprès du czarewitz Pierre III, qui devait être son héritier et pouvait subitement le devenir par une de ces révolutions si fréquentes à Saint-Pétersbourg, une princesse allemande d’une maison dévouée à la Prusse, Catherine d’Anhalt. Celle-ci, appuyée sur le chancelier Bestoucheff, avait-elle trouvé le moyen de retarder et d’arrêter la marche des Russes sur la Vistule, en 1757 ? Elle le nia. En tout cas, les hésitations calculées d’Apraxin n’avaient pas moins contribué que les fautes du maréchal de Richelieu aux victoires de Rosbach et de Lissa.

Mais si Rosbach avait découragé les Français et leur faisait désirer, au début de 1758, une paix qui eût été pour la Prusse le salut définitif, Lissa n’avait pas désarmé Marie-Thérèse. Cette femme courageuse s’entêtait à la perte de Frédéric II, comme à la défense de ses États dix ans plus tôt. Imitant les princes allemands, jusque dans leur alliance avec la Russie, et sans calculer les conséquences, elle compta, pour les ruiner, sur cette alliance qui les avait aidés à s’agrandir. Elle leur apprenait ainsi, et au successeur des Hohenzollern particulièrement, les inconvénients de leur liaison avec une puissance ambitieuse et forte, sans songer que la leçon pourrait un jour se retourner contre l’Autriche. Dans le duel engagé pour la domination de l’Allemagne entre les Habsbourg et leurs rivaux, la Russie, désormais, interviendrait sans trêve et pour plusieurs siècles : c’était à qui l’y solliciterait, des Allemands d’Autriche, de Saxe et de Prusse.

En 1758, la diplomatie autrichienne réussit à renverser du pouvoir Bestoucheff, en découvrant à la czarine ses intrigues avec Catherine d’Anhalt. Elle rallia la France, qui lui échappait, par l’espoir d’une diversion russe. Au mois de janvier 1758, l’armée d’Élisabeth passait le Niémen, occupait Kœnigsberg, la capitale sacrée de la Prusse, le berceau de la monarchie prussienne. Frédéric n’eut pas le temps de jouir de sa victoire et du repos qu’il pensait avoir conquis à Lissa. Le 25 août 1758, il était réduit à disputer l’entrée du Brandebourg à ce nouvel ennemi, et ce fut au prix d’un effort énorme qu’il le vainquit à Zorndorff. Le lendemain, il était incapable de résister à une nouvelle poussée des Autrichiens, et vaincu, le 14 octobre à Hochkirch, par le maréchal Daun. Il était las, « plus las que le juif errant », son armée épuisée. Si les Russes, dont la défaite ne s’était pas changée en déroute, eussent alors repris l’offensive sur la Vistule, il eût eu beaucoup de peine à leur disputer l’Oder, et le cours supérieur de ce fleuve, avec la Silésie, fût redevenu une possession autrichienne. L’inertie du général Fermor permit à Frédéric de tenter un suprême effort, qui fut couronné de succès, contre le maréchal Daun. Il le rejeta en Bohême et dégagea la Silésie. A la fin de l’année 1758, il couchait encore sur ses positions. Mais le lendemain était plus incertain pour lui que jamais : le printemps de l’année suivante lui réservait une dernière et cruelle épreuve.