L’Allemagne, au dix-septième siècle, est l’image réduite de l’Europe tout entière. Elle a passé par les mêmes crises, subi les mêmes transformations, appliqué les mêmes principes, souffert des mêmes déchirements et gardé, à travers les révolutions du temps présent, des traces nombreuses du passé. Au début des temps modernes, elle était encore, comme l’Europe du moyen âge, une juxtaposition, un enchevêtrement de petits États féodaux, principautés, villes libres, fiefs de chevaliers au-dessus desquels planait cependant, comme sur l’Europe, le pouvoir unique et universel de l’Empereur, saint, romain et germanique. Mais, depuis le quatorzième siècle, des pouvoirs intermédiaires se constituaient, les électorats, qui disputaient à l’Empereur le gouvernement de l’Allemagne, aux petits seigneurs féodaux leur indépendance : établis dans des régions naturelles que l’organisation impériale ou le morcellement féodal n’avaient pu détruire, la Saxe, le Brandebourg, la Bohême, le Palatinat, les provinces ecclésiastiques du Rhin, les princes-électeurs travaillèrent à y former, comme les rois de France ou d’Angleterre, à l’aide du droit romain, des États souverains, d’autant plus dangereux pour l’Empereur qu’ils disposaient de l’élection impériale, et qu’ils pouvaient agir plus directement sur les éléments multiples du monde féodal allemand. Aux dépens de l’unité allemande, fictive et nominale, ils firent des unités particulières, comme il s’en faisait alors en Europe, au profit des nations, aux dépens de la grande unité chrétienne du moyen âge.
La Réforme, au seizième siècle, avait achevé de diviser l’Allemagne, comme elle divisait l’Europe. Elle avait enlevé à l’Empereur ce caractère sacré, cette autorité religieuse et morale qui, à défaut de ressources matérielles, avaient soutenu son pouvoir contre la turbulence des féodaux et des villes et les entreprises des électeurs. Des villes impériales passèrent aux doctrines nouvelles, véritables républiques luthériennes, qui ne reconnurent plus d’autre maître que la Bible ; les chevaliers bataillèrent pour Luther et lui recrutèrent de véritables armées. Enfin, des électeurs, trop heureux de ruiner à la fois l’Empereur, les seigneurs et les communautés catholiques, luttèrent avec les armes que leur fournissait la religion pour la grandeur de leurs États particuliers. La France et l’Angleterre, intéressées comme eux à la ruine de l’hégémonie impériale, les soutinrent dans cette lutte, et l’Empire parut abdiquer avec Charles-Quint.
La Réforme, après avoir divisé l’Allemagne, se divisa à son tour entre luthériens et calvinistes, et prolongea ainsi les divisions qu’elle avait formées. Les progrès du protestantisme furent arrêtés ; les princes n’eurent pas à craindre la constitution d’un nouvel empire protestant qui, au profit de l’un d’entre eux, eût ruiné leurs revendications et leurs conquêtes ; les villes et les petits seigneurs résistèrent aussi à l’absolutisme des princes. Les catholiques enfin profitèrent de ces discordes pour arrêter l’incendie qui les menaçait de toutes parts et se fortifièrent dans les positions qu’ils conservaient encore, dans le sud, en Bavière, en Autriche, dans les provinces rhénanes, auprès des universités et des princes. Imitant leurs adversaires, les réformés, les jésuites, placés à la tête de ce mouvement de contre-réformation catholique, appelèrent surtout à leur aide les princes et se chargèrent à la fois de leur éducation et de leurs intérêts. Ils étouffèrent, pour le plus grand profit de la religion et de leur autorité, les résistances locales que soutenaient une foi différente ou des habitudes anciennes d’indépendance. La Bohême leur résista, et la guerre de Trente ans éclata.
La défenestration de Prague n’était d’abord en apparence qu’une révolte particulière dans les États particuliers et patrimoniaux de l’Autriche.
Maîtres et souverains dans leur électorat de Bohême, comme les princes électeurs dans le leur, les empereurs d’Autriche voulaient imposer le catholicisme à leurs sujets tchèques. L’archiduc Ferdinand de Styrie avait fait de même en Styrie. Élève, comme lui, des jésuites, le duc de Bavière, Maximilien, avait définitivement expulsé de ses États les protestants. Inversement, les électeurs de Saxe, qui étaient les champions du luthéranisme, poursuivaient alors les calvinistes, et les électeurs palatins sévissaient tantôt contre les luthériens, tantôt contre les calvinistes, suivant qu’ils passaient de l’une à l’autre confession. C’était une conséquence logique des principes que les électeurs appliquaient à leur gouvernement particulier, imposant à tous autour d’eux leur autorité absolue, en religion comme en politique. C’était pour ainsi dire le droit commun des États européens, de l’Angleterre où, depuis Élisabeth, les Tudors poursuivaient les catholiques, de l’Espagne, où Philippe II soutenait des luttes mémorables contre les protestants de ses États. Cujus regio ejus religio : les sujets doivent suivre la religion du prince. Aux yeux des princes allemands, comme des souverains européens, l’action de Mathias contre les Bohémiens devait paraître légitime, et la révolte de la Bohême n’aurait dû sembler qu’une sédition coupable.
En réalité, cette affaire locale intéressait l’Allemagne et l’Europe tout entières par ses rapports étroits avec les affaires et les querelles qui les occupaient depuis un siècle. Les Bohémiens n’étaient pas des sujets de l’Autriche, au même sens que les Bavarois l’étaient du duc Maximilien. La Bohême ne comptait qu’un Allemand contre neuf Slaves. C’était une nation qui défendait sa langue, ses coutumes et son autonomie, comme les Gueux en Hollande. La religion n’était point affaire de dissentiment passager entre un prince et des sujets de même race. Le protestantisme aidait la Bohême à défendre ses franchises et ses libertés contre l’étranger qui voulait les ruiner au nom de la religion catholique. L’Empereur lui-même n’était pas un souverain comme les autres : dominé par les jésuites, appuyé sur le parti catholique en Allemagne, sur l’Espagne et sur l’Italie, il paraissait prêt à reprendre avec l’aide de la contre-réformation catholique sur les princes allemands et sur l’Europe l’autorité qu’il avait perdue depuis un siècle. La cause des Bohémiens devenait ainsi, par une suite naturelle, celle des princes et des nations protestantes menacées par cette tentative de retour à l’unité catholique et politique du moyen âge.
Les princes protestants d’Allemagne entrèrent d’abord en lice : l’électeur palatin, Frédéric V, se mit en relation avec les chefs des Tchèques rebelles, appela à son aide l’Union protestante et se fit élire roi en Bohême. Mansfeld, ce général allemand qui rappelait par tant de côtés les Ritter aventureux qui, au seizième siècle, avaient contribué au triomphe de la Réforme, travailla au succès de Frédéric V (1er octobre 1619). Ses premières victoires furent le signal d’un véritable réveil du parti protestant dans tout l’Empire : le margrave de Bade-Durlach expulsa les catholiques de ses États. Au nom de la religion, les princes protestants continuèrent, au profit de leur pouvoir, l’œuvre de sécularisation dans le Brunswick et le Wurtemberg.
L’opposition irrémédiable des calvinistes et des luthériens rendit incomplète et vaine cette levée de boucliers. L’électeur de Saxe, Jean-Georges, chef des luthériens, refusa de suivre le chef des calvinistes, le Palatin : ses conseillers lui persuadèrent qu’il y avait plus de différence entre le catholicisme et le luthéranisme qu’entre la religion luthérienne et catholique. Il finit même par se rallier à l’Empereur, et se chargea pour lui de combattre les rebelles en Lusace.
Tous les catholiques, au contraire, se serrèrent autour de l’Empereur : le duc de Bavière lui fournit son général, Tilly, et ses meilleures troupes ; Philippe III envoya dans la vallée du Rhin et les électorats ecclésiastiques Spinola. Frédéric V fut défait à la Montagne Blanche, détrôné, et devait l’être. Il fut mis au ban de l’Empire, ses États confisqués, les droits religieux et politiques de la Bohême furent abolis. Ce qu’il y eut de plus grave fut qu’à la diète de Ratisbonne, l’Empereur transféra à son allié, le duc de Bavière, la dignité électorale qui avait appartenu au Palatin. Le nombre des électeurs protestants, déjà inférieur à celui des électeurs catholiques, se trouva encore réduit : le duc de Saxe sentit trop tard la faute qu’il avait faite en abandonnant l’Alliance protestante. L’unité catholique de l’Allemagne se reconstituait, aux dépens des princes réformés. C’était aussi la restauration, de plus en plus prochaine, du pouvoir impérial, la revanche presque certaine de l’Empereur sur les électeurs battus par leurs propres armes, la fin de cette république de princes souverains qu’ils avaient constituée sur les ruines de l’empire de Charles-Quint.
