Dans la suite, sans doute, elle fit entre eux des choix que dictaient ses passions. Elle combla ses amants d’honneurs et de richesses : mais, si elle donnait sa personne, elle garda intact, et pour l’agrandir chaque jour, son pouvoir. Elle le centralisa auprès d’elle par des mesures qui le rendaient plus efficace. Le sénat, assemblée de fonctionnaires que Pierre le Grand avait substituée au conseil des boiars, avait pris à la longue des habitudes d’indépendance : Catherine lui rappela ses origines et ses devoirs, et peu à peu, à son tour, lui substitua un conseil de ministres plus restreint encore, auquel sa volonté fit pour jamais la loi. « Le pouvoir du czar est la seule source du pouvoir de l’État. L’étendue de l’Empire exclut toute autre forme de gouvernement. »
Libre alors, au dehors comme au dedans, de réaliser ses projets, elle se mit au travail dès 1762. La tâche qu’elle se proposait était immense. Il s’agissait de réformer un monde dont Pierre le Grand n’avait éclairé que les sommets. Il fallait maintenant l’explorer tout entier, se procurer des lumières sur ses parties les plus profondes et les plus éloignées, pour y faire pénétrer la lumière d’une civilisation nouvelle.
Le travail n’effrayait pas Catherine II : elle était capable de s’y soumettre quinze heures par jour et de lui sacrifier ses plaisirs. Elle vit, au premier coup d’œil, l’étendue de la besogne et n’hésita pas. Elle l’indiqua même à son peuple, à l’Europe, dans un grand manifeste : Instruction pour la Commission de réformes. Sous la phraséologie du temps, à laquelle les formules de l’orthodoxie grecque étaient étrangement associées, on y retrouve le vrai programme de Catherine II au début de son règne, l’idée d’une vaste enquête qui la renseignât sur les besoins et les ressources de la Russie, et le projet de les satisfaire, de les mettre en valeur au moyen des progrès réalisés par l’Europe, dans l’administration, la police, l’industrie, le commerce. Plus simplement, elle disait à Voltaire qui la comparait à une abeille : « Oui, je m’occupe de recueillir le miel et de l’élaborer dans la grande ruche que je gouverne. »
Mais, au moment où elle se consacrait à ce labeur pacifique pour agrandir l’héritage de Pierre le Grand, cet héritage même allait lui imposer d’autres devoirs, la guerre contre la Pologne et contre la Suède, et la conquête sainte, la croisade contre les Turcs.
De la manière dont Pierre Ier avait engagé la question d’Orient, elle ne pouvait se résoudre que par la violence, la ruine des ennemis de la Russie ou de la Russie elle-même. Elle avait continué à se résoudre de même, sous ses successeurs. Et déjà alors, comme aujourd’hui, le moindre ébranlement dans le système fragile des pays d’Orient avait son contre-coup dans toute l’Europe. Les ambitions de la Russie, les inquiétudes et les appétits des Allemands, les sympathies et les craintes de la France, s’éveillaient : au premier signal, chacun était sur pied, et la plupart en armes.
En 1763, la Pologne fut, comme au temps d’Anna Iwanowna et comme la Suède à l’époque de Pierre le Grand, le siège et la victime de la crise ; ce ne fut pas la faute de Catherine II si cette troisième phase de la question d’Orient n’aboutit pas à une victoire exclusive de la nation russe. Elle y apporta toute l’attention, l’ambition et la clairvoyance nécessaires.
Le 5 octobre 1763, le roi de Pologne, Auguste III, mourait à Dresde, loin de son royaume abandonné aux Russes. Cette mort, qui rendait aux Polonais le droit d’élection, ne pouvait plus, après trente ans de protectorat étranger, leur rendre la liberté. Quelques-uns d’entre eux en nourrissaient pourtant l’espérance : Mokranowski, le grand général Branicki, poussé par lui au trône, tous deux amis de la France et comptant sur elle, mais sans autre moyen de sauver leur pays que d’y organiser la guerre civile. En face d’eux, en effet, le parti des Czartoriski travaillait, depuis quinze ans, à jeter la république entre les bras des Russes, avec l’espoir de l’arracher ensuite à l’anarchie qui la ruinait. Leur neveu, Poniatowski, attendait avec impatience, dans la faveur de Catherine II, le trône de Pologne que sa famille et sa naissance lui réservaient.
Entre ces deux factions, la mort d’Auguste III devait être et fut le signal de la guerre. L’occasion était bonne pour la Russie de réduire les Polonais à une servitude plus étroite encore. Son intérêt était de leur imposer un roi qui, lui devant tout, et très combattu, serait à sa merci. L’affection de la czarine pour son ancien amant servait les desseins de ses ministres. Elle les masquait heureusement : ce cadeau royal d’une couronne à Poniatowski déguisait la réalité, atténuait la brutalité de la conquête qui se préparait en Pologne.
Il fallait en effet étendre l’empire russe jusqu’à la Vistule, sans éveiller l’attention de l’Europe. Pierre III avait commis la faute de ne pas le faire, au moment où les puissances européennes étaient trop occupées de leurs affaires pour songer à celles de la Russie. Catherine II allait être obligée de réparer d’abord cette erreur.
Le moins facile à tromper de tous les souverains du temps, c’était le roi de Prusse. La czarine le connaissait bien : c’était lui qui l’avait mariée. Et, de son côté, Frédéric avait assez appris à connaître, dans la guerre de Sept ans, la force redoutable de la Russie pour ne pas la laisser s’étendre jusqu’à ses frontières sans protester. Catherine avait un moyen pourtant de tenir en bride « cet ennemi perfide » ou clairvoyant, celui que Pierre le Grand et Élisabeth avaient maintes fois essayé, l’alliance de la France contre les Allemands. Comme une bonne souveraine russe, fidèle à la tradition jusque dans le détail, la czarine fit d’abord mille avances à Louis XV, cajola son ambassadeur, et puis lui envoya une ambassade extraordinaire pour lui proposer une entente sur la succession de Pologne. Que nous eût-elle offert, en échange du trône qu’elle aurait demandé pour Poniatowski ? Il est difficile de l’imaginer, puisque la négociation n’aboutit pas. Mais on voit bien ce qu’elle en attendait. Quand elle vit son attente déjouée par l’attitude de la France, le comte de Broglie préparer contre elle, par le Secret du roi, une ligue générale en Orient, Catherine se retourna vers les Allemands, comme avaient fait les czars de tout temps. Elle s’adressa à la Prusse, à Frédéric II.
Les Hohenzollern, à partir de 1764, ont eu dans les progrès de la puissance russe, à l’est de l’Europe, une part si considérable, et Frédéric II particulièrement, que leur politique orientale est un des principaux éléments de la question d’Orient. Déjà contre la Suède, Frédéric Guillaume Ier s’était allié à Pierre le Grand. Il avait imité alors les princes allemands, mais, depuis, partagé leur frayeur, quand il vit les Russes s’établir en Mecklembourg et en Pologne. Il avait alors abandonné l’alliance russe en 1720. Il n’y revint pas à l’époque de la succession de Pologne, et ce ne fut pas sans regret qu’il laissa s’établir le protectorat des czars en ce pays. Il lui semblait qu’il aurait mieux fait de prendre sa part d’une conquête qu’il ne pouvait empêcher, dans le bassin de la Wartha, admirablement disposé pour relier Francfort à Dantzig et le Brandebourg à la Prusse ducale. Le roi Sergent avait hésité entre la peur d’agrandir ses voisins et le désir de s’agrandir. Et, pendant ses hésitations, les Russes avaient trouvé le moyen de s’établir sur la Vistule.
