I
POLITIQUE EXTÉRIEURE DE RICHELIEU

C’est à l’époque de Richelieu qu’il faut se placer pour comprendre le grand drame européen dont la France fut, au dix-septième siècle, le principal acteur et dont les péripéties sont aussi classiques chez nous que les scènes du théâtre Cornélien. Par sa politique extérieure, Richelieu a mis fin à l’empire catholique de Charles-Quint et de Philippe II : d’autre part, il a permis à son maître, le Roi Très Chrétien, de devenir le premier roi de l’Europe. L’ambassadeur vénitien de ce temps, Nani, indiquait en quelques mots la portée et les principaux caractères de son œuvre, lorsqu’il disait à son gouvernement : « On peut dire qu’ayant secouru l’Italie, bouleversé l’Empire, troublé l’Angleterre et affaibli l’Espagne, Richelieu a été l’instrument choisi par la Providence pour diriger les grands événements de l’Europe. »

L’Espagne n’avait pas renoncé, après la mort et les échecs de Philippe II, au rêve de domination universelle et catholique qu’il avait essayé de réaliser. Roi depuis le 13 septembre 1598, Philippe III avait, jusqu’à sa mort (1621), abdiqué de fait entre les mains de Sandoval, marquis de Denia, duc de Lerme ; ce favori n’avait guère été occupé que de faire sa fortune et celle de sa famille ; l’Espagne était épuisée d’hommes et d’argent. Mais la tradition avait été plus forte que la négligence de Philippe III, les intérêts de la famille de Sandoval ou de l’Espagne.

Le Roi Catholique prétendait encore, comme Philippe II, à tous les royaumes, à la prééminence sur tous les rois de la chrétienté : il écrivait au roi d’Écosse comme à un inférieur ; il briguait la succession d’Élisabeth en Angleterre (1602), la succession de l’empereur Mathias en Allemagne pour lui ou pour son fils don Carlos. Il resta en Europe le chef d’un grand parti catholique, dont il payait les agents, qu’il poussait, de l’Escurial, à la ruine du protestantisme : on le vit fonder à Dôle, en Franche-Comté, et dans les Pays-Bas des séminaires de prédicateurs anglais et écossais, qui se préparèrent à faire la conquête religieuse de la Grande-Bretagne. Des pensions, habilement distribuées aux nobles catholiques d’Écosse, ménageaient pour l’avenir des protecteurs à ces apôtres. A Vienne, ses ambassadeurs, Zuniga et Ognate, les mains pleines de lettres de change, étaient comme les ministres occultes des empereurs. A Paris, don Inigo Cardenas et Monteleone animaient la régente, Marie de Médicis, contre Sully et les calvinistes. Il n’y avait pas enfin une ville en Italie où Philippe III n’eût des agents soldés. Pour coordonner et couronner toutes ses entreprises, il ne manqua à Philippe III que l’Empire. Rodolphe II (1576-1619) n’était pas marié : le Roi Catholique posa plusieurs fois sa candidature éventuelle ou celle de son fils, à l’Empire, en 1600, en 1609, en 1613. Si elle eût été accueillie par les électeurs, il eût reconstitué la monarchie de Charles-Quint. Pendant les vingt premières années du dix-septième siècle, la France fut menacée de ce danger constamment, jusqu’au jour où Ferdinand II, d’Autriche-Styrie, fut élu Empereur par les électeurs allemands. Mais l’avènement de ce prince, qui déjouait un instant les projets de l’Espagne, pouvait mieux servir encore ses tentatives de domination universelle.

Ce qui avait manqué à Philippe II, dans sa lutte contre le protestantisme européen, ç’avait été l’appui de l’Allemagne. Les Empereurs, successeurs de Charles-Quint, Ferdinand Ier et Maximilien II, n’avaient pas secondé les desseins du roi d’Espagne, dont l’ambition les inquiétait. Cet état de choses s’était peu à peu modifié depuis la mort de Maximilien II ; ses fils avaient subi l’influence de Philippe II : Rodolphe, qui lui succéda, avait été élevé en Espagne ; Albert le Cadet, archevêque de Tolède, puis gendre de Philippe II, gouverna les Pays-Bas où il rétablit le catholicisme ; son neveu, Ferdinand de Styrie, élève des jésuites, puis leur patron, rétablit le catholicisme en Autriche et poussa Rodolphe II à le restaurer en Allemagne. Mathias, qui succéda en 1613 à son frère Rodolphe, avait été longtemps soupçonné de favoriser les protestants : mais son lieutenant, et son successeur désigné, Ferdinand de Styrie, l’espoir des catholiques allemands et le protégé de l’Espagne, était dans de tout autres sentiments. Il poussa Mathias à relever le catholicisme dans tous ses États héréditaires, en commençant par la Bohême (1616) : la défenestration de Prague (1618), la révolte de la Bohême effrayèrent Mathias, qui voulait céder : Ferdinand l’en empêcha, fit arrêter le ministre Khlésel, qui conseillait une politique de tolérance, et la guerre de Trente ans commença. L’année suivante (1619), Mathias mourait, Ferdinand était élu Empereur : le gouvernement de l’Allemagne était désormais acquis au parti de la contre-réformation. La tradition de Philippe II était enfin reprise au delà du Rhin par Ferdinand II, tandis que, de l’Escurial, Philippe III, Philippe IV et Olivarès s’acharnaient à la poursuivre.