L’Europe ne s’émut pas moins de ce retour à un passé qu’après des luttes sanglantes elle croyait détruit. Les puissances protestantes, qui avaient soutenu froidement le Palatin, sentirent leur faute, et se reprirent à craindre les empiétements de la monarchie catholique de Philippe II. La France surtout se décida à intervenir quand elle vit, par la Valteline et le Palatinat, se former autour de ses frontières un cercle de provinces espagnoles ou autrichiennes, depuis les Pays-Bas jusqu’à l’Italie, aussi dangereux pour sa sécurité qu’au début du seizième siècle. Trop occupée par ses discordes intérieures pour prendre la direction effective des opérations contre la maison d’Autriche, elle eut recours à la diplomatie pour former une coalition du Danemark, de la Suède, de l’Angleterre, de la Hollande : le roi de Danemark, Christian IV, entra en Allemagne pour relever le drapeau du protestantisme, soutenir les princes menacés, et défendre l’Europe. A partir de ce moment, la guerre se changea en une guerre européenne. L’Allemagne devint le champ clos des nations : ce fut son malheur ; c’était sa destinée, que lui faisaient son passé et le privilège onéreux d’avoir conservé l’Empire, dernier boulevard de l’unité catholique et politique du moyen âge.
Le roi de Danemark ne fut pas heureux : il perdit dans la guerre son meilleur général, Mansfeld, tandis que l’Empereur en acquérait un de premier ordre, Wallenstein, et se servait heureusement du Bavarois Tilly. Les États de Christian furent envahis ; ses armées et son trésor ruinés. L’Empereur était maître du Weser, du Sund et de l’Elbe. Il atteignait la Baltique ; en donnant à Wallenstein le Mecklembourg et la charge d’amiral, il constituait contre les États du Nord une puissance maritime redoutable. Il s’établissait dans l’Allemagne du Nord avec une autorité qu’au temps de sa plus grande puissance l’Empire n’y avait jamais eue.
La paix de Lubeck (1629) sauva l’indépendance du Danemark, mais consacra la victoire de l’Empereur sur l’Allemagne, la ruine des princes du Nord ; jamais l’Empire n’avait été aussi près de devenir, entre les mains des Habsbourg, un grand État uni depuis la Baltique jusqu’à la Méditerranée sous un même pouvoir. Wallenstein fortifiait ce pouvoir et préparait cette œuvre par la force : avec son armée de l’Eiffel, il menaçait les électeurs de Trèves et de Cologne, avec celle du Wetterau, l’électeur de Mayence ; dans le nord surtout, il réduisait à l’impuissance les électeurs de Saxe et de Brandebourg. Les princes redoutaient son ambition et sa puissance ; les catholiques mêmes commençaient à craindre les prétentions de l’Empereur, qu’ils avaient servies d’abord.
En vain Ferdinand II, pour ramener ces derniers, leur donna-t-il des satisfactions d’ordre matériel et religieux. Par le célèbre édit de Restitution, après la défaite du Danemark (1629), tous les biens ecclésiastiques qui, depuis 1552, étaient restés aux mains des Réformés revinrent aux catholiques : l’Empereur remettait en vigueur, pour leur plaire, la clause formelle du Réservat ecclésiastique qui les retirait aux titulaires devenus de gré ou de force protestants. Les électeurs catholiques avaient réclamé cette mesure avantageuse pour eux, favorable à l’Église, au rétablissement de l’unité religieuse en Allemagne. Mais elle servait l’Empereur autant qu’eux-mêmes, et sa politique autant que la foi. Ferdinand put ainsi établir son fils dans les riches diocèses ainsi reconquis d’Halberstadt et Magdebourg, positions uniques pour dominer le Weser, l’Elbe et les pays du nord. Et, s’il paraissait poursuivre énergiquement le retour de ses États héréditaires à la foi romaine, il y fortifiait du même coup son autorité, et se rendait encore plus redoutable à l’Allemagne.
L’Europe n’était pas moins menacée, beaucoup plus qu’en 1623, et plus directement. Ce n’était pas le protestantisme, ni les princes allemands seulement, qui étaient vaincus. La lutte du Danemark et de l’Autriche était la première passe d’un duel entre les nations européennes et l’Empereur, et l’Europe saignait des blessures faites au Danemark. La France, particulièrement, éclairée par le génie de Richelieu, voyait avec inquiétude approcher le moment où l’Allemagne se réunirait sous la domination politique et religieuse de l’Empereur, encouragé et soutenu par l’Espagne. Trop peu sûre d’elle-même pour relever le gant, elle négocia encore pour gagner du temps. Elle cultiva avec soin tous les germes de division au delà du Rhin, inquiétudes ou rancunes, et particulièrement tout ce qui pouvait séparer les électeurs ecclésiastiques et Ferdinand II. Les discordes du parti protestant, l’abstention de l’Europe avaient favorisé les progrès de l’Empereur : la scission du parti catholique, l’intervention active de la France, alliée à la Suède, à la Savoie et à la Hollande, devait les suspendre. Il y allait de la sécurité de la France et des protestants allemands, de l’indépendance des nations en Europe et des princes, réformés ou non, en Allemagne. Ce fut encore sur un champ de bataille allemand, à la diète de Ratisbonne, que la question se décida.
L’Empereur y arriva, entouré du prestige de ses victoires, pour demander aux électeurs la désignation de son fils comme roi des Romains, comme son successeur à l’Empire. Conseillé par Wallenstein, il songeait à faire de l’Empire une monarchie héréditaire à la fois et absolue. C’était le moment décisif. Une coalition des électeurs fit échouer les projets de Ferdinand II. Effrayés par son ambition, ils exigèrent le renvoi de Wallenstein, et, quand ils l’eurent obtenu, refusèrent leurs voix au fils de l’Empereur. Ce fut une autre journée des Dupes, aussi fatale aux ennemis de la France que la première l’avait été aux ennemis du Cardinal. Le chef du parti catholique, le duc de Bavière, gagné par les agents de Richelieu, au milieu de cette lutte diplomatique, était passé à la France ; en même temps, la diplomatie française avait trouvé un chef au parti protestant, le meilleur qu’il eût eu encore, le jeune roi de Suède, Gustave-Adolphe : il avait détourné ses armes de l’ennemi héréditaire de sa maison, la Pologne, pour les diriger contre l’Empereur, l’ennemi de sa foi. Le renvoi de Wallenstein, l’occupation de la Poméranie, du Mecklembourg par Gustave-Adolphe, ruinaient en moins d’une année les projets de Ferdinand II sur l’Allemagne du Nord.
Cette coalition des protestants et des catholiques contre l’Empereur ne pouvait être qu’éphémère. Les succès des Suédois remplirent les catholiques de terreur. « Nous sommes submergés, s’écriaient-ils. L’eau nous entre dans la bouche. Protégez-nous du diable de Suède ! » Le duc de Bavière fit de nouveau appel à la ligue catholique ; son général, Tilly, enleva Magdebourg aux Suédois, envahit la Saxe et se fit battre à Leipzig (1631). Irrité par cette résistance, enhardi par cette victoire, Gustave-Adolphe ne garda pas de mesures avec les catholiques. L’édit de restitution eut son lendemain : le roi de Suède sécularisa les riches domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin, Erfurt, Wurzbourg, Francfort. « L’Allemagne, disait-il, est un malade qui ne peut être guéri que par de violents remèdes. » Il voulait le salut des Allemands, par leur conversion au protestantisme, et la fin de la guerre par l’établissement d’un grand empire protestant, sous la direction de la Suède. Pour y parvenir, la violence, la conquête et la force étaient en effet les seuls moyens.
En vain Gustave-Adolphe disait-il aux catholiques : « Vous n’entendez pas votre intérêt, lorsque vous vous sacrifiez pour les Habsbourg. Cette maison ne recherche que sa propre grandeur. Elle vous opprimera, vous, catholiques, aussi bien que les protestants. » Les catholiques n’étaient point convaincus. Il leur semblait, avec raison, que la Suède et l’Autriche avaient les mêmes desseins. Ils étaient proprement entre l’arbre et l’écorce. Dans leur détresse, ils firent appel à la France qui les avait sauvés du péril autrichien. Richelieu entendit cet appel, envoya des ambassadeurs à Francfort, pour décider Gustave-Adolphe à respecter la neutralité de la Bavière qu’il avait promise à Berwald (janvier 1631). Sa diplomatie échoua devant la volonté de l’homme de fer : la Bavière fut envahie, Tilly vaincu sur le Lech et tué, la capitale de l’électeur occupée. Chassé de ses États héréditaires, le duc de Bavière fut obligé de faire amende honorable à Wallenstein que l’Empereur venait de rappeler. L’Autriche restait, défendue par lui, la dernière forteresse du catholicisme, et l’Allemagne, foulée par les armées étrangères, se jetait désespérée entre ses bras. Les Habsbourg avaient une nouvelle occasion de l’étouffer.
