La mort de Richelieu ne changea point la direction générale qu’il avait donnée à la politique française. Louis XIII continua sa confiance aux hommes qui avaient, sous ses ordres, travaillé à déjouer les intrigues, à ruiner les desseins de la politique espagnole, le chancelier Pierre Séguier, le surintendant Claude Le Bouthillier, comte de Chavigny, et Sublet des Noyers. Il plaça à la tête du conseil l’homme que le cardinal avait lui-même désigné comme son successeur, en mourant, qu’il avait donné à la France et qu’il laissait au roi, le cardinal Mazarin.
Mazarin était un Italien qui avait séjourné trois ans en Espagne et qui avait pris part comme soldat, puis comme négociateur, aux affaires de la Valteline et du duché de Mantoue. D’abord au service du pape, il avait pris pour devenir diplomate, sans se faire prêtre, le costume ecclésiastique. Devenu Français en 1639, et, par la grâce de Richelieu, cardinal le 16 décembre 1641, il avait servi Richelieu à la cour et la politique française en Italie avec un dévouement toujours heureux. Nul mieux que lui ne pouvait connaître les procédés de la diplomatie italienne et les desseins de l’Espagne. L’Italie, depuis le seizième siècle, était la terre classique de la diplomatie moderne ; depuis Philippe II, elle était livrée presque entièrement à l’influence espagnole. Italien, et très Français cependant, « Mazarin était propre, suivant les expressions mêmes de Bossuet, par son génie et ses correspondances, à ménager les esprits de sa nation ». Ce ne fut pas un hasard si, des deux ministres appelés à diriger la politique française après Richelieu, l’un, Mazarin, était Italien, l’autre, de Lionne, un Français longtemps employé par la France en Italie. De pareils choix étaient tout indiqués par la situation même où se trouvait la France vis-à-vis de l’Espagne.
Pour que la politique espagnole cessât à tout jamais d’être redoutable pour la France, il fallait qu’elle perdît en Europe son principal point d’appui, l’Italie. Les provinces extérieures de l’Espagne, les Pays-Bas, la Franche-Comté, constituaient de grandes forteresses avancées qui n’avaient de force de résistance, de danger pour nous qu’à la condition d’être étroitement reliées à une place centrale très forte. L’Espagne n’était presque qu’une île rejetée à l’extrémité de la Méditerranée. L’Italie se trouvait, au contraire, la clef des routes qui conduisent de la Méditerranée dans le centre de l’Europe, par le Rhône, le Rhin, le Danube. Aussi, tant que Richelieu ne se crut pas assez fort pour attaquer l’Espagne chez elle, ne pouvant lui arracher l’Italie, il l’empêcha d’en sortir. De 1635 à 1642, il avait entamé la Flandre, conquis la Lorraine, occupé Casal et Pignerol, soulevé la Catalogne et le Portugal, il avait essayé de soustraire l’Allemagne à l’influence espagnole. C’étaient de grands résultats, déjà ; ils ne devaient être complets et définitifs que le jour où les rois d’Espagne ne disposeraient plus en maîtres de l’Italie. Richelieu laissait à Mazarin le soin d’achever son œuvre sur nos frontières, en Allemagne, et de la consacrer surtout par des succès éclatants en Italie.
Ce fut là en effet le triple objet que se proposa Mazarin. Il résolut d’abord de pousser vivement la guerre, partout, contre les Espagnols, en Flandre, en Allemagne, sur les frontières, dans les mers d’Espagne. Le 20 janvier 1646, il adressait aux plénipotentiaires du roi à Munster la dépêche suivante qui contenait tout son programme : « L’acquisition des Pays-Bas espagnols formerait à la ville de Paris un boulevard inexpugnable. Ce serait alors véritablement que l’on pourrait l’appeler le cœur de la France et qu’il serait placé dans l’endroit le plus sûr du royaume, puisque l’on aurait étendu les frontières jusques à la Hollande, et, du côté de l’Allemagne, jusques au Rhin par la rétention de la Lorraine et de l’Alsace et par la possession du Luxembourg et de la comté de Bourgogne (Franche-Comté). En second lieu, ce serait sortir avec tant de fruit et de réputation de la présente guerre que les plus malins seraient bien en peine d’y trouver à redire. » On pouvait répandre du sang et consommer des trésors si le premier résultat de cette longue guerre devait être le démembrement de l’Espagne, et l’acquisition d’une frontière naturelle pour la France, au nord, à l’est, au midi.
En 1643, la victoire de Rocroy ouvrit aux armées françaises la vallée de la Meuse ; la prise de Thionville et de Sierck, celle de la Moselle. Le Luxembourg fut menacé de deux côtés à la fois. En 1644, la victoire de Fribourg eut pour conséquence l’occupation de Philippsbourg, Worms, Mayence, Landau, de toute la vallée moyenne du Rhin. En 1646, Gassion, Rantzau, et enfin Condé, maître de Dunkerque, occupèrent la Flandre occidentale. En 1648 enfin, Schomberg, réparant la défaite de d’Harcourt et de Condé lui-même à Lerida, enlevait Tortose, et s’établissait aux bouches de l’Èbre, tandis que la victoire de Lens ruinait ce qui restait encore à l’Espagne de ses forces militaires. Ces cinq années de guerre avaient achevé de détruire le prestige militaire des Espagnols, laissaient leurs frontières plus découvertes encore qu’à la mort de Richelieu. La Catalogne était envahie, le Portugal indépendant.
Tandis que nos généraux abattaient les armées de l’Espagne, et que nos armées envahissaient ses frontières, la diplomatie de Mazarin, fidèle aux traditions d’Henri IV et de Richelieu, assurait à la France le concours des puissances protestantes qui avait déjà permis au grand cardinal d’entreprendre avec succès cette lutte décisive contre l’Espagne. Dans les premiers temps de son ministère, Mazarin avait trouvé une violente opposition dirigée à la cour par Mme de Chevreuse, « pleine de partialité pour l’Espagne », qui conseillait à la régente de faire la paix avec Philippe IV, à l’exclusion de nos alliés. Mazarin avait convaincu Anne d’Autriche de la nécessité de conserver les alliances protestantes et déjoué les intrigues des importants. Le 29 février 1644, puis le 1er mars, il avait signé deux nouveaux traités avec les Provinces-Unies qui lui assuraient, moyennant un subside de 120 000 livres, le concours de la république contre la maison d’Autriche. Un article stipulait qu’aucune des deux puissances alliées ne signerait la paix séparément.