Fut-ce cette leçon qui dicta à son fils une politique moins hésitante ? A coup sûr Frédéric II, dans sa jeunesse et son âge mûr, partagea les désirs et les inquiétudes de son père. Dès 1731, il jetait un regard de convoitise sur le beau domaine de la Prusse polonaise, et, d’autre part, dans la guerre de Sept ans, il avait mesuré à ses dépens le colosse de la puissance russe. Il le considérait comme une force barbare sans doute, analogue à la poussée des anciennes invasions, que nulle volonté humaine ne pourrait contenir. Le sentiment de son impuissance, et l’ardeur de ses convoitises formèrent dès lors dans son esprit un plan qui devint la règle de la politique prussienne, plan sans grandeur, calculé sur les seuls intérêts présents de la Prusse, contraire à la véritable justice, qui peut-être eût été pour cet État la meilleure sauvegarde. Frédéric II l’a résumé d’ailleurs en des termes qui le jugent : « Il y avait deux partis à prendre, ou d’arrêter la Russie dans le cours de ses immenses conquêtes, ou, ce qui était le plus sage, d’essayer, par adresse, d’en tirer parti. »
Il résolut donc, dès que les Russes s’installeraient en Pologne, de s’y installer avec eux, pour surveiller leurs démarches, et pour leur imposer, au moment de la conquête, une conquête prussienne. En ces conditions, la complicité des Allemands allait achever, au temps de Catherine II, ce qu’elle avait préparé au début du siècle, la solution violente de la question d’Orient.
Dans le traité qu’il conclut avec Pierre III, en 1762, Frédéric II avait eu soin déjà d’inscrire une clause relative à la Pologne : les alliés s’accordaient à y maintenir l’anarchie, pour établir à frais communs leur autorité, sorte de condominium qui laissait toute liberté à leurs ambitions. Après la révolution qui renversa Pierre II, le roi de Prusse offrit à la nouvelle czarine le même pacte : elle rejeta cette offre, d’abord, tant qu’elle crut pouvoir régler, à son profit et seule, les destinées de la Pologne. L’hostilité de la France, la résistance des Polonais après la mort d’Auguste III, la décidèrent enfin à les accepter. Le 11 avril 1764, elle s’entendait avec Frédéric II pour donner le trône à Poniatowski, maintenir l’anarchie en Pologne, protéger les Grecs et les luthériens, et se garder, par ce dernier prétexte, le droit d’intervenir dans les affaires de la république.
Ce pacte n’était pas une victoire pour la Russie : depuis 1717, elle avait les mêmes privilèges ; elle les exerçait par la faiblesse des princes saxons, plus complètement. La Pologne était, depuis un demi-siècle, un protectorat russe. Elle devenait, par ce traité, une province de la Prusse, autant que de la Russie. En l’état de grandeur où les fautes de Pierre III avaient mis la monarchie des Hohenzollern, Catherine II se vit obligée de lui réserver une part d’influence dans des affaires que jusque-là elle avait réglées seule, et plus tard une part de territoire peut-être. D’un rival elle avait dû faire un associé, accepter un contrôle, pour faire accepter son entreprise, et sacrifier d’avance certains bénéfices, pour se garder le droit d’en réaliser d’autres. La victoire était plutôt pour le collaborateur qui avait su s’imposer à elle par sa décision et sa force, si pour lui-même elle eût été complète, si elle n’eût été, en quelque manière aussi, constituée par des sacrifices, sacrifices de l’avenir au présent, de la sécurité future de la Prusse à sa sécurité et à sa grandeur immédiates.
Ainsi, ce pacte qui allait ouvrir la voie à tant d’injustices, et pour un siècle, cette alliance prusso-russe, intermittente jusque-là, durable désormais, n’étaient pas le résultat d’un accord librement consenti des deux parts, justifié par la communauté des intérêts. C’était le double effet d’une peur réciproque et de convoitises opposées. Il n’y a plus, depuis 1764, dans le règlement de ces affaires où toute l’Europe est intéressée, ni justice, ni même intérêt. Il n’y a que des forces qui se heurtent, se combinent, ou se heurtent de nouveau. C’est une crise perpétuelle.
Par la force, Stanislas-Auguste Poniatowski fut élu roi le 7 septembre 1764. Les troupes russes, sous les ordres d’un ambassadeur fougueux et brutal, Repnin, avaient entouré toutes les diétines et la grande diète d’élection de Varsovie. En possession du pouvoir, les Czartoriski, comme ils l’avaient rêvé, procédèrent en grande hâte à la réforme de la république, dont ils voulaient faire, pour la sauver, une royauté véritable. Les grandes charges furent abolies, et les titulaires destitués par décret. Des conseils souverains, à la discrétion du roi, les remplacèrent. Puis, on agita la suppression du liberum veto : on y renonça devant les menaces de la Prusse, mais, par un biais habile, les Czartoriski déclarèrent que dans la diète, à l’avenir, toutes les affaires auraient un caractère judiciaire et se décideraient ainsi à la pluralité des suffrages.
Ce fut le prélude d’un coup d’État : les provinces, la noblesse furent dépouillées de leurs privilèges ; l’État reçut pour la première fois une organisation militaire à la prussienne, et des impôts publics. Trente ans plus tôt, ces réformes nécessaires auraient peut-être sauvé la Pologne, mais, accomplies alors par des hommes qui avaient livré leur pays à l’étranger, sous la pression des troupes russes, et de l’aveu de Catherine II, qui se plaisait à voir ses lieutenants rétablir l’ordre à Varsovie, elles ne parurent qu’une œuvre brutale d’ambition et de conquête.
Toutes les résistances, par une conséquence nécessaire, furent légitimes et presque saintes. Le parti des patriotes polonais, en présence du coup d’État, recourut au droit d’insurrection : Mokranowski, Branicki, l’évêque de Cracovie, formèrent à Radom une vaste confédération (1766). La guerre civile, provoquée par l’intervention des étrangers, allait leur ouvrir plus complètement encore les portes de la Pologne.
Pour défendre, comme pour modifier l’antique constitution de leur république, les Polonais ne connaissaient que la guerre avec le concours de leurs voisins. Les Czartoriski avaient appelé les Russes, Mokranowski et ses amis s’adressèrent à la France et à la Prusse. Rien ne fut plus incohérent que les démarches de Louis XV : il avait des faveurs pour tous les partis. Il ne décourageait personne, ni Poniatowski, dont il approuvait les réformes et la candidature ; ni son rival, le prince Xavier de Saxe, qu’il soutenait par affection pour sa sœur, la Dauphine ; ni Branicki dont il appuyait les vœux ; ni Mokranowski, l’un des plus vieux alliés de la France. Ces hésitations valaient une abstention. C’était ne pas prendre parti que d’en prendre tant.
Le parti de Frédéric II, au contraire, était pris : il surveillait les Russes et ne voulait pas qu’il se fondât pour eux, par eux ou leurs alliés, rien de définitif en Pologne. Dès qu’il apprit les réformes des Czartoriski, il protesta contre la suppression du liberum veto, l’établissement de douanes et d’impôts. Il accueillit les mécontents, écrivit à Catherine II et fit suivre ses lettres d’une expédition militaire qui se dirigea sur la Vistule. « Je veux bien être l’allié des Russes, mais non leur esclave. » Et, pour prouver enfin qu’il était le maître, un maître véritable pour la Pologne, Frédéric prit la défense des luthériens de Thorn persécutés comme dissidents (1766).
Cette querelle des dissidents acheva l’œuvre de désordre, de ruine, qui se préparait dans ce malheureux pays. Ce fut une dernière violence qui déchaîna toutes les autres.