La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen fut le signal d’une violente réaction catholique. Elle déconcerta les protestants allemands, que le chancelier Oxenstiern ne put réunir à Heilbronn (1633). Elle fit de Wallenstein, de son armée et de son Empereur, les maîtres incontestés de l’Europe centrale. Tous les partis s’étaient épuisés dans cette longue guerre ; les États protestants, le Danemark, la Suède, le Brandebourg, la Saxe, le Palatinat, étaient ruinés ou ravagés. La Bavière elle-même, longtemps invincible et riche, sortait humiliée et pauvre de cette dernière invasion. L’ambassadeur espagnol commandait à Vienne, des soudards et des pillards recrutés dans tous les coins de l’Europe achevaient, sous les ordres d’un aventurier, ce que l’or espagnol avait préparé. Les luttes religieuses, la résistance des nations aux projets des Habsbourg, tout ce grand drame européen, dont le dernier acte venait de se jouer sur la scène de l’Allemagne, par lassitude des principaux acteurs, paraissaient conduire à un dénouement fatal, le triomphe d’une foule brutale, née et vivant de la guerre, à la solde de l’Espagne qui l’avait fait naître et l’entretenait.
Restait cependant la France, qui, depuis dix ans, dans la coulisse, regardait ce drame avec l’espoir et le dessein d’écarter ce dénoûment. Elle avait, pendant cette période, refait ses forces, tandis que l’Europe et l’Allemagne épuisaient les leurs. Elle avait fait, selon les belles expressions de Richelieu, comme ces grands économes qui, soigneux d’amasser de l’argent, savent le dépenser à propos pour se garantir d’une plus grande perte. Elle entra enfin en scène, avec un cortège d’alliés réconfortés par sa confiance, de généraux et d’armées recrutés dans le grand marché militaire de l’Allemagne. Cette dernière période de la lutte fut la plus longue de toutes, et plus douloureuse encore pour l’Europe centrale, traversée en tous sens par les troupes de Bernard de Saxe-Weimar, Torstenson, Banner, Guébriand, par les armées de Gallas et de Piccolomini, lieutenants infidèles de Wallenstein, demeurés après sa mort à la tête des soldats qu’il avait réunis. Mais, pour la France, c’était vaincre déjà que de gagner du temps, que de retarder la victoire inévitable, en 1635, de l’Empereur.
Enfin, l’excès des souffrances communes réconcilia les princes de l’Allemagne, les calvinistes et les luthériens, les protestants irrités de l’édit de restitution, les catholiques dépouillés par les sécularisations de Gustave-Adolphe. Les électeurs de Brandebourg et de Saxe acceptèrent de l’empereur Ferdinand II la paix de Prague (1635), le transfert de la dignité électorale à la Bavière, moyennant l’amnistie générale de tous les réformés et la suspension, pendant quarante années, de l’édit de restitution. Le duc de Bavière, à son tour, détermina les électeurs catholiques à Nuremberg (1640) à s’unir aux protestants pour imposer à l’Empereur la paix religieuse. Entre la Suède qui voulait la guerre avec acharnement, pour en vivre et conserver ses provinces allemandes, l’Empereur et l’Espagne qui ne désarmeraient qu’après avoir réussi, il se forma enfin un tiers parti, pacifique parce qu’il était las de la guerre, rassuré pour ses intérêts par la perspective d’une paix que la France dicterait. A mesure que la guerre durait, et semblait plus favorable à la France, les princes allemands se détachaient, protestants de la Suède, catholiques de l’Empereur : et la paix générale de l’Allemagne et de l’Europe préparée depuis 1641, poursuivie par Mazarin après Richelieu, se faisait enfin à Osnabruck et Munster (24 octobre 1648).
Comme la guerre qu’elle terminait, la paix de Westphalie était à la fois européenne et allemande. Et l’Empire faisait en somme les frais de cette pacification générale comme ceux de cette lutte de trente années. Les nations européennes, qui refusaient de se soumettre à la suprématie de l’Empereur, recevaient satisfaction : les Provinces-Unies étaient reconnues par l’Espagne ; la Suisse, par la maison d’Autriche. La Suède et la France, qui avaient soutenu victorieusement leurs droits, en tiraient des avantages particuliers pour leur propre sécurité. L’une formait, avec les provinces qu’elle recevait au delà de la Baltique, Poméranie et Stettin, Rugen et Vollin, des bailliages en Mecklembourg, les évêchés de Brême et Verden, un boulevard avancé, pour protéger sa capitale. L’autre reculait, au profit aussi de sa capitale, ses frontières du nord-est jusqu’au Rhin en occupant définitivement les trois évêchés et la plus grande partie de l’Alsace. L’Allemagne payait de ses provinces les services qu’elle leur avait demandés à toutes deux contre l’Empereur.
Les princes auraient eu mauvaise grâce à se plaindre de ces sacrifices. Après une guerre pleine de vicissitudes, qui, plusieurs fois, les avait mis à deux doigts de leur perte, ils se retrouvaient plus forts en droit et en fait qu’ils n’avaient jamais été, les vrais maîtres de l’Empire. En matière religieuse, la paix de Westphalie n’établissait pas, comme on l’a dit, la liberté de conscience, mais consacrait l’autorité souveraine des princes sur leurs sujets respectifs : cujus regio ejus religio. Contre ce despotisme légal, les sujets n’eurent plus qu’une ressource, le droit d’émigrer. En matière politique, les États de l’Empire étaient soumis à la toute-puissance de leurs souverains ; en sorte que les électeurs, les princes et les grandes villes libres disposeraient de leurs sujets et de leurs forces sans contrôle, comme des États indépendants. Leurs droits étaient si complètement reconnus, qu’ils comprenaient celui de conclure des alliances avec les souverains étrangers, sans l’agrément de l’Empereur et de l’Empire. Ainsi s’achevait, par une évolution que les Habsbourg avaient pendant deux siècles combattue, et par les victoires de la France, la constitution de puissances territoriales, souveraines, indépendantes, du Rhin à la Vistule, des Alpes à la Baltique. L’Allemagne se divisait, comme l’Europe, irrémédiablement : il n’y avait plus d’Empereur pour l’une ; il n’y avait plus d’Empire pour l’autre.
En droit sans doute, l’Empire subsistait encore, divisé en dix cercles avec son appareil ancien de diètes, de chancellerie, de chambres de justice. Mais, suivant les paroles d’un historien allemand : « un nuage épais de phrases et de mensonges couvrait l’échafaudage gothique de la vieille bâtisse impériale. » Ce qui se faisait dans les assemblées d’Empire, ce que l’Empereur exécutait en vertu de leurs décrets était suspect aux princes et aux villes, comme un retour indirect à un passé détesté, condamné. La justice du Saint-Empire valait son armée, et son armée valait ses finances. L’Empereur, comme tel, avait une liste civile de 8000 thalers, trente mille francs !
L’Empire ne pouvait rien pour réparer à l’intérieur les maux de la guerre, pour rendre à l’Allemagne son prestige et sa force au dehors. Des guerres qu’avait enfantées la Réforme, et de la dernière surtout, l’Allemagne sortait appauvrie, dépeuplée, presque anéantie. En beaucoup d’endroits, la population était diminuée d’un dixième. Plus d’industrie, ni de commerce. « Une grande région, depuis longtemps civilisée, où les villes fortes se comptaient par centaines et les villages par milliers, où la prairie alternait avec le champ labouré, avait été de telle façon ravagée, que partout on y trouvait des espaces déserts : la nature, redevenue sauvage, après avoir été longtemps enchaînée sous le joug de l’homme, faisait sortir de terre ces vieux ennemis des peuples, la broussaille et la bête fauve. » Contre tant de maux, il fallait des remèdes prochains et efficaces. L’Empereur était trop loin, et l’Empire, sans ressources. Ce fut le devoir des princes d’y veiller, et la fortune de chacun d’eux dépendit de la mesure dans laquelle ils comprirent ce devoir et le pratiquèrent. En guérissant les maux qu’avait faits la guerre, ils justifièrent, aux yeux de leurs peuples, les avantages qu’elle leur procurait, et se les attachèrent par des bienfaits, en même temps que par une sorte de loyalisme.
Ainsi se perdit dans la paix ce qu’avaient déjà détruit, par une guerre de trente ans, les haines religieuses, la présence des armées et des diplomates étrangers, tout sentiment d’une nationalité, d’une patrie commune aux Allemands. Les habitants de la Saxe, de la Bavière, du Brandebourg, troublés par tant d’orages, se retrouvèrent, après 1648, instinctivement et politiquement groupés autour des chefs particuliers, qui disposaient de leurs biens, de leurs consciences, et par suite de leur bonheur. A comparer leurs souvenirs et la réalité présente, ils trouvèrent qu’ils n’avaient rien perdu, qu’ils avaient déjà beaucoup gagné.
Leurs maîtres firent les mêmes réflexions : tous avaient souffert d’avoir voulu défendre leur religion, d’avoir servi, catholiques, l’Autriche ; protestants, la Suède. La réparation était venue quand, posant les armes, groupés autour de la France, qui n’avait aucune prétention à la conquête politique ou religieuse de l’Empire, ils avaient négocié d’un commun accord leurs avantages particuliers. L’un, l’électeur de Brandebourg, avait ainsi pris pied dans l’Allemagne occidentale par Halberstadt, Minden et Camin ; l’autre, le duc de Bavière, acquit des domaines dans la vallée du Rhin, le haut Palatinat, et la dignité électorale. Le Palatin recouvra la majeure partie de ses États, et sa dignité. Le duc de Saxe reçut les Lusaces et une partie de l’archevêché de Magdebourg. La leçon était instructive et ne fut pas perdue. Les princes ne songèrent plus à la religion qui les avait divisés, et se firent une politique conforme à leurs intérêts : libres désormais de chercher des alliances au dehors, ils travaillèrent à s’arrondir, ne négligeant aucune occasion d’affirmer, d’étendre et de fortifier leur souveraineté. Ils s’éloignèrent ainsi moralement, et souvent en fait, de l’Allemagne, à mesure et pour les mêmes raisons que l’Europe s’éloignait de l’unité catholique du moyen âge. Du Saint-Empire romain germanique, il ne resta plus, pour l’Europe, d’unité romaine ; pour l’Allemagne, ni d’Empire, ni même de Germanie.