Pour détourner la Suède de l’Allemagne, l’Autriche avait lancé les généraux suédois sur le Danemark. Torstenson avait occupé le Holstein, le Sleswig et presque tout le Jutland, Horn, les provinces de Scanie et d’Œland. Mazarin envoya auprès des puissances belligérantes, à Stockholm et à Copenhague, un de ses agents, La Thuillerie, qui fut assez heureux pour rétablir entre elles la paix à Bromsebro (13 août 1645), « l’affaire la plus importante qui fût pour le service du roi et le bien du parti confédéré ». Les fruits de cette utile médiation furent le retour des armées suédoises en Allemagne, et la conclusion d’un traité signé à Copenhague entre la France et le Danemark (25 novembre 1645). A la même époque, la diplomatie de Mazarin rattachait à la France et tournait contre l’Autriche les princes d’Orient : le woyéwode de Transylvanie, Ragolsky, recevait les subsides de la France et s’engageait à attaquer l’Empereur, et le roi de Pologne Wladislas VII, que l’Autriche s’était efforcée d’armer contre la Suède, épousait Marie de Gonzague. Cette princesse française, d’abord mal reçue par son mari, devint dans la suite un véritable agent de la politique française dans le Nord.
Ces négociations contribuèrent au succès de nos armées pendant l’année 1646. Si Condé prit Dunkerque le 11 octobre, la flotte hollandaise qui vint croiser devant le port, et l’armée qui menaça le Brabant contribuèrent à ce succès définitif, et la belle campagne de Turenne en Allemagne, en Thuringe, en Franconie, jusque dans le haut Palatinat, la retraite précipitée des Impériaux en Bavière furent les effets immédiats de la jonction des armées françaises et suédoises dans la Hesse : « Cette jonction mit les affaires d’Allemagne au plus haut point qu’elles eussent jamais été. » Le duc de Bavière, menacé dans ses propres États, demanda la paix aussitôt en 1647, et la défection de ce prince fut à son tour le motif qui décida l’Empereur, en 1648, à se retirer de la lutte.
Trois ans à peine après son arrivée aux affaires, dès 1646, Mazarin voyait approcher le moment où l’Espagne vaincue par notre diplomatie et nos armées, épuisée et isolée, serait forcée de nous faire des concessions territoriales. Après la prise de Dunkerque, il proposa à Philippe IV de lui abandonner le Portugal et la Catalogne, s’il voulait nous donner les Pays-Bas et la main de l’infante Marie-Thérèse pour Louis XIV. La France désirait la paix : Mazarin crut pouvoir, à cette époque, la lui procurer à des conditions avantageuses. Et tout le monde en Europe crut que le moment en était venu.
Philippe IV parut d’abord accepter les propositions du cardinal ; mais il reprit courage en apprenant que les Hollandais, jaloux de l’extension de la France en Flandre, de la prise de Dunkerque et des progrès du commerce français, se disposaient à nous abandonner. Il comptait aussi sur un parti qui se formait à la cour contre Mazarin et prévoyait les troubles prochains de la Fronde. Les Espagnols firent traîner les négociations, et il fallut plus de dix années encore pour les amener, par une guerre longue, mais glorieuse, à une paix réellement avantageuse pour la France.
Les ennemis de Mazarin, les Frondeurs et les grands seigneurs, lui ont reproché d’avoir en 1647 prolongé à dessein la guerre avec l’Espagne. Mazarin s’est expliqué à ce sujet dans une lettre qu’il adressa en 1651 à Brienne : « Je n’aurais pas été seulement un perfide, j’aurais été un insensé, si je n’avais pas travaillé du meilleur de mon cœur à l’accomplissement de la paix, puisque, par ce moyen, la tranquillité étant rétablie dans le royaume, avec toutes les facilités que la guerre en bannit d’ordinaire : on m’aurait donné plus de gloire et de bénédictions de ce que j’y aurais contribué, sans que la malice même et l’envie eussent pu fournir de matière à attaquer ma conduite, ni à l’égard de n’avoir pas su conserver les alliés de la France, ni d’avoir laissé perdre les avantages que le feu roi avait remportés sur les ennemis, ni d’avoir employé les moyens et les forces de l’État faiblement dans les entreprises qu’on avait faites en Flandre, Allemagne, Lorraine, Italie et Catalogne pour les affermir avec de nouvelles conquêtes et importantes.
» Ce sont les ministres d’Espagne qui n’ont jamais eu d’autre but que de tirer en longueur la négociation avec la France pour faire un accommodement séparé avec MM. les États, afin qu’étant délivrés de cette guerre-là, ils la pussent continuer plus fortement contre cette couronne ; ce qui pourtant n’aurait pas empêché qu’ils n’eussent été contraints de donner les mains à une paix raisonnable si le commencement de nos désordres ne leur eût enflé le courage. » En janvier 1648, l’Espagne, reconnaissant les Provinces-Unies et s’engageant à fermer le port d’Anvers, détachait les Hollandais de notre alliance. A la même époque, les embarras du trésor fournirent au parlement de France et au peuple de Paris une bonne occasion de se révolter contre le roi. Les Espagnols se crurent assez forts et la France assez faible pour rejeter les offres formelles de Mazarin. Puisqu’il en était ainsi, Mazarin résolut d’en venir contre eux aux extrémités : « venir a gli extremi ».
La France n’était pas cependant si faible encore, malgré la défection des Hollandais et les troubles de l’intérieur, que se l’imaginait Philippe IV. Si Mazarin, en 1648, n’avait pas le pouvoir d’imposer la paix à l’Espagne, en Allemagne, du moins, les succès de sa politique avaient achevé l’œuvre de Richelieu ; en Italie, son habileté, sa fermeté, servies par les événements, en préparaient la réalisation.