Les Czartoriski avaient eu besoin, après avoir imposé leur constitution nouvelle par la force, d’obtenir le consentement de leurs compatriotes. C’était pour franchir un premier pas difficile qu’ils s’étaient servis de l’étranger. Pour se délivrer de son joug, sans perdre leurs positions, ils s’adressèrent aux Polonais eux-mêmes. Ils comprirent vite que c’était peine perdue de s’adresser à leur patriotisme. L’amour de la patrie, au sens où nous l’entendons, n’était pas le lien véritable qui pût réunir la nation : un autre sentiment plus fort, le dévouement, poussé jusqu’au fanatisme, à la foi catholique, animait ce peuple de croisés. Ce fut le sentiment qu’exploitèrent les Czartoriski : ils sacrifièrent aux vengeances des catholiques les luthériens et les orthodoxes grecs, pour enlever aux partisans de l’ancienne constitution l’appui des évêques (1764-1766). Ils se croyaient ainsi assurés du succès définitif : ils touchaient à leur ruine. Ils y entraînaient leur pays, qu’ils avaient cru sauver.
De nouvelles confédérations se formèrent aussitôt dans la république, assemblée de protestants à Thorn, de Grecs à Loutsk, toutes deux en armes. Cela faisait déjà quatre factions en Pologne, prêtes à en venir aux mains. Les Prussiens, les Russes allaient soutenir leurs coreligionnaires. Thorn était la porte qui menait de Prusse dans la république, Loutsk en Wolhynie, à l’autre extrémité, au sud du Pripet, une route tout ouverte aux Moscovites.
Catherine II jugea le moment venu d’y entrer, à la faveur de ces querelles, pour n’en plus sortir. Les Czartoriski, par leurs persécutions religieuses, avaient essayé de désarmer les confédérés de Radom, leurs adversaires, d’acquérir leur adhésion, pour pouvoir se passer à l’avenir du concours des Russes. L’impératrice se fit à son tour un prétexte de cette politique religieuse pour donner à ses créatures indociles ou trop habiles une leçon d’obéissance.
Elle trouva leurs adversaires, les Branicki, les Radzivill, les Potocki, aussi aveuglément dociles à ses vues ambitieuses qu’eux-mêmes l’avaient été d’abord. Radzivill accepta le commandement des confédérations unies de Loutsk et de Radom. Catherine II régnait à Varsovie plus que le roi qu’elle avait mis sur le trône : elle avait divisé. Elle faisait déporter les évêques, recevait la soumission de Poniatowski, et dictait enfin à la diète de Varsovie des lois nouvelles (1767) et un traité d’alliance (24 février 1768) qui lui donnait la Pologne tout entière et pour jamais. La guerre civile aboutissait fatalement à la conquête russe.
L’Europe pouvait-elle se plaindre ? En ce temps de lumière, la czarine n’avait-elle pas défendu la cause de la tolérance : « Elle paraissait donner la loi à la Pologne par amour du genre humain. » C’était une des bases de la nouvelle constitution, une loi cardinale, intangible, que les dissidents seraient admis à tous les emplois. Et que pouvait réclamer la Prusse ? Au nombre de ces lois, essentielles aussi, figuraient les principes anarchiques dont elle avait demandé le maintien, l’élection royale et le liberum veto.
Ces principes de tolérance et d’anarchie déguisaient une conquête brutale, et si réelle que la Russie se préparait à l’organiser déjà. La même constitution la déclarait garante de l’intégrité du territoire polonais : à côté des lois cardinales et du liberum veto figuraient d’autres principes et d’autres lois : moitié des diètes employée à la discussion préliminaire des matières économiques, sans que la rupture d’une diète, pour des motifs politiques, pût entraîner jamais la nullité de ces lois votées à la majorité ; organisation de l’armée, de la justice, de la société civile, de l’administration, toutes les réformes des Czartoriski, moins celle qui leur aurait donné un pouvoir fort, durable et indépendant.
Telle était, en réalité, l’œuvre complexe que les Russes entendaient édifier sur les bords de la Vistule, avec les matériaux fournis par les deux factions rivales, tour à tour ses alliées, suivant un plan formulé, poursuivi depuis un demi-siècle avec une rare persévérance : œuvre de violence, puisqu’elle s’élevait sur le territoire d’un grand peuple conquis par les armes et l’intrigue, mais œuvre de régénération, puisqu’elle laissait à ce peuple les moyens de revivre une vie meilleure, sinon libre ; œuvre analogue à celle qui s’accomplit plus tard en Finlande, empreinte profondément du génie de l’homme qui en avait conçu et légué le dessein à ses successeurs : barbare, brutale, et civilisatrice à la fois. En 1768, Catherine avait repris sa revanche sur la Prusse, qui avait prétendu l’enchaîner, et la tradition de Pierre le Grand, la seule autorité qu’elle acceptât. La Pologne était esclave : elle n’était pas démembrée.
Mais, au même moment, la politique allemande, la résistance de l’Europe et des Polonais préparaient aux Russes une déception inattendue, à la Pologne des destinées plus malheureuses, à l’Orient, enfin, de nouvelles crises sanglantes. Ce fut une mêlée générale où les faibles devinrent la proie des forts, où les forts s’associèrent pour ne point se combattre : non plus une conquête, mais un dépeçage, la violence à l’état continu, dominant la politique, réglant les alliances, et décidant enfin, pour l’avenir, du sort de l’Europe. Ainsi s’était achevée la ruine de la Suède : ainsi se consomma celle de la Pologne, de 1768 à 1772.
Trompés par la Prusse, animés par leurs prêtres catholiques, les Polonais se soulevèrent contre la constitution que Catherine II prétendait leur imposer pour leur bien. La confédération de Radom se reforma à Bar, et, sous la direction d’hommes nouveaux, Pulaski et Krasinski, groupa une foule de patriotes. La France les soutint : Choiseul leur fit passer de l’argent, et surtout leur procura le secours de la puissance turque, qui, sollicitée par Vergennes, protesta contre le séjour des Russes en Pologne. Le sultan, le 6 octobre 1768, leur déclara la guerre.
Au moment où Catherine II croyait pouvoir organiser une conquête déjà faite, la France provoquait une grande levée d’armes depuis la Podolie jusqu’à Constantinople. Fidèle à la politique qui avait arrêté la Russie en 1711 et en 1739, plus encore qu’à son amitié pour la Pologne, elle espérait maintenir l’ancien équilibre de l’Orient contre la puissance qui le bouleversait depuis un demi-siècle. Elle opposait la force à la force, mais une force insuffisante. Les fondements de sa politique étaient si fragiles, qu’elle eût mieux fait de les fortifier d’abord.
Ces confédérés qu’elle soutenait, n’étaient-ce pas ces confédérés aveugles qui avaient préféré l’alliance onéreuse de l’étranger à l’autorité d’un pouvoir royal fort et capable peut-être de les sauver, les anciens adversaires des Czartoriski. Et la France, par le même aveuglement, ne s’était-elle pas détournée de cette famille, à travers les intrigues contradictoires du Secret de son roi ? Comment sauver la Pologne avec les éléments anarchiques et les débris des coteries qui l’avaient perdue ?
L’appui des Turcs paraissait la ressource suprême : mais cet appui était bien fragile. Animé des meilleures intentions, le sultan, Mahmoud III, avait songé à réorganiser son empire. Mais, dans l’état de décadence où il l’avait trouvé, il lui aurait fallu beaucoup de temps pour y réussir. Lorsqu’il déclara la guerre à Catherine II, il n’avait ni armées, ni généraux, ni enfin aucune ressource d’argent et de matériel. Les provinces éloignées de l’empire se désagrégeaient. Dans ces conditions, l’intervention des Turcs fut pour eux un désastre : leurs armées furent détruites sur le Dniester, à Choczim (1768-69), leur flotte, à Tchesmé, en face de l’île de Chio (1770) ; la Moldavie et la Valachie, conquises par Romanzoff, à Cahulu (1770). Et les confédérés de Bar, réduits à quelques bandes, étaient chassés de leur pays. Ce fut la preuve de la faute que venait de commettre Choiseul : unir des puissances faibles sans les réorganiser d’abord, c’était pure chimère. L’union fait la force, lorsqu’elle rapproche des éléments sains et vivaces. Celle de 1768, entre des puissances travaillées par un mal ancien, les précipita, au lieu de les sauver, dans une ruine commune.