Il est vrai que Ferdinand II ne disposait pas de l’Allemagne comme Philippe IV de l’Espagne. Son autorité était diminuée, dans l’Empire, par l’opposition des princes électeurs, dans les États héréditaires, par les tendances séparatistes des différentes nationalités. La Réforme avait développé chez les princes cet esprit d’opposition, chez les peuples cet esprit d’indépendance. La diète d’Augsbourg n’avait pas réglé la question religieuse : les calvinistes avaient été exclus de la pacification générale, et toutes les sectes protestantes qui n’étaient pas luthériennes. La liberté de conscience n’appartenait en réalité qu’aux princes et États souverains : c’était pour eux un accroissement d’autorité, pour leurs sujets un surcroît de charges. L’Empereur ne fit que deux réserves, la réserve ecclésiastique, et la restriction des droits souverains des princes catholiques : il stipula, d’une part, que les princes ecclésiastiques qui passeraient au protestantisme perdraient leurs États et leurs droits, d’autre part, que les princes, demeurés fidèles au catholicisme, ne pourraient imposer à leurs sujets nobles l’alternative, ou de demeurer aussi catholiques, ou d’émigrer. Ni les princes catholiques, ni les protestants n’avaient accepté cette double réserve : les protestants calvinistes et luthériens formèrent contre l’Empereur une ligue des princes souverains à Ahausen (1608), puis à Halle ; les catholiques constituèrent à Munich (1609) une ligue analogue, la Sainte Ligue allemande. L’électeur palatin dirigea l’une, le duc de Bavière, l’autre. La révolte de Bohême (1618), l’élection de Ferdinand II, la guerre de Trente ans enfin, offrirent aux deux ligues et aux souverains des deux confessions le moyen de limiter l’autorité de l’Empereur, soit en le combattant, soit en le secourant. — Le réveil des nationalités n’était pas moins dangereux pour l’Empereur dans ses États héréditaires que l’opposition et les ligues des princes dans l’Empire : la Réforme avait fourni aux Magyars, à partir de 1548, un terrain de résistance à la dynastie allemande et catholique : Calvinista hit, magyar hit, la foi calviniste, c’est la foi magyare. Rodolphe II dut renoncer à paraître en Hongrie et, de 1613 à 1629, Bethlen Gabor, prince protestant de Transylvanie, réussit à se rendre presque complètement indépendant dans le bassin de la Theiss (Tisza). La Réforme eut les mêmes effets en Bohême : les frères bohêmes, les protestants et les utraquistes imposèrent en 1547 à Ferdinand Ier les décrets de la diète de Prague, puis à Rodolphe II, la lettre de Majesté (1609), qui reconnaissait à la fois les droits de toutes les confessions et l’indépendance de la Bohême. Lorsque Mathias, consulté par Ferdinand de Styrie, qu’il avait fait proclamer roi à Prague, voulut, en 1617, restaurer le catholicisme et restreindre les franchises des villes en Bohême, les Tchèques se soulevèrent, se débarrassèrent des lieutenants de Mathias (défenestration de Prague), puis de leur roi autrichien, appelèrent au trône le palatin Frédéric V et toute l’Europe protestante à leur secours (1620). La guerre de Trente ans naquit de ce conflit religieux, qui fournissait aux princes et aux Bohémiens l’occasion de secouer le joug de l’Empereur et de l’Autriche. Les successeurs de Charles-Quint trouvaient en Allemagne, comme lui, leurs plus rudes ennemis.

Mais ils avaient, dans leurs cousins d’Espagne, de solides alliés, franchement déterminés à défendre les droits du roi et du catholicisme. Pour peu que les empereurs d’Allemagne pussent assurer leurs communications au nord avec les Pays-Bas, au sud avec le Milanais, toutes les forces de l’antique monarchie des Habsbourg seraient réunies, comme au début du seizième siècle, pour cet objet. Les Espagnols, depuis le début du dix-septième siècle, n’avaient pas négligé une occasion. Maîtres de l’Italie, du Milanais et du royaume de Naples, ils s’étaient, en 1614, adjugé la Savoie, sous prétexte d’empêcher, puis de punir l’agression de Charles-Emmanuel contre le Montferrat. En 1617-1618, leur ambassadeur à Venise, Bedmar ; le vice-roi de Naples, Ossuna, et le gouverneur du Milanais, Villafranca, avaient formé un complot pour s’emparer de Venise. Forcés d’évacuer la Savoie presque aussitôt et de renoncer à la possession de Venise, les Espagnols virent dans l’affaire de la Valteline un autre moyen de s’assurer, au travers des Alpes, une route vers l’Allemagne. La vallée de l’Adda (Valteline), qui s’ouvre, au sud sur le Milanais, au nord sur le Tyrol autrichien, était habitée par une population catholique, soumise depuis 1513 aux Grisons, protestants et alliés de la France. En 1620, les Valtelins se révoltèrent contre leurs maîtres et, pour se défendre, se livrèrent au gouverneur espagnol du Milanais, tandis que l’archiduc autrichien Léopold occupait Coire. Les Autrichiens et les Espagnols se donnaient la main par le col de Maloia : le traité de Madrid (1622) livra les Grisons à Ferdinand II, la Valteline à Philippe IV. Les Habsbourg étaient maîtres d’un des principaux passages des Alpes. En vain, pour faire taire les inquiétudes de la France et de la Savoie, l’Espagne consentit à remettre entre les mains des papes Grégoire XV et Urbain VIII la Valteline : le pape lui laissa la route des Alpes par le compromis du 1er mars 1624.

Sur le Rhin, l’affaire de Clèves et de Juliers avait paru offrir aux Habsbourg le même moyen de se rapprocher au nord. L’Empereur Rodolphe II mit sous séquestre l’héritage de ce duché réclamé par le comte de Neubourg et l’électeur de Brandebourg, pour constituer une province autrichienne, en relation avec les Pays-Bas espagnols ; Henri IV n’hésitait pas à engager une guerre générale pour cette affaire, si mesquine en apparence, lorsque la mort vint le frapper.

Dix ans après, les entreprises aventureuses de l’électeur palatin sur la Bohême, sa défaite à la Montagne-Blanche (8 novembre 1620), sa mise au ban de l’Empire (23 janvier 1621), permirent une seconde fois aux Espagnols et aux Autrichiens de se rencontrer sur le Rhin, dans le Palatinat ; Spinola, le meilleur général de l’Espagne, à la tête de sa meilleure armée, occupa le bas Palatinat, sauf Heidelberg et Mannheim ; puis, lorsque la guerre reprit entre l’Espagne et les Provinces-Unies, et qu’il fut rappelé au nord, ses successeurs, Cordova et Tilly, achevèrent son œuvre ; en 1623, les États du Palatin et la dignité électorale furent transférés à la Bavière, Frankenthal sur le Rhin remis aux Espagnols. Ferdinand II établissait ses alliés aux portes mêmes de la France.

Tel était l’état de l’Europe lorsque Richelieu entra au Conseil d’en haut (29 avril 1624) : il vit la monarchie de Charles-Quint prête à se reconstituer par l’union intime de Philippe IV et de Ferdinand II, la Savoie et les Pays-Bas enfermés dans leurs conquêtes, le cours du Rhin et l’Italie tout entière occupés par eux, la France enfin étouffée dans ce cercle formidable et le Roi Très Chrétien aux pieds du Roi Catholique.

