Toutes les puissances liguées contre lui s’acharnaient à sa perte. En France, Bernis, qui voulait la paix, avait été remplacé par Choiseul, partisan d’une guerre à outrance contre Frédéric II et les Anglais. Et c’était Louis XV qui maintenant ranimait Marie-Thérèse, un instant découragée. Cette fois le roi de France s’adressa directement à la Russie pour vaincre les Anglais, et, avec lui, Marie-Thérèse se reprit à espérer la ruine de Frédéric. Élisabeth eut plus que jamais entre les mains le sort de cette lutte décisive. La Prusse n’avait pas d’ennemi plus acharné. Sauvée en 1757, en 1758 encore, elle était, en 1759, à deux doigts de sa perte.
A la fin de juillet, l’armée russe de Soltykoff entrait à Francfort par la victoire de Zullichau, et rejoignait l’armée autrichienne de Laudon qui descendait, malgré les Prussiens, la vallée de l’Oder. Le 12 août, à Kunersdorff, Frédéric II, n’ayant pu réussir cette fois à diviser ses ennemis, était vaincu, son armée invincible mise en pleine déroute et taillée en pièces. Réduit à s’enfuir lui-même, le roi jetait à Finkenstein un cri de détresse : « Tout est perdu. » Berlin était découvert, la Prusse tout entière aux Russes, la Silésie et la Saxe de nouveau aux Autrichiens. C’en était fait du royaume des Hohenzollern si les alliés eussent marché droit sur la capitale. Soltykoff s’attarda en Silésie, tandis que les Hanovriens rendaient encore à la Prusse le service signalé de protéger ses frontières contre les Français par la victoire de Minden (août 1759).
Encore une fois Frédéric put sauver la Prusse et la Silésie ; mais il n’avait plus d’armée ; son corps même n’était plus qu’un squelette. Sa volonté seule le soutenait en cette lutte désespérée. L’année suivante il réussit encore à vaincre les Autrichiens à Liegnitz et à Torgau ; mais ses victoires, en l’état où il était, finissaient par lui coûter aussi cher que des défaites. Il commençait une sorte de guerre de partisan, évitant les batailles en rase campagne, et, comme un partisan, se laissait traquer, en 1761, à Striegau. Les Autrichiens conquéraient, place par place, la Silésie ; les Russes, Berlin et la Poméranie. Enfermé et presque caché à Breslau, le roi de Prusse voyait son royaume s’en aller par morceaux. Son peuple lui-même l’abandonnait et formait des complots contre lui.
C’était bien la Russie qui seule les avait jetés ensemble dans cette détresse : sans son intervention, la Prusse aurait combattu l’Autriche au moins à armes égales. Leurs victoires à toutes deux se balançaient. Les généraux hanovriens, depuis le début de la guerre et jusqu’à la bataille de Willinghausen (1761), fermaient l’Allemagne aux Français. Mais le flot intarissable de l’invasion moscovite avançait sans cesse des plaines de la Vistule sur celles du Brandebourg et submergeait la monarchie prussienne.
Frédéric-Guillaume avait commis la faute d’ouvrir, de 1700 à 1740, les digues qui le contenaient, les provinces baltiques et polonaises. Le mal n’était plus réparable. Le remède était entre les mains de la souveraine qui tenait entre ses mains les clefs de cet immense réservoir d’hommes, et la czarine Élisabeth ne paraissait pas disposée à le fermer pour sauver la Prusse. Elle l’avait vu grandir et se réjouissait de sa décadence. Tout d’un coup, la mort l’emporta (1752), et son successeur, Pierre III, fervent admirateur de Frédéric II, lui offrit son alliance, alors que sa neutralité eût suffi à conjurer le danger sous lequel la Prusse allait succomber.
L’alliance ne subsista guère : Pierre III fut renversé bientôt et tué. Mais sa femme Catherine II, qui prit sa place, trop politique pour s’engager avec personne à ses débuts, abandonna les puissances allemandes à leur lutte et à leurs destinées. Par cette situation, la lutte était finie : Marie-Thérèse et Frédéric II, sans le concours de la Russie, après tant de combats sanglants, n’avaient plus l’espoir, ni les moyens de se détruire. Les Anglais n’avaient plus d’intérêt à combattre la France, dont l’empire colonial était détruit. La paix d’Hubertsbourg fut signée : l’Autriche ne recouvrait pas la Silésie. La Prusse la gardait et sortait, par un rare bonheur, intacte et agrandie d’une guerre où elle avait failli périr.
C’était, en apparence, le principal résultat d’une lutte de vingt-trois ans qui avait coûté près de deux millions d’hommes : l’effort avait été aussi considérable, les ruines aussi grandes en Allemagne qu’au temps de la guerre de Trente ans, et le profit très mince assurément. Presque tous les Allemands avaient profondément souffert. L’Autriche s’était trouvée à la veille d’être démembrée. Elle n’avait pas eu le temps de se réorganiser et n’aurait pu soutenir cette longue guerre sans les subsides de la France.
Le Hanovre, après avoir fait de grands progrès au début du siècle, était obligé de laisser le premier rang à la Prusse ; il avait été l’un des premiers et principaux théâtres de cette rude mêlée : associé par jalousie à la fortune de Frédéric II, qu’il avait sauvé, et par nécessité à celle de l’Angleterre, qui l’avait sacrifié à ses conquêtes coloniales, il avait dépensé sans profit toutes ses ressources. Ses princes, et particulièrement le duc de Brunswick, avaient gagné contre les Français une gloire militaire stérile. Ils comprenaient enfin que le Hanovre travaillait pour l’Angleterre, et songeaient alors à l’en séparer. Il était trop tard : le Hanovre, comme l’Autriche, allait payer la faute de n’avoir pas compté sur ses propres forces.