Quelques mois avant la mort de Richelieu, l’Empereur avait envoyé en Westphalie son plénipotentiaire, Trautsmansdorff ; il ne désirait pas alors plus sincèrement la paix que Philippe IV et son ministre Penaranda. Il espérait détacher la Suède de notre alliance ou l’occuper de telle manière qu’elle ne pût nous secourir. En revanche, l’Allemagne, les électeurs et particulièrement le duc de Bavière, les princes, les villes souhaitaient vivement la fin d’une guerre qui désolait l’Empire au profit des Espagnols. A Nuremberg (1640), à Ratisbonne (1641), Maximilien de Bavière avait déterminé les électeurs et la diète à combattre auprès de Ferdinand III l’influence du parti espagnol. Mazarin connaissait, comme Richelieu, les dispositions de l’Allemagne et de la Bavière. Il les encouragea et s’en servit. « La Bavière est résolue, écrivait-il dans ses carnets, en 1644, ainsi que la plupart des princes d’Allemagne, à conclure une trêve : elle a besoin à tout prix de sortir de cette guerre. »
Conformément à ses instructions, nos plénipotentiaires en Westphalie, d’Avaux et Servien, envoyèrent aux princes et aux villes une lettre pour les engager à venir au congrès soutenir leurs droits et pourvoir à leur conservation. La France ne voulait rien acquérir en Allemagne ; elle ne se proposait « de tant de sang répandu, de tant de biens employés que la gloire d’avoir sauvé et garanti les princes et les villes de l’oppression (1645) ». Les agents de Mazarin parcoururent les cours et les villes, porteurs d’instructions analogues, pendant les années 1645 et 1646.
La victoire de Nordlingen (sept. 1645) détermina le duc de Bavière à entamer une première négociation de paix avec nous, par l’intermédiaire de son confesseur Vervaux. « Il est bon pour nous, disait Mazarin, qu’il soit mortifié, mais non pas tout à fait ruiné, parce que cela ne peut être sans l’avantage des protestants, qui auront toujours plus d’attachement pour la Suède que pour la France. » C’était la pensée même de Richelieu, reprise et exprimée par son successeur. Si l’on réussissait à constituer entre la Suède et les protestants irréconciliables, l’Autriche et le parti catholique d’Espagne toujours puissant à Vienne, un parti pour ainsi dire national, un tiers parti par l’accord des électeurs, la paix religieuse et politique de l’Allemagne serait à jamais assurée au profit de la France, de son influence, aux dépens de l’Espagne et de ses desseins.
La belle campagne de Turenne et de Wrangel dans l’Allemagne du Sud, en 1646, força le duc de Bavière, qui hésitait encore, à se prêter aux desseins de la France, à priver de son concours l’Empereur et les Espagnols. Mazarin en profita aussitôt : il eut beaucoup de peine à faire accepter aux Suédois l’idée d’une paix particulière avec la Bavière catholique. Son agent à Stockholm, Chanut, réussit cependant : il s’appuya sur le parti des Lagardie qui balançait l’influence des anciens ministres de Gustave-Adolphe, d’Oxenstiern, pour convaincre la reine Christine. Le 14 mars 1647, le général suédois Wrangel et Turenne signaient avec les représentants de la Bavière, par l’intermédiaire des diplomates français Tracy et Croissy, la trêve d’Ulm qui garantissait à l’électeur ses États, à la France la neutralité de la Bavière. Mazarin trouvait ainsi le moyen « de tenir en échec les Suédois dans les desseins immodérés qu’ils avaient en faveur des protestants ». La défection de la Bavière était d’autre part « la ruine infaillible de la maison d’Autriche (de l’Espagne) en Allemagne ». Aussitôt après, Turenne imposait des traités analogues à l’électeur de Mayence et au landgrave de Hesse-Cassel ; le Brandebourg et la Saxe s’étaient déjà retirés de la lutte : Ferdinand n’avait plus un allié en Allemagne.
Les prétentions de la Suède, qui continuait les traditions de Gustave-Adolphe sous la direction d’Oxenstiern, compromirent encore une fois les relations de la France et de l’électeur de Bavière. Il revint, au mois de septembre 1647, à l’Empereur, « le but des Suédois étant non seulement de détruire le catholicisme, mais encore de soumettre l’Allemagne à leur domination ». Enfin, cependant, la victoire de Susmarshausen (17 mai 1648), l’arrivée des Français sur l’Isar déterminèrent Maximilien à une démarche décisive en faveur de la paix générale. Il eut raison des Espagnols, qui, par l’intermédiaire de leur ambassadeur, de Terra-Nova, « remuaient ciel et terre à Vienne pour obliger l’Empereur à rompre l’assemblée de Munster ». Ferdinand III, le 24 octobre, se résolut à signer les traités de Munster et d’Osnabrück (24 octobre 1648).
La paix de Westphalie procurait à la France et à ses alliés des avantages territoriaux considérables. Elle reconnaissait d’une manière définitive et légale la conquête des Trois Évêchés : elle nous mettait en possession du landgraviat de haute et basse Alsace, du Sungau (Altkirch), de la préfecture des villes impériales, et de tous les droits en général que l’Autriche avait exercés sur la rive gauche du Rhin. Pour ménager l’Empire, on avait stipulé dans l’article 87, contrairement aux termes des articles 73 et 74, que tous ces territoires continueraient à relever du domaine de l’Empire. Il fallait que les conquêtes de la France se fissent aux dépens de l’Empereur, non de l’Empire ; et l’on eut recours à cet artifice diplomatique qui fut par la suite la source de nouveaux conflits entre la France et l’Allemagne. Quoi qu’il en fût, la frontière française était portée jusqu’au Rhin, et le cours moyen du Rhin était mis entre les mains de la France par l’Alsace d’une part, par Vieux-Brisach et Philippsbourg de l’autre, de telle manière que les Espagnols devaient perdre à jamais l’espoir de relier le Luxembourg à la Franche-Comté.
Les Suédois occupèrent la Poméranie citérieure et une partie de l’ultérieure, entre autres la ville de Stettin, les îles de Wollin et de Rügen, Wismar ; Brême et Verden, les embouchures de l’Oder et du Weser. Ils obtinrent une indemnité considérable, des voix à la diète, le droit d’établir une université à Greifswald, une cour de justice à Wismar. La Suède devenait la plus importante des puissances protestantes de l’Allemagne. Le Brandebourg, protestant aussi, acquérait Halberstadt, Minden et Camin, l’expectative de l’archevêché de Magdebourg et une voix à la diète ; les ducs de Mecklembourg et de Hanovre, le landgrave de Hesse, des territoires sécularisés. Le Palatin recouvra son électorat et une partie de ses États, sans préjudice pour l’électeur de Bavière, qui garda son titre d’électeur moyennant la création d’un huitième électorat.
