IV
LOUIS XIV ET GUILLAUME III

(1672-1702)

La révolution de 1672, qui appela au gouvernement des Provinces-Unies le descendant de Guillaume le Taciturne, Guillaume III, âgé de vingt-deux ans à peine, et détermina la résistance à outrance des Hollandais à Louis XIV, fut un événement considérable dans l’histoire des Pays-Bas et de l’Europe au dix-septième siècle.

Lorsque le peuple hollandais, en face des dangers qu’il courait, acclama Guillaume III en Zélande et en Hollande comme stathouder (19 juin 1672), lorsque les États de chaque province ratifièrent, le 4 juillet 1672, en sa faveur, le choix du peuple, lorsque enfin les États généraux lui confièrent presque tous les pouvoirs (8 juillet), ce fut moins une révolution soudaine, qu’une évolution nécessaire de l’État. Pour résister à l’étranger, les Provinces-Unies avaient besoin de se serrer autour d’un chef. La guerre contre l’Espagne les avait unies à Utrecht au seizième siècle et jusqu’en 1648 ; la paix, de 1648 à 1672, avait affaibli cette union, et donné le pouvoir aux marchands d’Amsterdam qui avaient encouragé, pour régner, les tendances séparatistes des provinces. La guerre contre la France réveilla de nouveau en Hollande le sentiment des intérêts communs ; le peuple, pour sauver son indépendance, refit l’unité et abdiqua sa liberté au profit de la maison de Nassau, comme au temps de la première guerre d’indépendance.

Le pouvoir de Guillaume III s’établit ainsi sur la nécessité de repousser l’invasion et de combattre les projets de Louis XIV, en sorte que la lutte contre la France, qui avait été l’origine de sa fortune, devint la condition de son autorité en Hollande. Elle fut aussi le fondement de son crédit en Europe, et la règle de sa politique.

La diplomatie de Richelieu, de Mazarin et de de Lionne avait donné à la France le premier rang : par les efforts continus qu’ils avaient faits pour garantir et déterminer sa frontière, elle était peu à peu devenue le champion des nations protestantes et de toutes les nations contre les Habsbourg. Mais Louis XIV s’était efforcé d’ériger en droit ce qui n’était qu’un effet des circonstances. De champion, il s’était fait protecteur et presque souverain ; il prétendait à une sorte de tutelle sur tous les États européens, en même temps qu’il achevait l’œuvre de ses ancêtres et l’unité de ses États aux dépens de l’Espagne et de l’Empire. Les progrès de ses armes, les prétentions de sa diplomatie irritaient et alarmaient l’Europe, et surtout les princes et les nations protestantes, menacés par ce retour de croisade catholique. Beaucoup cependant craignaient de manifester leur irritation, qui eût pu leur attirer des représailles ; l’or de la France, ou ses promesses avaient endormi bien des défiances : la peur ou l’intérêt isolaient ou même opposaient les uns aux autres des États qui auraient pu s’allier pour résister aux entreprises et aux prétentions de Louis XIV. L’Espagne était impuissante ; l’Empereur la livrait aux appétits de la France, avec l’espoir de satisfaire les siens ; en Angleterre, rois et ministres laissaient faire, par cupidité ou par intérêt ; la Suède vendait au plus offrant son alliance, et l’électeur de Brandebourg, dont les Allemands ont fait depuis le champion des libertés germaniques et du protestantisme, comme l’Empereur et les autres princes de l’Empire, recevait les subsides de Louis XIV, sans le moindre scrupule et sans l’apparence d’un regret.

La Hollande seule ne pouvait plus s’accommoder avec Louis XIV : pour sauver ses frontières, comme la France en 1624, elle opposait au droit monarchique le droit des nations ; à la domination de la France et du catholicisme, l’indépendance de son gouvernement et de ses croyances. Entre les conditions que le roi Très Chrétien voulait lui imposer et les principes avec lesquels elle était née et prétendait vivre, la conciliation était à jamais impossible. Son exemple fut aussitôt un encouragement pour les autres États protestants, une espérance pour toutes les nations européennes, jalouses ou inquiètes des entreprises de la France. Elle était amenée, par les mêmes motifs que la France au temps de Louis XIII, à reprendre le rôle qui avait procuré à celle-ci de grands succès et les applaudissements de tous, dans le drame qui se jouait sur le théâtre de l’Europe entre les protestants et les catholiques, les nations modernes et le passé.

Ce fut le mérite du prince d’Orange de comprendre les ressources et le rôle que cette situation unique réservait à sa patrie, même à l’heure des plus grands dangers. Son premier discours aux États généraux, en 1672, eut pour principal objet de les indiquer à ses concitoyens. Il y fit un tableau de l’Europe, alarmée des progrès de Louis XIV, et montra que, comme la Hollande, elle attendait un libérateur. Pour combattre la France, il se souvint de Richelieu et de son œuvre diplomatique. Il remplit cette tâche avec la volonté obstinée qui formait le fonds de sa nature, et qui s’était développée dans ses rapports avec le parti républicain, avec une habileté aussi, une prudence, une connaissance des affaires européennes qui firent de lui le premier diplomate de son temps.

En 1672, Guillaume d’Orange fit rejeter définitivement les conditions de la France (4 août) : les écluses furent ouvertes. La mort des frères de Witt consacra la révolution : tandis qu’il essayait de reprendre Naarden et Werden, le prince d’Orange négociait avec les souverains européens. L’électeur de Brandebourg était son oncle : protestant comme lui, inquiet des progrès de la France dans son duché de Clèves, il avait fait appel, à la fin de juillet, à l’Empereur pour la défense de l’Empire ; malgré les promesses que lui fit l’ambassadeur de France, La Vauguyon, de rendre les places de l’Empire à leurs légitimes possesseurs, il s’allia à Guillaume III et arma. L’Empereur, déterminé par son envoyé à la Haye, L’Isola, ennemi acharné de la France, malgré les représentations de Gremonville, adhéra, le 17 octobre 1672, à l’alliance de La Haye, et les Impériaux se dirigèrent sur le Rhin : ils devaient y rejoindre les troupes de l’électeur et l’armée que le prince d’Orange menait sur Maëstricht, avec l’intention de prendre les Français à revers. L’habileté et l’activité de Turenne prévinrent les effets de cette coalition et ruinèrent la coalition elle-même que l’électeur de Brandebourg abandonna par le traité de Vossen (10 avril 1673).

Mais Guillaume d’Orange resta sur la brèche, tant que les Provinces-Unies et l’Europe demeurèrent menacées. Le 6 septembre 1672, il débloquait Amsterdam par la prise de Naarden : cette victoire militaire fut suivie d’autres succès diplomatiques qui la rendirent plus considérable encore. Guillaume d’Orange refusa de souscrire aux conditions que la Suède, au congrès de Cologne (1672-1673), lui transmit de la part de la France et de l’Angleterre : le 20 mai 1673, le 1er juillet 1673, le stathouder concluait une alliance défensive avec le Danemark et le duc de Lorraine ; le 30 août 1673, il obtenait de nouveau de l’Empereur la promesse d’un secours de 30 000 hommes, et bientôt de l’Espagne une alliance formelle, à la condition de lui donner Maëstricht et de ne pas signer la paix séparément avec Louis XIV.