La Saxe se trouvait, après la guerre, dans le même état : depuis vingt ans elle avait été traversée en tous sens par les armées de l’Autriche et de la Prusse. C’était encore un grand bonheur pour elle que Frédéric II n’eût pas été libre de la démembrer. La dynastie saxonne, qui avait contribué par sa politique en Pologne à réduire aussi l’électorat, ne recueillait même pas les avantages des sacrifices qu’ils lui avaient imposés. Chassés de Dresde, leur antique capitale, réfugiés à Varsovie, les électeurs devenaient simplement les lieutenants des czars qui y faisaient la loi et s’apprêtaient à confisquer leur royaume, trop heureux à la paix de retrouver en Saxe un asile, au moment où la Pologne leur échappait.
Par la faute de ses princes, la Bavière avait eu le même sort ; tandis que les Wittelsbach cherchaient la couronne de Bohême et croyaient s’assurer l’Empire, ils avaient, de 1740 à 1745, perdu leurs États patrimoniaux. La vallée de l’Isar, dans la première partie de cette guerre, comme celle de la Saale, dans la seconde, avait été inutilement dévastée : l’Autriche, après l’avoir occupée, la convoitait, comme Frédéric n’était sorti de Dresde qu’à regret. Les autres princes d’Allemagne, le duc Albert de Wurtemberg, Guillaume de Lippe-Schaumburg, Louis VIII de Hesse-Darmstadt, épuisaient de même leurs petits États par leur mauvaise administration et des levées d’hommes onéreuses. Ainsi, au milieu du dix-huitième siècle, l’Allemagne souffrait cruellement de l’absolutisme des princes auxquels la guerre de Trente ans l’avait livrée. Victime de leurs rêves ambitieux, de leur politique dirigée par le caprice ou des intérêts étrangers, elle avait été ruinée, de 1740 à 1763, et du nord au sud, par des batailles sans résultat.
La Prusse même n’était guère dans un meilleur état, quoique agrandie de la Silésie. Frédéric II nous a fait lui-même le tableau de sa misère à la fin de la guerre : « Pour se représenter la ruine générale de l’État, le désarroi et le découragement des sujets, il ne faut pas oublier que tout le pays était dévasté, à ce qu’on ne trouvait seulement pas la trace d’habitation humaine ; des villes entières détruites, plus de maisons, pas de blé pour nourrir les habitants, plus de chevaux pour le travail de l’agriculture, 500 000 hommes de moins sur une population de 4 millions et demi, ruinée par la guerre et vêtue de haillons. Plus de crédit, ni de police, l’anarchie partout. Telle était l’image effrayante, à la fin de la guerre, de provinces jusque-là si florissantes. » Sans doute, la Prusse n’avait pas été vaincue : elle avait donné, par sa longue résistance et le maintien de son unité et de ses conquêtes, la preuve de sa vitalité. Mais c’était surtout le génie de son roi qui l’avait soutenue en cette crise décisive. L’honneur était grand pour le prince qui avait résisté à tant d’orages, mais le profit bien moindre pour son État qu’il ne l’eût été après la paix de Dresde, et sans la guerre de Sept ans.
Cette guerre avait donc été stérile et ruineuse pour tous les princes qui l’avaient engagée sans calculer les intérêts et les forces de leurs États, et c’était le plus grand nombre. Le roi de France s’était heurté une fois de plus aux Allemands ; les Allemands s’étaient heurtés entre eux, sans motif, pour de vaines raisons de sentiment, de haine ou de jalousie. Les passions politiques avaient pris peu à peu dans l’Europe centrale la place et la force des passions religieuses qui l’avaient déchirée dans les siècles précédents : malheur aux États qui se laissaient diriger et dominer par elles, dans un temps où l’intérêt devenait de plus en plus la règle et la condition de leur grandeur ! Aussi les Français, qui n’avaient plus rien à espérer d’une lutte contre l’Autriche en Allemagne ou de l’établissement d’un prince allié en Pologne, recevaient le double coup des traités d’Aix-la-Chapelle et d’Hubertsbourg, « ni bons ni glorieux ». Aussi, l’Autriche et Marie-Thérèse, passionnées de faire la loi à l’Europe ou à Frédéric II, avaient failli se perdre. Les Wittelsbach, les Welfs, les Saxons, avaient compromis le salut et l’avenir de leurs États par haine de l’Autriche et de la Prusse, dont la rivalité eût suffi à garantir leur sûreté comme celle de la France. Seul le roi de Prusse, en cette lutte de vingt ans, avait été conduit par l’intérêt de son État, par la nécessité de lui donner avec la Silésie une assiette plus solide, ou de le défendre. Il avait sauvé la Prusse, et lui conservait la Silésie. La leçon qui se dégageait de ces événements était complète et claire.
Il s’en dégageait une autre, pour l’avenir, d’une portée plus considérable encore. Les haines et les jalousies qui avaient armé les Français contre les Allemands, et les Allemands contre eux-mêmes, avaient servi surtout leurs voisins d’Angleterre et de Russie.
La paix de 1763, nulle pour la France sur le continent, à peu près nulle pour l’Allemagne, fondait l’empire anglais aux colonies et sur mer, comme, après la guerre de Trente ans, la paix de Westphalie avait été surtout favorable aux Français.