Cette réorganisation politique de l’Allemagne était une victoire pour la France, aussi considérable que la conquête de l’Alsace. Elle s’accomplissait aux dépens de l’Empereur. Les princes souverains, qui auraient pu, au delà du Rhin, s’affaiblir en se combattant, sortaient de la lutte singulièrement accrus en droit et en fait. Ils avaient acquis le droit de conclure avec les puissances souveraines étrangères des alliances particulières et reçu des agrandissements territoriaux, le Brandebourg et la Suède au nord, la Bavière au sud. Le pouvoir de l’Empereur était ruiné, et sur ses ruines se formaient des États indépendants qui auraient désormais leur politique et leurs intérêts particuliers.
La paix religieuse de l’Allemagne était rétablie au profit des électeurs. Désormais catholiques, calvinistes et luthériens devaient avoir les mêmes droits, c’est-à-dire que d’après la formule : cujus regio, ejus religio (tel prince, telle religion), les princes souverains étaient maîtres de pratiquer et d’imposer à leurs sujets telle religion qu’ils voudraient, à la condition de laisser le droit d’émigrer à ceux d’entre eux qui ne se soumettraient point à cette règle. Les électeurs acquéraient ainsi non seulement la souveraineté politique, mais la souveraineté religieuse dans leurs États. Ces conditions ne permettraient plus aux Espagnols, aux Suédois, ou à d’autres, de rétablir l’unité allemande au moyen de l’unité religieuse. L’Europe centrale resterait divisée, à côté de la France agrandie et unifiée.
C’était un événement considérable, au moment où l’Espagne refusait de cesser la lutte que cette pacification générale de l’Allemagne, cet affaiblissement de l’Empereur dans l’Empire. Philippe IV n’avait plus à compter ni sur le concours de Ferdinand III et des princes catholiques, ni même sur les craintes que leur inspiraient jusque-là les entreprises des protestants et des Suédois. C’était la France qui héritait désormais de son influence en Allemagne, en la pacifiant.
Au même moment, l’Espagne perdait sa prépondérance en Italie. C’était le résultat le plus décisif de la politique de Mazarin, celui dont on doit lui faire plus particulièrement honneur. Il n’avait eu en Allemagne qu’à continuer les desseins de Richelieu ; en Europe, qu’à ménager les alliances traditionnelles de la France. On constate au contraire par les instructions que Richelieu donna à Fontenay-Mareuil, notre ambassadeur à Rome (26 juin 1641), qu’à cette date encore l’Italie presque tout entière était espagnole.
Les ducs de Toscane, feudataires de l’Empire pour l’investiture de Sienne, avaient toujours mis au service des Habsbourg leurs troupes et leurs vaisseaux ; Gênes était liée à l’Espagne par les créances hypothécaires que celle-ci lui avait reconnues sur le duché de Milan et le royaume de Naples ; Lucques et Modène étaient également sous la protection de la maison d’Autriche. La domination espagnole, sous le pontificat d’Urbain VIII et le gouvernement des Barberini, ses neveux, atteignait son apogée à la cour de Rome, c’est-à-dire auprès d’un État qui, malgré l’exiguïté de son territoire, avait des revenus considérables et une grande influence en Europe. La majorité des cardinaux était hostile à la France ; une élection nouvelle ne pourrait pas même modifier les dispositions du saint-siège : de telle manière que, depuis les Alpes jusqu’à la Sicile, sauf la Savoie, Parme et le Mantouan, directement ou indirectement, en 1642 encore, l’Italie acceptait le joug de la maison d’Autriche. Pendant cette année même, De Lionne à ses débuts avait dépensé en vain les ressources d’un talent diplomatique qui en fit dans la suite le meilleur agent et le successeur de Mazarin, pour former contre les Espagnols une ligue italienne : il avait gagné le ministre de Modène, le poète Testi, mais il avait échoué à Florence et à Venise. Il n’avait même pas réussi à reconquérir au duc de Parme, notre allié, le duché de Castro que le pape faisait occuper par ses troupes, ni à faire lever la sentence d’excommunication qui avait suivi de près l’occupation. Richelieu mourut avant que la France eût seulement le temps de réparer ces échecs.
Mazarin, Italien de naissance et « de cœur très français », consacra aussitôt une attention toute particulière aux affaires d’Italie, et les succès que sa diplomatie ne tarda pas à y remporter furent la meilleure justification du choix que Richelieu avait fait en le désignant au roi pour lui succéder. Il rappela de Lionne de Parme pour se servir de lui « dans les grandes occupations qu’il avait » : le cardinal Bichi, qu’il mit à sa place, réussit à terminer l’affaire de Castro. Le 31 mars 1644, la paix de Ferrare terminait la guerre entre le pape, le duc de Parme et les États italiens qui l’avaient soutenu, Modène, Toscane, Venise. Les fruits de cette heureuse médiation furent les progrès immédiats de l’influence française en Italie. Le duc de Modène se mit ouvertement au service du roi, le duc de Toscane permit le passage de ses États et l’accès de ses ports aux troupes que la France lèverait en Italie. A Venise, le gros du conseil était affectionné à la France. « Le jour où le pape, dit le cardinal Bichi, serait de bonne résolution, se déciderait contre l’Espagne, ils franchiraient le saut pour chasser les Espagnols d’Italie. »
Le pape Urbain VIII était très âgé en 1644, et sa mauvaise santé faisait prévoir une vacance prochaine du trône pontifical. Le choix de son successeur devait être décisif ; le cardinal Bichi quitta Venise, après s’être assuré que les cardinaux vénitiens voteraient pour le candidat français, et se rendit à Rome pour acquérir des partisans à la France dans le collège des cardinaux. Il comptait sur les neveux d’Urbain VIII, les Barberinis. La question se posa, le 29 juillet 1644, à la mort d’Urbain VIII ; le candidat de la France était le cardinal Bentivoglio ; le candidat de l’Espagne, le cardinal Pamphilio. La jalousie du représentant de la France, Saint-Chamond, contre le cardinal Bichi, la trahison des Barberinis et la duplicité du frère de Mazarin, qui se laissa séduire par la promesse d’un chapeau, déterminèrent l’élection de Pamphilio, qui devint pape sous le nom d’Innocent X. Mazarin ne se consola pas de cet échec : il réprimanda son frère, rappela l’ambassadeur en disgrâce et retira aux Barberinis la pension que le roi leur faisait. Il se résolut à chercher à tout prix une revanche.