Cette nouvelle ligue eut un double effet : le prince d’Orange réussit cette fois à faire sa jonction, malgré Turenne, avec les Impériaux. Il put occuper Bonn, et forcer le maréchal de Luxembourg à se replier rapidement sur la Meuse : Utrecht et Wœrden, la Gueldre, l’Over-Yssel, la Drenthe furent délivrées de l’invasion (novembre 1673). D’autre part, la déclaration de guerre de l’Espagne à la France détourna sur les Pays-Bas espagnols la colère et les armes de la France. A la fin de 1673, la Hollande était à peu près sauvée : la politique, plus encore que les troupes de Guillaume III, l’avait tirée, en moins de deux années, d’une situation désespérée.

Ces résultats, du même coup, affermirent la position de Guillaume III en Hollande, et fondèrent sa réputation en Europe. Sur la proposition de Fagel, le 23 janvier 1674, les députés de Harlem proposèrent aux États de Hollande d’établir l’hérédité du stathoudérat en faveur de la maison de Nassau ; et, le 2 février, les États déclarèrent les fonctions de stathouder, de capitaine et d’amiral général héréditaires dans la postérité mâle de Guillaume III. Le même jour, la Zélande adopta une résolution semblable, et bientôt, le 20 avril 1674, les États généraux, subissant encore l’influence des deux provinces, ratifièrent ces mesures, comme ils avaient accepté la constitution républicaine et fédéraliste de 1650. Un homme avait sauvé l’État : l’État, reconstitué, devenait une monarchie, moins le nom, à son profit.

En Europe, l’effet fut considérable ; les ennemis de la Hollande désarmèrent, des amis douteux lui revinrent ; l’alliance contre la France devint décidément la Grande-Alliance. Le 5 février 1674, le parlement anglais, dirigé par Shaftesbury, exigea de Charles II qu’il fît la paix avec les Provinces-Unies, et il la fit, malgré la mission de Ruvigny à Londres et les instances de Louis XIV. En même temps, l’évêque de Munster, puis l’archevêque de Cologne, privé de son conseiller Guillaume de Furstenberg, que l’Empereur fit enlever par des partisans dans les murs mêmes de Cologne, abandonnèrent la France et accordèrent aux Provinces-Unies leur neutralité. L’électeur de Brandebourg rompit, le 1er juillet 1674, celle que Louis XIV lui avait imposée l’année précédente ; le duc de Brunswick-Luneburg l’imita, le 20 juin 1674, et le 28 mai, la diète de Ratisbonne, au nom de l’Empire allemand, recueillant tous les griefs des princes allemands « contre le tout-puissant doge de France », avec l’espoir de les venger, lui déclara la guerre. « Louis XIV restait seul, dit Mignet, comme le désirait Louvois, seul contre tous. » La Hollande, isolée de l’Europe en 1671, devenait au contraire le centre des ligues formées par les États européens, catholiques ou protestantes, contre la puissance de la France. L’activité diplomatique de Guillaume III, son obstination, son désintéressement avaient opéré en quatre années dans l’Europe cette révolution, plus considérable que celle qui s’était accomplie, en 1672, en Hollande. Elle détermina la politique générale jusqu’aux traités d’Utrecht, comme les négociations de Richelieu l’avaient conduite aux traités de Westphalie ; chaque fois que les nations européennes, l’Angleterre ou Neuchâtel, et les protestants surtout eurent à redouter les projets du roi de France, ce fut au prince d’Orange qu’ils s’adressèrent. Il parut et fut le champion de toutes les nations libres et de toutes les Églises réformées, l’ennemi acharné de Louis XIV par passion, par politique, par religion. En sorte que la lutte de Guillaume III et de Louis XIV, toujours et naturellement opposés de caractères, de sentiments, de mœurs et d’intérêts, forme et explique toute l’histoire de l’Europe occidentale jusqu’au début du dix-huitième siècle. Ce fut le duel de deux hommes, de deux principes politiques, de deux religions.

La première passe se termina par la paix de Nimègue. Elle fut très vive. La France fut réduite à se défendre dans les Pays-Bas, en Espagne, sur le haut et le bas Rhin, dans la Méditerranée : elle se défendit avec avantage. L’Espagne n’avait pas assez de forces à lui opposer. L’Empire était divisé ; il n’existait entre les princes ni union, ni concert, ni ordre dans les préparatifs, ni vigueur dans l’exécution. Le prince d’Orange avait pu former la ligue, il n’avait pas encore le pouvoir de la diriger ; les gouverneurs espagnols des Pays-Bas lui désobéissaient ; le général impérial de Souches le trahit même. L’Empereur se préoccupait plus de soumettre les Hongrois que de combattre les Français ; l’électeur de Brandebourg repoussait l’invasion suédoise à Fehrbellin (1675), puis se préparait à en profiter pour agrandir ses États. Suivant les jolies expressions de Bolingbroke, « la France était entourée d’une multitude d’ennemis, tous intéressés à sa défaite ; mais, comme les fondateurs de Babel, ils parlaient des langues différentes, et, ainsi que les premiers furent incapables d’édifier, les autres furent dans l’impuissance de démolir, faute de pouvoir s’entendre. »

La France en profita pour vaincre et conquérir encore : elle abandonna, dès le mois de mai 1674, toutes ses conquêtes éloignées, la Hollande et pensa à en faire « dans des endroits où elle pourrait mieux attaquer et se défendre » : en Franche-Comté, aux Pays-Bas (victoire de Senef, prise de Liège, Huy, Limbourg, 1675), sur le Rhin (campagnes de Turenne). La France en profita surtout pour négocier : elle essaya, par l’offre d’une brillante souveraineté aux Pays-Bas, de détacher de la coalition le prince d’Orange, mécontent de ses alliés : « Il faut avant toutes choses, répondit-il, satisfaire l’Espagne, et mon intérêt particulier ne prévaudra jamais dans une négociation à laquelle le sort futur de l’Europe est intimement lié. »

Louis XIV réussit mieux avec les Hollandais : aux conférences de Nimègue, que Charles II d’Angleterre avait fait accepter en 1676 aux belligérants, il tira parti du mécontentement des marchands d’Amsterdam, las de cette guerre sans résultats, sûrs désormais d’en sortir sains et saufs ; il leur offrit des places de barrière aux Pays-Bas catholiques, et comme une sorte de partage de ces provinces qu’ils convoitaient, avec des avantages commerciaux, s’ils voulaient abandonner la Grande-Alliance. Quand on a combattu pour sa propre existence et, qu’après un danger de mort, la vie se présente sous un jour inespéré, il est tout naturel qu’on veuille en jouir bien vite, sans s’exposer, pour d’autres, à de nouveaux risques. C’est ce que pensèrent les bourgeois de Hollande, gens peu chevaleresques d’ailleurs ; « il est préférable de subir les conditions que la France met à la paix que de s’exposer à périr. » Beverningh, au mois de juin 1678, porta leur résolution à Louis XIV ; Boreel, le 10 août, signa la paix de Nimègue avec les plénipotentiaires français d’Estrades, d’Avaux et Croissy, sans l’Espagne et sans l’Empire.