Elle préparait d’autre part la domination de la Russie en Orient : les nations de l’Occident, en l’associant à leurs querelles, lui avaient donné le sentiment de sa force. C’était elle qui avait porté dans la guerre les coups décisifs. Elle pouvait dire, comme Henri VIII autrefois : « Qui je défends est maître. » Et de l’allié qu’elle défendait elle avait le droit d’exiger qu’il laissât le champ libre à ses entreprises. Au lendemain de la paix de 1763, Catherine II imposait un roi à la Pologne et se préparait à la confisquer avec le concours du roi de Prusse qu’elle venait de sauver.
Cette paix, stérile en apparence, comme la guerre qui l’avait précédée, était pleine de conséquences pour l’avenir : elle devait déterminer pour plus d’un siècle l’histoire de l’Europe, comme les traités de Westphalie avaient déterminé son histoire au dix-septième siècle et pour les mêmes raisons. Par les alliances que les Allemands s’étaient données depuis 1740 avec leurs voisins, le Hanovre avec l’Angleterre, l’Autriche, la Saxe et la Prusse avec la Russie, ils avaient, en se ruinant mutuellement, donné trois mondes, l’Asie, l’Amérique et l’Europe orientale, aux Russes et aux Anglais. En 1648, au moins, s’ils avaient livré l’Europe aux Français, beaucoup d’entre eux avaient eu leur part de la curée. Ils avaient fondé alors des souverainetés qui s’effondrèrent dans la guerre de Sept ans. L’Autriche seule et la Prusse se relevèrent de leurs ruines, et ainsi, les destinées de l’Allemagne furent changées en même temps que se précisaient celles de l’Europe.
Après les ruines de la guerre de Trente ans, les Allemands s’étaient ressaisis, en s’attachant, dans leur détresse, aux souverainetés qui se partagèrent alors l’Empire définitivement condamné. Il se fit ainsi un premier pas vers la reconstitution de l’Allemagne, jusque-là morcelée à l’infini par la féodalité.
Après la guerre de Sept ans, le morcellement diminua encore. L’Empire subsistait avec ses formes surannées et ses cadres vides. Les électeurs, qui se l’étaient partagé au dix-septième siècle, gardaient tous leurs États en 1763. Mais personne ne croyait plus ni à l’un ni aux autres. Chaque Allemand commençait à rattacher ses espérances de bien-être et sa fierté patriotique aux deux seules puissances qui eussent paru, en cette crise, vivaces et résistantes, à la Prusse et à l’Autriche, à la première surtout. Les victoires de Marie-Thérèse, puis de Frédéric II, vengeaient l’Allemagne de longues humiliations et lui promettaient un avenir plus propre à sa dignité et à son bonheur que le gouvernement condamné des empereurs et des électeurs.
Tout concourut alors à hâter ce mouvement des esprits et des cœurs. Le piétisme s’était lentement développé depuis le début du siècle, réveillant les consciences pour leur donner, avec un sentiment du devoir plus profond, la notion plus particulière des devoirs envers la patrie. Inspirée par cette morale religieuse et ce patriotisme, la poésie allemande naissait à la fois avec Klopstock, Gœthe et Schiller : les poètes allemands avaient dans le cœur et faisaient passer dans celui de leurs lecteurs ces noms de patrie et de liberté germaniques que les politiques n’avaient guère que sur les lèvres.
C’est dans le malheur que les peuples comme les hommes écoutent le plus volontiers les voix consolatrices de la religion et de la poésie, et jamais l’Allemagne n’avait été plus malheureuse qu’après la guerre de Sept ans. La communauté des souffrances, l’identité des espérances et le petit nombre des remèdes lui refirent ainsi une âme, tandis que l’épuisement de certains de ses membres, en cette guerre, lui préparait un corps plus compact : à ce point de vue la dualité de l’Autriche et de la Prusse valait mieux encore que la multiplicité des électorats. Certes, l’Allemagne était loin encore de cette forte unité religieuse qui poussait la puissance russe dans sa marche presque fatale vers l’Occident et l’Orient, ou de cette libre constitution qui permettait à l’Angleterre des expéditions lointaines, heureuses et sagement calculées. Mais qui eût dit, au dix-septième siècle, que, ces puissances, déchirées alors par leurs discordes civiles, presque étrangères à l’Europe, seraient en état de lui dicter des lois cent ans plus tard ? Il y avait dans Frédéric II l’étoffe d’un Pierre le Grand et d’un Guillaume III. Les Allemands l’idolâtraient, et l’excès de leurs maux les faisaient dociles à son génie.
D’un coup d’œil, il avait dégagé, après 1763, la leçon qui ressortait des événements. Pendant les vingt dernières années de son gouvernement, il donna le repos à la Prusse et du même coup à l’Allemagne. C’était leur besoin le plus pressant. « Cet État, disait-il, est comme un homme malade criblé de blessures : il lui faut du régime pour se remettre, des topiques pour lui rendre sa vigueur et des baumes pour consolider ses plaies. » Il mit la Prusse au régime de la paix : oubliant les rancunes qu’il pouvait avoir contre les Habsbourg, il les invita à oublier les leurs. Le fils de Marie-Thérèse, Joseph, associé à son gouvernement, y consentit. Les entrevues de Neisse (août 1769) et de Neustadt (septembre 1770) scellèrent cette réconciliation pour dix années entre les Habsbourg et les Hohenzollern. Au nom du patriotisme allemand, ils convinrent de la neutralité de l’Allemagne, pour le bien de leurs États et contre la Russie, qui eût souhaité de les voir encore divisés, afin d’avoir les mains libres en Pologne.