Les événements d’Italie lui fournirent bientôt l’occasion de réaliser son dessein, de réparer son échec et d’établir d’une manière éclatante l’influence de la France dans le centre de la péninsule. L’Espagne, depuis Philippe II, occupait les présides de Toscane, Orbitello, Porto-Ercole, Telamone, etc., Porto-Longone, dans l’île d’Elbe, qui reliaient ses possessions du nord à celles du sud, et servaient d’arsenaux ou de refuges à ses flottes. Mazarin s’était déterminé à les lui enlever. Au même moment, averti, dès 1643, par Fontenay-Mareuil, notre ambassadeur à Rome, que les Napolitains étaient prêts à se révolter, il songeait à appuyer les rebelles et à leur donner un roi qui, sans être français, subirait du moins l’influence de la France, le prince de Savoie par exemple. En échange, le prince de Savoie nous donnerait Nice et la Savoie « pour la cession que Louis XIV lui aurait faite de ses droits sur le royaume de Naples ».
C’était là la grande entreprise que méditait le cardinal au début de l’année 1645 ; la France y eût acquis la frontière des Alpes, « tout ce qui est en deçà proche les monts ». L’Espagne aurait perdu l’Italie. Mazarin « était tout feu », dit un contemporain. Il faisait approvisionner les flottes ; il s’assurait le concours ou le libre passage des États italiens. L’expédition partit de Toulon, le 26 avril 1646 ; elle était dirigée d’abord contre les présides de Toscane par l’amiral duc de Brezé ; mais le but principal était la conquête de Naples pour le prince de Savoie, que rejoignit bientôt l’amiral français. La mort du duc de Brezé, tué devant Orbitello, l’incapacité du prince de Savoie, les maladies qui décimèrent les troupes d’occupation, firent échouer, le 2 août 1646, cette première entreprise.
Trois semaines après, Mazarin montrait l’importance qu’il attachait à ses projets sur l’Italie en organisant une seconde expédition, sous la conduite du maréchal de la Meilleraye. Au mois d’octobre 1646, Porto-Longone, dans l’île d’Elbe, Piombino, sur le continent en face, étaient occupés par les Français. « La perte de ce port ôte la communication, disait Mazarin, du royaume de Naples dans le duché de Milan. » Avant d’entreprendre l’expédition de Naples, Mazarin résolut d’y envoyer l’homme qui, avec de Lionne, connaissait le mieux les affaires d’Italie, Fontenay-Mareuil ; il le chargea, en 1647, de hâter l’insurrection qui, depuis quatre années, couvait dans les provinces méridionales de l’Italie contre les Espagnols. Deux mois après son arrivée (juillet 1647), le peuple de Naples, encouragé par la présence d’une flotte française qui cinglait devant le port, se soulevait à la voix de Thomas Aniello (Masaniello). En apprenant la révolte, Mazarin témoigna une allégresse incroyable ; mais, très avisé, connaissant les Napolitains, craignant que l’intervention de la France ne les réconciliât avec les Espagnols, il résista à l’envie de manger ce fruit qui n’était pas encore mûr : « mangiare un frutto non maturo ».
Il profita des embarras que les Espagnols avaient dans le sud et de l’alliance qu’il venait de signer, le 1er septembre 1647, avec le duc de Modène, pour envahir le Milanais par la route de Crémone. Il comptait aussi sur une révolution dirigée par les Visconti, à Milan, contre les Espagnols. Les intempéries de la saison, et peut-être le mauvais vouloir des princes de Savoie et de Modène, firent échouer cette tentative, dont le succès eût permis d’attendre avantageusement les suites de la révolution de Naples.
Les intrigues de Fontenay-Mareuil, les pamphlets répandus par Mazarin, entretenaient les Napolitains dans leurs projets d’indépendance. Masaniello, devenu fou, assassiné par les Espagnols, fut remplacé par un noble, Toraldo, prince de Massa, puis par un armurier, Gennaro Arèse, qui, le 24 octobre 1647, proclama la république. Mazarin se réjouissait des nouvelles qu’il recevait d’Italie ; les Napolitains, menacés par l’armée et la flotte de l’Espagne, allaient être forcés d’appeler la France. « Leurs affaires étaient dans les dernières extrémités et hors d’apparence de réconciliation avec l’Espagne (novembre 1647). » Ordre était donné à la flotte de Toulon d’appareiller vers Naples, lorsque l’intervention malencontreuse et stérile du duc de Guise vint renverser les projets de Mazarin. Descendant, par les femmes, des rois français de Naples, présent en Italie au moment de la révolte, il s’adressa aux Napolitains, malgré la défense de Louis XIV, et reçut d’eux un accueil enthousiaste. Il n’avait ni argent, ni munitions, ni troupes ; lorsque la flotte française parut devant Naples, redoutant les desseins du cardinal et des généraux à son égard, il considéra les Français comme des ennemis aussi dangereux que des Espagnols. Lorsque la flotte se fut retirée, il ne se trouva plus assez fort contre les Espagnols qui, au mois d’avril 1648, reprirent possession de Naples. L’insubordination d’un grand seigneur faisait échouer cette entreprise si longuement préparée par Mazarin, qui devait être, suivant les expressions de de Lionne : la grande affaire décisive de la paix ou de la guerre, de la ruine ou de quelque salut de la monarchie d’Espagne. Au dehors comme au dedans, le cardinal se heurtait, au début de l’année 1648, aux mêmes obstacles. Les Frondeurs et les grands seigneurs sauvaient l’Espagne d’une ruine certaine.
Malgré tout, la politique de Mazarin, l’habileté de ses agents, de Lionne, Bichi, Fontenay-Mareuil, avaient profondément modifié, au profit de la France, la situation de l’Italie. Venise était sortie de sa réserve habituelle. Nous avions conquis à notre alliance le duc de Modène ; le Milanais avait été menacé par une coalition des princes italiens. Le pape Innocent X, nommé par l’influence de l’Espagne, tremblait pourtant devant la puissance du roi de France ; le duc de Toscane ne s’était pas opposé à l’occupation des présides, et, si l’expédition de Naples avait échoué, Porto-Longone et Piombino nous restaient, de telle manière que nos flottes pouvaient sûrement surveiller l’Italie centrale et la Méditerranée.
L’Italie soustraite à l’influence espagnole, l’Allemagne pacifiée, neutralisée, l’Espagne entamée sur toutes ses frontières, tels étaient, après cinq années, les résultats de la politique extérieure de Mazarin. La Fronde les méconnut et les compromit.