A partir des traités de Westphalie, il n’y a plus d’histoire générale de l’Allemagne. L’histoire se fait particulièrement dans chacun des États qui viennent de conquérir leur indépendance et leur souveraineté.
L’Autriche, en présence de cette situation nouvelle, ne prit pas résolument son parti. L’empereur Léopold, qui a régné jusqu’à la fin du dix-septième siècle, s’est efforcé de recoudre les lambeaux du manteau impérial que la Réforme, la France et les princes avaient déchiré de toutes parts. La besogne était ingrate, et Léopold n’avait pas les qualités nécessaires pour une pareille tâche. C’était un petit homme, myope, froid, d’apparence ecclésiastique, très instruit et fort pieux, mais d’une indécision rare. Il se perdait dans le détail des affaires et des conférences, aussi nombreuses qu’au temps de Charles-Quint. Sa cour était dans un état de misère pitoyable, qui faisait rire les Français : il n’avait pas les moyens de se donner une armée suffisante pour défendre sa capitale contre les Turcs. Suivant un joli mot de l’ambassadeur français à Vienne, « l’Empereur et l’Autriche étaient une horloge qu’il fallait sans cesse raccommoder ».
Malgré tout, Léopold s’abandonna, pendant tout son règne, à la pire peut-être des ambitions, celle de l’impuissance. Placé bien jeune encore sur le trône des Césars, il y caressait et y laissait caresser, par ses familiers, la pensée de refaire, à défaut de l’Empire de Charlemagne, celui de Charles-Quint. Il ne cessa de jeter les yeux sur l’héritage du roi d’Espagne, Charles II, que lui disputait Louis XIV. Un instant, il parut se rendre compte de la vanité de son rêve, et signa, le 20 janvier 1668, un traité secret avec le roi de France : sa conscience s’était alarmée d’une guerre avec le roi Très Chrétien, qui aurait favorisé les desseins des puissances protestantes. Et sa religion, ce jour-là, lui inspira une bonne politique. Il se résigna à faire la part du feu, ou plutôt à ne pas allumer un incendie général pour arracher à la France l’héritage espagnol. Il le partagea, à l’avance, avec Louis XIV. Malheureusement, les scrupules de conscience et les calculs de prudence résistent rarement aux mouvements d’une ambition, encouragée par de grands souvenirs. Léopold, à partir de 1673, entraîna l’Autriche dans toutes les coalitions que les puissances protestantes formèrent contre Louis XIV. S’il prit part à la guerre de Hollande, ce fut pour sauver des hérétiques, et pour empêcher la France de mettre la main sur les Pays-Bas, dont les clefs étaient à La Haye. Il fut le premier auteur de la ligue d’Augsbourg, qui permit à Guillaume d’Orange de renverser le catholicisme en Angleterre, et aux calvinistes hollandais de s’établir dans les Pays-Bas catholiques. Les protestants lui avaient, le 12 mai 1689, laissé espérer la succession d’Espagne, et même l’Alsace et la Franche-Comté : sa conscience ne calcula pas le prix de leur concours. Leurs promesses déterminèrent son ambition.
Il en fut puni : les traités de Ryswick lui préparaient une pénible déception. Tout ce qu’il avait fait pendant cette guerre pour les puissances protestantes ne lui rapporta rien. Lorsque Guillaume III et la Hollande eurent obtenu ce qu’ils voulaient, le trône d’Angleterre et des places de barrière dans les Pays-Bas, ils abandonnèrent brusquement leur allié (1696). En vain, l’Empereur avait-il épuisé ses finances pour soutenir la guerre contre Louis XIV, au point d’être forcé d’emprunter aux Juifs à des taux usuraires et d’hypothéquer ses domaines ; en vain, avait-il réduit son autorité et celle des catholiques dans l’Empire par la création d’un neuvième électorat protestant en faveur de la maison de Hanovre. Abandonné par ses alliés protestants, incapable de lutter plus longtemps contre la France, il dut renoncer à ses plus chères espérances, et n’obtint pas l’insertion dans le traité de la moindre clause favorable à ses droits, à ses prétentions sur l’Espagne.
S’il avait mieux connu les intérêts véritables de son État, il se serait incliné devant le fait accompli. L’Empire avait été ruiné par les traités de Westphalie, et l’Europe avait manifesté clairement qu’elle n’en permettrait pas la reconstitution au profit des Habsbourg, ni des Bourbons. Mais l’Autriche demeurait, après ces traités, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le premier des États allemands qui s’élevaient sur les ruines de l’édifice impérial, le plus ancien d’abord, le plus important par l’étendue des territoires, la variété de ses ressources, le nombre de ses habitants ; tandis que les autres princes cherchaient au loin des couronnes royales, l’Empereur, archiduc d’Autriche, en avait deux, celles de Hongrie et de Bohême. Nul doute que son véritable intérêt ne fût de les conserver, et de s’en servir pour garder le premier rang en Allemagne.
Il ne le comprit pas : pour réaliser un rêve impossible, il laissa les Turcs envahir et démembrer ses États héréditaires. En 1663, Neuhœsel, le boulevard de la Hongrie, tomba entre leurs mains. La Hongrie, la Moravie, la Silésie même furent ravagées par les musulmans. Sans le concours des Français, qui décidèrent de la victoire de Saint-Gothard (1664), l’Autriche elle-même eût été envahie. Ç’aurait dû être un avertissement pour Léopold Ier, qui, malgré sa victoire, fut obligé d’abandonner à Mohammed IV la majeure partie de la Hongrie. Il fit au contraire une nouvelle faute : il traita la partie du domaine magyar qu’il avait conservée en pays conquis, et provoqua une révolte des magnats. Leur chef, Tekœli, appela de nouveau les Turcs, tandis que Léopold (1682) ne songeait qu’à combattre Louis XIV. Comme en 1665, l’Autriche ne fut sauvée que par l’intervention de l’étranger. Sans la victoire de Sobieski (1683), Vienne fût devenue une forteresse musulmane, comme Bude, le rempart de l’islamisme, après avoir été pendant des siècles le boulevard de la chrétienté.
L’Autriche, à cette époque, fut mieux servie par la fortune et par ses voisins que par la politique de ses princes. Elle ne conserva que par miracle sa capitale ; elle n’acquit la Hongrie que par l’impuissance des Turcs.
Au moment où l’empire musulman paraissait assez fort pour s’étendre dans toute la vallée du Danube, sa décadence, depuis longtemps préparée, se révélait tout d’un coup à l’Europe étonnée. La ruine des institutions militaires qui l’avaient soutenu était complète : l’énergie des grands vizirs Kupruli avait pu faire illusion, mais ils succombaient les uns après les autres aux intrigues du sérail, des janissaires et des ulémas. Au lendemain de la victoire de Sobieski, le bruit courut des Balkans à Moscou et de l’Adriatique à la mer Noire que les Turcs, si redoutables, la veille, avaient tout à redouter. Le vainqueur s’écria qu’on devait et qu’on pouvait les chasser d’Europe. Les puissances chrétiennes préparèrent contre eux une ligue redoutable : l’Empereur, Venise et le roi de Pologne y entrèrent en 1683 pour leur prendre les îles de l’Archipel, la Hongrie et l’Ukraine ; la Pologne et la Russie, en 1684, s’entendirent à Andrussowo, pour leur enlever la Crimée, « la main droite du sultan ». A peine l’Autriche était-elle préservée d’un démembrement que la Turquie, sa rivale, se trouvait tout à coup menacée du même sort.
Léopold, qui n’avait pas contribué à ce revirement inespéré, mit tout en œuvre désormais pour en profiter. Il eut à son service des généraux étrangers excellents, le prince Charles de Lorraine, le margrave Louis de Bade, qui, par les victoires de Gran (1684), Bude (1686), Mohacz (1687), Zalankemen (1691), lui donnèrent la Hongrie tout entière. De cet immense domaine tout à coup reconquis il fit un État autrichien, soumis au pouvoir héréditaire des Habsbourg, et un avant-poste contre les Turcs. Cette conquête, qu’il n’avait ni prévue, ni préparée, le ramena presque inconsciemment aux véritables traditions de sa famille : au delà de Charles-Quint, il revit les Babenberg fondant la marche de l’Est, l’Œsterreich, pour la conquête des pays du sud-est sur les infidèles. Et, sans perdre de vue le rêve impérial qu’il tenait des Habsbourg, il reprit la pensée première des fondateurs de sa maison : il se vit groupant les chrétiens des Balkans contre l’infidèle, il appela les Serbes à la conquête de l’empire turc, les établit en 1691 sur la rive hongroise du Danube, et forma les confins militaires, la marche moderne du sud-est. Il parlait d’étendre sa frontière jusqu’à l’Adriatique par la Bosnie, l’Herzégovine et la Dalmatie, jusqu’à la mer Noire par la Valachie et la Moldavie.