Si la paix faillit être troublée en 1778 par la succession de Bavière, ce ne fut point la faute du roi de Prusse, ni même celle de Marie-Thérèse. La branche aînée des Wittelsbach s’étant éteinte, le 30 décembre 1777, en la personne du dernier électeur Maximilien-Joseph, le fils de l’Impératrice-Reine crut l’heure arrivée, qu’attendait sa fiévreuse ambition, d’égaler la gloire de Frédéric II par une conquête aussi belle que la Silésie. Il proposa à l’héritier de la branche cadette, l’électeur palatin, l’échange de la Bavière contre les Pays-Bas : il espérait donner à l’Autriche la haute vallée du Danube, comme Frédéric avait donné à la Prusse la haute vallée de l’Oder. Il voyait là une belle compensation à la perte de la Silésie.
Mais le roi de Prusse ne put le lui permettre : c’eût été donner à l’Autriche une trop belle revanche. Et la paix n’était possible entre les deux grands États allemands que par un statu quo rigoureux et sans l’ombre d’une revanche. Frédéric II l’entendait ainsi, et il l’entendait bien pour l’intérêt de son royaume. La guerre pour une telle cause lui parut alors aussi nécessaire que la paix pour la reconstitution de la Prusse. Il mobilisa son armée sur les confins de la Silésie et menaça la Bohême, comme en 1744, pour empêcher la marche des Autrichiens sur le haut Danube par une attaque sur leurs flancs. Il n’eut même pas besoin de combattre : Marie-Thérèse implora elle-même la paix pour son fils, et pria Frédéric de pardonner à cet étourdi. Et la paix fut conclue à Teschen (1779) par l’intermédiaire de la France, qui, à la veille de s’engager dans une guerre maritime contre l’Angleterre, eut la prudence de ne pas se créer des embarras en Allemagne.
Une fois encore, et pour les mêmes motifs, Frédéric II fut obligé d’imposer au turbulent souverain de l’Autriche le respect du statu quo, et y fut aidé de même par la France. Catherine II, déçue par la paix de Teschen, ne perdait pas une occasion de pousser les Allemands à la guerre. Elle souhaitait qu’un orage éclatât en Allemagne, analogue à la guerre de Sept ans, pour pêcher librement en eau trouble des provinces polonaises ou turques. En 1780, ses regards étaient fixés sur Constantinople ; elle fut trop heureuse de trouver ceux de Joseph II toujours tournés sur la Bavière. En 1784, elle l’encouragea à en négocier de nouveau l’échange avec l’électeur, qui venait de la recevoir en 1779. La première tentative d’échange avait échoué, parce que la France avait refusé de s’y prêter. Joseph, en 1784, espérait l’y contraindre en attaquant la Hollande, son alliée, par la menace d’une guerre aux Pays-Bas et la nécessité d’une paix dont l’échange serait la base. Il avait compté sans la sagesse des Français et l’intervention de Frédéric II, qui le menaça d’une ligue générale des princes allemands, signée à Berlin, le 23 juillet 1785. Si l’Autriche s’obstinait à prendre la Bavière, elle livrerait l’Allemagne à la Prusse. « L’affaire est manquée », dit Joseph II à Kaunitz, le 13 janvier 1785. Tandis que la ligue des princes se concluait, il se hâtait, le 20 septembre 1785, de signer avec la Hollande, par la médiation de la France, la paix de Fontainebleau.
Ainsi la politique de Frédéric était une politique d’équilibre en Allemagne, non d’effacement, capable d’assurer à la Prusse les bienfaits de la paix, sans lui faire perdre les avantages qu’elle avait retirés de la guerre de Sept ans. Son gouvernement intérieur fut réglé par les mêmes principes. S’il s’appliqua pendant ses vingt dernières années à réparer les ruines de la guerre, à réformer les lois, à rétablir le gouvernement, il se préoccupa surtout de refaire l’armée, qui avait perdu sa consistance et sa discipline, pour préparer la Prusse à toute éventualité. « Si jamais on négligeait l’armée, c’en serait fait de ce pays », écrivait-il à son frère Henri.
C’est alors qu’il ressembla le plus à son père, administrant son domaine comme un propriétaire administre son bien, pour lui faire produire une armée et un trésor de guerre. Il reconstruisit les villages détruits, fournit aux habitants du blé et des instruments de culture. Il exempta d’impôts les provinces qui avaient le plus souffert de la guerre, la Silésie, la Poméranie, la Nouvelle-Marche. L’argent qu’il avait préparé pour une nouvelle campagne, si elle eût été nécessaire, fut employé à cette œuvre de réparation. Comme il en fallait pour la continuer, Frédéric en demanda, non à une augmentation d’impôts que ses États n’eussent pas supportée, mais à une meilleure administration financière. Au lieu d’abandonner ses revenus à des fermiers, il les mit en régie (14 avril 1766) pour en mieux surveiller la levée. Il augmenta les impôts indirects, l’accise (1er juillet 1769), qui avaient à ses yeux l’avantage de frapper sur tous ses sujets également. Il fit enfin appel au crédit, non par des emprunts onéreux à l’État, mais par la création de banques commerciales et même agricoles. Avec ces ressources, les terres prussiennes furent en dix ans remises en pleine valeur, les friches disparurent, les marais se desséchèrent et les sables se transformèrent en champs de culture.