Cinq ans plus tard, au début de l’année 1653, la France avait de nouveau perdu en Italie Porto-Longone, Piombino, Casal ; en Flandre, Dunkerque, Gravelines, Furne, Mardick. La Catalogne était retombée sous le joug de l’Espagne. Le fruit de quinze ans de guerre et d’habiles négociations nous était ravi ; le sol de la France avait été livré par les rebelles aux Espagnols. Condé avait donné le gouvernement des villes de Guyenne à l’envoyé de Philippe IV, de Watteville. Des garnisons ennemies occupaient Rocroy, Rethel, Mouzon, Sainte-Menehould, et menaçaient la capitale. Condé et des députés de Bordeaux négociaient avec l’Angleterre pour lui procurer La Rochelle et un port sur la Gironde. Il semblait que les grands seigneurs prissent à tâche de démembrer l’unité française, reconstituée par la royauté, au moment où elle allait s’achever par les soins de Richelieu et de Mazarin.
Ce fut cette trahison de la grande noblesse qui fit la force de Mazarin à son retour ; il revint en effet tout-puissant (1653) : « L’éminentissime, dit Guy Palin, est vraiment tel et aussi puissant que Dieu le père au commencement du monde. » La bourgeoisie l’accueillit comme un serviteur dévoué à la France, nécessaire à son salut. Il le comprit, s’appuya sur elle, s’entoura de ministres du tiers état, Le Tellier, Servien, de Lionne, Fouquet, Colbert, et reprit avec eux l’œuvre de régénération que la Fronde avait interrompue.
Contre l’Espagne, les opérations militaires furent de nouveau vivement poussées. Le 8 juillet 1653, Turenne enleva Rethel, pour couper les communications entre le Luxembourg et les Pays-Bas. Le jeune roi parut au milieu de son armée qui reprit Sainte-Menehould et Mouzon, et l’Alsace fut arrachée, par le traité de Bâle (1654), au comte d’Harcourt, qui se préparait à l’ouvrir aux Espagnols. Bientôt ce fut Stenai (août 1654) qui tomba en notre pouvoir, tandis que Condé échouait devant Arras et se retirait à Cambrai, et que le prince de Conti, demeuré au service du roi, chassait les ennemis de Rose et de Prats de Mollo, les clefs de la Cerdagne. L’année suivante (1655), l’armée du nord, toujours dirigée par Turenne et encouragée par la présence du roi, occupait Landrecies (18 juin), Condé et Saint-Ghislain. En deux années, Turenne, par la prise de Rethel, Mouzon, Stenai, Landrecies et Condé, avait de nouveau porté la frontière française du Nord au point où elle est aujourd’hui ; celle d’Alsace était assurée : la Cerdagne nous appartenait. La France était désormais à l’abri des entreprises de l’Espagne.
Elle était trop épuisée, en retour, par vingt années de guerre, pour pouvoir lui porter un coup décisif. Le ministre espagnol, Don Luis de Haro, et l’archiduc Léopold, qui gouvernait les Pays-Bas, reconnaissaient de leur côté que l’Espagne était un vaisseau qui allait sombrer, et qu’elle avait à peine les moyens de faire une seule guerre. Mazarin pensa que le moment était venu de procurer à l’État la paix à des conditions avantageuses. Il accueillit le plénipotentiaire que l’archiduc Léopold lui dépêcha le 20 février 1656, Don Bonifaz, et il renvoya secrètement de Lionne à Madrid, avec pleins pouvoirs « pour ajuster, conclure et signer un traité de paix ». Il désirait que ce traité fût, pour la France, l’occasion de reculer sa frontière au nord par l’occupation de quatre places en Flandre ou dans l’Artois ; au sud, jusqu’aux Pyrénées, par la cession du Roussillon et de la Cerdagne. Mais, revenant à un projet qu’il avait déjà indiqué aux Espagnols, il ne réclamait aucune cession de territoire, si Philippe IV voulait donner sa fille à Louis XIV, et si cette princesse apportait tous ses droits au roi qui l’épouserait. Le cardinal savait sacrifier le présent pour assurer l’avenir.
Philippe IV se refusa d’abord à toute cession territoriale, à ces propositions de mariage surtout qui lui paraissaient, avec raison, préparer une cession générale et prochaine de la monarchie espagnole à la France. L’insistance de de Lionne, son habileté le décidèrent à céder sur le premier point, mais la victoire de Condé à Valenciennes, la nécessité où se trouvait l’Espagne de ne pas abandonner un pareil auxiliaire, firent qu’on ne s’entendit point sur les satisfactions à donner au prince. Les conférences furent rompues. Elles avaient prouvé du moins à Mazarin que, pour la première fois depuis un siècle, l’Espagne était prête à acheter la paix en s’humiliant.
Pour l’y contraindre définitivement, Mazarin eut recours aux procédés diplomatiques qui, depuis Richelieu, avaient modifié la situation de la France vis-à-vis de sa rivale. Il resserra ou reforma le faisceau d’alliances protestantes qui avait assuré à nos armées, aux Pays-Bas et en Allemagne, un concours décisif. Il ne fallait plus penser à la Hollande depuis que le stathouder Guillaume II était mort (1650). Mais il y avait l’Angleterre, qui reprenait son rang avec Cromwell parmi les puissances européennes : « Il est important, disait-il dès 1650, de s’accommoder avec les Anglais. » L’Espagne, en 1652, pour reprendre Dunkerque, avait fait appel à Cromwell, qui avait reconstitué les forces navales de l’Angleterre, inquiété par l’acte de navigation le commerce européen et fait trembler les Hollandais : l’amiral Blake même avait saisi des navires français. Un pareil adversaire pouvait devenir un allié précieux.
Au mois de décembre 1652, Mazarin envoya à Londres un premier agent, l’intendant de Picardie, Antoine de Bordeux ; puis il lui adjoignit, à titre de conseiller, Jean de Baas, en janvier 1654. Il les chargeait d’offrir au protecteur Dunkerque, s’il voulait aider la France à conquérir la Flandre maritime, ne croyant pas payer trop cher une telle alliance. Il proposa ensuite à Cromwell un traité de commerce avantageux ; Cromwell attendit d’abord, tout en armant, que le sort se fût déclaré pour nous ; quand la levée du siège d’Arras l’eut suffisamment convaincu qu’il avait intérêt à se joindre à nous, il donna l’ordre à sa flotte d’attaquer les colonies espagnoles d’Amérique, la Jamaïque (mai 1655), et, le 3 novembre, il signa avec la France le traité de Westminster, traité de commerce qui se transforma, par les soins de Mazarin, le 23 mars 1657, en un traité d’alliance offensive et défensive.