Les Allemands attendaient l’heure de s’unir aussi pour la curée. Frédéric II s’était félicité de la résistance que rencontrait Catherine II. Au moment où les Polonais tentaient leur dernier effort, il calculait, dans son testament politique (7 novembre 1768), qu’il fallait occuper la Prusse polonaise et les places de la Vistule, pour se défendre contre la Russie. La prise d’armes des Turcs lui parut le moment désigné : « Il fallait être sans adresse ou enseveli dans un engourdissement stupide, pour ne point profiter d’une occasion aussi avantageuse. » Il déploya ses troupes le long des frontières de Pologne en janvier 1769, et, le 2 février, il chargeait son ministre à Berlin d’exposer aux Russes un projet de partage, qui, disait-il, lui avait été suggéré par le comte de Lynar, diplomate danois. Le 25 août, il allait trouver, à Neisse, le fils de Marie-Thérèse, Joseph II, pour sceller avec l’héritier des Habsbourg une alliance destinée à tenir les Russes en respect. Après avoir pris ainsi position, Frédéric laissa se heurter les convoitises de l’Autriche et de la Russie : il connaissait le secret, désormais, de les mettre d’accord avec les siennes.
L’Autriche, moins forte et moins ferme que lui, jetait autour d’elle, au delà de ses frontières, des regards de convoitise ou d’effroi. En février 1769, elle mit la main sur le comté de Zips au sud de la Galicie, sous prétexte qu’il avait appartenu à la Hongrie. Quand elle vit les Russes en Roumanie, elle trembla à la fois de les avoir pour si proches voisins, et de perdre l’occasion de dépouiller aussi les Turcs, leurs victimes.
La Russie développait alors toutes ses ambitions : elle voulait garder la Pologne et profiter de ses succès sur les Turcs pour s’avancer du coup jusqu’à Constantinople. Ses armées envahissaient les pays du Danube, sa flotte commandait la mer Égée et les Dardanelles. Après la conquête de la Vistule, celle du Bosphore, la grande croisade définitive, l’expulsion des Turcs hors d’Europe. Mais Catherine n’osait entreprendre l’une que si elle était d’abord assurée de l’autre. Et des deux côtés, sur la Vistule et sur le Danube, elle se heurtait aux convoitises des Allemands, des Prussiens ou des Autrichiens.
De ces convoitises et de ces inquiétudes qui croissaient avec le progrès des armées russes au nord et au sud, à Berlin, Frédéric II fit une triple alliance, qu’on a revue bien des fois, car elle est depuis restée, pour la Prusse, la règle et le fondement de sa politique. Il exploita à Neustadt les craintes de l’Autriche pour les opposer aux desseins de la Russie et l’amener à sa discrétion. « Fournissez-moi des armes, dit-il formellement au ministre autrichien Kaunitz, dans cette célèbre entrevue (4 sept. 1770), dont je puisse faire usage pour lui faire peur. » Ces armes, il les obtint, sous la forme d’une médiation allemande entre Constantinople et Saint-Pétersbourg, qui arrêtait la Russie en pleine conquête. Obligée de choisir entre cette médiation, et une guerre avec l’Autriche soutenue peut-être par la Prusse, la czarine, au mois de janvier 1771, se résigna à subir les exigences de Frédéric II, sa médiation, et lui offrit d’elle-même le prix qu’il en attendait, une part de la Pologne. Le roi de Prusse tenait ce qu’il voulait : sans guerre, par le seul effet de la menace et par l’union des puissances allemandes, il avait forcé les Russes à restreindre leurs conquêtes en Pologne, en Turquie, à se résigner enfin aux conquêtes simultanées des Allemands.
Il ne restait plus qu’à persuader l’Autriche à son tour de la nécessité de laisser la Prusse joindre le bassin de la Wartha à celui de l’Oder, et la Vistule au Niémen. La tâche n’était pas aisée, avec les souvenirs cuisants des guerres récentes, après les efforts qu’avait faits Marie-Thérèse pour réduire le roi de Prusse. Comment serait-elle disposée à l’agrandir de bonne grâce ? « Plutôt que de voir notre avantage, ils renonceraient au leur », disait Frédéric II. Mais il avait le moyen de faire céder cette reine orgueilleuse, celui qui lui avait réussi auprès de Catherine II. Il menaça Marie-Thérèse (sept. 1771) de faire cause commune avec la czarine contre l’Autriche : en cet état, il serait capable de lui prendre beaucoup plus que ce qu’elle lui refusait. Justement, Kaunitz, dans l’espoir d’intimider les Russes, venait presque de leur déclarer la guerre, en s’alliant aux Turcs le 6 juillet 1771. La rupture était prochaine, et les menaces du roi de Prusse d’une portée presque immédiate : d’un côté, l’Autriche et les Turcs vaincus, la Prusse et la Russie de l’autre. La partie était trop inégale, impossible même. Marie-Thérèse recula : dès le 6 septembre, elle se déclarait prête, pour avoir la paix, à souscrire aux conditions de son ancien rival. A la fin de l’année 1771, elle agréait l’expédient que Frédéric avait su faire accepter à la Russie par le même moyen, le partage de la Pologne.
Le 17 février 1772, par une déclaration approuvée à Berlin le 28, et à Saint-Pétersbourg le 5 mars, les trois puissances partageantes, « pour obvier à tout ce qui pourrait naître de difficultés au sujet de la Pologne, et altérer l’amitié qui subsistait entre elles », s’engageaient à prendre sur le territoire polonais des domaines égaux et de même valeur. Et leurs armées exécutaient aussitôt leur engagement. « Le gros de notre ouvrage est fait », disait Frédéric, dès le 6 avril 1772. Les Russes s’annexaient la Russie blanche (Polotsk, Vilepsk, Orcha, Mohilew et Gomel), les Autrichiens, la Galicie orientale et la Russie rouge, la Prusse, enfin, ce qu’elle souhaitait, la Prusse polonaise, moins Thorn et Dantzig.
La Pologne eut le sort que la Suède avait éprouvé au début du siècle. Elle perdait les boulevards de son territoire. Sa capitale était ouverte à l’ennemi, et ce qui lui restait de provinces, en pleine anarchie. Elle vivait encore, mais d’une vie précaire et désorganisée, comme elle avait vécu depuis un siècle. La ruine de cette nation malheureuse, et le partage d’un État abattu n’étaient donc pas ce qui constituait la nouveauté de l’acte de 1772. La nouveauté était dans la façon dont il s’était accompli et dans l’étendue de ses conséquences.
Autrefois, au temps de Pierre le Grand, en 1720, la complicité des Allemands et des Moscovites avait abouti à un partage de l’empire suédois. Mais cette entente avait été l’effet de convoitises excitées par les fautes de Charles XII. Elle s’était développée au cours d’une guerre qui avait coûté aux adversaires de la Suède de longs efforts et des sacrifices, si bien que leurs conquêtes paraissaient les fruits de leurs victoires, et leurs parts, des indemnités légitimes. Enfin, elle n’avait pas survécu à la guerre qui l’avait formée.