Dans cette œuvre de réorganisation, Frédéric II sut se donner, comme ses ancêtres, des auxiliaires de toute sorte. Il appela à Berlin un financier distingué, François Schœnberg de Brenkenhoff, ministre du prince de Dessau, et, sur ses conseils, fit venir des colons pour repeupler son royaume et creuser des canaux. Plus de 12 000 Souabes furent ainsi attirés, de 1772 à 1786, dans la Prusse polonaise acquise au partage de la Pologne. En sorte que, grâce à la guerre, à la paix, à cette colonisation, à l’accroissement normal de la population, le nombre des sujets prussiens fut triplé. Nourris en tout temps par le sol, que pendant vingt ans ils purent cultiver sans relâche et sans trouble, capables même d’en exporter les produits et de payer au roi des impôts dont une grande partie leur revenait sous forme de nouveaux bienfaits, les sujets de Frédéric II lui donnèrent une armée de 200 000 hommes et un trésor de guerre de 60 millions de thalers. C’était justement à ses yeux la meilleure garantie de la paix telle qu’il la comprenait, avantageuse à la Prusse, sans recul ni faiblesse. Il lui suffisait de montrer cette armée à l’Allemagne et à l’Autriche pour prévenir des guerres intestines qui auraient servi seulement, comme en 1763, les intérêts de leurs voisins.
Nul mieux que Frédéric II n’a su calculer alors l’avantage que donnaient aux Anglais et aux Russes les luttes des Allemands entre eux ou avec la France. La rivalité coloniale de l’Angleterre et de la France le laissait profondément indifférent. Il savait bien qu’il donnerait la victoire à celui des deux partis qu’il soutiendrait, mais il savait que cette victoire ne lui rapporterait rien, et il concluait : « Il n’y a qu’à ne se point allier à ces peuples et les laisser faire. Que nous importent la merluche et le cap Breton ? » Il ne se mêla pas à leur guerre d’Amérique. Les progrès de la Russie en Orient et leurs causes identiques ne lui échappaient pas davantage : il la voyait prête à s’emparer de la Pologne et à y enfoncer comme un coin dans le cœur de l’Allemagne, si l’Allemagne se divisait encore. Comme, de plus, son État devait être le premier à souffrir de ce voisinage, il eût tout fait pour arrêter la marche des Russes : « C’est une terrible puissance, disait-il, le 8 mars 1769, qui, dans un demi-siècle, fera trembler toute l’Europe. Issus de ces Huns et de ces Gépides qui détruisirent l’empire d’Orient, ils pourraient bien, dans peu, entamer l’empire d’Occident. »
S’il laissait s’accroître, sauf à n’y pas contribuer, la puissance des Anglais, il sentait que les progrès de la puissance russe seraient ruineux pour l’Allemagne et la Prusse. Mais le moyen de les arrêter, sans une guerre où la Prusse pourrait épuiser ses forces, et dont l’Autriche et la France profiteraient peut-être pour l’écraser ?
Il y en avait pourtant un autre qui lui parut plus sage et qu’il adopta, c’était de se résigner à ce qu’on ne pouvait empêcher et d’en tirer parti, de s’allier à la Russie pour limiter ses progrès, de lui faire sa part, en réservant celles de l’Autriche et de la Prusse, qui, fortifiées par de nouvelles conquêtes et une alliance réciproque, pourraient, dans la suite, la tenir en respect. Il décida, au mois d’août 1772, le partage de la Pologne et fonda sur ses ruines le système de la triple alliance pour tenir en respect l’Autriche par la crainte des Russes, et la Russie, à son tour, par l’union menaçante des deux grands États allemands.
Par une sorte de fatalité à laquelle il ne pouvait échapper, Frédéric II consommait la faute que son père avait faite, et invitait Marie-Thérèse à renouveler la sienne, en appelant de nouveau les Moscovites en Europe. Il espérait sans doute que l’alliance des Hohenzollern et des Habsbourg serait à leurs progrès une barrière suffisante. Il lui parut bon, surtout à cette époque, d’avoir évité à son royaume une guerre redoutable par un système qui, du même coup, lui donnait une province nécessaire à son unité. C’était un de ces marchés à court terme qui jusque-là avaient profité aux Hohenzollern, sans frais et à profit immédiat. Frédéric comptait que celui-là profiterait à la Prusse comme les précédents.
Toute sa politique, comme son gouvernement, fut ainsi subordonnée aux nécessités présentes de son État, à l’excès peut-être. Il laissait à ses successeurs et à son peuple le soin de poursuivre son œuvre, autrement, si d’autres nécessités se présentaient. Ce ne fut pas sa faute, certes, si son neveu Frédéric-Guillaume II, fantasque, mystique et voluptueux, permit à ses ministres de désorganiser la Prusse, de la lancer dans des aventures stériles contre la Hollande et la France en 1787 et en 1792, s’il n’y eut pas alors une nation prussienne capable de réparer les fautes de la royauté ou des ministres.
C’était la conséquence même des conditions dans lesquelles s’étaient formés l’État et la nation, en Prusse, par la toute-puissance et le génie de ses rois. En vain Frédéric II laissait-il à son successeur une armée et une politique ; en vain s’était-il efforcé de donner une âme au corps de cette monarchie composé de membres récemment juxtaposés : son premier soin avait été, après la guerre de Sept ans, d’établir, le 12 août 1763, dans ses États, l’instruction obligatoire, pour apprendre à son peuple ses devoirs.