Le préambule de cet acte en indiquait l’objet et la portée : « Le conseil d’Espagne ayant assez fait connaître en tout temps, mais principalement l’année dernière par une preuve convaincante, n’avoir d’autre dessein que de troubler la paix de la chrétienté, les deux puissances s’accordaient par le traité de Paris pour le contraindre à la paix. » Elles entreprendraient simultanément, avec 20 000 hommes fournis par la France, 6000 hommes et une flotte fournie par l’Angleterre, les sièges de Dunkerque au profit de l’Angleterre, de Gravelines pour la France. Les Hollandais s’inquiétèrent : on leur envoya de Thou pour les déterminer à rester au moins neutres. La victoire des Dunes (juin 1658), la prise de Dunkerque (23 juin), de Furnes, de Dixmude (4 juillet), de Gravelines (août), et bientôt la conquête de la Flandre maritime par Turenne, furent les conséquences de l’alliance anglaise. On avait mauvaise grâce à reprocher alors au cardinal cette alliance avec une puissance protestante qui avait décidé de la guerre, cette cession de Dunkerque compensée par la conquête de la Flandre. Mazarin n’était pas gêné pour répondre que sa politique était conforme à celle de Henri IV et de Richelieu, qu’il avait seulement substitué l’alliance anglaise à l’alliance hollandaise. La postérité a jugé, comme le fit alors, dans une sorte de mémoire justificatif, Servien, que les ennemis de Mazarin ne pouvaient être que les pires ennemis du royaume.
Tandis qu’il pressait ainsi l’Espagne aux Pays-Bas, avec le concours des Anglais, le cardinal, suivant une tradition constante, la maintenait isolée en Europe. Le traité de Westphalie lui fermait l’Allemagne et ne permettait guère à l’empereur Ferdinand de la lui rouvrir. Mais quel succès plus éclatant, et quel avantage définitif, si l’on eût pu arracher l’Empire même aux Habsbourg, et le donner à quelque prince « qui, n’ayant pas d’autres intérêts à suivre et à considérer que ceux de l’Empire, n’ait d’autre objet que de le gouverner en paix ». L’Allemagne eût échappé pour jamais à l’influence espagnole.
La mort de Ferdinand III (2 avril 1657), qui n’avait qu’un fils de dix-sept ans, Léopold, parut à Mazarin une occasion de tenter cette entreprise décisive : il en chargea de Lionne, qu’il adjoignit au maréchal de Gramont, comme autrefois Servien à de Longueville. Sa mission consistait à faire exclure l’archiduc Léopold qui, « quoique brouillé avec les Espagnols, ne serait pas trois mois Empereur sans se réunir avec eux et sans donner au conseil de Madrid l’autorité de gouverner l’Empire monarchiquement » : il devait déterminer les électeurs en faveur du duc de Bavière, du duc de Neubourg, ou enfin, de Louis XIV lui-même. C’était la même politique qu’Henri IV avait pratiquée en 1603, au temps où il se décidait à prendre la couronne impériale, pour l’arracher aux Habsbourg, politique très conforme d’ailleurs aux traditions des successeurs de Charlemagne. Malheureusement les électeurs se défiaient de la France ; l’ambassadeur espagnol Penaranda semait l’argent, et intriguait. Dès le 1er janvier 1658, informé par nos ambassadeurs, Mazarin renonça à ses projets et se contenta d’assurer la paix de Munster par une ligue des princes catholiques et protestants.
Les affaires du Nord, autant que la mauvaise volonté des électeurs, lui faisaient de la modération un devoir : l’abdication de Christine (1654), en Suède, avait mis aux prises son successeur Charles-Gustave et le roi de Pologne, Jean Casimir, marié en 1647 à Marie de Gonzague. Une guerre entre la Pologne et la Suède, analogue à la lutte du Danemark et de la Suède, terminée à temps par le traité de Bromsebro (1645), eût été une occasion pour l’Empereur de reprendre ce qu’il avait été forcé de céder à la Suède en 1648, pour l’Espagne de rallumer la guerre en Allemagne. De 1655 à 1656, Mazarin mit tout en œuvre pour acheminer « un accommodement entre la Suède et la Pologne, comme la maison d’Autriche l’empêcherait tant qu’elle pourrait ». Il chargea son agent, d’Avaugour, de s’entendre à ce sujet avec les Lagardie et de suivre même Charles-Gustave en Pologne, quand il eut commencé la guerre, pour en suspendre les effets.
Mazarin représenta alors, en 1658, aux princes et villes d’Empire « qu’ils avaient intérêt à faire cesser les troubles du Nord et à établir un repos profond en Allemagne. » Il ne fallait pas, au moment où l’Espagne était prête à s’humilier, que la perspective d’une nouvelle guerre dans l’Empire relevât son courage et son orgueil. Le ministre autrichien à Stockholm, le baron de l’Isola, d’accord avec l’ambassadeur espagnol, Penaranda, essayait d’engager l’Empereur, l’électeur de Brandebourg, dans une guerre générale contre la Suède. Mazarin renonça à une nouvelle rupture avec l’Autriche, pour empêcher la guerre de reprendre en Allemagne, et en retour, afin de bien s’assurer qu’elle n’éclaterait pas, il imposa au nouvel Empereur « une capitulation assez forte pour le brider (juin 1658) ». Les articles 13 et 14 de cette sorte de charte impériale obligeaient Léopold à ne jamais secourir les ennemis de la France ou de la Suède : « ils lui liaient les mains à ne pouvoir assister les Espagnols ni contre la France, ni contre ses alliés ». La capitulation achevait en droit ce que les traités de Westphalie avaient établi en fait, la séparation définitive des deux branches de la maison d’Autriche.
La ligue du Rhin (14 août 1658), qui se forma indistinctement de princes catholiques et protestants, et à laquelle Louis XIV adhéra, constitua aussitôt après dans l’Empire une force indépendante de l’Empereur, prête à s’opposer à lui, si jamais il songeait à soutenir les Espagnols aux Pays-Bas, ou à attaquer la Suède dans le nord. L’Espagne ne pouvait plus compter, ni sur le concours d’aucun prince dans l’Europe centrale, ni sur les troubles que l’agression de Charles-Gustave semblait devoir provoquer dans l’Europe du Nord.