Quoique évêque et protégé d’abord de Marie de Médicis, Richelieu ne se méprit jamais sur les véritables intérêts de la France, exposée aux entreprises du catholicisme espagnol et des Habsbourg. Le 29 décembre 1616, appelé par la confiance de la régente au secrétariat de la guerre et des affaires étrangères, il avait déjà manifesté, aux côtés de Concini, l’intention de ramener la politique française à ses véritables traditions, fondées sur ses intérêts essentiels : « C’est une pure calomnie, écrivait-il alors à Schomberg, notre ambassadeur en Allemagne, de dire que nous soyons tellement Romains et Espagnols que nous veuillons embrasser les intérêts soit de Rome, soit d’Espagne, au préjudice de nos anciennes alliances et de nous-mêmes, c’est-à-dire ou de ceux qui font profession de la religion prétendue réformée (les princes allemands), ou de tous autres qui, haïssant l’Espagne, font particulièrement état d’être bons Français. » Pour être bon Français, il faut haïr les Espagnols. L’Espagne, « voilà l’ennemi dont il faut repousser les entreprises », et que Richelieu, pendant son premier et trop court ministère, s’était préparé à combattre.

Dès les premiers mois de son entrée définitive au conseil, Richelieu prouva qu’il n’avait pas, en 1624, d’autre pensée. En Italie, il envoya le marquis de Cœuvres pour chasser les troupes impériales, espagnoles, pontificales, de la Valteline et des Grisons (novembre 1624-février 1625). Il s’entendit avec le duc de Savoie pour enlever Gênes aux Espagnols et leur couper toute communication avec l’Italie du Nord. En Allemagne il exploita habilement la mésintelligence de l’électeur de Trèves et des Espagnols qui cherchaient à s’agrandir dans le Palatinat ; au mois de décembre 1624, il conclut un traité avec la Hollande contre l’Espagne et l’Autriche ; il fit rompre les négociations que Jacques Ier d’Angleterre poursuivait avec Philippe IV en vue d’une alliance, et, le 20 novembre 1624, il mariait la fille de Henri IV, Henriette de France, à l’héritier présomptif d’Angleterre, Charles. Il appelait Mansfeld, enfin, dans le Brabant, au secours des Hollandais, contre Spinola. Les Alpes et l’Italie du Nord devaient ainsi se fermer promptement à l’Espagne ; le cours du Rhin à l’Autriche, à Spinola et au duc de Bavière. Toute l’Europe, Venise, les Turcs, Betlen Gabor, les protestants d’Allemagne ou de Danemark s’alliaient directement ou indirectement, pour opposer à la coalition formée par les Habsbourg une coalition dont la France était l’âme. En quelques mois, Richelieu avait ramené la politique française au point où Henri IV l’avait laissée.

Comme la Régence, en 1610, il fut alors obligé de reculer subitement, et pour les mêmes raisons d’ordre intérieur. Les révoltes des protestants, puis des intrigues de cour, ne lui permirent pas de poursuivre contre l’Espagne et l’Autriche à la fois les grands desseins qu’il avait formés.

Des huit premières années de son ministère, il n’y en eut pas une seule où Richelieu ne fut forcé de défendre son autorité sur le roi, l’autorité du roi sur les grands, et sur ses sujets protestants. En 1625, Soubise et Rohan soulevèrent le Poitou et le Languedoc ; en 1626, le frère du roi, Gaston d’Orléans, se fit l’instrument d’une intrigue de cour ; sur les conseils de son gouverneur, d’Ornano, et de Mme de Chevreuse, il refusa d’épouser Mlle de Montpensier, se croyant destiné à succéder à son frère, qui n’avait point d’enfants, et peut-être, s’il mourait, à épouser Anne d’Autriche. D’Ornano fut emprisonné, mais « une épouvantable faction » se forma pour le pousser à la révolte contre le cardinal et Louis XIII ; Mme de Chevreuse en était l’âme, le duc de Vendôme le chef, Chalais en fut l’instrument et la victime. En 1627, les protestants du Midi se soulevèrent à la voix de Rohan et appelèrent les Anglais à La Rochelle, les Espagnols dans le Languedoc ; il fallut deux ans à Richelieu pour les soumettre (paix d’Alais, 1629). En 1629, la reine mère, Marie de Médicis, jalouse de l’influence que le cardinal avait prise sur son fils, excitée d’ailleurs par les courtisans mécontents, forma contre la personne de Richelieu une nouvelle intrigue ; le duc de Guise, la princesse de Conti, les maréchaux de Créqui, de Bassompierre y entrèrent. Les différentes coteries de la cour s’agitèrent ; celle d’Anne d’Autriche et celle de Gaston d’Orléans avec les Lorrains. Le garde des sceaux, Michel de Marillac, les réunit, tandis que la cour était à Lyon, Louis XIII malade, et Richelieu devant Pignerol ; le cardinal se crut un moment perdu. Puis ce fut la journée des Dupes. Le complot fit des victimes, mais parmi ses auteurs : Michel de Marillac fut condamné à mort, la reine mère exilée à Bruxelles, Gaston à Nancy, puis aux Pays-Bas. En 1632, enfin, Gaston d’Orléans, Marie de Médicis, le duc de Montmorency s’allièrent aux Lorrains et aux Espagnols pour combattre et renverser Richelieu ; le châtiment exemplaire du duc de Montmorency, décapité à Toulouse (1632), dut faire réfléchir les intrigants et les coupables. C’est alors seulement que le cardinal put engager activement la politique française dans les affaires générales de l’Europe, sans que les affaires du roi et les siennes eussent à en souffrir.

Pendant cette période de huit années, toutes pleines d’intrigues, de complots, de guerres civiles, Richelieu ne pouvait songer à entreprendre une guerre générale sur tous les points menacés par la coalition de l’Autriche et de l’Espagne. Il limita lui-même ses efforts, et alla au plus pressé, au devant de l’Espagne « qui voulait avancer le dessein qu’elle a de la monarchie universelle. » Laissant au roi de Danemark le soin de défendre les intérêts du protestantisme en Allemagne, sûr d’ailleurs que l’Autriche et la Bavière auraient encore assez d’embarras pour n’être pas dangereuses, il se préoccupa de régler avantageusement l’affaire de la Valteline : il se fit autoriser par les notables (17 septembre 1625) à pousser la guerre en Italie. Tout à coup il apprit que, sans l’avoir consulté, à l’instigation des catholiques de France et du père de Bérulle, notre ambassadeur à Madrid, Le Fargis, avait négocié et allait signer, le 1er janvier 1626, un projet d’accommodement avec l’Espagne. Cette négociation pouvait, à la rigueur, être utile, pourvu qu’on ne cédât pas sur le point essentiel, et que les passages de la Valteline demeurassent fermés aux Espagnols. Richelieu prit en mains l’affaire et, par la menace d’une nouvelle guerre, il obtint de l’Espagne un nouveau traité de paix qui nous donnait satisfaction. Ce fut la paix de Monçon (mars 1626) : la Valteline resta indépendante, à la réserve d’un tribut payé aux Grisons, mais fermée aux Espagnols.