En vain Guillaume III s’efforça de combattre les tendances et les résolutions de ses concitoyens. A Temple qui lui parlait, en 1677, des intentions pacifiques de tous les Hollandais, il dit : « Je m’opposerai à la paix, seul, tant que je le pourrai » ; en 1678, il déclara que cette paix lui paraissait à la fois honteuse et ruineuse : « qui voudrait à l’avenir traiter avec la République si elle rompt des engagements aussi solennels ! » Il prévoyait que, contre la France, il aurait besoin de faire un nouvel appel à ses alliés que la Hollande allait trahir. La guerre était d’ailleurs le fondement de son autorité en Hollande et en Europe ; l’attitude de l’aristocratie bourgeoise pendant les négociations pour la paix, la conduite des alliés pendant la guerre lui prouvaient que cette autorité avait besoin de s’accroître encore et de se fortifier par les moyens qui l’avaient fondée. Le prince d’Orange voulait donc la guerre, par politique et par intérêt : il la fit jusqu’au dernier moment ; la paix déjà signée à Nimègue, il attaqua à Saint-Denis, près de Mons, le 14 août, l’armée de Luxembourg ; il ne connaissait pas encore le traité, le fait est bien prouvé aujourd’hui ; mais, quand il le connut, il le déplora moins pour les conditions qui étaient avantageuses pour les Provinces-Unies et honorables pour leur libérateur, que pour la situation fausse où il était désormais vis-à-vis de ses alliés. Le plénipotentiaire français, d’Avaux, sut que le 11 août les alliés eurent une conférence qui se passa en injures contre les États généraux, en paroles si offensantes contre leurs ambassadeurs, qu’il n’y manquait plus que des coups. Le mécontentement de Guillaume III était en proportion du leur ; la paix de Nimègue, c’était peut-être le salut de la Hollande, mais la ruine du crédit du stathouder en Europe ; à la fois un succès pour son patriotisme et un échec grave pour sa politique générale. Il se sentait moins maître de la Hollande, moins sûr de l’Europe.

Louis XIV, au contraire, faisait de nouveau la loi à l’Europe ; il forçait l’Espagne à lui céder la Franche-Comté, Valenciennes, Bouchain, Condé, Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Werwick, Poperingue, Bailleul, Cassel, Bavay et Maubeuge, une ligne de places fortes qui, en fermant la frontière du nord, ouvrait à de nouvelles conquêtes les Pays-Bas catholiques ; il entamait le territoire de l’Empire par l’occupation de Fribourg-en-Brisgau et obligeait le Danemark, le Brandebourg surtout, à rendre à la Suède toutes leurs conquêtes (paix de Saint-Germain). Bientôt même, grâce à l’habileté du comte d’Avaux, qui sut reconstituer en Hollande le parti républicain et le rattacher à la France, Louis XIV imposa ses volontés même à La Haye : en 1679, Guillaume III et Fagel songeaient à reformer entre les Provinces-Unies, l’Angleterre et l’Autriche, sous prétexte de garantie réciproque, une nouvelle ligue ; d’Avaux visita personnellement chaque député des États, alla les menacer à domicile, et fit rejeter ce projet. En Angleterre, l’agent de la France, Barillon, achetait le roi d’Angleterre et le parti de l’opposition, pour les neutraliser l’un par l’autre. « Le roi de France était alors, suivant l’expression de Voltaire, en Europe, comme le seul roi. »

Il pouvait le rester, à la condition de ne pas trop vouloir le paraître, et s’il se souvenait qu’il devait cette situation privilégiée à une politique réglée par les seuls intérêts présents de son royaume. Guillaume III venait de le lui rappeler. Ce qu’il avait fait pour la Hollande était l’imitation bien vivante de ce que Richelieu et Mazarin avaient fait pour la France. Il se tenait prêt à le refaire encore, si la leçon ne servait pas à son adversaire comme à lui-même.

Le prince d’Orange avait appris la patience, dans sa jeunesse, sous le gouvernement des de Witt. Comme alors, il attendit l’heure et l’occasion où l’ennemi se découvrirait par de nouvelles hardiesses. Il se prépara avec soin, afin de mettre toutes les chances de son côté. La guerre précédente lui avait été au moins une utile école : il avait pu y apprécier le fort et le faible de ses alliés, l’ambition et l’égoïsme de la Prusse, l’égoïsme plus grand encore de l’Empereur, l’incurable anarchie de l’Empire, la faiblesse fanfaronne des Espagnols. Il lui fallait, pour tenir tête à Louis XIV, un point d’appui plus solide que tous ceux-là. Ce fut en Angleterre qu’il le chercha, certain de le trouver, non dans une royauté vendue, mais dans la masse de la nation, protestante, jalouse de la France, inquiète pour son indépendance. Il s’y insinua, d’abord en épousant la fille du duc d’York, que le ministère anglican et patriote, dirigé par Danby, voulait marier à un prince protestant. Il s’y constitua bientôt un parti, lord Sunderland, Godolphin, Temple, qui le pressaient déjà par l’intermédiaire de de Leuwen, ministre des États généraux à Londres, d’intervenir, en 1680, entre les communes et le roi. L’attitude de Shaftesbury, qui lui était nettement hostile, qui se déclara pour le comte de Monmouth, puis la popularité que les excès de ce parti rendirent à Charles II, retardèrent de quelques années le succès de ses démarches. Il était bien décidé cette fois à ne recommencer la lutte contre Louis XIV qu’avec la certitude d’y entraîner l’Angleterre.

Les prétextes, de 1680 à 1685, ne lui manquèrent pas, ni les raisons de former en Europe de nouvelles ligues. Le roi de France procéda, aussitôt après la paix de Nimègue, à des réunions soi-disant juridiques, qui constituaient tout un plan d’agrandissement pacifique. Cette politique, que l’on attribue généralement à Louvois, était conforme aux traditions de la maison capétienne qui a tant usé des arrêts de parlement, et nécessaire dans des régions pleines d’enclaves féodales dont les traités de Westphalie et de Nimègue n’avaient pu régler le sort. L’agent principal en était d’ailleurs Colbert de Croissy et non pas Louvois, comme l’a cru M. Rousset, sur la foi de documents mal interprétés, Colbert de Croissy, ancien magistrat, choisi autrefois déjà par Mazarin pour régler les points litigieux des traités de Westphalie. Ceci, d’ailleurs, pour faire la part des responsabilités, et non pour atténuer les conséquences fâcheuses de cette politique qui irrita l’Espagne, l’Empire et jusqu’à nos plus anciens alliés, les Suédois.