En 1772, ce fut sans avoir participé aux guerres d’Orient que les Allemands résolurent le partage de la Pologne. Leurs victimes n’avaient point été leurs rivaux, leur conquête n’était pas le prix des batailles, mais de la ruse. Leurs ennemis, c’étaient les Russes, que la Prusse voulait écarter de la Vistule, et l’Autriche des Carpathes : n’osant pas les combattre, ils avaient imaginé de les satisfaire, pour se donner le droit de prendre avec eux, en Pologne, les armes nécessaires à la défense de leurs frontières. Dans le règlement de la question d’Orient, toujours brutal depuis que Pierre le Grand y avait appliqué sa sauvage énergie, la politique de Frédéric II venait d’introduire, sous le coup de la peur d’une invasion russe, un nouvel élément, la ruse.
Enfin, la condition de cette triple alliance que la peur seule avait dictée était de durer toujours : chacun des alliés y avait cherché le moyen de se rendre plus redoutable à ses voisins, et le moyen ne devait demeurer efficace que si chacun renonçait à s’accroître, ou si chaque accroissement des associés se faisait en même temps, dans la même mesure, et, par conséquent, par des actes analogues. Il n’y a pas de pire esclavage que celui de la peur : c’était par ces liens que l’Autriche, l’Allemagne s’enchaînaient à la Russie. Les Polonais, ce jour-là, ne furent pas les seuls à perdre leur liberté.
On le vit nettement, au lendemain même du traité. Les Russes continuaient leurs conquêtes contre les Turcs : obligés de se restreindre en Pologne, ils s’accroissaient au sud sans obstacle. Alors, tout en protestant de la pureté de ses intentions, en arrosant de pleurs l’acte que sa chancellerie avait rédigé, l’impératrice-reine Marie-Thérèse s’efforça de se tailler en Pologne la plus belle part qu’elle put. Elle considéra, avec son fils, qu’un nouveau morceau de la Podolie jusqu’au Sbrucz, la Bukhovine, lui était nécessaire. Elle y fit planter ses aigles (1773-1774). Frédéric II trouva de son côté que sa frontière était trop limitée, et l’enrichit de deux cents villages.
La triple alliance le leur permit ; mais elle les obligea à fournir encore des compensations à Catherine II. Celle-ci les reçut, plus largement qu’elle n’eût pu l’espérer, aux dépens de la Turquie. Le traité de Koutschouk Kainardji (10 juillet 1774) lui donna Azoff et les deux Kabarda, quelques territoires qui valaient à peine ceux que venaient de s’adjuger ses associés. Mais, du même coup, elle s’arrogea le droit de libre navigation dans la mer Noire, la protection des chrétiens grecs dans les provinces ottomanes, et cela valait, pour l’avenir, tout un empire. « L’empire ottoman, écrivait alors un diplomate autrichien, Thugut, devient dès aujourd’hui une sorte de province russe. » Désormais, l’Autriche sera obligée de songer à un partage de la Turquie, pour rétablir aussi de ce côté l’équilibre qu’elle avait cru, par le partage de la Pologne, établir au nord.
C’est en 1774 que l’on doit se placer pour juger dans tout son ensemble l’évolution de la question d’Orient. Au début du siècle, les Allemands s’associèrent à Pierre le Grand pour dépouiller la Suède. Par une conséquence fatale, ils lui abandonnèrent alors la Pologne qui, de 1717 à 1768, fut une province russe. Puis la Prusse voulut, au temps de Frédéric II, sa part de cette république, et détermina l’Autriche à réclamer la sienne. La Russie les admit au partage de la Pologne en 1772, mais aussitôt elle prit, à la faveur de cette concession, en Turquie, la position qu’elle avait prise sur la Vistule d’abord. Le traité de Kainardji fut le début d’une conquête déguisée de l’empire ottoman, comme l’avait été pour la Pologne celui de Varsovie en 1717. Les Allemands se retrouvèrent ainsi dans le même état d’équilibre instable avec leurs redoutables voisins après le partage de la Pologne qu’après celui de la Suède, et dans la nécessité, pour s’y maintenir, de rechercher d’autres partages qui permettraient à la Russie de nouvelles conquêtes. Depuis le jour où elle s’était résolue pour la première fois par la violence, par un bouleversement du système européen, la question d’Orient, à chaque solution nouvelle, contenait en germe de nouvelles crises pour l’Orient, de nouvelles révolutions pour l’Europe.
Sur la Vistule, comme Pierre le Grand sur la Baltique, Catherine avait été obligée de reculer pour faire place aux Allemands. Mais leurs convoitises, qui limitaient en Pologne son succès, lui permettaient de prendre aussitôt en Turquie une belle revanche, comme au temps de Nystadt, fermant à Pierre la Baltique, elles lui avaient ouvert la Pologne.
Ainsi, à deux reprises, et dans des milieux très différents, apparut la vanité des intrigues que la politique allemande employait à contenir les forts en dépouillant les faibles, d’autant plus qu’en dernier lieu elles venaient de servir à un maître en fait d’artifices politiques, Frédéric II. On pouvait être assuré qu’entre ses mains la politique orientale de l’Allemagne avait donné tous ses résultats : on pouvait aussi la juger en 1774.
Jamais il ne fut plus clair que, si l’intérêt présent de l’État est la règle de la diplomatie, encore s’agit-il de calculer avec mesure et l’intérêt et le présent. Le présent est toujours gros de l’avenir, et le vrai politique est celui qui compte avec le temps. L’intérêt, d’autre part, n’est pas toujours, pour un État, ce qui l’agrandit, ou même le fortifie, comme s’il était seul à combattre pour son existence. Il est aussi dans le concours d’autres États, exposés aux mêmes dangers, plus faibles, mais qu’il vaut mieux soutenir pour s’en faire une défense qu’affaiblir encore pour se fortifier. La force et la ruse ne décident pas seules du sort des États, mais les alliances, les intérêts communs et permanents, ce qu’on appelait au dix-septième siècle, d’un mot, l’équilibre. Les Allemands, au siècle suivant, cherchaient, par l’intrigue et la violence seulement, à constituer sur leurs frontières un autre équilibre, plus conforme aux instincts des sociétés primitives qu’aux lois des peuples civilisés, où la nation la plus rapprochée de la nature devait prendre la première place.
Et la Russie apparut, au temps de Catherine II, par l’énergie primitive de ses instincts, de ses traditions et de ses appétits, par la faute aussi de ses complices, déjà la souveraine de l’Orient, comme par la force d’une loi naturelle.
Après avoir ainsi continué l’œuvre de Pierre le Grand, réparé les fautes de Pierre III, déjoué les ruses des Allemands, l’Impératrice n’avait cependant pas terminé sa tâche. La révolte de Pougatschef, cette prise d’armes redoutable d’un grand peuple encore sauvage, fanatisé par les raskolniks, vint lui rappeler, au milieu de ses succès, que la Russie devait, en se civilisant, mériter la destinée que la violence et la force de ses instincts naturels lui avaient faite. C’était là encore achever Pierre le Grand, et corriger Pierre III dont le nom venait de servir de ralliement aux Cosaques, au peuple fanatisé.