Désormais rien ne put le détourner de ses projets grandioses, ni les prières du margrave Louis de Bade, qui lui conseillait plus de modération après tant d’indifférence, ni son vif désir de la succession espagnole. Il aima mieux poursuivre en 1691 deux guerres à la fois que d’interrompre la guerre contre les Turcs. Sa religion encourageait et soutenait son ambition. La raison n’avait point de part, ni la politique, dans cette évolution subite du souverain autrichien : c’était comme une poussée instinctive, un élan invincible produit par la foi et la victoire, un réveil des traditions anciennes, tout ce qui depuis deux siècles a constitué et déterminé la marche de l’Autriche vers le sud-est : Der Drang nach Osten.
Quoique gêné par les guerres occidentales, cet élan d’ailleurs aboutit à la fin du dix-septième siècle à des résultats surprenants. Par ses seules forces, et sous la conduite d’un général de premier ordre, le prince Eugène, l’Autriche acheva à Zeuta (1697) la ruine des armées turques, et la paix de Carlowitz put consoler Léopold Ier de la déception qu’il avait éprouvée à Ryswick (26 janvier 1699). Toute la Hongrie et la Transylvanie, sauf le banat de Temesvar, toute la vallée du Danube, jusqu’aux portes de Fer, passèrent définitivement aux Allemands. A la paix de Westphalie, l’unité de l’Empire allemand fut ruinée : mais, cinquante ans après, la paix de Carlowitz fondait et achevait, dans l’admirable cadre de la vallée du Danube, l’État autrichien. « L’empire du Danube, dit un historien allemand, trouve le pivot de sa puissance militaire dans les populations belliqueuses de la Hongrie. Des intérêts économiques et politiques très forts lient désormais les États allemands de cette région à la mêlée de peuples d’autre race sur lesquels l’Allemagne a eu tant de peine à établir sa supériorité ; les longues guerres contre les Turcs font naître, entre les Allemands et leurs compagnons de guerre, hongrois et slaves, le sentiment d’un intérêt commun. Désormais l’Allemagne et l’Autriche devenaient deux empires indépendants, rattachés artificiellement par les formes d’un droit politique suranné. »
Pendant deux siècles les Habsbourg se sont efforcés de maintenir ces formes vieillies et cette union impossible. L’histoire de Léopold Ier qui, après Zeuta et Carlowitz, envoya le prince Eugène et son fils l’archiduc disputer aux Bourbons l’Espagne à outrance en 1702 et ses troupes assiéger Belgrade, qui prépara à son fils Charles VI l’amer déboire des traités d’Utrecht, et aussi les belles compensations de Passarowitz (1719), est celle de toute la maison d’Autriche depuis sa mort. Impuissante à restaurer l’Empire de Charles-Quint, elle agrandit ses propres États ; malgré les revers fameux et les lourdes charges de sa politique occidentale, elle reprend et relève le rôle de la race allemande en Orient, et retrouve dans ce rôle une raison d’être, sa véritable destinée, les fondements solides d’une puissance que les Allemands ne lui contesteront plus.
Il était temps qu’elle rencontrât, en dehors de l’Allemagne, à la fin du dix-septième siècle, ces compensations et cet avenir nouveau : la résistance aveugle de Léopold Ier à la politique française ne servit qu’à développer davantage en Allemagne l’indépendance des princes souverains. Le traité de Westphalie avait consacré leur indépendance ; les concessions que l’Autriche fut obligée de leur faire pour les arracher à l’alliance française achevèrent la constitution de leurs souverainetés.
Le développement du Brandebourg, de 1648 à 1701, est l’image la plus complète des progrès des électeurs. Pendant la guerre de Trente ans, l’électorat avait particulièrement souffert. Il avait perdu la moitié de sa population, la plupart de ses villages : « impossible de se nourrir, » disait-on, même à Berlin qui n’avait encore que six mille habitants. La misère et la famine achevaient le mal que la guerre avait fait. Sans doute, le Brandebourg n’avait pas souffert pour rien : il avait reçu à la paix des agrandissements considérables, l’archevêché de Magdebourg et l’évêché d’Halberstadt, celui de Minden et toute la Poméranie postérieure, au delà de l’Oder. Ces acquisitions ne formaient pas encore une unité territoriale compacte, mais plutôt des essaims de puissance prussienne en territoire allemand, du Niémen au Rhin. Mais elles étaient placées de manière à pouvoir être réunies un jour et à barrer par le milieu tous les fleuves de la plaine allemande. De la Prusse ducale au Brandebourg, la Poméranie postérieure faisait un trait d’union auquel il ne manquait que les embouchures de la Vistule et de l’Oder. Magdebourg était la grande ville de l’Elbe : avec ses dépendances d’Halberstadt et d’Hohnstein elle commandait en outre la route du Weser, où la Prusse à Minden avait pris position. Et de Minden, par le comté de Ravensberg, les électeurs atteignaient la vallée de l’Ems et de la Lippe, pour arriver, par la Marck et Clèves, aux portes de la Hollande, dans la vallée du Rhin. C’était une route stratégique, presque continue, garnie sur toute sa longueur de postes fortifiés et de camps retranchés, dont la valeur et l’usage dépendraient de la force des garnisons.
L’électeur de Brandebourg comprit à merveille les avantages et les nécessités de cette situation. Il fit de son État, avant tout, une puissance militaire. Frédéric-Guillaume, le grand électeur, a été le premier fondateur de l’État prussien, parce qu’il lui a donné une armée : son père lui avait laissé six mille hommes, mal exercés et mal armés. De 1648 à 1655, il mit sur pied vingt mille hommes avec le concours de vieux capitaines éprouvés, Sparre et Derflinger. Il eût voulu plus encore, armer tous ses sujets. Il est le premier qui ait eu l’idée, en 1654, de faire de la guerre une industrie nationale en Prusse.
Rien ne l’empêchait de réaliser ses projets : les traités de Westphalie avaient proclamé l’entière souveraineté des princes sur leurs sujets. L’usage de cette autorité était plus facile aux électeurs de Brandebourg qu’à tout autre. Héritiers des margraves ascaniens qui avaient créé de toutes pièces au moyen âge le territoire du Brandebourg par des desséchements, et la population elle-même par des colonies d’Allemands et de Flamands, les Hohenzollern disposaient aisément d’un peuple qui devait son existence à la volonté de ses princes. Point de noblesse, ni de privilèges municipaux, ni de sentiment national qu’ils eussent besoin de ménager. Ils pouvaient tailler à leur guise, puisqu’ils taillaient dans leur propre ouvrage.
D’ailleurs la guerre de Trente ans avait fait devant eux table rase : comme les Ascaniens, les Hohenzollern, après cette effroyable tourmente, sentirent le devoir non seulement de réorganiser l’État, mais de refaire un peuple. Frédéric-Guillaume accueillit les gens sans patrie, les bannis, les soldats errants, les pillards qui cherchaient à se fixer ; les Allemands de toute confession que les princes voisins expulsaient en vertu de leur droit sur les consciences ; les protestants français qui, en 1685, chassés par Louis XIV, vinrent fonder Berlin et apporter au Brandebourg les secrets de la grande industrie et de la science françaises. Il n’attendait même pas que la mauvaise politique des souverains européens lui procurât de telles occasions : il savait les provoquer. Marié à une Hollandaise, grand admirateur de la Hollande où il avait passé sa jeunesse, l’électeur attira un grand nombre de colons de ce pays, des ingénieurs qui creusèrent des canaux, des agriculteurs qui desséchèrent les marais et enseignèrent à leurs nouveaux concitoyens l’élevage du bétail et la culture des pommes de terre.
Quand il eut formé ce peuple à son image, agriculteur et soldat, Frédéric-Guillaume eut le droit de l’instruire à son gré. Il lui donna un corps et une âme. De tout temps les universités ont été l’âme de la Prusse : la date de leur fondation correspond à tous les moments décisifs de son histoire. Lorsque le grand maître de l’ordre teutonique sécularisa son duché, il ouvrit l’université de Kœnigsberg. Le grand électeur, en acquérant Clèves, fonda l’université de Duisburg ; il releva l’université de Francfort-sur-l’Oder pour les pays de l’Est. Il rêvait de constituer à Berlin une forteresse de la sagesse, cette souveraine maîtresse : « Les Hohenzollern attendaient de la science qu’elle fît des Prussiens. C’était une volonté réfléchie d’obtenir des esprits, par un commun système d’éducation, l’obéissance à la loi commune. »
Depuis la cité romaine, il n’y avait pas eu en Europe un État aussi fort. Le Brandebourg, au dix-septième siècle, n’était qu’un être politique. Formé, comme Rome, d’un mélange de nationalités diverses, il n’était pas limité par le droit historique d’une nation ancienne. L’esprit prussien fut celui que l’État inculqua au peuple qui se constituait avec lui et par lui, une habitude et une seconde nature. L’État, sur les bords de la Sprée, s’était élevé à la hauteur d’une Providence : il avait tout créé, le sol en séparant la terre des eaux, l’homme à son image, et jusqu’à l’esprit des hommes. Il devint enfin l’objet d’un véritable culte, surtout depuis la Réforme, qui s’était mise à son service, et ce culte s’étendit jusqu’à l’électeur : il approchait en effet de si près le dieu idéal du Brandebourg, qu’il participa à sa puissance et à sa divinité.