Les réunions commencèrent en 1680 ; des places en Flandre, le comté de Chiny, les petites souverainetés d’Alsace, et Strasbourg surtout (4 octobre 1681), puis la principauté d’Orange, furent successivement confisquées : ces conquêtes auraient pu provoquer une guerre européenne si l’Espagne et l’Empire avaient été plus forts, les Hollandais moins disposés à la paix, Charles II moins fidèle à Louis XIV et l’Empereur moins menacé par les Turcs. Il n’y eut qu’une guerre très courte entre la France et l’Espagne, où Guillaume III jugea prudent de ne pas intervenir ; les États généraux, tout à fait séduits par d’Avaux, imposèrent leur médiation à l’Espagne : par la trêve de Ratisbonne (15 août 1684), Louis XIV resta maître de ses conquêtes. La trêve de Ratisbonne complétait et étendait l’œuvre de la paix de Nimègue.

Tout le monde tremblait en Europe, ou s’humiliait devant le roi de France. En 1684, Gênes fut bombardée pour n’avoir pas voulu se détacher de l’Espagne, et son doge vint à Versailles implorer la clémence du Grand Roi, comme les Hollandais en 1672. En 1686, dans les eaux espagnoles, à Cadix, Louis XIV fit attaquer, presque sans raison, des vaisseaux espagnols et hollandais. Le pape lui-même, comme s’il devait céder la place à un nouveau chef de la chrétienté, fut obligé de s’humilier devant la France pour un léger affront fait à son ambassadeur. Décidément tout réussissait à souhait à Louis XIV, la paix ou la guerre, les traités ou les trêves, la corruption ou la menace.

Une double faute vint arrêter soudain le cours de cette fortune et fournit à Guillaume III l’occasion qu’il attendait avec impatience. La première, la révocation de l’édit de Nantes, aliéna à Louis XIV tous les bourgeois hollandais qui, conseillés par d’Avaux, lui étaient restés, depuis 1678, fidèlement attachés. Il y avait, parmi les protestants persécutés en France, beaucoup de Hollandais naturalisés dont les familles, restées en Hollande, furent exaspérées. Pour être moins directement atteints, les protestants d’Angleterre, c’est-à-dire la majorité, crurent voir dans cet acte une menace pour leur propre indépendance religieuse, le premier acte d’un grand effort de contre-réformation catholique dont ils seraient tôt ou tard les victimes. Les princes protestants d’Allemagne s’émurent aussi. Mais le parti français ruiné en Hollande, toute l’Angleterre unie pour le maintien du protestantisme contre Louis XIV et Jacques II, c’étaient là surtout les conséquences, précieuses pour Guillaume III, de la Révocation : Louis XIV n’avait plus pour lui en Angleterre désormais que le roi, et personne dans les Provinces-Unies : il s’était découvert à plaisir. Le moment était venu pour son adversaire irréconciliable de lui porter un coup fatal. Guillaume III eut à Clèves une entrevue avec l’électeur de Brandebourg, et tous deux décidèrent d’adhérer à la ligue d’Augsbourg (1686) que l’empereur Léopold venait de former avec les princes d’Empire, l’Espagne et la Suède (9 juillet 1686). Il eut en même temps une correspondance avec le duc de Savoie, le pape Innocent XI, qui manifestèrent leur désir « de voir le prince d’Orange passer en Allemagne pour soutenir les intérêts de l’Empereur et de Sa Sainteté. » A l’exemple du pape, les catholiques pouvaient désormais prendre pour chef un prince protestant, comme autrefois les protestants s’étaient unis, contre les Habsbourg, autour du roi Très Chrétien.

Louis XIV se plut à les provoquer encore : il excita par de nouvelles vexations Innocent XI, envoya Lavardin à Rome le braver, arrêta le nonce dans ses États, et se brouilla tout à fait avec lui dans l’affaire de l’électorat de Cologne. Le pape refusa à Furstenberg, évêque de Strasbourg, créature de la France, coadjuteur de l’électeur mort en 1688, des lettres de dispense qui lui permissent, tout en gardant son évêché, d’occuper au profit de Louis XIV l’électorat de Cologne. Il s’entendait avec l’Empereur et Guillaume d’Orange. Décidément, protestants et catholiques s’unissaient, de 1686 à 1688, partout en Europe, contre les Bourbons. Le prince d’Orange parlait aux uns des intérêts de la religion commune, aux autres des dangers de l’ambition de la France ; il ne lui restait plus qu’un dernier effort à faire pour entraîner les Provinces-Unies et pour dégager l’Angleterre de la sujétion de son roi et du vasselage de la France. Il s’y préparait, invité le 30 juin 1688 par les tories et par les whigs à franchir le détroit et à renverser Jacques II : il formait un camp à Nimègue, il groupait autour de lui les seigneurs anglais.

Une seconde faute de Louis XIV lui permit enfin de réaliser ce qu’il souhaitait si ardemment depuis dix années, l’union intime de l’Angleterre et de la Hollande contre la France. Le grand roi se méprit sur la portée et la nature de la coalition qui se formait contre lui. Il ne vit pas que Guillaume III en était l’âme, que, par ses soins, l’œuvre de l’Empereur, œuvre allemande d’abord, la ligue d’Augsbourg, était devenue de nouveau une ligue européenne, prête à se fortifier de l’accession de l’Angleterre et de la Hollande, si Guillaume détrônait son beau-père. Il aurait dû, selon les conseils pressants de d’Avaux, attaquer et retenir Guillaume dans les Pays-Bas. Il attaqua l’Empereur dans le Palatinat, les électorats de Trèves et de Mayence (septembre-octobre 1688).

Le prince d’Orange était libre désormais de franchir le détroit. On l’avait entendu dire souvent « qu’il ne donnerait jamais à ses ennemis l’occasion de l’accuser d’avoir emmené avec lui ses meilleures troupes des États, en les laissant exposés au premier coup de main qui pourrait être tenté contre eux durant son absence ». Non seulement l’entreprise de Guillaume ne pouvait plus paraître aux Hollandais une entreprise téméraire ; mais elle devait être considérée plutôt comme le meilleur moyen d’enlever à Louis XIV l’alliance de l’Angleterre, à la veille d’une guerre qui ne pouvait manquer d’être générale. Le 8 octobre 1688, les États généraux donnèrent leur consentement à l’expédition de Guillaume III : le 5 novembre, le stathouder débarquait à Torbay ; le 23 décembre, Jacques II quittait l’Angleterre. La maladresse de Louis XIV avait enfin donné l’Angleterre au prince d’Orange ; et c’était d’Angleterre désormais, qu’appuyé sur la Hollande, sur les griefs des protestants et des catholiques à la fois, il allait reprendre contre la France une lutte décisive.