Dès qu’elle les eut vaincus, Catherine se mit à l’œuvre. Elle entendait donner à la Russie les ressources matérielles, économiques, intellectuelles que les peuples du dix-huitième siècle avaient réunies à leur service, et par les progrès mêmes les plus récents. On l’eût crue inspirée par Beccaria ou Montesquieu, quand elle s’efforça d’établir une justice plus expéditive, moins coûteuse, et de séparer, par l’édit de 1775, l’administration de la justice. Comme une élève de Quesnay, elle encourageait l’agriculture par la libre circulation des grains, l’établissement de colonies étrangères dans le sud de l’empire, la sécularisation des trésors d’Église ou de mainmorte. Élève de Jenner, pour le bien de ses paysans, elle donna l’exemple et le bienfait à la Russie de l’inoculation, comme elle développait la médecine et l’hygiène. Elle prenait aussi à Gournay ses principes en faveur de l’industrie et du commerce et les appliquait, fondait des villes nouvelles, centres de commerce, de mines ou de manufactures. Et tandis qu’elle se mettait ainsi à l’école, à toutes les écoles de l’Europe, elle rêvait d’y conduire chacun de ses sujets pour leur faire mieux comprendre ou accepter les bienfaits qu’elle en retirait pour eux, pour leur permettre dans l’avenir de les développer et de les renouveler. « Donner à son peuple une éducation nouvelle et, pour ainsi dire, une nouvelle vie, c’est une œuvre, disait-elle, qui demande d’incroyables efforts et dont la postérité seule recueillera le fruit. »
Cette œuvre, elle l’entreprit avec le concours des Français, ses maîtres d’autrefois, de Rousseau, d’Alembert, Diderot, Marmontel, La Harpe, Voltaire, ou des étrangers qui pratiquaient le plus la France : le prince de Ligne et Grimm. Elle ne l’acheva pas, dut s’arrêter à la création d’écoles secondaires dans les grandes villes pour la bourgeoisie, et d’une maison d’éducation importante, le Vospitatelnys dom, à Moscou. Elle comprenait elle-même qu’elle ne pouvait pas faire davantage, à moins d’imposer hâtivement à la nation une éducation étrangère à son génie, et stérile. Et cette éducation, elle la voulait féconde, quitte à n’en pas recueillir les fruits. C’était une greffe, qui ne devait pas étouffer la sève de la végétation russe au risque de mourir avec elle. Alors, tandis que la czarine appelait les écrivains français, comme des maîtres, non comme des tyrans, elle encourageait par son propre exemple, ses comédies et ses drames, la littérature nationale. Elle obligeait ses confidents à pratiquer les œuvres de Trediakovski, de Fou Vizime, de Soumarokof. La princesse Dachkof fondait, en 1783, sur le modèle de l’Académie française et dans la même pensée, l’Académie russe : à leur appel se levait toute une armée d’écrivains nationaux, historiens, poètes, journalistes, pour combattre à la fois l’ignorance du peuple russe et le mépris où l’Europe, jusque-là, l’avait tenu, pour lui assurer définitivement la place que son énergie, les victoires de Pierre le Grand et de Catherine II lui avaient conquise.
Soutenue par l’admiration et la gratitude de ses sujets, l’Impératrice, aussi grande en cette fin de siècle que le roi de Versailles au siècle précédent, pouvait étendre encore, au nom d’une civilisation supérieure et par les mêmes moyens, la complicité des Allemands surtout, les frontières occidentales de son empire.
Frédéric II, au moment où il lui offrait le partage de la Pologne, lui avait offert, en 1767-1769, celui de la Suède. Les factions aristocratiques y concouraient, depuis 1720, à l’avilissement et à la décadence de leur patrie. On avait vu tomber les manufactures, négliger le militaire, les fortifications et la marine, déchoir la valeur des mines et des terres, ébranler tous les fondements de la sûreté publique. La triple alliance guettait cette proie facile pour l’engloutir après la Pologne.
La politique française la lui arracha : tandis qu’à Paris, Choiseul instruisait le futur roi de Suède à restaurer le pouvoir royal, pour déjouer les calculs des Allemands et des Russes, Vergennes parlait aux Suédois un noble et fier langage : « Il n’y a que tous les attributs de l’autorité souveraine réunis dans la personne du roi qui puissent faire cesser les dissensions scandaleuses des factions, les troubles domestiques qui en sont la suite nécessaire, le mépris et les malheurs qu’elles ont attirés à leur patrie. » Le 19 août 1772, le roi de Suède, Gustave III, roi depuis le 29 mai, sauvait son pays en réalisant ce programme. Le résultat de son coup d’État fut de tirer la Suède de l’anarchie, de l’arracher à la dépendance de la cour de Saint-Pétersbourg, de prévenir son entier asservissement. Ce fut le seul échec définitif que rencontra Catherine II : elle en conçut un violent dépit, et se préparait, en 1773, à se venger de Gustave III, qui avait osé secouer le joug où elle tenait la Suède. Mais la France vint au secours du prince qu’elle avait conseillé : la Prusse n’osa l’attaquer, et la czarine dut se résigner.
Elle allait chercher au sud, dans les convoitises des Allemands, un moyen de réparer l’échec que Louis XV venait de lui infliger au nord. On lui fermait la Baltique et la Suède ; au traité de Kainardji, l’Autriche et la Prusse lui avaient ouvert la mer Noire et les Balkans. Là était pour la Russie l’occasion la plus belle, l’avenir le plus certain, et comme son devoir, l’affranchissement des chrétiens grecs dont elle avait désormais la garde, la ruine des infidèles, la conquête de Constantinople enfin. Catherine II s’attacha à cette grande tâche qui pouvait être son chef-d’œuvre.
En face de ces projets qu’elle connaissait, l’Autriche fut aussitôt amenée, comme la Prusse en 1764, à prendre position. Soutiendrait-elle, contre l’expansion menaçante de la puissance russe, des voisins dont la faiblesse assurait le mieux son repos ? Ou, dans l’impossibilité d’arrêter ce torrent et de sauver les Turcs, prendrait-elle parti contre eux pour avoir part à leurs dépouilles, pour se fortifier d’avance contre les nouveaux voisins que lui donnerait cette collaboration. C’était le problème qui s’était posé devant les Hohenzollern en Pologne. Ils avaient cru le résoudre par la triple alliance et le partage. Les Habsbourg se décidèrent, comme eux, pour l’alliance russe et le partage de la Turquie.
En vain Marie-Thérèse avertit son fils et ses ministres : « Le partage de l’empire ottoman serait, de toutes les entreprises, la plus dangereuse, plus critique encore que celui de la Pologne. J’espère bien que mes petits-fils verront les Turcs en Europe. » Kaunitz et ses élèves, le futur empereur Joseph II, Cobenzl, envoyé d’Autriche en Russie, n’écoutaient plus la vieille reine, recherchaient l’alliance russe et se préparaient, dès 1776, à lui proposer un démembrement de la Turquie. Rien de plus singulier, à ce moment critique, que de leur entendre dire : « Soutenir les Turcs serait l’intérêt essentiel de la monarchie ; la conquête de quelques provinces turques ne compenserait pas la perte d’un aussi bon voisin, » puis de voir Joseph II s’acheminer en 1780 vers Mohilew à la rencontre de Catherine II, et conclure avec elle un pacte d’alliance (1781), souvenir du traité prusso-russe de 1764, préface des mêmes violences.
Comme en Pologne, cependant, en Turquie, Catherine d’abord prétendit tout prendre. Elle sentait la nécessité de compter avec les Allemands, mais elle espérait les désintéresser ailleurs pour avoir les mains libres. Dès qu’elle vit Joseph II, elle affecta de négliger ce qu’elle convoitait le plus, la Turquie, afin d’en détourner ses convoitises : elle lui offrit, pour les satisfaire, l’Italie. La Russie travaillait à écarter les Allemands de l’Orient, comme avant le partage de la Pologne, pour s’y installer seule à son aise.