Le secours que les Anglais fournirent en 1627 aux protestants de la Rochelle, et qui brouilla Charles Ier et Louis XIII, força pour quelque temps Richelieu non seulement à ménager les Espagnols, mais même à accepter leur alliance. Il ratifia le traité que l’ambassadeur Le Fargis conclut, le 20 avril 1627, avec eux contre les Anglais et les Rochellois, en attendant qu’il eût éloigné les uns et réduit les autres. Les Espagnols, de leur côté, avaient accepté cette alliance, provisoirement, sans bonne foi, pour avoir les mains libres en Italie ; leurs vaisseaux ne parurent devant La Rochelle que pour se retirer aussitôt. Ils accueillirent bientôt les ouvertures du chef du parti protestant, le duc de Rohan, qui leur demandait leur concours, et, tandis que le cardinal était occupé en France, ils reprirent en Italie leurs intrigues et leurs projets d’agrandissement.

L’affaire de la succession de Mantoue leur fournit une occasion : les ducs Ferdinand et Vincent de Mantoue qui, en 1613, avaient à grand’peine disputé l’héritage de leur frère au duc de Savoie, moururent à leur tour (le dernier, le 26 décembre 1627), et, comme leur frère, sans laisser d’enfants mâles. Le plus proche héritier mâle était un prince français, le duc Charles de Nevers : pour fortifier ses droits, il s’était fait donner par le duc mourant la main de sa nièce, l’unique héritière de toute la famille, et un testament en bonne forme. Il avait aussitôt pris possession du duché, Mantouan et Montferrat (17 janvier 1628) ; l’Empereur, animé par les Espagnols, déclara que le Mantouan était un fief espagnol dont il pouvait seul disposer, et les Espagnols s’apprêtèrent à occuper le Montferrat en promettant au duc de Savoie de le partager avec lui. Tous ces événements se succédèrent coup sur coup, au moment où le roi de France et le cardinal pressaient le siège de La Rochelle ; les Impériaux purent tout à l’aise mettre le Mantouan sous séquestre. Le duc de Mantoue n’avait pas d’armée ; les troupes de l’Espagne et celles du duc de Savoie occupèrent sans résistance le Montferrat. Casal seule leur échappa, comme par miracle, défendue par une victime du cardinal, le baron de Beuvron, et l’un de ses agents, le sieur de Guron. Elle tint bon toute une année (1628), sans quoi, par Mantoue et par Casal, les Espagnols eussent été maîtres de toute la vallée du Pô, depuis la Sésia jusqu’au Mincio.

La prise de La Rochelle (28 octobre 1628) permit à Richelieu de rétablir cette situation gravement compromise et d’arrêter à temps les entreprises des Espagnols : le 28 décembre 1628, Louis XIII donnait sa parole aux défenseurs de Casal qu’ils allaient être secourus ; le 15 janvier 1629, il prenait le commandement d’une armée que Richelieu avait formée en Dauphiné, sous prétexte de poursuivre le duc de Rohan, avec les troupes victorieuses de La Rochelle ; il força le pas de Suse et prit Suse. Le duc de Savoie traita et promit de ravitailler Casal : il renonçait, pour 15 000 écus d’or, à ses prétentions sur le Montferrat. Le 18 mars, Casal était délivrée et, quelques jours après, le roi de France formait contre les Habsbourg une grande ligue italienne où entraient Gênes et Venise, les ducs de Savoie et de Mantoue. Les Espagnols n’avaient plus d’alliés en Italie (avril 1629).

Ils en avaient encore en France, les protestants massés autour du duc de Rohan dans les Cévennes. La prise de La Rochelle avait sauvé Casal ; le succès d’une lutte contre les armées réunies des Espagnols et des Autrichiens dépendait de la défaite des derniers rebelles protestants. Laissant des garnisons à Casal et à Suse, Louis XIII et son ministre repassèrent les Alpes et prirent la route du Languedoc (mai 1629). Un mois après, la paix d’Alais était signée (20 juin 1629), et Rohan portait son épée aux Vénitiens, qui le proclamèrent généralissime de leur république. Il était l’allié des Espagnols ; il devenait, grâce à l’énergie du cardinal, l’un de leurs plus redoutables adversaires.

Il était temps, pour les desseins de Richelieu et la sûreté de la France, que la question protestante fût ainsi complètement résolue. L’affaire de la succession de Mantoue se compliquait ; encore une fois, les Habsbourg d’Autriche donnaient la main à leurs cousins d’Espagne en Italie, en occupant les passages des Alpes. Le général autrichien Collalte se dirigeait à marches forcées par la Valteline sur Mantoue ; les Impériaux pénétraient de nouveau dans les Grisons et menaçaient Urseren et Bellinzona, les clefs de la route du Gothard, tandis que le meilleur général espagnol, Spinola, était mis à la tête de l’armée qui menaçait Casal. Toutes ces mesures indiquaient une volonté arrêtée de donner les passages des Alpes à la maison d’Autriche ; les Suisses seraient réduits à sa discrétion ; le duc de Savoie se sentait trop menacé pour ne pas nous abandonner encore (mai-octobre 1629).