Tous les intérêts, toutes les ambitions trouvèrent leur expression dans cette nouvelle grande alliance, conclue en 1689. Guillaume d’Orange en fut naturellement l’instigateur : il pensait y entraîner l’Angleterre, jalouse du progrès de la France aux colonies, les Provinces-Unies, irritées de la politique protectionniste de Louis XIV. Heinsius, qui prit, au mois d’avril 1689, la direction des affaires extérieures de la Hollande, le servit dans cette tâche avec un zèle et un dévouement absolus. Le 12 mai 1689, Hop, pensionnaire d’Amsterdam, déterminait l’empereur Léopold à un traité d’alliance offensive et défensive avec les Provinces-Unies, en lui faisant espérer, aux dépens de la France, la succession d’Espagne. Le 12 août, l’Angleterre adhérait à cette alliance, l’Espagne, le 16 juin 1690. L’électeur de Bavière, pour s’établir dans les Pays-Bas, le duc de Savoie, pour acquérir le Milanais, se joignaient aux coalisés. Quelques jours auparavant, Louis XIV pouvait assez raisonnablement espérer de subjuguer la Flandre et de donner des lois à l’Allemagne ; à présent, « il pourrait s’estimer heureux s’il réussissait à défendre ses propres frontières contre une confédération telle que l’Europe n’en avait pas vu depuis plusieurs siècles ».

La campagne de 1689 fut malheureuse pour les Français, et devait l’être : l’électeur de Brandebourg et le duc de Lorraine leur reprirent toutes les places de l’électorat de Cologne, Bonn, Mayence (octobre). Le prince de Waldeck et Marlborough repoussèrent le maréchal d’Humières à Walcourt. Le gouverneur espagnol de Gastanaga débloqua Gand et occupa Liège. Pour ruiner la grande alliance, Louvois et Louis XIV comprirent enfin que c’était son auteur qu’il fallait atteindre : ils résolurent de l’isoler et de l’occuper au delà de la Manche : au mois de mars 1689, Jacques II avait abordé en Irlande avec une armée de dix mille hommes, afin de soutenir les catholiques irlandais commandés par Tyrconnel ; au mois d’octobre 1689, au printemps de 1690, Guillaume d’Orange, aidé des protestants français et de Schomberg, le plus illustre d’entre eux, débarqua à Belfast, pour reprendre l’Irlande. Louis XIV envoya au secours de Jacques II le comte de Lauzun et huit mille Français. La bataille de la Boyne (juin 1690) vint ruiner ces calculs. La victoire de Tourville, à Beachy-Head (juillet 1690), parut d’un meilleur augure ; mais en juillet 1690, Guillaume III entrait à Dublin, Jacques II reprenait le chemin du continent, puis, en 1690-1691, la défaite d’Agrim, la prise de Limerick, par Ginckel, laissèrent définitivement l’Irlande aux mains de Guillaume III. Il la traita avec modération pour n’avoir plus à s’en occuper, déjouant ainsi, par sa politique encore plus que par ses armes, les desseins de la France.

Rassuré désormais sur la possession de son nouveau royaume, il passa, à la hâte, sur le continent, pour y prendre la direction des opérations militaires et réparer l’effet des victoires de Luxembourg aux Pays-Bas et de Catinat en Italie (1690). Il ne put empêcher la prise de Mons, fut battu en 1692 à Steinkerque, en 1693, à Nerwinden ; tandis que le duc de Savoie était défait aussi à la Marsaille (1693). Louis XIV avait essayé encore une fois de le ramener en Angleterre par une descente, mais la flotte qui devait préparer cette invasion avait échoué complètement à la Hogue (1692). C’était une guerre ruineuse pour les deux partis : les victoires de Luxembourg étaient toujours chèrement achetées et sans grand résultat. Quoique vaincu souvent, Guillaume d’Orange défendait pied à pied les Pays-Bas catholiques que l’Espagne affaiblie et l’Empereur occupé par les Turcs n’auraient pu fermer à Louis XIV.

Au mois de décembre, sentant que tout le poids de la guerre tombait sur les puissances maritimes, que la France, comme elles, éprouvait le besoin de la paix, le roi d’Angleterre accepta une première négociation. Le 15 octobre 1693, Louis XIV écrivait à son ministre à Stockholm, d’Avaux, qu’il était prêt à accepter la médiation de la Suède, une des rares puissances européennes qui n’eussent pas pris part à la guerre. Il formula des concessions importantes, offrit de céder les Pays-Bas à la Bavière, de renoncer à l’héritage espagnol, si l’Empereur et ses successeurs en étaient également exclus.

Ces propositions de Louis XIV marquent une date importante dans l’histoire de sa politique extérieure. Après des années d’audace et de vastes ambitions, l’heure de la sagesse est venue. Il écrit au roi de Suède « qu’il n’a point de dessein et d’ambition qui puisse troubler le repos de l’Europe ». Et il le prouve, en renonçant à la succession d’Espagne, et aux Pays-Bas en particulier. La coalition des puissances maritimes et de l’Empereur, formée par Guillaume III pour faire réfléchir et reculer Louis XIV, malgré les échecs des alliés, en trois ans, avait produit le résultat qu’espérait son auteur : le roi de France songea que le succès de cette ligue pourrait bien reconstituer, au profit de l’archiduc, l’Empire de Charles-Quint ; fidèle à la politique traditionnelle de ses ancêtres, pour éviter un pareil mal, il renonçait à toutes ses espérances, dans l’espoir plus important de détacher l’Angleterre et la Hollande de l’Empereur. Il offrit à la Hollande la barrière qu’elle désirait, en abandonnant à la Bavière les Pays-Bas, et à l’Angleterre, il promit de reconnaître, en faveur du prince d’Orange, la révolution de 1688. Il lui suffisait de garantir à la France définitivement les provinces qu’elle avait acquises en ce siècle, et une situation qui, avec le temps, pourrait lui permettre d’en acquérir encore, sans alarmer l’Europe.

Il fallut quatre ans pour que ces conditions fussent définitivement acceptées par les alliés au Congrès de Ryswick (1697). Elles indiquaient déjà, à l’époque où elles furent formulées pour la première fois, que Louis XIV était devenu plus modéré et plus sage. Guillaume III, dont la haine n’était point aveugle, eut le mérite de le comprendre immédiatement : la guerre n’était plus nécessaire dès que la France rentrait volontairement dans ses limites et que son roi revenait à la raison. Au mois de novembre 1694, une entrevue eut lieu à Maestricht entre un envoyé du prince d’Orange, Dykweldt, et des plénipotentiaires français, de Caillières et Harlay-Bonneuil. Elle n’aboutit pas, par l’insolence et les prétentions des Hollandais. Mais Guillaume était résolu à prendre acte des concessions de la France, et à ne pas encourager les prétentions de l’Empereur.

Lorsque, après la prise de Namur (1695), la grande alliance fut renouvelée, l’article secret relatif aux droits de l’archiduc à la couronne d’Espagne n’y fut pas inséré. Le 21 mars 1696, Guillaume écrivait à Heinsius qu’il n’avait pas l’intention de satisfaire l’ambition de Léopold, et que la paix lui paraissait préférable et nécessaire. Lorsque, le 10 mars 1696, Caillières se rendit en Hollande pour reprendre les négociations de paix, le roi d’Angleterre était bien décidé à les faire aboutir, malgré la résistance de l’Autriche. La défection du duc de Savoie, qui revint à Louis XIV avec l’espoir d’occuper le Milanais, le confirma dans cette résolution (mai 1696) : à la fin de décembre, la médiation de la Suède était acceptée, et le Congrès s’ouvrit au mois de février au château de Ryswick, propriété du prince d’Orange.