L’Italie, qu’elle avait paru reprendre pendant la Fronde, lui avait de nouveau échappé. En 1653, le lieutenant général du Plessis-Besançon avait parcouru les États italiens, sur l’ordre de Mazarin, pour leur offrir le concours pacifique et désintéressé de la France. Il avait réussi à ramener à notre alliance le duc de Mantoue en 1655. Le duc de Modène vint à Paris à la même époque et maria son fils à une nièce de Mazarin. Une nouvelle expédition sur Naples, dirigée par le duc de Guise, cette fois de l’aveu du cardinal (1654), ne fut pas aussi heureuse que notre action diplomatique. Mais la mort d’Innocent X, qui avait toujours été hostile à la France et s’était déclaré, contre Mazarin, le protecteur du cardinal de Retz, fut une véritable défaite pour l’Espagne. Son successeur, Chigi, Alexandre VII, quoique élu par l’influence espagnole, se montra plus favorable à la France, et lui donna une première satisfaction, en retirant à Retz l’archevêché de Paris, puis en le chassant de Rome. Le mariage d’Olympe Mancini avec un prince de la maison de Savoie resserra enfin notre alliance avec cette maison, tandis que la capitulation imposée à l’Empereur en 1658 procurait au duc de Savoie des avantages éventuels. Le Milanais fut encore menacé à cette époque par les forces coalisées de la Savoie, de Modène et de Louis XIV.
Inquiétée dans ses possessions italiennes, isolée de l’Allemagne, incapable de résister aux forces réunies de la France et de l’Angleterre, l’Espagne était venue, à la fin de 1658, aux extrémités où le cardinal espérait la réduire. Un agent de Philippe IV, Pimentelli, se rendit secrètement à Lyon, où la cour s’était transportée pour négocier le mariage de Louis XIV et de Marguerite de Savoie : il proposait la paix et la main de l’infante Marie-Thérèse. Mazarin accueillit ces ouvertures, en prenant garde de ne pas se brouiller avec les Anglais, rompit les négociations de mariage avec la Savoie, et revint à Paris, suivi de l’agent espagnol. Au mois de mai 1658, l’Angleterre, la France et l’Espagne signèrent une suspension d’armes qui permit de conclure un traité préliminaire, le 4 juin 1659. Les négociations définitives de paix et de mariage, un instant suspendues par l’amour du roi pour Marie Mancini, que Mazarin n’hésita pas à sacrifier aux intérêts de l’État, s’ouvrirent, le 13 août, dans l’île des Faisans, entre les ministres de France et d’Espagne, et aboutirent, le 7 novembre 1659, à la paix des Pyrénées.
La France acquérait, outre la paix, dont elle avait grand besoin, des provinces entières, le Roussillon et l’Artois moins Aire et Saint-Omer, une ligne de places fortes qui lui constituait une frontière redoutable, dans le Nord où elle ne pouvait avoir de défense naturelle : Thionville, Montmédy et Damvillers, dans le Luxembourg, Philippeville, Marienbourg, Avesnes, Landrecies et le Quesnoi dans le Hainaut, Gravelines, Bourbourg et Saint-Venant en Flandre. C’est à ces conditions seulement, et après de longues discussions, que Louis XIV consentit à pardonner entièrement au prince de Condé. Le traité des Pyrénées ratifiait l’acquisition déguisée de la Lorraine, nous donnant de nombreuses places et le libre passage dans le duché. Il ratifiait aussi l’occupation de l’Alsace. C’était bien la paix qu’avait poursuivie Mazarin, humiliante pour l’Espagne, riche d’avantages immédiats ou futurs pour la France. Le contrat de mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, signé le même jour, laissait à la royauté française, dans le cas où la dot de 500 000 écus, consentie par Philippe IV à sa fille, ne lui serait pas payée, l’espérance et le moyen d’acquérir non plus quelques provinces, mais la totalité de cette monarchie espagnole qui la faisait trembler depuis un siècle.
Mazarin n’avait pas réussi à donner l’Empire à Louis XIV, si même il y avait songé sérieusement ; il lui donnait du moins l’Espagne ; et le résultat était à peu près le même : l’affaiblissement de l’Espagne, la prépondérance de la France en Italie, en Allemagne, et jusque dans les affaires du nord que Mazarin avait pacifiquement réglées, après la mort de Charles-Gustave, à Copenhague (6 juin 1660) et à Oliva (3 mai 1660), ruinaient à jamais les desseins de la maison d’Autriche. C’en était fait désormais des projets d’Empire catholique que Philippe II et ses successeurs avaient essayé d’imposer à l’Europe. Il n’y avait plus qu’un fantôme de roi en Espagne ; il n’y avait plus d’Empereur en Allemagne. La France, pacifiée à l’intérieur, garantie sur ses frontières, respectée au dehors, n’avait plus à craindre ni les entreprises de ses voisins, ni la complicité des factions avec eux. Elle avait confiance dans la valeur d’une politique éprouvée par les succès de Richelieu et de Mazarin, réglée sur ses seuls intérêts, étrangère à toute passion religieuse, à tout système qui n’était pas celui de sa propre sûreté par l’élargissement de ses frontières.
Cependant, cette confiance même et l’extension de son territoire commençaient à la rendre redoutable, non seulement à ses ennemis, mais à ses alliés. Et c’était là un danger nouveau, que lui créaient ses succès même et l’absence de dangers. La Hollande, pour lui arracher les Pays-Bas, s’était séparée d’elle avec éclat en 1647. Les ducs de Savoie et de Lorraine tremblaient aux pieds des Alpes et des Vosges, et la peur est mauvaise conseillère. En Allemagne on avait commencé à parler d’une candidature du roi Très Chrétien à l’Empire, qui pouvait inquiéter les princes. Le premier rang, en Europe, appartenait alors incontestablement à la France : le seul moyen qu’elle eût de le conserver, c’était de veiller, comme en ce début de siècle, à ses affaires, sans avoir ni l’air ni la prétention de gouverner celles des autres, de s’éclairer dans le succès, comme elle avait fait dans le danger, à la seule lumière de son intérêt présent.
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