Le 29 décembre 1629, Richelieu, nommé généralissime, se mettait à la tête d’une armée de 40 000 hommes, entouré de généraux, comme Schomberg, Créquy et La Force ; le maréchal de Bassompierre était envoyé auprès des Suisses, le maréchal d’Estrées auprès du duc de Mantoue. Il semblait que le moment fût venu où la France allait se mesurer contre toutes les armées de l’Autriche et de l’Espagne. Partout, en Europe, Richelieu suscitait des ennemis à l’Empereur, des alliés à la France. La défaite du roi de Danemark (12 mai 1629) et l’édit de restitution, qui fut la conséquence de cette défaite, avaient ruiné le parti protestant ; la toute-puissance de Wallenstein inquiétait les princes catholiques. Il fallait relever les espérances des uns, exploiter les craintes des autres. Richelieu mit des agents en campagne. L’un d’eux, Charnacé, gentilhomme français qui avait voyagé dans les cours du Nord, parcourut l’Allemagne, la Pologne, la Suède. En Bavière, il décida l’électeur à rechercher pour son fils la couronne impériale ; en Pologne, il amena le roi Jean Sigismond à conclure avec Gustave-Adolphe la trêve d’Altmark (26 septembre 1629) qui devait laisser à ce dernier les mains libres pour intervenir en Allemagne ; en Suède enfin, il offrit au roi des subsides, la promesse d’une coopération armée, s’il attaquait l’Empereur : le traité fut signé en janvier 1630. En même temps, en Allemagne, un autre diplomate, Marcheville, travailla les électeurs, ceux de Cologne, de Trèves et de Mayence ; il obtint à Munich la neutralité de la ligue catholique, pour le cas où une rupture se produirait entre Ferdinand II et Louis XIII. Enfin, aux Pays-Bas, Richelieu préparait le renouvellement de son alliance avec les États généraux. L’Empereur se trouverait pris ainsi entre une double attaque au nord et au midi, trahi par des électeurs qui lui étaient hostiles ; le roi d’Espagne serait occupé à la fois aux embouchures du Pô, à sa source et sur les bords du Rhin. Ce pouvait être de nouveau une grande guerre européenne, comme au temps de François Ier et de Charles-Quint.

Mais Richelieu n’était pas disposé à l’entreprendre encore ; déjà, en 1625, il l’avait évitée. « On sait bien, disait-il alors, quand et comment de pareilles guerres commencent, mais nul ne peut prévoir le temps et la qualité de leur fin. » Il n’est pas bon d’avoir tant d’affaires à la fois ; il faut se donner la paix à soi-même, se l’assurer au dedans, ou la donner alors à ses ennemis au dehors. Exposé à des intrigues de cour, fort inquiet des menées et des revendications du parti protestant, il avait limité l’affaire de Valteline et l’avait réglée avantageusement, sans se laisser entraîner dans les guerres d’Allemagne. En 1630, les protestants étaient soumis ; mais, en quittant la cour, Richelieu savait qu’il l’avait tout entière, et la famille royale contre lui. Il était décidé, comme en 1625, à borner l’affaire de Mantoue à l’Italie, à la régler sur place avant qu’elle ne se transformât en une guerre européenne. « Car, disait-il, entreprendre deux grandes guerres à la fois, c’est se confier à sa fortune et à son bonheur plus qu’à sa conduite et sa prudence. » Il lui suffisait alors de repousser les entreprises de l’Espagne sur l’Italie ; c’était le plus pressé. La guerre contre l’Autriche, au delà du Rhin, viendrait plus tard.

Cette affaire d’Italie fut menée par Richelieu avec une grande prudence. Les dispositions du duc de Savoie à notre égard étaient douteuses. Nous voyant engagés dans le Mantouan et le Montferrat, si la fortune eût été contraire à Louis XIII, il n’eût pas hésité à lui fermer, par son duché, les passages des Alpes. Richelieu se saisit de Pignerol, le 30 mars 1630, pour s’assurer la route qui mène de France en Italie par le col de Sestrières et le mont Genèvre ; puis, Louis XIII, venu à son secours par Chambéry, s’empara des principales vallées de la Savoie, la Tarentaise et la Maurienne, et le 20 juillet, cette armée, dont le roi avait laissé le commandement à d’Effiat pour revenir à Lyon, passa le Mont-Cenis, vainquit les Piémontais à Chiavenna et occupa Saluces, qui est à la fois la clef du col de Tende et du Mont-Cenis. Par Suse, Pignerol et Saluces, les vallées, les passages des Alpes étaient entre nos mains et bien gardés ; les troupes françaises pouvaient s’avancer dans la vallée du Pô ; le 27 août, Schomberg prenait Veillane et menaçait Turin. Mais Mantoue avait été prise et pillée par les troupes de Collalte le 10 juillet, et Casal, pressée par Spinola, était menacée du même sort.

Le cardinal ne pouvait songer à soumettre toute l’Italie du nord ; la conquête de la Savoie prouvait du moins aux ennemis qu’il était décidé à obtenir satisfaction. Il négociait depuis le mois d’août, toujours prêt à appuyer ses négociations par des armées qu’il reformait successivement en Maurienne. Il accepta le concours de Mazarin, que le pape avait dépêché à Spinola, au duc de Nevers, à Louis XIII, pour écarter les Allemands d’Italie : il consentit, le 4 septembre 1630, à un armistice de trois semaines, pendant lequel Mazarin se chargeait de négocier un arrangement définitif.

En même temps, au mois de juillet, l’ambassadeur de France en Suisse, Brûlart, prieur de Léon, accompagné du confident du cardinal, le père Joseph, partait pour Ratisbonne : ils avaient pour mission, à la diète qui venait de s’ouvrir pour l’élection d’un roi des Romains, d’exciter les électeurs, celui de Bavière surtout, contre l’Empereur, et de détourner en même temps les armées impériales de l’Italie. L’Empereur était disposé à nous accorder la paix en Italie, pourvu que nous nous engagions à ne pas troubler l’Empire et à abandonner la Suède : Richelieu et son confident étaient trop prudents pour compromettre ainsi l’avenir, pour sacrifier des alliances essentielles à une cause qui, en Italie, n’était nullement désespérée. Ils voulaient délivrer le Mantouan et la Valteline des Impériaux, mais non pas leur livrer les électeurs et la Suède. Les deux points de vue étaient trop différents pour que les plénipotentiaires de l’Empereur et de la France pussent s’accorder immédiatement. Les pourparlers durèrent trois mois, jusqu’au 13 octobre 1630, où le traité de Ratisbonne fut enfin signé. Croyant Casal perdue, redoutant que l’Empereur ne fît sa paix avec le roi de Suède pour secourir les Espagnols en Italie, les agents de la France se crurent obligés de faire certaines concessions pour régler au plus vite la question italienne : pour obtenir la réintégration du duc de Mantoue dans ses États, après un délai de six semaines, il est vrai, et quelques indemnités payées par lui à ses compétiteurs, le duc de Savoie et le duc de Guastalla, le père Joseph avait promis au nom du roi que la France renoncerait directement ou indirectement à tout projet d’agression contre l’Empire.