Les préliminaires de la France, restitution des places conquises depuis 1679, y compris Strasbourg et Luxembourg, reconnaissance du roi d’Angleterre, constitution d’une barrière pour les Provinces-Unies, étaient de nature à plaire aux puissances maritimes. Les négociations traînèrent encore, parce que ces conditions déplaisaient à l’Empereur, qui eût voulu faire inscrire dans le traité le droit de son fils à la succession d’Espagne. De même qu’il avait à peu près seul résisté, depuis vingt ans, à Louis XIV, Guillaume résolut de s’entendre seul avec lui. A la fin de juin 1697, il chargea son confident Bentinck, comte de Portland, de négocier séparément avec le maréchal de Boufflers. Le 1er août, ils signèrent une convention qui, le 20 et le 21 septembre, fut imposée aux alliés. L’Empereur ne l’accepta que le 31 octobre. Il ne gagna à ces délais que de perdre Strasbourg, cette clef de l’Alsace, qu’au début de l’année Louis XIV offrait encore de rendre, et qu’il garda. L’Espagne, plus sage, avait recouvré Luxembourg. Les Hollandais obtenaient une barrière ; l’Angleterre et Guillaume III, la déchéance définitive, officielle de la maison des Stuart.

En 1697, le long duel de Guillaume III et de Louis XIV se terminait à la satisfaction du premier, et sans grand dommage pour la France. Le traité de Nimègue avait consacré l’indépendance de la Hollande, le traité de Ryswick consacrait celle de l’Angleterre et maintenait entre les maisons de Bourbon et de Habsbourg un exact équilibre au profit de la liberté et de l’indépendance réciproque des États européens. L’œuvre de Guillaume III était tout entière achevée par l’obstination qu’il avait mise d’abord à combattre Louis XIV, puis à se rapprocher de lui, dès qu’il consentit à reconnaître le fait accompli et, dans une certaine mesure, le droit des nations à se gouverner elles-mêmes. La réputation du prince d’Orange, son crédit en Europe étaient désormais aussi grands que l’autorité et le renom de la France. Et voici ce qu’en France même, un grand orateur, Massillon, disait de lui, en face de Louis XIV : « Un prince profond dans ses vues, habile à former des ligues et à réunir les esprits, plus heureux à exciter les guerres qu’à combattre, plus à craindre encore dans le secret du cabinet qu’à la tête des armées, un ennemi que la haine du nom français avait rendu capable d’imaginer de grandes choses et de les exécuter, un de ces génies qui semblent être nés pour mouvoir à leur gré les peuples et les souverains, un grand homme, s’il n’avait voulu être roi. » (Oraison funèbre du Dauphin.) Moins le dernier trait, c’était déjà le jugement de l’histoire.

On peut croire que c’était aussi le jugement de Louis XIV : il était sincère lorsqu’il disait de Guillaume à Boufflers : « Quoique les engagements dans lesquels est entré le prince d’Orange m’aient empêché de lui porter l’affection que j’ai toujours montrée pour sa maison, il peut rester néanmoins parfaitement assuré que je ne saurais le voir à la tête d’une ligue aussi puissante que celle qui a été formée contre moi, sans avoir pour lui l’estime que commande la déférence des principales puissances de l’Europe à ses opinions, que sa persévérance, même dans des alliances contraires à mes intérêts, me donne lieu de croire que celle que je contracterais avec lui pour le bien de l’Europe serait également durable. » Si ce fut un grand mérite au prince d’Orange d’avoir su, après une lutte de vingt années, revenir à Louis XIV quand Louis XIV revenait à la raison, ce n’en était pas un moins grand chez son adversaire, après vingt années de domination, d’avoir écouté une si rude leçon de modération, et gardé plus d’estime que de rancune pour le jeune prince qui la lui avait donnée.

Grâce à l’énergie de l’un, à la sagesse de l’autre, jamais l’Europe ne fut plus près de voir se résoudre pacifiquement le conflit séculaire qui avait provoqué tant de coalitions et de guerres. Ni les Habsbourg, ni les Bourbons n’étaient plus à craindre pour les nations modernes. La France, puis la Hollande avaient triomphé de leurs ambitions, nourries par les souvenirs du passé, et pouvaient jouir en sûreté du fruit de leurs victoires, de leur diplomatie, de leur activité. Elles s’illustraient, au premier rang, par la littérature et les arts, tandis qu’elles s’agrandissaient en Europe et se constituaient de riches colonies. Plus de luttes enfin entre protestants et catholiques, du moment que le roi Très Chrétien et le chef des protestants d’Angleterre et de Hollande songeaient à s’unir.

Au lendemain de la paix de Ryswick, Louis XIV envoyait en effet le maréchal de Tallard auprès de Guillaume III, tandis que celui-ci lui dépêchait son ami Portland. Le roi de France et le roi d’Angleterre, après s’être si longtemps combattus, allaient donc s’entendre pour assurer le repos de la chrétienté : il était évident « qu’avec la puissance de l’un, la considération acquise par l’autre, la bonne intelligence entre tous les deux contribuerait plus que toutes choses au maintien de la paix. »

Ce qui pouvait encore la troubler, c’était la question de la succession d’Espagne qui devait se poser d’un jour à l’autre. L’Empereur et l’électeur de Bavière se préparaient, par des partis formés à Madrid, à la recueillir au profit de leurs fils ; ils comptaient sur les puissances maritimes pour les y aider, et Guillaume III avait commencé au mois d’avril 1698 par proposer aux deux compétiteurs un partage dont la France eût naturellement été exclue. Mais, à la même époque, Tallard offrit, de la part de Louis XIV, au roi d’Angleterre, représentant des deux puissances maritimes, un règlement à l’amiable de cette redoutable question : les droits de la maison de France seraient reconnus en faveur d’un fils du Dauphin ; ceux de l’électeur de Bavière aussi, dans une certaine mesure, par la cession des Pays-Bas en toute souveraineté, les intérêts de l’Angleterre et de la Hollande sauvegardés par un traité de commerce. Guillaume réclama pour les Provinces-Unies une barrière plus considérable encore, et pour l’Angleterre des places de sûreté et de commerce dans la Méditerranée, Port-Mahon, Ceuta, Oran, Gibraltar, ou dans les Indes. « Quoique l’Angleterre et la Hollande n’eussent pas de droits pour entrer dans ce partage », c’était seulement en les admettant que Louis XIV pouvait décider Guillaume III à faire reconnaître ceux du Dauphin. Il aurait, il est vrai, pu attendre l’ouverture de la succession, et recourir alors à la force : il préférait à l’avance un arrangement pacifique avec le roi d’Angleterre. « Il est certain que la disposition des peuples d’Espagne, l’état de mes forces et les mesures que j’ai prises me donneraient de justes espérances d’une guerre heureuse. Mais on sait quand on la commence, et l’on en ignore la fin. Après avoir sacrifié d’aussi grands avantages pour rendre le repos à mes sujets, nul intérêt ne me parut plus pressant que celui de leur conserver la tranquillité dont ils jouissaient. »

