Les hommes n’estiment plus que leur costume doive être négligé.
Lorsqu’il n’y met pas une affectation odieuse, un homme élégant est à coup sûr mieux vu qu’un ours.
C’est notre temps qui a raison.
Nos aînés n’ont pas pensé comme nous. Ils ont eu d’autres idées. « Un homme, disaient-ils, n’a pas souci du costume, parce qu’un tel souci n’est point viril. » Ainsi, ils étaient en contradiction avec tout l’univers, en contradiction avec cette même nature qu’ils prétendaient diviniser.
Car, sur le globe, tous les mâles de toutes les espèces disposent d’un harnais plus magnifique que leur tendre moitié, et se battent pour elle, quelquefois à mort. Jusqu’aux infusoires dans leur goutte d’eau. En cet abrégé du monde, les mâles sont merveilleusement parés. Et ils dansent à l’heure de l’amour, jusqu’à ce que la belle fasse connaître son choix. Tel est l’ordre véritable des atomes.
L’homme est le seul animal qui s’habille (ici, je me répète exprès). Il n’avait pas encore découvert l’usage des métaux, il ne savait pas encore semer, il courait sur la trace des rennes, il n’était qu’un chasseur dépourvu, qu’il s’habillait déjà. Il est le seul être qui substitue de certaines règles conventionnelles, de certaines contraintes générales — les lois — à la simple rivalité des forces. Et il naît aussi nu qu’un dieu. Il est seul enfin à souffrir comme à jouir d’une idée tout à fait claire de la beauté. Le costume est un grand fait.
Autant qu’une nécessité, autant qu’une défense, il est parure, ornement, séduction.
Adam s’est habillé au sortir du paradis perdu. Il s’est habillé par vergogne et par besoin. Ensuite, pour plaire. Il y mit toujours un sentiment profond. Son âme et son corps. Rappelez-vous le mystérieux passage de la Genèse : « Alors le seigneur Dieu appela Adam et lui dit : Où êtes-vous ? Adam lui répondit : j’ai entendu votre voix dans le paradis, et j’ai eu peur parce que j’étais nu ; c’est pourquoi je me suis caché. » Et Dieu le vêtit. Dieu en personne. Dieu lui donna le premier vêtement, cousu en peaux de bêtes. Lisez le Livre. Le costume est un art, après tout, pareil à tous les autres, ayant la même fin, qui est de rendre le sort un peu moins désagréable. Les hommes du XIXe siècle ont été fous de le mépriser. Le dédain qu’ils ont gagné de leurs compagnes, j’en suis sûr, vient en grande partie de là. Elles tinrent les hommes pour des êtres grossiers. Elles les voyaient, jusqu’à des hommes d’État, se faire gloire d’un vêtement hideux et malpropre.
Aujourd’hui, nous nous tenons, lavons et habillons. S’il n’est permis qu’à un petit nombre d’atteindre un haut degré d’invention calme et de raffinement, tous les hommes ont heureusement pris le même dégoût d’un ignoble costume que d’un acte vil.
Ecco perchè… Voilà pourquoi, j’ose parler du costume plus complètement que personne l’osa jamais par écrit. Et nous n’en parlerons pas seulement dans l’abstrait, comme Barbey d’Aurevilly dans son Brummell. Nous entrerons dans le détail, nous ne perdrons pas de vue la pratique, nous pénétrerons des secrets.
Pour commencer, nous voudrions vous munir contre votre tailleur.
Oh ! d’armes purement défensives. Il faut que tu saches bien ce que tu veux. Le sachant, il faut que tu puisses l’exiger, c’est-à-dire t’exprimer en termes irréfutables. Or, j’en fais le pari, aujourd’hui, tu n’es plus tout à fait content de ton tailleur.
Les déceptions qu’il te donne, il est arrivé qu’elles te fissent choir dans un abîme. Tu te croyais malheureux, disgracié, tu remâchais ton infortune. Tu doutais de toi-même.
Console-toi. C’est le premier service que nous pourrons te rendre. Ou du moins on le souhaite. Même si ta forme n’est pas très harmonieuse, et si tu es déparé, tu dois parvenir à t’habiller très bien. Un bon tailleur ne se contente pas de coller les vêtements sur un corps. L’art est plus malin. Il doit remédier aux défauts qu’on te voit. Lui aussi, le tailleur, doit trouver un lieu géométrique de la vérité et du style.
Soyons justes. Il y a lieu d’invoquer plusieurs circonstances atténuantes au bénéfice du tailleur contemporain. Il est lui-même une victime. Il lui faut affronter des ouvriers difficiles, dont l’adresse n’a point crû avec les gains. Il lui faut supporter les changes. Et l’on ne travaille plus sous ses yeux. Il donne en ville. Ayant été traduites, tes recommandations ont été trahies. Finalement, tu n’essayes presque plus. C’est qu’à chaque essayage, contraint de revenir, l’ouvrier prélève, à cause du temps perdu, une grosse rançon.
Quoi qu’il en soit, tu risques d’être mal servi. Et regarde autour de toi. Regarde au théâtre, regarde les salons. Tout est plein de fausses coupes, de traditions altérées, d’insoutenables routines, d’impayables gaucheries, de plis imbéciles. Trop de fer, trop de coton, peu de vraie et simple coupe. Les Anglais eux-mêmes sont en décadence.
Il semble qu’on ne sache plus éviter un défaut qu’en donnant à pleine tête dans le défaut opposé. Aux bosses d’une manche trop large, on a substitué le boudin d’une manche trop étroite. A la raideur de l’épaulette rembourrée, cette ligne rompue, ce zig-zag. Au bâillement du col sur la nuque, son obliquité, qui te rend bossu. Au déséquilibre d’un veston qui relevait par devant cet autre désordre : il tombe, il pique du nez parce qu’il a trop court son dos. Trop court, sur les reins ; peut-être trop long sur les omoplates. Que la perfection est rare sur la planète ! Que ceux qui l’aiment sont malheureux !
Sans compter ces pantalons dont les rues sont pleines, qui — pour avoir pris garde de s’achever en tire-bouchon — se sont accrochés au-dessus de la cheville, et muent tant de messieurs poivre et sel en garçonnets sautillants.
Ai-je trop noirci mon tableau ? Je te le répète : regarde. Tes amis sont spirituels. Ils ont les plus élégantes manières qui soient, les plus naturelles (pour user d’un mot sur lequel il faudrait s’entendre). Ils sont comme toi : rarement habillés à leur gré… Laisse que viennent à ton secours l’étude et l’expérience. Et si tu en as plus que moi, souris, sois mon complice.
Qui voudra, sera libre de nous juger frivoles. Cette frivolité a plus de psychologie que son sérieux à œillères, comme celui des ânes. Elle n’empêche pas de sentir les grandeurs de l’esprit ni celles du cœur. Et ma frivolité, je l’avoue, partage le genre humain en deux classes.
D’une part, les honnêtes gens de la terre, depuis qu’il y en a, qui savent connaître et goûter la beauté, les beautés, le plaisir et la vie. Je les nomme les enfants de Ronsard.
Dans l’autre clan, figurent les jansénistes et les couacres (ou quakers), les iconoclastes, les hérétiques, les faces de carême.