Richelieu désavoua ses plénipotentiaires : il ne l’eût pas fait si, dans l’intervalle nécessaire à la ratification, le maréchal de Schomberg n’eût vivement, dès le 17 octobre, marché au secours de Casal, débloqué la ville le 24, et obtenu des Espagnols la signature de préliminaires qui rétablissaient immédiatement, et sans réserves, Charles de Nevers dans son duché. Pour n’avoir pas deux guerres à la fois, le cardinal avait entamé des négociations avec l’Empereur. Du moment que la guerre en Italie se terminait ainsi, à son gré, Richelieu rejetait des concessions qui pouvaient compromettre les succès des princes protestants et fortifier l’Empereur en Allemagne. L’affaire d’Italie était réglée définitivement, sans guerre générale, au traité de Cherasco (6 avril et 19 juin 1631) : la défaite de l’Espagne était complète, notre victoire consacrée par l’occupation de Casal que le duc Victor-Amédée Ier de Savoie nous cédait. L’Italie avait été secourue : elle était gardée désormais.

Ce que Richelieu d’ailleurs ne désavoua pas, ce furent les succès diplomatiques que le père Joseph avait remportés sur l’Espagne, à la même époque, dans les affaires d’Allemagne. Le rôle que joua ce diplomate à Ratisbonne, pendant les quatre mois (juillet-novembre 1630), qu’il y passa, a été l’objet de nombreuses controverses et erreurs historiques : on lui attribue le mérite exclusif de la défaite que Ferdinand II essuya à la diète de Ratisbonne. L’Empereur avait réuni les électeurs pour leur faire désigner son fils comme roi des Romains : les électeurs, catholiques et protestants, exigèrent d’abord le renvoi de Wallenstein, le licenciement de son armée, puis ils refusèrent leurs voix au fils de Ferdinand II. L’Empereur était désarmé et joué : le père Joseph contribua pour une part moins grande qu’on ne l’a dit à ce résultat : la haine des électeurs contre Wallenstein et l’absolutisme de Ferdinand II l’avaient déjà préparé. Il y contribua cependant.

Il remporta surtout, non plus sur l’Empereur, mais sur l’Espagne, d’autres succès diplomatiques considérables, dont on parle trop peu, et dont il eut le seul mérite. On oublie généralement que le principal ennemi de la France, même en Allemagne, c’était le roi d’Espagne plus encore que l’Empereur. Les Espagnols étaient partout au delà du Rhin, dans les armées qui combattaient Gustave-Adolphe, dans les forteresses de l’Empire, à Mayence, Oppenheim, Frankenthal, à la cour des électeurs catholiques. Ils avançaient de l’argent à Ferdinand II : ils en donnaient aux ministres des princes catholiques, pour les déterminer à combattre les Hollandais, les Suédois, les protestants, au besoin la France. Philippe IV demeurait, comme son père et son aïeul, le chef d’une grande ligue catholique à laquelle il s’efforçait de rattacher l’Allemagne, et dont l’Empereur n’était en somme que l’auxiliaire. Le père Joseph, à Ratisbonne, eut l’occasion et le bonheur de ruiner l’influence de l’Espagne sur les électeurs allemands.

Au mois de novembre, il rapporta de Ratisbonne un projet de traité par lequel Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, s’engageait à défendre le roi de France contre tous ses ennemis, l’Espagne même, à la réserve de l’Empereur, et à ne pas secourir l’Espagne contre les Hollandais. Ce projet devint le traité de Fontainebleau (30 mai 1631). « Il rendit la ligue catholique, suivant les expressions mêmes de Richelieu, indépendante non de l’Empire, mais de l’Espagne, qui en usurpait la direction. » Le père Joseph s’efforça en outre, comme le comte de Béthune y avait réussi en 1620, de mettre la paix entre les protestants et les catholiques de l’Empire, pour délivrer les uns du joug, les autres de la crainte des Espagnols ; il ne désespérait même pas de détacher l’Empereur de l’Espagne : le jour où la guerre éclaterait définitivement entre Louis XIII et Philippe IV, l’Espagne ne trouverait plus d’alliés au delà des Alpes, ou elle ne trouverait plus comme allié que Ferdinand impuissant et isolé.

Ainsi, au début de 1631, malgré les intrigues de la cour, la résistance et la complicité des grands seigneurs et des protestants, Richelieu avait combattu victorieusement les projets de l’Espagne. « Mettant la main à la bourse, et non aux armes », il avait fait reculer les Espagnols en Italie, en Allemagne, dans les Flandres. Deux fois le cercle des possessions de la maison d’Autriche avait paru se fermer autour de la France ; deux fois, le cardinal avait rouvert les passages des Alpes et du Rhin.

Les entreprises de Gustave-Adolphe compromirent les résultats de cette politique sage et ferme. Appelé par Richelieu et par Venise en Allemagne, pour occuper l’Empereur (traité de Saint-Jean de Maurienne, 11 juillet 1630), Gustave-Adolphe ne se contenta pas de servir les intérêts des nations menacées par les entreprises des Habsbourg. Il prétendit servir d’abord les intérêts du protestantisme et de la Suède : il avait des desseins particuliers. La Suède, pour faire de la Baltique un lac suédois, avait besoin de la Poméranie et du Mecklembourg : Gustave-Adolphe avait résolu de les lui donner, en dédommageant les électeurs de Brandebourg, les princes de Mecklembourg et de Brunswick-Lunebourg, ailleurs, en Allemagne, au moyen des biens ecclésiastiques qu’il séculariserait. Car il prétendait séculariser sans trêve, ruiner les principautés catholiques, et sur leurs ruines édifier un empire protestant allemand dont il eût été le chef. C’était la seconde partie de son plan, la plus considérable, la plus contraire aux intérêts de la France qui l’avait appelé, aux desseins de Richelieu qui s’efforça de l’arrêter.

La ruine des catholiques allemands, en effet, ne pouvait pas s’accomplir sans qu’ils songeassent à faire appel à l’Espagne ; l’Empereur ne se laisserait pas ainsi dépouiller sans résister avec l’aide de Philippe IV, et, quelle que fût l’issue de cette guerre décisive qui aurait Allemagne entière pour théâtre, elle contribuerait à rallumer, au profit de l’Espagne, les querelles des protestants et des catholiques à travers toute l’Europe. Les efforts que la diplomatie de Richelieu avait faits récemment à Ratisbonne pour séparer les catholiques allemands des Espagnols, pour isoler l’ennemi héréditaire et pour circonscrire le terrain de la lutte, étaient perdus, si les projets de Gustave-Adolphe se réalisaient.

Au début de ses conquêtes, Richelieu avait réussi à lui imposer le traité de Berwald (23 janvier 1631) : le roi de Suède s’était engagé à reconnaître la neutralité de la Bavière et de la ligue catholique, à rétablir toutes choses en Allemagne dans l’état où elles se trouvaient en 1618, c’est-à-dire à donner satisfaction aux protestants, sans faire tort aux catholiques. Il avait besoin des subsides de la France : il s’était résigné.