Hors de la Prusse, la haute culture intellectuelle de l’Allemagne se développait à Gœttingue, à Iéna, à Leipzig. C’était en Saxe que se réunissaient Gœthe, Schiller et Fichte, dont l’enseignement et la poésie faisaient une Allemagne nouvelle : leur influence n’avait pas pénétré encore la Prusse. Frédéric II avait pu grouper autour de lui les princes en 1785 et séduire leurs sujets par l’éclat de ses victoires : son œuvre en Allemagne et en Prusse, avant et après 1763, était une conception et un produit de son génie. Ce qui de son vivant en faisait la supériorité en fit, après sa mort, la faiblesse. Il fallut encore des guerres ruineuses pour contraindre la Prusse à se mettre à l’école de Frédéric II et de l’Allemagne, afin qu’elle reprît les desseins de l’un et absorbât l’autre.
Pour éviter cet avenir, pour maintenir, à défaut d’une unité désormais condamnée, le dualisme allemand qu’avait créé la guerre de Sept ans, l’Autriche aurait eu intérêt à faire de même. Avant cette guerre, Marie-Thérèse avait emprunté au roi de Prusse ses procédés de gouvernement et s’en fût bien trouvée, si elle s’était consacrée plus longtemps à cette œuvre intérieure. La paix de 1763 lui donna, avec un nouvel avertissement, les moyens de la reprendre. Elle y songea très sérieusement. Le repos absolu lui parut alors la première nécessité de son État. Le 14 octobre 1768, elle déclara officiellement à Frédéric qu’elle avait renoncé à tout jamais à la Silésie, et qu’entre eux une réconciliation sincère, pour le bien de leurs États et la neutralité de l’Allemagne, était possible et nécessaire. L’Impératrice ne se doutait pas encore où cette entente l’entraînerait, et par quels actes serait scellée cette réconciliation.
Bientôt la rencontre de son fils avec Frédéric à Neisse (25 août 1769), dans une des villes de la province que les deux États s’étaient si longtemps disputée, fut, de la part de l’Autriche, une éclatante confirmation des traités, et une marque non équivoque de ses bonnes dispositions pour la Prusse. Mais bientôt aussi, une autre entrevue, celle de Neustadt, allait amener l’Autriche au partage de la Pologne. « Je soupire après la paix », disait Marie-Thérèse, au moment où elle était menacée d’une guerre nécessaire pour empêcher les Russes de s’établir sur le Danube. Frédéric II lui offrit cette paix aux dépens de la Pologne (janvier-avril 1771). Elle hésita d’abord à l’accepter dans ces conditions. Mais la crainte de la guerre l’emporta bien vite sur la peur d’agrandir la monarchie prussienne et l’injustice des moyens. Le 6 septembre 1771, l’impératrice-reine était décidée « à accepter tous les expédients raisonnables pour sortir d’affaire sans recourir aux armes ». Le même motif que Frédéric II l’avait déterminée : le partage de la Pologne était résolu. La peur d’un conflit redoutable en Orient avec les Russes décidait l’Autriche, comme Frédéric II, à leur faire la part du feu.
Ce même amour de la paix dicta à Marie-Thérèse les termes du désaveu formel qu’elle donna, six ans plus tard, à la politique de Joseph II dans l’affaire de la succession de Bavière. Elle voyait, elle disait à son fils impatient la désorganisation de l’Autriche et les dangers pour elle d’une guerre nouvelle : « Je vois le troupeau en danger. Vous parlez d’une guerre à outrance. Je n’en vois pas la possibilité. Que serait-ce s’il fallait faire face à une coalition ? Gare alors à nos frontières. » Et, comme il s’obstinait, elle n’hésita pas à implorer elle-même la paix de son vainqueur. Ainsi à tout prix, pendant dix-sept ans, elle conserva le repos à l’Autriche, à l’exemple de Frédéric II et par les mêmes moyens.
Mais elle ne sut pas, aussi bien que lui, l’employer à la réorganisation de son État. Malgré un sincère désir de réformes, elle subissait l’influence des habitudes anciennes de sa maison. Elle n’avait pas assez de volonté pour faire de l’Autriche une puissance moderne. Elle prodiguait ses grâces sans discernement, tenait aux considérations de familles et au respect de la naissance, hésitait à bouleverser les conditions et les traditions du gouvernement impérial. Et surtout, elle manqua plus d’esprit de suite encore que de vigueur : en 1748, elle avait introduit en Autriche les formes et les noms de l’administration prussienne, elle les supprima en 1762 et se mit à imiter la France, par la création d’un conseil d’État et de nombreux ministères. On étudiait à Vienne toutes sortes de réformes sans être capables de les réaliser, si bien qu’à la fin de son règne Marie-Thérèse constatait avec tristesse l’indiscipline de ses sujets, leur pauvreté et leur paresse, le développement du brigandage, l’épuisement du trésor par les rapines et l’inertie des fonctionnaires, la faiblesse enfin de l’armée.
En matière de politique intérieure, son fils voyait plus clairement qu’elle la tâche à remplir. Ce n’était pas la vigueur, ni la logique qui manquaient à Joseph II : jamais prince ne fut plus absolu que lui dans sa conduite et ses idées. Grand, beau et bien fait, le visage ouvert qu’éclairaient deux yeux bleus très vifs, les lèvres serrées, il n’admettait ni réplique, ni délai. Les lenteurs, les obscurités de l’administration autrichienne, le formalisme surtout et le cérémonial l’exaspéraient. Il voulait, comme les Hohenzollern, faire de son patrimoine un véritable État concentré, et assez fort pour ne compter que sur lui-même. Actif, consciencieux, tout entier à sa tâche, il était prêt à y consacrer les ressources d’un esprit et d’une volonté qu’aucun détail ni obstacle n’effrayaient. Il déplorait l’inertie, l’ignorance de ses sujets et de ses agents : monarque éclairé et philosophe, il prétendit les instruire et les délivrer de leurs préjugés, au mépris de leurs croyances et de leurs coutumes.