Ce fut par une conséquence nécessaire de cette conception politique, que les sujets affermis dans leur foi attendaient de l’État-providence et de l’électeur des bienfaits de toute sorte. Frédéric-Guillaume a eu le mérite de comprendre cette nécessité : par des ordonnances de 1652-1653, il remit en valeur les terres pauvres et abandonnées du Brandebourg : il voulait être le père du pays, der Landesvater, par une bonne administration, économe et attentive. Il le fut aussi par l’introduction de procédés et d’ouvriers nouveaux. Il donna à la Prusse une industrie, encouragea le commerce par des réformes postales, la création de canaux et de vastes entreprises coloniales.
Ses services, autant que sa politique, constituèrent un État qui disposait souverainement des ressources et des forces des sujets. Les territoires récemment annexés au Brandebourg, l’aristocratie jusque-là toute-puissante dans les duchés de Clèves ou de Prusse, furent contraints de subir la condition que le Brandebourg acceptait de bonne grâce de ses margraves. Leur résistance fut vaincue par le grand électeur : ce fut la plus grande partie de sa tâche. Il eut désormais le droit de lever régulièrement l’impôt direct, d’établir des impôts de consommation, ou accises, qui lui fournirent des ressources considérables, et, par tous ces moyens, il constitua une force militaire qui fut la plus considérable de tous les États du Nord.
Frédéric II a dit que de la victoire de Fehrbellin (1675), remportée par le grand électeur sur les Suédois, date la puissance des Hohenzollern. Rien n’est plus vrai : par les réformes de Frédéric-Guillaume Ier, l’État prussien avait acquis des ressources militaires bien supérieures à toutes celles que pouvaient avoir les autres États allemands. Pour en trouver de comparables, il fallait franchir les frontières de l’Allemagne, et ce n’était pas en Pologne ou en Danemark qu’il fallait chercher. Seule, de l’autre côté de la Baltique, et jusqu’à la porte de l’État prussien, la Suède vivait pour la guerre et par la guerre, sur les grands souvenirs, et par les fortes leçons de Gustave-Adolphe. Quand le grand électeur eut vaincu les Suédois, il donna la preuve que la première puissance militaire du Nord, c’était la sienne ; il indiqua du même coup à ses successeurs, comme leur premier devoir, la nécessité de l’entretenir et de la développer.
Il leur apprit encore que la politique, au service de la force, ne nuit jamais. Et la leçon ne fut pas perdue. Le grand électeur a non seulement établi les fondements intérieurs de la monarchie prussienne, mais pratiqué avec un rare bonheur les principes politiques qui devaient, en Europe, assurer sa grandeur. Ces principes sont d’ailleurs d’une extrême simplicité : l’État ne doit être engagé au dehors qu’autant que son intérêt s’y trouve. Et cet intérêt n’est pas dans de lointaines combinaisons d’avenir, ou dans la persistance de traditions anciennes, mais dans des avantages immédiatement réalisables. Toute alliance se présente sous forme d’un marché, et toujours d’un marché à court terme, où l’avance doit être la plus petite possible, et toujours subordonnée à un gain sûr, considérable et prochain.
Prenons un exemple : au lendemain de la guerre de Trente ans, le Brandebourg, de droit, est devenu un État souverain. Mais l’autre domaine de la monarchie prussienne, le duché de Prusse, est demeuré vassal de la Pologne. Cette situation est fausse, dangereuse, humiliante : elle nuit au prestige et à l’unité de l’électorat. Il importait autant, sinon plus, à l’électeur d’y mettre un terme que d’acquérir une province nouvelle. Ce fut son premier souci, et son principal effort.
Il y réussit par une politique de marchandage, que le succès justifia. Le roi de Pologne, Casimir, était en lutte avec le roi de Suède, Charles-Gustave. Dans cette lutte, toutes les chances étaient pour les Suédois : traiter avec eux parut à l’électeur le plus convenable et le plus sûr. Marché conclu : le Brandebourg fournit au roi de Suède son armée, qui l’aida à remporter la victoire de Varsovie (juillet 1656). Le roi de Suède promit de reconnaître la souveraineté de Frédéric-Guillaume Ier en Prusse, et la reconnut le 20 novembre. Mais cette reconnaissance ne pouvait avoir de valeur que par le consentement de la Pologne : sa faiblesse lui en faisait une nécessité. L’électeur en profita : second marché avec le roi Casimir, qu’il paya du concours de son armée contre la Suède, et qui lui rapporta, aux traités de Wehlau et d’Oliva (1657-1660), la souveraineté de la Prusse ducale. L’opération avait réussi.
Voilà le secret de la grandeur prussienne : toujours aller au plus pressé, au plus proche, ne pas s’engager dans des rêves lointains d’empire ou de royauté, se contenter d’une modeste souveraineté, et l’acquérir immédiatement, sans souci des engagements pris et des alliances. Politique éminemment réaliste, où la fin, mais une fin toujours prochaine, justifie les moyens.
Le grand électeur n’en pratiqua jamais d’autre dans les grands conflits que provoquèrent, au dix-septième siècle, les ambitions et la puissance du roi de France. Avec Louis XIV, il conclut de véritables marchés. Il lui vendit, en 1664, en 1666, sa neutralité ou son alliance contre de bonnes espèces sonnantes, qui lui servirent à réparer, à fortifier son armée entamée dans les guerres précédentes. Le 31 décembre 1669, il promit à Louis XIV son concours militaire contre l’Espagne et la Hollande, s’il voulait lui assurer la Gueldre espagnole ; mais aussitôt, craignant de ne pas obtenir de la France toute-puissante ce qu’il convoitait, il vendit à la Hollande son alliance 600 000 florins, payables à Hambourg (6 mai 1672). Il mit son armée en campagne dans la vallée du Rhin, seulement pour en faire sentir l’importance au roi de France, qui acheta sa retraite 800 000 livres par le traité de Vossen (10 avril 1673). Ces bénéfices, aisément réalisés par un marchandage perpétuel, mirent le grand électeur à même d’en réaliser de plus grands encore : par ses victoires sur les Suédois, de 1675 à 1677, il occupa tout ce qui leur restait de la Poméranie. Ses calculs pourtant se trouvèrent, à la fin, en défaut : il avait cru Louis XIV abattu par la coalition de l’Autriche, des Pays-Bas et de l’Espagne. La France, par la paix de Nimègue, affirma sa supériorité et soutint son crédit en Europe : elle sauva la Suède et força Frédéric-Guillaume à lui rendre ses conquêtes (paix de Saint-Germain). Le grand électeur s’en consola, par l’indemnité de 300 000 écus que lui versa Louis XIV et résolut, à l’avenir, de mieux calculer encore.
Il se garda bien, en 1682-1683, d’entrer dans la nouvelle ligue européenne que Guillaume d’Orange essaya de former contre Louis XIV : il ne se décida qu’après la révocation de l’édit de Nantes, en 1686, avec toutes sortes de précautions, à la condition formelle que ses troupes n’auraient point à servir en Italie, en Espagne, en Belgique, dans aucun des États héréditaires de la maison d’Autriche. Il n’avait rien à voir dans la succession d’Espagne, qui provoquait ce nouveau conflit des puissances européennes : il ne voulait rien y perdre, soit en se séparant des États protestants, soit en soutenant les prétentions de l’Empereur. Il se contenta d’intervenir à Cologne pour agrandir, à l’occasion, ses domaines du Rhin, sans engager plus de trois mille hommes, qu’il confia d’ailleurs à un général éprouvé, le protestant Schomberg.
Par cette politique de prudence et d’économie bien entendue, le grand électeur ne fit pas une alliance qui ne lui rapportât. Il plaçait son armée réorganisée à gros intérêts, auprès des grandes puissances qui sollicitaient son concours : il la prêtait temporairement au plus offrant et dernier enchérisseur. Il la reprenait quand il avait réalisé les bénéfices, et la gardait intacte pour l’offrir à ceux qui lui en promettraient de nouveaux. C’était là sans doute une façon de faire des affaires sans grandeur et sans scrupule, mais aussi sans mécompte et presque à coup sûr. Quand il mourut, en mai 1688, l’électeur laissait à son fils un État souverain et solidement constitué, une armée si forte que toute l’Europe se la disputait, et l’exemple d’une politique appuyée sur ces deux forces, habile à les employer et à les ménager tour à tour, pour le seul profit et l’avantage immédiat de la Prusse.