La politique autrichienne, à l’exemple de Frédéric II, pour s’y faire admettre, fit valoir à Pétersbourg la nécessité de calmer les inquiétudes de la France alliée de l’Autriche, de la Prusse amie de la Russie : ne s’opposeraient-elles pas à un nouveau bouleversement de l’Orient et ne valait-il pas mieux prévenir leur opposition en excitant leurs convoitises, leur offrir une part dans un démembrement général de la Turquie ? Joseph II fit dresser, le 12 novembre 1782, le plan complet du projet : on formerait, comme le souhaitait l’Impératrice, un État chrétien de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, et plus tard un empire grec à Constantinople qui serait attribué au grand-duc Constantin, deux États vassaux de la Russie. Pour surveiller l’un et l’autre, celle-ci recevrait en toute propriété Ockakow, le pays entre le Bug et le Dniester, et des îles de l’Archipel. Le reste de l’empire ottoman, une partie de la Valachie jusqu’à l’Aluta, la Serbie étendue jusqu’à Widdin, la Bosnie, l’Istrie et la Dalmatie reviendraient à l’Autriche. La France serait dédommagée par la cession de l’Égypte, la Prusse intéressée par une nouvelle conquête en Pologne, Thorn et Dantzig.
A ces propositions, qui étaient pour la Turquie ce qu’avait été le projet de Lynar pour la Pologne, Catherine répondit : « Comme Harpagon dans la comédie, donnons, mais le moins que nous pourrons. » Et elle se hâta de prendre. « Je suis très fermement résolue, dit-elle à son ministre Potemkin, à ne compter que sur nous-mêmes. » A la possession d’Azov, elle ajouta, en avril 1783-1784, toute la Crimée, l’île de Taman, le Kouban, et en fit une forteresse redoutable qui dominait la mer Noire et menaçait la Turquie.
A celte nouvelle, la cour de Vienne s’agita : elle voulait sa part, mais, pour contraindre la Russie à la lui laisser, il eût fallu que la France se mît aussi à réclamer la sienne. La France avait alors pour ministre un homme d’État que la contagion des procédés mis à la mode par Frédéric II n’avait point gagné : Vergennes. « Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des États ? » écrivait-il à Louis XVI. Et ce fut ce qu’il répondit aux offres de l’Autriche. Il lui proposa de plus son concours si elle voulait, comme l’exigeait son intérêt bien entendu, soutenir la Turquie contre les entreprises des Russes. Si ses conseils ne réussirent pas à convaincre les Autrichiens, il connut au moins par leurs offres leurs desseins, à temps pour sauver la Turquie du partage général qu’ils lui réservaient. Il la décida à faire la part du feu pour éviter un plus grand incendie. Son envoyé, Saint-Priest, dicta au sultan la paix du 6 janvier 1784, qui laissait à Catherine II ses conquêtes et déjouait les intrigues de Joseph II.
Les Allemands déçus durent attendre une autre occasion. Leur ambition ne désarmait pas : ils tenaient à leurs plans de partage, quoique la Russie n’en voulût pas, et que la France les eût rejetés. En 1787, Joseph II accompagna Catherine II dans ce fameux voyage de Kherson, préparé par Potemkin pour exciter la czarine à la conquête de Byzance. Il était bien décidé à l’y suivre jusqu’au bout, à y entraîner la France malgré elle, pour leur imposer à toutes deux ses projets.
Si ces projets eussent alors abouti, l’Europe eût assisté, à la veille de la révolution française, au démembrement de l’empire ottoman. En un siècle, elle eût vu trois partages, celui de la Suède, de la Pologne et de la Turquie, réglés par les mêmes principes, par des alliances fondées « sur la communauté de la peur et des convoitises », dirigées par la politique allemande contre la Russie à la fois, et à son profit. Le dernier ne se réalisa pas au gré de l’Autriche, parce qu’une entente de la Russie et des Allemands n’y pouvait suffire. Il n’intéressait pas l’Europe centrale seulement, mais l’Europe tout entière.
L’empire ottoman était resté, comme on l’a dit, un campement de hordes conquérantes, arrêtées auprès des grandes routes qu’avait suivies leur invasion. Or ces routes se trouvaient être les voies naturelles et nécessaires entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. C’était, par l’Asie Mineure et la mer Noire, les chemins de la Perse, du golfe Persique et de l’Inde ; par le Liban, ceux de l’Euphrate et du Tigre, la voie de l’Afrique centrale et du Maghreb, par l’Égypte et Tripoli. Sur ces routes, les puissances commerciales de l’Occident avaient depuis longtemps suivi, protégé leurs marchands : la France qui leur avait donné l’exemple au seizième siècle, à la faveur des capitulations, occupait dans cet immense domaine abandonné par les Turcs, des positions de premier ordre.
Ces puissances avaient pu consentir à la ruine de la Pologne. Elles ne pouvaient abandonner aux Russes et à l’Autriche le marché et les clefs de l’Orient. Sur ce point, la mer et des intérêts essentiels les rapprochaient de l’empire ottoman, autant que les monarchies allemandes de la Pologne. C’étaient proprement leurs frontières commerciales.
Aussi, lorsque la politique de violence et de ruse qui, depuis un siècle, précipitait les épisodes de la question d’Orient atteignit directement la Turquie, les puissances occidentales durent intervenir à leur tour, pour la combattre ou s’y associer. L’incendie qu’avait allumé Pierre le Grand, alimenté par l’instinct de son peuple, les fautes des Allemands et l’ambition de Catherine II, gagnait alors toute l’Europe. Le moment était venu où la solution définitive de la question d’Orient allait lui appartenir : les puissances maritimes étaient appelées à se prononcer entre le maintien de l’empire ottoman et sa ruine, avec toutes les conséquences qu’elle entraînerait, utiles ou redoutables.
Si la France seule eût pu répondre, en cette occasion, sa réponse eût été décisive. Plus d’une fois, Vergennes eut l’occasion de la formuler de 1776 à 1787 : le royaume n’avait rien à attendre d’un bouleversement de l’empire turc. Les Français y avaient depuis des siècles accaparé le commerce. Leurs missionnaires y circulaient à l’aise. Leurs diplomates entraient, libres et respectés, jusque dans les conseils du sultan. Les Turcs les protégeaient au point de leur abandonner une sorte de protectorat sur leurs sujets et sur eux-mêmes. Traiter en ennemis des maîtres et des voisins si complaisants, c’eût été une bien grande faute. Leur prendre quelques provinces, pour abandonner aux Allemands et aux Russes toutes les autres, acquises depuis longtemps à notre commerce et à notre influence, c’eût été sacrifier la proie pour l’ombre. Le gouvernement de Louis XVI refusa le marché de dupe que lui proposait l’Autriche, avec une fermeté qui ne se démentit jamais.
Sans doute, Vergennes s’inquiétait, comme Joseph II, du voisinage menaçant des Russes et des projets de Catherine II. Mais il ne jugeait pas que le moyen d’arrêter un torrent fût de lui ouvrir un libre cours, avec l’espoir chimérique de le canaliser ensuite. Il s’efforçait de réunir les peuples menacés, faisait appel à la sagesse de l’Autriche, à la politique anglaise. En fortifiant l’empire turc, il voulait le sauver et l’opposer comme une digue aux entreprises de la Russie. Il fut impuissant, en 1784, à persuader l’Europe de restaurer la Turquie : Catherine II s’empara de la Crimée. Le sultan Abdul Hamid demeurait hors d’état de la lui reprendre. Vergennes eut du moins le mérite de ne pas aggraver le mal qu’il ne pouvait empêcher. Il arrêta les conquêtes des Russes, en conseillant au sultan la résignation et des réformes. Et, lorsqu’il les vit ainsi maîtres de la Crimée et de la mer Noire, il conclut avec eux, par les soins de Ségur, un traité de commerce (1787), pour sauvegarder encore les privilèges et les intérêts de la France dans cette région arrachée par la violence aux Turcs, les protecteurs séculaires de son commerce.
