Le Maroc a été décrit et raconté dans ses moindres particularités. Pourtant, aucun des explorateurs, des savants, des officiers, des trafiquants ou des simples aventuriers qui ont traversé ce pays, si âprement convoité par les puissances, n'a consacré la moindre mention à la favorite de Sidi-Mohammed. Aucun, depuis 1848, ne nous a fait connaître l'épilogue de l'extraordinaire aventure de Jeanne Lanternier.
Nos représentants officiels ont appris par hasard son existence et son nom. En 1899, j'ai écrit à M. Revoil, qui devait plus tard prendre une part si éclatante à la conférence d'Algésiras, pour obtenir quelques renseignements. Voici la réponse qui me parvint:
LÉGATION
DE LA
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
AU MAROC
Tanger, le 29 décembre 1899.
Monsieur,
Vous vous êtes adressé à moi afin de connaître les informations locales propres à vous éclairer sur la date de la mort au Maroc de la dame Virginie (?) Lanternier et sur la descendance qu'elle y aurait laissée.
Cette question avait déjà préoccupé la Légation et, il y a un an, il avait été écrit à M. le préfet de la Côte-d'Or, qui en avait saisi mon prédécesseur, que, malgré des recherches entreprises à Marrakech même et dans l'entourage du sultan, il n'avait pu être recueilli aucun renseignement sur la dame Lanternier, ni sur les circonstances de sa vie au Maroc.
Recevez, monsieur, les assurances de ma considération distinguée.
Le consul général,
chargé d'affaires de France,
Lamartinière.
Ces démarches auprès de notre Légation étaient inspirées par les vives instances d'un sieur Ayard, parent probable de Jeanne Lanternier, habitant Dijon.
Je me suis alors retourné vers la préfecture de la Côte-d'Or. Consultée par moi, à deux reprises, elle ne put me fournir que la preuve de son intervention officieuse à Tanger. Il suffira donc de citer sa dernière lettre:
CABINET DU PRÉFET
DE LA
COTE-D'OR
Dijon, le 19 mars 1900.
Monsieur,
En réponse à votre nouvelle lettre concernant la nommée Jeanne Lanternier, j'ai l'honneur de vous faire connaître que c'est sur une demande adressée directement à la Légation française du Maroc par un nommé Ayard, demeurant alors à Dijon, que des recherches, infructueuses d'ailleurs, ont été faites à la cour chérifienne.
Ma préfecture n'a joué dans cette affaire que le rôle d'intermédiaire entre la Légation et M. Ayard, aujourd'hui décédé, et j'ignore quels liens de parenté l'unissaient à la dame Lanternier.
Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
Pour le préfet, le chef du cabinet,
Ch. Ravon.
A Châtelay même, la génération qui a connu Jeanne a disparu. Cependant, en 1906, une dame Baudier vivait encore; elle a raconté à l'un de ses neveux, M. J.-J.-B. Guillemin, négociant à Paris, qu'elle avait vu revenir au pays la «sultane du Maroc». Elle aurait accompli un pieux pèlerinage à la maison paternelle et à la vieille église de Chissey, où elle avait fait sa première communion. Interrogé par moi, un autre des neveux de la vénérable aïeule, M. A. Mathieu, de Chissey, m'a écrit à la date du 16 janvier 1905, en s'excusant de ne connaître que par la légende l'histoire de sa compatriote:
«... Quant à notre tante, Mme Baudier, l'âge aidant, elle ne se rappelle que vaguement avoir entendu parler de cette personne...»
Et c'est grand dommage, car son témoignage précis eût éclairé mon enquête laborieuse d'une lumière éclatante. Un de ses ascendants, en effet, M. Baudier, a signé l'acte de naissance de Jeanne Lanternier, en sa qualité de maire de Châtelay.
Pour ne rien négliger, ajoutons qu'un autre originaire du Val d'Amour s'est montré plus explicite. Sa déposition mérite d'être consignée ici, bien qu'il soit témoin de seconde main.
M. Abel E..., employé au Sénat, est né en 1850. Son père était du même âge que Jeanne Lanternier. Il se souvient distinctement lui avoir entendu dire que la «sultane» était venue en France sous l'Empire, probablement à l'occasion de l'exposition de 1855. Un personnage de la cour chérifienne l'accompagnait; il l'attendait à Dijon, pendant qu'elle se rendait au village. Elle donna de l'argent pour restaurer la maison paternelle dont il ne subsiste aujourd'hui qu'un emplacement légendaire. La propriété passa ensuite aux mains d'un cousin, qui demeurait à Chissey. Les deux sœurs de Jeanne ont bien été attirées par elle au Maroc et mariées à des seigneurs de la cour.
Hors la tentative du sieur Ayard, de Dijon, nul ne s'enquit du sort de la paysanne muée en impératrice. Peu à peu, le silence se fit sur elle. On oublia la légende d'un héritage à la Crawford, qui avait un instant ému le pays. Il manqua, peut-être aussi, la lampe d'Aladin pour découvrir le trésor enchanté laissé, sans doute, par la princesse des Mille et une nuits.
La cour chérifienne, on l'a vu, a opposé un silence hérissé à toutes les curiosités. Son secret demeure impénétrable. Est-ce que les femmes du harem, même les sultanes, ont une histoire? Saurions-nous quelque chose de celle de Jeanne Lanternier sans les indiscrétions d'esclaves du palais rapportées par un prisonnier français? Sa tombe est anonyme; on l'a enterrée sous les roses avec un verset du Coran pour épitaphe, et sa vie apparaît, dans l'ombre troublante de ce mystère, comme un roman éblouissant qui ne finit point.
Si bien que, dans le Val d'Amour même, il se rencontre déjà des sceptiques qui prétendent que Jeanne Lanternier a imaginé de toutes pièces son odyssée, rêvé sa fortune fabuleuse et joui longtemps en silence du succès de son invention.
Revenue d'une captivité sans gloire après Isly, elle ne se serait révélée à ses compatriotes que pour les mystifier. Seulement, comme elle n'avait pas l'esprit porté aux vastes spéculations, elle ne songea pas à tirer un parti pratique de son passé mystérieux. Elle a dû mourir concierge quelque part et ne rien laisser, pas même des Mémoires, à peine une légende, qu'a consciencieusement établie M. Ernest Alby, en y mettant un peu du sien, et à laquelle bon nombre de gens sérieux s'obstinent à attacher de l'intérêt.