Son successeur, Frédéric III, ne profita pas autant de cet exemple qu’il usa de la souveraineté et de l’armée constituées par son père. Les historiens prussiens le lui ont beaucoup reproché : « Il était magnifique jusqu’à la prodigalité, disent les contemporains, aimant le faste, fort attaché aux appareils extérieurs de la souveraineté. » Il était de ces fils de familles récemment enrichies, à qui l’ordre et le travail de leur père ont donné l’indépendance, et qui, grisés par leur fortune nouvelle, la dépensent à n’avoir pas l’air de parvenus ou à l’augmenter par toutes sortes d’entreprises, parfois aventureuses. Comme eux, Frédéric III a paru ridicule et maladroit. Mais il ne faut pas oublier que cette impatience de s’élever, d’accroître sa considération et l’héritage reçu est une forme de l’ambition, et l’ambition, chez les jeunes gens, vaut mieux que l’inertie et l’usage mesquin d’une grande fortune qui ne leur a rien coûté. La famille trouve encore son compte à ces satisfactions de vanité, à cet esprit d’entreprise. Sans doute, Frédéric III a beaucoup dépensé, à tort et à travers : mais ses dépenses n’ont pas toutes été perdues. Il a formé de très grands projets : il en a réalisé un au moins, considérable. Il a fait de son électorat, à la fin du dix-septième siècle, un royaume, et cela seul aurait dû être, aux yeux des Prussiens, une excuse suffisante de toutes les fautes qu’il a pu commettre.
Ce fut, en effet, une date considérable dans l’histoire de la Prusse que le jour où elle fut érigée en royaume, la consécration définitive des progrès accomplis en un demi-siècle, le point de départ de progrès nouveaux dans les siècles suivants.
Par l’établissement de sa royauté, Frédéric Ier acheva l’unité de l’électorat. Tous les territoires qui, du Niemen au Rhin, formaient l’État brandebourgeois-prussien, furent compris sous la même dénomination de royaume de Prusse. Il y eut partout sur le Rhin, le Weser, en Brandebourg, en Poméranie, en Prusse, des provinces royales, analogues, administrées de même, qui constituèrent un corps sous une même tête. Mais la conséquence capitale de l’érection de la Prusse en royaume a été d’égaler presque à l’Empereur un de ses sujets, et de fonder en regard de la grande maison catholique des Habsbourg, et en dehors d’elle, une puissante dynastie protestante. Cet acte acheva de détruire le peu de liens qui rattachaient la Prusse à l’Empire et de lui donner désormais, en Allemagne et en Europe, une situation presque indépendante. Les électeurs de Brandebourg avaient, en cinquante ans, tiré tous les avantages et toutes les conséquences de la situation favorable où les avaient mis les traités de Westphalie.
Rien n’est plus curieux que de rapprocher la politique des Hohenzollern et des Habsbourg à cette époque décisive. Les uns développent obscurément, patiemment, les clauses des traités de 1648, organisent et complètent la souveraineté qu’ils ont reçue, accroissent leurs ressources militaires et leur trésor, ne cherchent que des profits certains, immédiats. Les autres se refusent à reconnaître les faits accomplis au milieu du dix-septième siècle, s’obstinent à des rêves grandioses, à une reconstitution impossible du passé, au lieu de songer au présent qui s’impose, et laissent d’abord sans défense leur patrimoine héréditaire pour acquérir des provinces lointaines au delà des Pyrénées et du Rhin, puis s’égarent dans des rêves plus éloignés encore, qui les mènent jusqu’à Constantinople. L’ambition déréglée et chimérique des uns favorise l’ambition patiente et pratique des autres. C’est pour disputer à Louis XIV l’héritage espagnol que Léopold Ier, de lui-même, accorde la royauté à Frédéric Ier. La politique impériale achève la ruine de l’Empire : elle multiplie le nombre des princes souverains et leur distribue des couronnes.
Tous les princes en Allemagne imitent alors les Hohenzollern, et profitent de l’aveuglement des Habsbourg avec plus ou moins de bonheur.
Aux portes de Berlin, fort près de Vienne, la maison de Saxe avait la force des traditions anciennes, et les grands souvenirs du prince Maurice, qui osa défendre, contre Charles-Quint, les intérêts de la Réforme et des princes. Elle avait souffert, comme les Hohenzollern, de la guerre de Trente ans. Comme eux, elle avait été indemnisée largement par l’acquisition des Deux-Lusaces, qui, depuis des siècles, appartenaient à la couronne de Bohême. Les traités de Westphalie lui donnèrent l’indépendance et l’autorité que, par la Réforme, depuis un siècle, elle cherchait. « Un électeur de Saxe, qui prendrait soin lui-même de ses affaires, qui aurait de la conduite et de l’économie, écrivait alors un résident français, serait capable de donner un grand poids au parti qu’il embrasserait en Allemagne. »
Pendant toute la fin du dix-septième siècle, les électeurs de Saxe, Jean-Georges Ier (1611-1656), Jean-Georges II (1656-1680), Jean-Georges III (1680-1694), adoptèrent une politique qui ne différait guère de celle du Brandebourg. Jusqu’en 1664, ils se rangèrent du côté de l’Empereur, puis, gagnés par les présents de Louis XIV, ils passèrent à la France par les traités de Ratisbonne et de Zwickau (1664) : ils ne recherchaient que l’argent. En 1667, lorsque Louis XIV voulut occuper les Pays-Bas espagnols, les Saxons formèrent secrètement, à Zinna, une alliance avec le Brandebourg pour lui imposer la paix. Pendant la guerre de Hollande, comme le grand électeur, ils passèrent successivement de l’alliance autrichienne à l’alliance française, selon les subsides qu’on leur offrait. Ils demeurèrent à peu près neutres dans ces grands conflits, par l’instabilité de leurs alliances, afin de ne rien perdre et de gagner toujours. S’il y eut une politique de marchandage, ce fut la leur.
Mais, au moins, à Berlin ces marchés pouvaient se justifier par les profits qu’en retirait l’État prussien. A Dresde, ils ne servirent qu’à entretenir le luxe et les prodigalités de la cour, ou à défrayer les courtisans et les ministres. Le budget des plaisirs auxquels les électeurs donnaient presque tout leur temps, chasses, festins, débauches, tournois et fêtes officielles, musique et théâtre, absorbait tous les revenus de l’État, ruinait l’armée et le peuple. C’est en vain qu’à sa mort l’électeur Jean-Georges Ier recommanda à ses successeurs « d’améliorer avec l’aide du temps et de Dieu les pays qui leur sont échus, ruinés par la guerre, de mettre un terme au train excessif de la cour, aux nombreux et coûteux divertissements et festins ». Il avait donné un autre exemple : son fils et son petit-fils oublièrent ses leçons et suivirent son exemple. Ils n’employèrent pas leurs soins à fortifier leur pouvoir en Saxe aux dépens de la noblesse comme leurs voisins de Brandebourg, ou leur crédit en Allemagne par la constitution d’une armée puissante. Ils donnèrent toute leur application à se faire une cour royale par la prodigalité, l’éclat et la dépense.
En 1697, l’électeur Frédéric-Auguste de Saxe, fatigué de n’avoir à grand prix que les apparences de la royauté, se résolut à dépenser plus encore pour en acquérir la réalité. Il commença d’abord par vendre sa conscience aux catholiques, afin de pouvoir régner en Pologne. Le prix lui parut léger, autant que l’étaient ses convictions religieuses. Il fut très lourd en réalité pour la Saxe, qui perdit la situation privilégiée du plus ancien et du plus respecté des États protestants de l’Allemagne et paya les frais de l’élection. Frédéric-Auguste n’hésita pas à vendre au Brandebourg le Petersberg, le dernier reste du comté originaire de Wettin où reposaient ses ancêtres, en même temps qu’il lui abandonnait la direction et le protectorat des protestants allemands.
Depuis le jour où la maison électorale de Saxe acquit la couronne de Pologne, la Saxe fut de plus en plus sacrifiée à l’ambition, à la politique de ses maîtres. Elle fut enchaînée, comme une puissance catholique qu’elle n’était pas, à la cour de Vienne. Elle entretint des armées qui servaient à soutenir l’autorité fragile de ses ducs en Pologne. Elle devint ainsi une sorte de province polonaise, avec l’honneur stérile de voir Dresde se transformer en résidence royale. L’Empire perdait ainsi, par la faute de l’Empereur qui avait favorisé cette évolution, une de ses plus belles provinces, et la Saxe, par la faute de ses électeurs, ne recueillait pas comme le Brandebourg, en force, en indépendance, en dignité, le profit de ce que perdait l’Empire.