A la fin de l’année, au contraire, il était le maître de l’Allemagne ; les riches domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin étaient entre ses mains ; la ligue catholique s’était déclarée contre lui. En vain le roi de France se transporta à Metz (11 décembre 1631) pour traiter avec Gustave-Adolphe établi à Francfort (27 novembre 1631-23 mars 1632) ; ses ambassadeurs, de l’Isle, le marquis de Brézé, Charnacé, ne purent obtenir ni du grand chef protestant qu’il restituât ou épargnât les territoires catholiques, ni des catholiques qu’ils fissent des concessions à leur ennemi.

Gustave-Adolphe, au commencement de l’année 1632, prit la route de la Bavière, encouragé et soutenu par les protestants dans cette sorte de croisade : en vain, après la défaite de Tilly sur le Lech (30 avril 1632), Richelieu envoya encore Saint-Étienne auprès du vainqueur pour le prier de respecter la neutralité de la Bavière ; en vain l’ambassadeur passa des prières aux menaces. On lui répondit : « Que Sa Majesté le roi de France ne s’inquiète pas, j’irai le trouver à Paris à la tête de 100 000 hommes. » La France n’était plus maîtresse de l’auxiliaire qu’elle s’était donné. Les plans de Richelieu étaient bouleversés.

La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen (16 novembre 1632) ne répara pas le mal que ses victoires avaient fait à notre diplomatie. Elle fut le signal d’une violente réaction catholique, déconcerta les protestants et les laissa exposés aux vengeances des catholiques, de l’Empereur et de l’Espagne, que la crainte du conquérant avait de nouveau unis. Le chancelier de Suède, Oxenstiern, s’efforçait de maintenir à Heilbronn l’alliance des princes protestants que Gustave-Adolphe avait formée (1633), sans y réussir ; il était trop heureux, dans sa détresse, d’accepter, avec le concours de la France, les conditions du traité de Berwald (19 avril 1633). Cependant, la puissance de l’Autriche et de Wallenstein était de nouveau menaçante ; Philippe IV avait donné l’ordre au duc de Feria de passer du Milanais en Alsace avec 24 000 hommes pour prendre à revers les Suédois et se réunir aux Espagnols des Pays-Bas, aux Impériaux d’Allemagne. Le ministre espagnol à Vienne, Ognate, intriguait auprès de l’héritier présomptif, semait l’or parmi les électeurs pour le faire nommer roi des Romains. L’union politique des deux branches de la maison de Habsbourg préparait de nouveau leur union géographique, qui se ferait cette fois au moyen de l’Alsace, et toujours contre la France. Telles avaient été les conséquences des projets avortés de Gustave-Adolphe, qu’un an après sa mort l’Espagne disposait de nouveau de l’Allemagne malgré la France et les Suédois.

Richelieu, en présence de ce danger, négocia au début de l’année 1634 avec Wallenstein, qui cherchait à se constituer en Bohême un royaume indépendant. L’ambassadeur espagnol, Ognate, veillait : il obtint de Ferdinand II la nomination d’une commission qui jugea et destitua, le 24 janvier 1634, le duc de Friedland. Wallenstein ayant résisté, Ognate prit sur lui d’envoyer à un de ses lieutenants, Piccolomini, l’ordre de l’amener à Vienne mort ou vif. Le 25 février 1634, Wallenstein était assassiné par un de ses officiers, l’Irlandais Butler, « une grande grâce, s’écria Ognate, que Dieu faisait à la maison d’Autriche ». Cette mort livrait la cour de Vienne et les ressources de l’Allemagne à Philippe IV. Le roi de Hongrie, le futur Ferdinand III, ami des Espagnols et protecteur d’Ognate, prit le commandement des Impériaux.

En une année, le cours du Danube fut dégagé ; les Suédois battus à Nordlingen (6 septembre 1634), le Wurtemberg et la Franconie reconquis : les Impériaux allaient donner la main aux Espagnols sur le Rhin ; la ligue protestante se désagrégeait : la France était menacée sur ses frontières. Le duc Charles IV de Lorraine, depuis l’année 1633, levait dans son duché des troupes pour l’Empereur, appelait les Espagnols, s’assurait des défilés des Vosges et des passages du Rhin, Saverne et Haguenau. Il voulait fermer à la France la route de l’Allemagne, ouvrir aux Espagnols la route de la Franche-Comté aux Pays-Bas. Richelieu se hâta de faire occuper le duché par le maréchal de la Force. Il fit mettre des garnisons françaises dans Saverne et Haguenau. En octobre 1634, les Suédois nous ouvrirent les portes de Philippsbourg, de Colmar, de Schlestadt. L’évêque de Bâle se mit sous le protectorat français.

Le moment était venu enfin où la lutte de la France contre les deux branches de la maison d’Autriche à la fois ne pouvait plus être retardée. Richelieu était forcé par les événements de reprendre directement et par les armes « les desseins qu’avait Henri le Grand quand il mourut. » (Fontenay-Mareuil.) « Il entra en guerre ouverte, disait-il plus tard, quand les alliés ne pouvaient plus subsister seuls : il avait fait comme ces grands économes qui, soigneux d’amasser de l’argent, savent le dépenser à propos pour se garantir d’une plus grande perte. La guerre d’Allemagne était forcée… il était impossible de ne pas considérer la guerre de Flandre comme avantageuse. Celle des Grisons était nécessaire pour embarquer les princes d’Italie à prendre les armes, en leur ôtant l’appréhension des Allemands, et pour donner cœur à ceux qui les avaient en Allemagne, en faisant voir que l’Italie ne pouvait secourir les ennemis (Espagnols) qu’ils avaient en Italie. Celle d’Italie n’était pas moins importante. » Richelieu engagea la guerre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie.

Par une série de traités, il s’assura partout des alliés contre la puissance redoutable des Habsbourg. En novembre 1634 et avril 1635, il négocia avec le chancelier et le général suédois Oxenstiern et Bernard de Saxe-Weimar (traités de Paris, de Compiègne et de Worms), avec la ligue protestante. Le 8 février 1635, il signa un traité (traité de Paris) avec la Hollande, en vue de la conquête commune des Pays-Bas catholiques ; le 11 juillet, il promit aux ducs de Savoie, de Parme, de Mantoue, le partage du Milanais (traité de Rivoli). Un de ses agents, d’Avaux, était envoyé dans les États scandinaves pour y affermir l’influence française. Il fallait espérer qu’« avec une telle union, les Espagnols, attaqués en divers lieux, succomberaient sous l’effort de la puissance française. » Fortifiée par ces alliances, régénérée à l’intérieur, la France allait poursuivre désormais sans merci l’abaissement de la maison d’Autriche, de l’Espagne surtout, qui tant de fois, depuis Charles-Quint et Philippe II, avait essayé d’absorber la France, les nations européennes, ou de les ruiner, si elles résistaient.