Son désir de la paix alla si loin qu’il finit par renoncer, même pour son fils, à l’Espagne et aux Indes, afin de ne pas fournir aux puissances coloniales un motif d’en réclamer leur part. Guillaume III et Louis XIV s’entendirent à La Haye par un traité de partage (septembre 1698) pour laisser le principal de l’héritage à l’électeur de Bavière ; on détacherait de cet héritage Naples et la Sicile, le Cuipuscoa sur la frontière d’Espagne, et le marquisat de Final pour les donner à la France ; le Milanais formerait la part de l’archiduc. « Il est plus avantageux à ma couronne, écrivait Louis XIV, d’acquérir ces provinces que de mettre un de mes petits-fils sur le trône d’Espagne, en accordant l’Italie à l’Empereur et des places aux Anglais et aux Hollandais dans les Indes et sur la mer Méditerranée. L’intérêt de toute l’Europe s’accorde même en cette occasion à ce que je juge de plus conforme aux miens. » L’entente du roi d’Angleterre et du roi de France conciliait enfin les intérêts essentiels de la France et de l’Europe, pacifiquement, sans crainte d’un de ces conflits redoutables que leur opposition avait tant de fois fait naître.

Au mois de février 1699, un événement imprévu vint déjouer les mesures de prudence que les deux souverains avaient prises : « La mort, dit Tallard, n’avait point souscrit à notre traité et n’était pas entrée dans l’engagement de conserver les jours du prince électoral de Bavière qui vient de mourir. » Cette mort d’un enfant de cinq ans remettait tout en question. Il n’y avait plus d’autres candidats à la succession d’Espagne que le dauphin et l’archiduc. Le tiers parti sur lequel Guillaume III et Louis XIV avaient pu s’entendre n’était plus possible : il fallut reprendre les négociations, dans des conditions plus délicates encore. « Nous ne sommes pas dans un petit labyrinthe, disait Guillaume III. » La modération extrême de Louis XIV permit encore une fois d’en sortir. Il renonça au principal de la succession, qu’il consentit à laisser aux Habsbourg, mais à une condition expresse : ceux-ci n’auraient en Italie aucune des provinces espagnoles qui leur avaient servi tant de fois à établir contre nous leurs communications entre l’Espagne et l’Autriche. La France n’avait pas travaillé pendant deux siècles à rompre le cercle de fer formé autour de ses frontières par Charles-Quint et ses successeurs, pour leur permettre de le reformer de nouveau.

Le premier traité de partage assurait au dauphin Naples et la Sicile ; le deuxième traité de partage (11 juin 1699) lui promettait le Milanais, que la France, pour achever sa frontière, aurait le droit d’échanger contre la Lorraine, ou contre la Navarre, ou contre le Luxembourg, ou contre la Savoie, le duché de Nice et Barcelonnette. Le fondement commun de ces deux négociations, c’était la promesse faite par Louis XIV aux puissances maritimes de ne pas annexer l’empire colonial de l’Espagne, et, en échange de cette promesse, l’engagement réciproque de ces puissances, représentées par Guillaume III, de ne pas laisser reconstituer l’empire de Charles-Quint.

Il y avait pourtant entre ces deux traités une différence essentielle : dans l’un, la monarchie espagnole était attribuée presque tout entière à un prince qui légitimement pouvait en être l’héritier naturel. Pour conclure le second et ne pas se prononcer entre les héritiers appelés à recueillir, à défaut de celui-là, cette belle succession, les deux négociateurs la leur partageaient et démembraient l’Espagne à leur convenance. Ils avaient abandonné ainsi les principes pour lesquels ils s’étaient autrefois combattus : Louis XIV renonçait aux droits du Dauphin sur l’Espagne, et violait le principe de l’hérédité monarchique qu’il avait si vivement soutenu en Angleterre. Guillaume III donnait les mains à un partage de la monarchie espagnole, imposait un roi à l’Espagne sans la consulter, oubliait en un mot les droits imprescriptibles des nations dont il avait été le champion heureux. Après un siècle de luttes où le droit des familles souveraines s’était opposé au droit des nations, la paix se faisait par une trahison mutuelle des princes qui les avaient soutenus. Et sur leurs ruines, s’établissaient des principes nouveaux, par des alliances fondées non sur la communauté des intérêts, mais sur l’opposition des convoitises, par des conventions de partage entre les plus forts aux dépens des plus faibles.

L’Espagne ne les accepta pas. Elle ne voulait pas être partagée et entendait désigner elle-même à son roi le successeur qu’il devait choisir. Il lui parut nécessaire, pour sauver la monarchie, de désigner un prince français : dès le mois de septembre 1699, ce fut l’avis du Conseil d’État, exprimé par un vote formel, le 6 juin 1700. Porto Carrero, qui y dominait, agit sur l’esprit du roi, à la veille de sa mort, par des considérations d’ordre religieux, s’installa à son chevet et lui arracha le 7 octobre un testament qui avait ainsi la valeur d’un acte national : le duc d’Anjou, ou, à son défaut, le duc de Berry étaient appelés au trône d’Espagne à la condition de renoncer à celui de France et de ne jamais annexer l’Espagne à leur patrie. S’ils refusaient, les Habsbourg leur étaient substitués aux mêmes conditions.

Le 1er novembre, Charles II mourait ; l’Europe, l’Espagne surtout, et les puissances maritimes attendaient avec anxiété la décision du roi de France : reconnaissance des traités de partage ou du testament.

Louis XIV accepta le testament (16 nov. 1700) ; il cédait à des considérations sérieuses que Torcy nous a conservées dans ses mémoires : l’Empereur n’avait pas reconnu les traités de partage, malgré les instances de Guillaume III ; si la France n’acceptait pas le testament, il devenait, par la volonté de Charles II, le seul maître de l’héritage espagnol. De toutes les manières, la guerre avec l’Empereur ne pouvait être évitée : mieux valait encore la faire avec l’Espagne pour soi que contre soi. D’autre part, le Dauphin fit valoir énergiquement les droits de son fils contestés peut-être autrefois, certains désormais. Ces raisons d’ordre politique et juridique déterminèrent le roi de France. A cette nouvelle, Guillaume III entra fort en colère. Il écrivit, le 16 novembre même, à Heinsius : « Je ne doute pas que ce procédé inouï de la France ne vous cause autant de surprise qu’il en excite en moi. Convenons que nous avons été dupes. » Il se disait dupe ; en réalité, il n’était que victime des principes qu’il avait tant de fois proclamés et défendus : de quel droit prétendait-il maintenant partager l’Espagne contre son gré, l’empêcher de se choisir un roi capable de défendre son intégrité, comme la Hollande avait fait autrefois, en l’appelant lui-même au stathoudérat ?