Cette politique, mesurée et clairvoyante, aurait dû servir d’exemple aux autres nations maritimes. L’Angleterre, au contraire, en prit le contre-pied. Elle était jalouse de notre influence en Orient, et, depuis que la guerre d’Amérique lui fermait les Indes occidentales, préoccupée d’obtenir dans le Levant et les Indes orientales une compensation et une revanche. Un bouleversement de l’empire turc n’était pas pour l’effrayer, si elle y trouvait sa part et le moyen de déloger la France de positions qu’elle convoitait, de s’assurer, en présence de l’invasion russe, les routes de l’Orient. Elle approuvait les projets de partage, à condition d’y être admise. Et, comme l’Autriche ne s’adressait point à elle, comme la Russie entendait exclure l’Europe tout entière, elle résolut, à partir de 1784, de leur imposer sa collaboration.
La guerre d’Amérique avait porté un rude coup à son prestige. On avait vu les puissances maritimes, France, Espagne et Hollande, se liguer pour lui enlever tout un empire, ou d’autres moins hostiles, à l’appel de la Russie, s’unir dans la Neutralité armée (1780), et lui contester ses droits à la souveraineté de la mer. Sans rompre la paix de Versailles (1783), elle s’efforça de regagner ce qu’elle lui avait coûté. Sa méthode fut une alliance étroite avec la Prusse, irritée de se voir négligée par Catherine II, depuis qu’elle était en coquetterie avec l’Autriche. Pitt et le nouveau ministre de Frédéric II, Herzberg, associèrent leurs rancunes et leurs ambitions, et, dans cet état, se trouvèrent assez forts, au début de 1787, pour arracher la Hollande à l’influence de la France et y installer un stathouder à leur discrétion. « La France a perdu son prestige, » s’écriait Herzberg, qui pensait travailler pour la Prusse, et n’avait servi que l’Angleterre. Vaincus par Louis XVI, les Anglais l’avaient forcé quatre ans après à reculer.
Le moment était venu pour eux d’intimider également les Russes et l’Autriche, de leur apprendre à compter avec leur roi, « le frère Ge », comme l’appelait par dérision Catherine II, de précipiter la question d’Orient pour y prendre de force la place qu’on leur refusait, celle de la France, la première enfin, s’ils pouvaient.
On les vit alors lancer les Turcs dans de nouvelles aventures, d’une main présenter la guerre à Catherine II, de l’autre un partage de l’Orient. Au mois de septembre 1787, le sultan engageait les hostilités contre les Russes par le conseil de l’envoyé d’Angleterre, Ainsly. Catherine II accepta la guerre, quoique prise au dépourvu. Elle appela à son aide Joseph II, qui lança son armée sur Belgrade.
Aussitôt les Anglais mirent en feu tout l’Orient. Ils armèrent, au début de 1788, le roi de Suède Gustave III comme ils avaient armé les Turcs. Gustave s’était proposé une grande tâche ; fier d’avoir guéri son royaume de l’anarchie qui le ruinait, il avait hâte de lui rendre, aux dépens des Russes, son ancienne grandeur. L’Angleterre exploita cette noble ambition au profit de la sienne, avec le dessein, non de servir la Suède, mais d’inquiéter la Russie. La Prusse, sa complice, pratiqua aussitôt la même politique en Pologne. Les malheurs de 1772 avaient dessillé les yeux des Polonais. Ils comprenaient enfin l’étendue de leurs maux, les causes de ces maux et se proposaient, dans la diète de Grodno (1788), d’y appliquer des remèdes énergiques. Herzberg et son maître, pour inquiéter les Russes, encouragèrent leur patriotisme, et l’exploitèrent. Cent mille patriotes se levèrent à Varsovie, à leur appel, pour réformer et sauver la Pologne.
Ainsi, tandis que Catherine II s’apprêtait à couronner, par un succès décisif, ses entreprises, toute son œuvre et celle de ses prédécesseurs parut remise en question. L’Autriche, comme dans la guerre de 1738, était malheureuse. Joseph II échouait devant Belgrade, réduit à défendre la Hongrie, quand il avait cru démembrer l’empire ottoman. L’Angleterre et la Prusse se montraient partout menaçantes, agissant sur les frontières de la Russie, du nord au sud. Sans elles, Catherine « avait prétendu régler la question d’Orient par une dernière conquête ». Elles en voulaient leur part et le lui marquaient de manière à être entendues.
Jamais l’Impératrice n’avait reçu une si rude leçon. Elle la reçut avec une fermeté qui lui fit honneur, ranima ses généraux et ses ministres, Potemkin, Souworoff découragés, et surtout fit son profit de l’avertissement. Elle se résigna enfin au traité de partage que l’Autriche lui offrait. Elle consentit à se procurer ainsi l’alliance des puissances maritimes ennemies de l’Angleterre, la France et l’Espagne (octobre 1788). L’ambassadeur de France à Pétersbourg, Ségur, l’envoyé d’Autriche à Paris, Mercy, mirent à son service leurs efforts.
Mais Louis XVI avait plus de raison encore qu’au temps de Vergennes, de rester étranger à ces combinaisons. Le 8 août 1788, il avait convoqué les États généraux. « Que le roi s’engage dans une guerre pour éluder la promesse de les convoquer, s’écriait Catherine II. Les Français aiment la gloire : une guerre lui rendrait service en attirant au dehors le feu qui vous tourmente. » Elle dut pourtant se résigner à ce qu’elle ne pouvait empêcher, et se convaincre qu’il fallait faire une place à l’Angleterre en Turquie, si elle voulait y entrer. Elle préféra renoncer sur ce point à ses espérances, signa la paix de Jassy (1792) avec les Turcs, résolue à chercher une compensation en Pologne, où elle n’avait à compter qu’avec les puissances allemandes.
Et alors, fidèle aux traditions de la politique russe, pour se débarrasser de leurs exigences et avoir les mains libres, elle les précipita sur la Révolution française ; elle sut réveiller, sous un nouveau prétexte, les différends de la France et des Allemands sur le Rhin, afin d’achever librement ses conquêtes sur la Vistule (avril 1792).
Si l’Europe n’eût alors été distraite et occupée par la Révolution française, elle aurait davantage prêté l’oreille au bruit qui se faisait en Orient. L’œuvre allait s’accomplir, qui s’était préparée au début du siècle, à la faveur aussi des guerres continentales. Une bataille décisive faillit alors s’engager en Turquie autour de la position qui commandait les routes de l’Asie et de l’Afrique, par les appétits de l’Angleterre, l’impulsion de la Russie, les convoitises et les intrigues des puissances allemandes et se régler, par l’accord de ces convoitises, toujours au profit des Russes.
Tous les champions, tous les témoins de ce grand duel, sauf les Russes, se retournèrent vers la France pour saluer ou pour combattre la grande croisade révolutionnaire. Placée entre deux croisades contraires, parties des deux extrémités du continent, et formées en même temps, dès le début du siècle, par un grand politique et des philosophes de génie, l’Europe ressentit plus d’effroi ou plus d’enthousiasme devant celle qui la remuait le plus profondément, l’atteignait dans sa vie intime, et non seulement sur ses frontières : ainsi la religion grecque, la violence et la ruse continuèrent à faire en Orient leur œuvre, à la faveur des troubles provoqués par les idées et les sentiments de la Révolution, qui leur étaient pourtant le plus opposés.
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Beer. Die orientalische Politik Œsterreichs, Prague, 1883.
Brückner. Catharina II, Berlin, 1883 (collection Oncken).
Bergbohm. Die bewaffnete Neutralität, Berlin, 1884.
Fauchille. La Diplomatie française et la ligue des neutres, Paris, 1893.
Et les ouvrages cités à la suite des deux chapitres qui précèdent, notamment du chapitre X.