Le clergé autrichien fut rattaché plus étroitement à l’État et formé par ses soins (1781-1783). On lui retira le droit de persécuter les sujets des autres cultes, protestants ou juifs, dont le travail, les lumières et le commerce servaient l’Autriche (édit de tolérance, 17 octobre 1781). Une révolution plus violente encore, analogue à la Réforme d’Henri VIII et inspirée par les mêmes motifs, bouleversa les couvents où s’entassaient des richesses et des hommes perdus pour l’État (1782-1784).
Il eût mieux valu pour l’Autriche une évolution lente que ces soubresauts. Quand il s’agit de modifier la forme d’un État, les meilleurs procédés sont ceux de la nature elle-même, qui, dans ses œuvres, ne fait pas de sauts brusques. Joseph II en fit l’expérience. Son système était bon : il le gâta dans la pratique par son impatience. Par ses réformes religieuses, il inquiéta la foi de ses sujets, sans avoir le temps de les éclairer sur leurs devoirs. Il se heurta, dans ses réformes politiques, aux usages compliqués et divers des pays de la monarchie. Les Hohenzollern qu’il imitait avaient mis plus d’un siècle à réduire les États de leurs différentes provinces : Joseph II les attaqua tous de front de 1781 à 1789. Il supprima d’un coup, en 1781, les privilèges sociaux et politiques de la noblesse, qui en formait le corps le plus compact et le plus résistant : puis il prétendit les réunir sous une administration commune qui leur imposerait des lois nouvelles (1781), des impôts égaux, communs et nouveaux (1782-1788), et des charges militaires.
La conséquence de cette révolution venue d’en haut fut, au lieu du bien qu’il espérait, et par une logique des choses qui triompha de sa logique trop absolue, deux révolutions populaires aux Pays-Bas en 1787, et en Hongrie en 1788. Et l’on vit les rebelles faire alliance avec la Prusse, trop heureuse d’amoindrir sa rivale par la constitution d’une république belge et d’une monarchie hongroise indépendantes. En voulant sauver l’Autriche et la protéger d’un démembrement, Joseph II la démembrait lui-même et la perdait. C’est alors que Marie-Thérèse aurait pu lui jeter cet avertissement : « Gare à nos frontières. »
Et, pourtant, peut-être eût-il réussi mieux qu’elle à les défendre du dedans, s’il n’eût été en même temps préoccupé de les étendre au dehors par tous les moyens. Ce fut surtout la politique extérieure de Joseph II qui fit tort à ses essais de réforme. Ce réformateur avait les ambitions d’un conquérant. S’il organisa l’Autriche trop hâtivement, ce fut pour la préparer plus tôt à l’attaque : « Il est dévoré d’ambition, disait de lui Frédéric II après l’avoir rencontré la première fois. Je ne puis pas dire en ce moment s’il tourne ses vues sur Venise, en Bavière ou en Lorraine, mais ce qui est sûr, c’est que l’Europe sera en feu dès qu’il sera le maître. »
Grâce au roi de Prusse, l’Europe et l’Allemagne échappèrent pendant vingt ans à ces prévisions, mais le jeune souverain de l’Autriche fit tout pour les réaliser. Il s’essaya en Bavière en 1778, quand sa mère vivait encore. Quand Marie-Thérèse fut morte, en 1780, il donna toute carrière à ses rêves de gloire. Il les confia à Catherine II dès 1782 : il voulait l’Italie tout entière, Venise et ses annexes, Parme, où il avait marié sa sœur en 1768, Modène, dont l’un de ses frères, depuis 1771, attendait la succession, Florence, gouvernée par un autre archiduc, et une partie de la péninsule des Balkans, Serbie, Bosnie, Herzégovine, Dalmatie, Istrie, le cours du Danube jusqu’à l’Aluta, de nouvelles conquêtes en Pologne, en Allemagne, et, en outre, le retour de toutes les provinces qu’avaient enlevées les Français et les Prussiens. Il consentait à laisser aux Russes Constantinople et l’empire d’Orient, s’ils l’aidaient à reconstruire en Occident, à Rome, un empire aussi redoutable que celui de ses ancêtres.
La Prusse, qui avait appris si rudement à l’Autriche la stérilité et le danger de ce rêve, lui paraissait une quantité négligeable, un obstacle facile à détruire : « Je la guette, écrivait-il en 1783, et à la première occasion je veux l’avoir engloutie avant qu’on sache seulement l’entreprise. » Ce fut pourtant Frédéric II qui l’empêcha de réaliser toutes ces chimères, d’allumer en Europe, en Allemagne, un incendie qui eût ouvert à la Russie les portes de l’Occident et de l’Orient toutes grandes. Ces beaux plans s’effondrèrent, en 1788, dans la guerre de l’Autriche contre les Turcs, dont tout le profit fut pour Catherine II, où s’épuisèrent les ressources d’une monarchie que Joseph II sacrifiait, comme son grand-père Charles VI, à des projets excessifs et condamnés d’avance.
Le souverain idéal de l’Autriche eût été celui qui, pratiquant au dehors la politique pacifique de Marie-Thérèse, eût à l’intérieur, et dans les loisirs d’une longue paix, appliqué avec modération les réformes de Joseph II. L’un après l’autre, Marie-Thérèse et Joseph II gâtèrent ce qu’il pouvait y avoir dans leur politique d’utile à leur État : la mère par son goût pour les formes d’un gouvernement suranné, le fils par son goût de conquêtes et d’aventures. S’ils se fussent fait, de 1762 à 1780, dans le temps où ils s’associèrent, le sacrifice de leurs idées et de leurs goûts opposés, se corrigeant pour ainsi dire mutuellement des erreurs héréditaires de leur maison, leur entente eût donné à l’Autriche les avantages que procurait alors à la Prusse le génie de son roi.