Les Hollandais et les Anglais ne s’alarmèrent pas comme lui : ils se réjouirent que le testament eût été préféré au partage. Ce testament établissait la séparation absolue de la France et de l’Espagne. Élevé dans la péninsule, gouverné par le conseil d’Espagne, le duc d’Anjou, servant les intérêts de ses nouveaux sujets, ne ferait rien qui fût préjudiciable aux puissances maritimes. Les conventions de 1699 attribuaient au contraire à la France de nouvelles provinces. Au mois d’avril 1701, le parlement anglais blâma vivement le traité de partage, négocié et signé sans son consentement, et força Guillaume III à reconnaître Philippe V. La diplomatie du prince d’Orange, heureuse tant qu’elle s’était appuyée sur le droit des nations en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, échouait pour l’avoir violé en Espagne, et Louis XIV recueillait, au contraire, les fruits de sa sagesse : il s’était à temps contenu pour n’avoir pas à payer trop cher les fautes de sa jeunesse ambitieuse. Le siècle nouveau s’ouvrait pour la France par une brillante victoire pacifique, l’établissement d’un prince français en ce pays d’Espagne qui lui avait été si longtemps hostile.

Par malheur, en présence d’un tel résultat, presque inespéré, Louis XIV se laissa encore une fois aller aux imprudences et aux provocations inutiles. S’il n’eût consulté que l’intérêt de la France, il eût été satisfait du profit qu’il y avait pour elle à établir son influence en Espagne, en Flandre, en Italie. Son amour démesuré de la gloire le conseilla mal, comme toujours : il céda à la pensée dangereuse d’unir, sous le sceptre des Bourbons, ces pays que ses ancêtres avaient empêchés de s’unir sous le sceptre des Habsbourg.

En vain, plus adroit, son ambassadeur à Londres, Tallard, lui écrivait-il, le 21 décembre 1700, qu’il devait exhorter les Espagnols à ne rien innover présentement dans leur commerce avec l’Angleterre et la Hollande, qu’il ne pouvait manier trop délicatement ce qui concernait la sûreté des Pays-Bas. Louis XIV les excita justement à faire le contraire. En février 1701, il fit chasser des Pays-Bas catholiques les garnisons hollandaises, qui, d’après les stipulations de Ryswick, occupaient les places de la Barrière ; puis au gouvernement de l’électeur de Bavière il substitua un gouvernement purement français, sous la direction du comte de Bergheick : cela équivalait à une déclaration de guerre à la Hollande. En même temps le roi de France obtenait pour ses sujets dans les colonies espagnoles le même traitement que pour les sujets espagnols ; il envoyait des vaisseaux à Cadix et dans les Indes, comme s’il eût eu le dessein de confisquer le commerce des colonies espagnoles.

Aussitôt Guillaume III reprit crédit auprès des Hollandais et des Anglais et se mit à l’œuvre pour former la grande alliance de 1701. Sa santé à cette époque était visiblement altérée ; mais l’espoir de prendre sa revanche soutenait sa faiblesse (mai 1701). Le 15 juillet, il passa en Hollande et commença à négocier une alliance avec l’Empereur, qui avait refusé de reconnaître Philippe V, et le Danemark. Le 7 septembre, l’alliance des puissances maritimes et de la cour de Vienne était scellée : sous prétexte d’empêcher la réunion des monarchies d’Espagne et de France, les puissances maritimes s’entendaient avec l’Empereur pour partager l’héritage de Charles II ; la Hollande aurait les Pays-Bas catholiques, l’Angleterre, les possessions espagnoles des Indes. Les fautes de Louis XIV procuraient ainsi à la Hollande et à l’Angleterre cette part de l’empire espagnol qu’elles convoitaient, que sa diplomatie avait réussi à leur refuser, que le testament de Charles II ne leur accordait pas.

Après cela, la reconnaissance de Jacques III, à Saint-Germain, quand son père y mourut le 17 septembre 1701, n’était plus qu’un acte sans grande importance : elle entraîna les torys anglais à la guerre ; mais la guerre était décidée. Au mois d’octobre 1701, les deux principaux agents de Guillaume III, Marlborough et Heinsius, s’occupaient des derniers préparatifs. Le roi d’Angleterre lui-même formait avec les généraux allemands et prussiens le plan de campagne de 1702. Boufflers se dirigeait sur les Pays-Bas, Vendôme était en Italie, où les Impériaux et les Français s’étaient déjà heurtés. La mort de Guillaume III (19 mars 1702) ne changea rien aux dispositions des puissances européennes. La guerre de la Succession d’Espagne était commencée.

Guillaume III mourait au moment où, après quelques années d’entente avec Louis XIV, il reprenait contre lui le combat à outrance qu’il avait engagé en 1672, avec l’aide des puissances européennes. Malgré sa mort, le triomphe de sa politique, continuée en Angleterre par les whigs et Marlborough, en Hollande par Heinsius, fut complet. De 1709 à 1713, Louis XIV fut obligé de s’humilier devant la coalition formée par Guillaume d’Orange, comme il ne l’avait jamais fait. Les principes que, presque toute sa vie, Guillaume avait représentés en Europe furent inscrits dans les traités d’Utrecht : le droit des peuples y remporta une victoire décisive et définitive sur le droit monarchique. L’Angleterre garda son roi, l’Espagne, le sien. Le droit de succession, le droit monarchique, fut désormais réglé par des traités publics et la volonté des nations, non par celles des souverains. L’Angleterre et l’Europe furent protégées, par les renonciations contre la réunion de l’Espagne et de la France, contre les prétentions de Louis XIV à la domination politique et religieuse de l’Europe. La France était abaissée et limitée. Guillaume III avait eu le dernier mot sur Louis XIV. C’est qu’en réalité le combat à outrance de ces deux ennemis irréconciliables était la lutte de deux grands principes, et le principe que représenta dès le début l’humble stathouder de Hollande contre le tout-puissant roi de France, le droit des nations à se gouverner elles-mêmes, était celui qui fatalement, par la logique des idées ou l’œuvre des politiques, devait tôt ou tard s’imposer à l’Europe moderne.

Cependant la victoire remportée par les élèves et les principes de Guillaume III, après sa mort, n’était pas complète et n’assurait pas la paix de l’Europe, autant qu’elle l’aurait pu si elle eût été complète. Il leur avait donné l’exemple en 1699, de partager, malgré elle, l’Espagne au gré des puissances maritimes et de la France. Les traités d’Utrecht furent un partage du même genre : l’Italie fut donnée aux Habsbourg, l’Espagne aux Bourbons, la Flandre aux Hollandais, des places maritimes et le commerce colonial à l’Angleterre. Cette dernière puissance avait réglé ce partage comme son roi quinze ans plus tôt : elle eut la part du lion, puisqu’elle avait vaincu. La force, qui avait réussi à établir le droit, le prima, et ce fut un exemple fâcheux pour l’Europe du dix-huitième siècle qui laissa s’élever, par d’autres partages et les mêmes procédés, de nouvelles dominations dangereuses pour la sûreté de tous les États. La France, au moins, était assez affaiblie par les guerres de Louis XIV pour ne pas céder comme lui à la tentation d’abuser de ses forces, et assez forte encore pour se faire respecter : situation unique dont Louis XIV, en ses derniers jours, sentit tout le prix. Si ses successeurs l’eussent compris comme lui, la France aurait pu traverser sans dommage, par la seule ressource de son intérêt bien entendu, les difficultés qui la menaçaient encore.

BIBLIOGRAPHIE

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