Il n’en fut pas de même en Hanovre : après les traités de Westphalie, les princes Welfs agrandirent leur État, développèrent l’indépendance, élevèrent la dignité de leur maison, ne négligeant rien, à l’exemple des Hohenzollern, pour constituer dans le nord de l’Allemagne une puissance souveraine et forte. Le duché de Celle-Hanovre-Lunebourg, longtemps partagé entre les diverses branches de la famille des Guelfes, se trouvait reconstitué à la veille des traités de 1648 sous la main vigoureuse du duc de Calenberg. Ses quatre fils, Christian-Louis, Georges-Guillaume, Jean-Frédéric, Ernest-Auguste, se le partagèrent de nouveau. Mais tous, à l’exception du troisième qui se fit catholique, se mit à la solde de Louis XIV et sacrifia son peuple à sa manie de l’imiter, contribuèrent à agrandir, à faire prospérer l’héritage paternel. L’aîné, après avoir payé sa dette à la jeunesse par quelques extravagances et des caprices de despote, prit très au sérieux ses devoirs de prince, organisa, avec le concours de Schenck de Winterstädt, ses finances, son armée, veilla à l’éducation de ses sujets, toujours préoccupé de questions militaires, sans avoir jamais risqué une guerre. Christian-Louis n’eut pas de meilleur ami que le grand électeur, son contemporain et son émule. A côté de lui, à Hanovre, Georges-Guillaume, véritable condottiere mondain qui avait hérité de son père le goût des aventures, en courut plusieurs qui profitèrent à son duché, bien administré par le ministre Bülow. Il acquit ainsi Dannenberg et le duché de Lauenbourg, qui fermèrent au Brandebourg la vallée de l’Elbe, la route du Danemark et de Lübeck.
Mais ce fut surtout le dernier des quatre frères qui, succédant à l’aîné en 1679 et assurant à son fils par un mariage la succession de Georges-Guillaume, fit l’unité et la grandeur du duché et la fortune de sa maison. Son premier acte fut la déclaration de 1680, qui régla l’indivisibilité du Hanovre au profit de l’aîné de la famille : c’était d’un patrimoine privé faire un État moderne. Entre les États constitués par les traités de Westphalie, le Hanovre n’était qu’au second rang. Il restait un simple duché : Ernest-Auguste le fit passer en 1692 au rang d’électorat : ce fut le prix du concours qu’il fournit assidûment aux rêves ambitieux de l’empereur Léopold. Le nouvel électeur acquérait en autorité sur ses sujets ce qu’il leur procurait en dignité au dehors : comme ses voisins de Brandebourg, il réduisit le pouvoir des États de la province par l’institution d’impôts indirects qui lui permirent de se passer de leur concours financier. Toute l’administration se centralisa entre les mains de son conseil secret et de ses ministres Platen et Grote. Mais ni cette centralisation, ni cet absolutisme ne devaient nuire au Hanovre, qui devint, par d’utiles réformes, un des États les plus prospères de l’Allemagne ; les dépenses étaient sévèrement contrôlées, justifiées par l’entretien du pays et de l’armée. Elles étaient en outre employées à faire du Hanovre, où Leibnitz s’installait pour de longues années, un foyer de culture et de science allemandes. Rien ne manquait à cet État moderne qui se fondait ainsi, sur les ruines de l’Empire, par la complaisance aveugle de l’Empereur et la sagesse de ses princes, ni l’unité, ni la prospérité, ni l’éclat.
Le successeur d’Ernest-Auguste, Georges-Louis, acheva et consacra les réformes et les efforts de son père : dur, froid, égoïste, mais entêté et avare comme un Hohenzollern, il parvint en même temps que son voisin de Prusse à la royauté en Angleterre ; et ce ne fut pas pour sacrifier ses États allemands, comme les électeurs de Saxe, à son royaume étranger. Le Hanovre resta toujours son séjour de prédilection ; l’or et les armées de l’Angleterre, l’alliance de l’Autriche procurèrent à son électorat les duchés de Brême et de Verden, les embouchures de l’Elbe et du Weser : il put un instant entrevoir l’acquisition du Mecklembourg et de Lübeck. Unie à la maison de Brandebourg par des alliances de famille et des intérêts communs, la maison de Hanovre se partageait avec celle de Hohenzollern la direction de l’Allemagne protestante et la domination de la basse Allemagne. C’était plus de la moitié de l’Empire déjà qui échappait à l’Empereur.
Dans le sud, la Bavière qui, dans la guerre de Trente ans, avait appuyé les prétentions de la maison d’Autriche, l’abandonnait en 1648 et depuis lors poursuivit uniquement le succès des siennes. Pour le malheur de cet État et de l’Empire, ces prétentions étaient exactement les mêmes que celles de la maison d’Autriche. Il semblait qu’au moment où les Habsbourg, combattus par la France, ruinés par les princes, laissaient échapper de leurs mains affaiblies le pouvoir impérial, les Vittelsbach, qui l’avaient eu au moyen âge et l’avaient conservé jusque-là à leurs voisins d’Autriche, pouvaient le ressaisir et le reconstituer à leur profit. La France le leur proposa en 1657-1658. Les princes bavarois reculèrent devant l’étendue du fardeau, d’abord.
Louis XIV ne renonça pas à son projet : il attendit l’occasion favorable pour renouveler ses offres. A la mort de l’électeur Ferdinand-Marie, son successeur Maximilien II (1679-1726) se laissa plus volontiers aller à des rêves d’ambition : fastueux et dépensier, il voulait faire figure de prince royal et n’en avait pas les moyens. Il espéra d’abord, de la complaisance de l’Autriche qui lui donna la main d’une archiduchesse Marie-Antoinette, le trône d’Espagne à la mort de Charles II. La mort de son fils Joseph, à qui cette couronne paraissait réservée (5 février 1699), du consentement des Habsbourg et de l’Europe, mit fin à ce rêve princier. Il ne restait plus à Maximilien que le gouvernement des Pays-Bas et la perspective de l’Empire.
De 1701 à 1713, il s’attacha à cette ambition, sans se laisser arrêter par aucun obstacle. Il resta seul pendant la guerre de succession d’Espagne dans le parti de Louis XIV, qui lui avait promis (9 mars 1701) l’Empire et une royauté aux Pays-Bas. Il vit ses États électoraux occupés par les alliés (7 novembre 1702) après Hochstett (1704), perdit la dignité électorale et dut s’estimer heureux de les recouvrer au prix de la cession des Flandres à l’Autriche (1713).
Trop pressé de se constituer un royaume, Maximilien fut, jusqu’à cette époque, un souverain de la Bavière in partibus ; la plupart du temps, il négligeait ses sujets allemands : résidant aux Pays-Bas ou à Versailles. Il ne songeait à eux que pour leur imposer des tributs, qui payaient les frais de son jeu, de ses constructions royales à Nymphenbourg, ou les dépenses de courtisans avides et toujours ruinés. La Bavière, qui avait fait si grande figure au début du dix-septième siècle, ne se releva pas des fautes de ce règne : l’exemple de Maximilien fut contagieux pour ses successeurs, qui ruinèrent leur duché pour disputer en 1741 l’Empire à l’Autriche, ou même songèrent à la fin du dix-huitième siècle à le lui abandonner tout à fait.
Et d’autre part la rivalité des Wittelsbach et des Habsbourg acheva d’affaiblir la puissance impériale et l’Empire. La discorde des deux grandes maisons catholiques, dont l’alliance avait fait la force, les ruina toutes deux, au profit des puissances protestantes du Nord, qui s’agrandissaient en Allemagne aux dépens de l’Empereur, et se posèrent en champions de la liberté allemande, trahie par les catholiques du Sud, alliés de la France.
La liberté germanique, tels sont les mots qui, dans la langue du temps, se substituent en effet dans toutes les cours allemandes, à Vienne, à Berlin, à Hanovre, à Heidelberg, aux anciens termes d’Empire et d’Allemagne. Et cette évolution des mots indique une évolution des idées, la fin d’un passé abandonné, le début de mœurs nouvelles où s’élabore obscurément l’avenir.
Les princes allemands se dégagent définitivement au dix-huitième siècle de l’unité impériale qui enchaîne leurs prétentions et la liberté de leurs croyances. Mais, s’ils recueillent ainsi et développent les profits de la guerre de Trente ans, ils s’efforcent d’en guérir les maux dans leurs États et d’en prévenir le retour. Le concours des armées suédoises et françaises leur a été précieux, mais il a coûté cher à l’Allemagne dévastée par les soldats étrangers. Délivrer leurs sujets allemands de la présence de voisins ambitieux devient pour les princes un objet aussi essentiel que d’assurer leur propre souveraineté conquise avec leur aide. Ce sentiment se développe chez les princes d’abord, en face des progrès que fait la puissance française au dix-septième siècle et des excès même de cette puissance au temps de Louis XIV : « Que le roi de France sache, s’écrie l’électeur de Brandebourg, que nous ne voulons être ni ses sujets ni ses esclaves. » — « Le grand dogue, écrit à deux pas l’électrice de Hanovre, si on le lui permet, ne laissera bientôt plus aux princes d’Allemagne d’autre trône qu’un tombeau. » — « Sa puissance, dit l’électeur palatin, durera autant que notre division : si l’on n’y met bon ordre, il sera le tuteur de toute la chrétienté. » L’incendie de ses États, dix ans plus tard, rappela aux Allemands les plus mauvais souvenirs de la guerre de Trente ans. La crainte de la France commença à les rapprocher comme la haine de l’Autriche les avait détachés de l’ancienne unité impériale. On vit parfois « toute l’Allemagne, ce vaste et grand corps, composé de tant de nations et de peuples différents, selon l’expression de Fléchier, déployer tous ses étendards et marcher sur nos frontières ». Ce ne fut plus le drapeau déchiré de l’Empire qu’on arbora, mais un nouveau signe de ralliement, la liberté germanique.