En Allemagne, grâce aux talents militaires de Bernard de Saxe-Weimar, de Guébriant et des Suédois Banner et Torstenson, la France acquit pendant la guerre, de 1635 à 1642, l’Alsace, Brisach et les places forestières. Dans le Nord, avec l’aide des Hollandais, elle recouvra l’Artois, qui mettait Paris à l’abri des entreprises des Espagnols. En Italie, elle occupa Casal ; elle avait éteint les différends que l’ambition du pape Urbain VIII et de ses neveux avaient soulevés parmi les princes italiens. La frontière d’Espagne fut même entamée : le 16 décembre 1640, le Roussillon et bientôt la Catalogne, sauf Roses, Tarragone et Tortose, étaient conquis ; le Portugal enfin se sépara en 1640 de l’Espagne, pour s’allier à Louis XIII, par les soins d’une nouvelle dynastie, la maison de Bragance. Ainsi, à la mort de Richelieu (4 décembre 1642), la France avait pu repousser victorieusement les prétentions séculaires des Espagnols : l’Espagne, attaquée à son tour et déjà démembrée, était réduite à se défendre. La guerre, entreprise à temps et menée avec vigueur, avait achevé ce que la diplomatie de Richelieu au dehors, sa politique habile et vigoureuse au dedans, avaient mûrement préparé.

Dans les dernières années de sa vie, Richelieu eut enfin l’espoir de pouvoir ramener en Allemagne les choses au point où elles en étaient en 1631 : il pensait réconcilier les électeurs, isoler l’Empereur et soustraire l’Empire à l’influence et aux intrigues de l’Espagne. Par la paix de Prague (1635), les princes de Saxe et de Brandebourg conclurent avec Ferdinand II un arrangement qui était un acheminement vers la paix religieuse et politique de l’Empire. Protestants, ils acceptèrent le transfert de la dignité électorale à la Bavière catholique, et obtinrent en retour, pour leurs coreligionnaires luthériens et calvinistes, une amnistie générale et la suspension, pendant quarante années, de l’édit de restitution.

De son côté, Maximilien de Bavière songea à se séparer de l’Espagne et de l’Empereur, à combattre l’influence espagnole en Allemagne, à reprendre les projets de neutralité que le père Joseph, en 1630, lui avait fait accepter, et que l’agression de Gustave-Adolphe l’avait forcé d’abandonner : « De jour en jour, disait-il, en 1638, le mal de l’Empire s’accroît. Je suis persuadé que l’autorité trop grande du parti espagnol dans les affaires de l’Empire est la seule raison qui fasse poursuivre encore la guerre contre la France. » Maximilien prit l’initiative d’une réunion des électeurs, qui se tint à Nuremberg, dans les premiers mois de 1640, et qui eut pour effet d’apaiser les haines religieuses en Allemagne et de pousser l’Empereur à la paix. La diète de Ratisbonne (12 septembre 1640) conclut, grâce aux conseils de la Bavière qui prévalurent, à la nécessité de l’amnistie dans l’Empire, de la paix avec la France. Le 25 décembre 1641, les préliminaires de la paix étaient signés, les lieux des conférences désignés, Munster et Osnabrück, la date des négociations fixée au 25 mars 1642.

A la fin de cette année, Richelieu mourait ; mais le moment approchait où l’Espagne, déjà diminuée, privée du concours qu’elle avait trouvé en Allemagne auprès des électeurs catholiques et de l’Empereur, resterait seule exposée aux attaques victorieuses de la France. Elle ne pouvait plus songer à reconstituer la monarchie de Charles-Quint. La monarchie de Philippe II même était plus humiliée encore qu’au temps de Henri IV ; l’Espagne, épuisée, en pleine décadence, tandis que la France, fortifiée, prenait en Europe le rang que le premier des Bourbons avait rêvé pour elle.

Tels étaient, en 1642, les résultats de la politique extérieure du cardinal ; à son avènement au ministère, il avait trouvé la France déchirée par les factions, incapable de rompre le cercle de fer et d’intrigues que les Espagnols formaient autour d’elle, dans la vallée du Pô, dans celles du Rhône et du Rhin, aux Pays-Bas. Il avait restauré l’autorité et le gouvernement du roi dans le royaume. L’Espagne était à proportion affaiblie. La France, enfin, avait pris pied au delà des Alpes, sur le Rhin, dans les Flandres, assurée désormais que les dangers dont l’avait préservée Richelieu ne se présenteraient plus, persuadée que son avenir et sa sécurité étaient liés au maintien, à l’extension des territoires acquis par lui sur la maison d’Autriche.

Richelieu laissait en effet à ses successeurs et à la France mieux qu’une œuvre à peu près achevée, une tradition et une politique nationales. Ce n’était pas seulement cette tradition un peu vague, qui depuis a entraîné les Français à la recherche de leurs frontières naturelles, ni cette leçon d’alliance avec l’Europe, à outrance, contre la maison d’Autriche, qui nous a depuis plus égarés que servis. L’une et l’autre étaient des idées antérieures à Richelieu, venues aux Français de leur éducation classique, ou à leurs rois de leurs luttes pour l’Empire contre Charles-Quint au seizième siècle. Le cardinal s’en servit, comme de l’opinion publique de son temps : ce qu’il apprit en revanche de plus précis, et de plus utile aussi à ses contemporains, c’est que la France, au milieu des luttes de religion qui divisaient l’Europe depuis un siècle, devait régler sa politique sur son intérêt seulement, que cet intérêt supérieur était d’avoir des frontières, naturelles ou non, suffisantes à protéger sa capitale ou son unité séculaire, et de ne pas laisser au delà, et trop près, se constituer des puissances assez compactes pour menacer l’une et l’autre.

L’intérêt essentiel de la nation, plus que ses appétits ou ses passions ; sa sécurité plus que sa grandeur, voilà les principes de la politique de Richelieu, qui restent encore, pour la France, ceux de toute vraie politique étrangère.

BIBLIOGRAPHIE

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