Heureusement pour l’Autriche, ils eurent le successeur que n’avait pas Frédéric II : Léopold II réunit en lui leurs qualités opposées, tandis que Frédéric-Guillaume II n’avait aucune des qualités de son oncle. Il répara leurs erreurs : son voisin en fit qui compromirent l’œuvre de Frédéric II, et cela rétablit, pour un siècle, entre les Hohenzollern et les Habsbourg, l’équilibre. Esprit subtile, ferme, profond même, Léopold se préoccupait, bien avant qu’il ne succédât à son frère, de « concentrer l’Autriche dans sa force », de la débarrasser de ses provinces éloignées, plutôt que de lui en ajouter de nouvelles, « d’en faire par la paix une monarchie moins étendue, inattaquable et respectée ». Il n’eut que deux ans pour réaliser ce plan excellent, de 1790 à 1792. Mais le plan était si bon qu’à peine esquissé il sauva la monarchie des Habsbourg, tandis que celle des Hohenzollern faillit être ruinée.
Comme à Berlin, il suffisait, en effet, à Vienne d’un changement de règne et de personne pour soutenir ou ébranler l’édifice de l’État. L’esprit national manquait plus encore à l’Autriche qu’à la Prusse. Les jésuites y étaient les maîtres des âmes, par une éducation formaliste et générale qui ne pouvait créer des hommes et un peuple. Le peuple autrichien restait ainsi, autour d’eux, indifférent au souffle d’émancipation, de passion, d’indépendance qui animait alors l’Allemagne. Des jésuites pourtant, le poète Michel Denis, l’ami de Klopstock et de Gessner (1729-1800), des canonistes, comme Joseph Riegger, ou des juristes tels que Martini et Sonnenfels, s’efforçaient, par la poésie et la science, d’associer l’Autriche au mouvement littéraire et patriotique qui réveillait les Allemands de leur torpeur séculaire. C’était un beau rêve, mais un rêve, disait l’un d’eux, découragé. Le sol était trop soigneusement sarclé par les jésuites pour se prêter à cette végétation féconde. L’Académie de Vienne, qu’on essaya de fonder (1774), ne dura pas. Lessing n’y trouva ni auditeurs, ni disciples.
L’Autriche laissait, à côté d’elle, se former la nation allemande, et chez elle faire ses princes. Sa fidélité à la dynastie qui la gouvernait depuis des siècles lui servait de patriotisme : elle partageait avec elle les épreuves et les espérances, resserrait par ce lien ses domaines composites, confiante en sa propre durée, tant que ce lien ne se briserait pas. Elle n’avait pas besoin d’être une nation, ni une nation allemande : il lui suffisait de demeurer, sous la main de ses princes, l’image vivante, quoique réduite, de ce qu’avait été l’Allemagne, de ce qu’eût été l’Europe, si le rêve de ses princes n’avait été condamné par la Réforme et l’émancipation des nations modernes. Elle était encore de force à conserver la moitié de l’Europe centrale, si les Habsbourg la conservaient en cet état.
Ainsi, la fin du dix-huitième siècle marque une étape décisive dans la marche de l’Allemagne vers une forme et une vie nouvelles. Les traités de Westphalie, confirmés par ceux d’Utrecht, avaient été le terme de sa constitution féodale et religieuse. Sur les ruines de la féodalité allemande, ils avaient constitué, autour des princes souverains, des États modernes et centralisés, ils avaient séparé l’Empire de l’Autriche. Par les circonstances, les aptitudes de la Prusse et le génie de Frédéric II, par les fautes aussi de ses voisins, la grande guerre allemande du dix-huitième siècle diminua encore l’Autriche, la menaça de la perte de l’Empire, mais du même coup prépara la ruine des électorats allemands.
La Réforme d’autre part avait divisé l’Allemagne profondément en sectes nombreuses, aussi hostiles les unes aux autres qu’aux catholiques. Puis la paix de Westphalie avait, sinon rétabli l’unité des croyances, du moins limité leurs querelles et leur importance. Et voilà qu’au dix-huitième siècle, à côté des temples que l’on ne renversait pas, mais qui n’étaient plus les sanctuaires d’une religion commune, se construisit un autre temple, à l’appel de Lessing et des écrivains, un édifice national, où, dans la pratique d’une langue et d’une littérature propres, les Allemands se réunirent et retrouvèrent une âme, une foi et une patrie. Ce ne fut ni à Berlin, ni à Vienne qu’il s’éleva, mais au cœur même de l’antique Germanie, aux confins de la Thuringe et de la Saxe.
L’Allemagne, en résumé, politiquement et moralement, se trouvait partagée en deux par la rivalité de la Prusse et de l’Autriche, par la séparation des puissances politiques et des grandes puissances philosophiques et littéraires. Mais ce dualisme était un progrès. Il rapprochait le peuple allemand de l’unité plus que la féodalité de l’ancien empire, la réforme du seizième siècle, ou la constitution plus récente des électorats souverains. Il donnait à cette nation les moyens de l’achever, ceux mêmes qui l’avaient préparée, des forces militaires redoutables quand elles seraient réunies, la haine des Français et la crainte des Russes. La volonté seule lui manquait encore : mais elle s’éveillait au souffle d’une littérature nouvelle et patriotique. Au souffle de la liberté, elle allait agir.
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