Il semble qu’elle ait paru au XVIIe siècle, introduite par les Croates au service de France. L’idée a été empruntée à la parure de ces Croates, ou Cravates, nation coquette, ou bien c’est à la fastueuse poitrine de leurs chevaux harnachés à l’orientale.
Les Français eurent besoin d’une cravate lorsque le justaucorps entr’ouvert montra le haut de la chemise, dont il fallut garnir et fixer le col.
Ces premières cravates, Voltaire croyait qu’elles furent toujours de dentelle. Il se trompait. Pour avoir regardé certains portraits, notamment l’un des portraits de Molière, nous savons qu’elles pouvaient être faites d’un ruban.
Et nouées de la même manière — mirabile dictu ! — exactement de la même manière que notre petit nœud du soir, notre excellent nœud carré.
Dans la fameuse salle d’armes de Gand, où l’on tirait déjà au XVIIe siècle, l’un des escrimeurs de ce temps-là, qu’on y admire en peinture, porte, couleur de pourpre, cette cravate pareille à la tienne.
C’est assez parler des origines. Elles amusent l’esprit, il n’en faut pas abuser. Au XIXe siècle, quand l’élégance masculine prit un nouveau caractère, qui effaçait l’éclat, la cravate demeura le dernier asile de la couleur. Mais il faut savoir choisir.
Il est un lieu commun, celui de la discrétion. Louable en soi, il est malheureusement d’une application difficile. Il ne suffit pas de s’abstenir. Le goût qui cherche refuge dans le gris avoue son impuissance. Il se démet. Le XIXe siècle a eu tort, qui donnait à ses tableaux, en les peignant, à ses mobiliers dans leur neuf, la patine ou la crasse ou la pâleur des années.
Un de mes amis s’avisa dernièrement de vouloir une cravate rouge. Il l’aurait choisie d’un rouge sombre. Il l’aurait nouée en forme de plastron.
Voilà trois ou quatre ans que des raffinés essayent de remettre en vogue le plastron. Et c’est inutile. La régate !… Nos contemporains n’en veulent pas démordre. Son empire est tel qu’elle y a perdu son nom particulier, comme les rois de France : son nom de régate que l’on ne sait plus. Elle semble devenue la cravate par excellence.
Mon ami voulait donc un plastron rouge, et parce que la boutique n’en avait point, le commis se donna un air de hauteur. Par un excès de générosité, ou par respect humain, mon ami ne voulut pas citer Baudelaire, qui porta, sous l’habit noir de son temps, une cravate sang de bœuf. Il rappela seulement qu’un plastron rouge était la cravate d’Huguenet dans Papa et celle de Jules Berry dans la Duchesse et le Garçon d’Étage. On lui répondit que c’était, par conséquent, une cravate de théâtre.
L’homme qui parlait ainsi tenait dans ses mains des cravates dont la rayure violente criait comme une pierre sous la scie. L’habitude l’empêchait de les entendre.
La morale de cette anecdote est qu’il faut distinguer la discrétion véritable de la discrétion conventionnelle, pour mépriser la seconde et rechercher passionnément l’autre. Un rouge peut être le plus discret du monde. Par un avantage inestimable, si votre chemise est blanche, ou si le rouge, ou si le gris, ou si un certain bleu y domine, votre cravate rouge ira presque avec tous vos complets. Au lieu que la cravate noire, si séduisante en principe, est en réalité d’un emploi tout à fait périlleux.
Il va sans dire que notre cravate est fonction aussi bien du linge que du costume. Mais attention. Il ne s’agit pas d’appareiller le tout avec une rigueur monotone. Soit une cravate à deux tons, et l’un de ces deux tons qui domine. Tu n’espères pas trouver la même chaussette. La rencontre d’ailleurs n’aurait pas grand intérêt. Il suffira que ta chaussette ait l’un des deux tons. Si elle est bigarrée, elle les présentera dans l’ordre inverse : celui qui domine la cravate décorera la chaussette. Ou réciproquement. Ayant une chemise à raies vives, tu as soin d’exclure les cravates de fond uni à dessins trop effacés. A plus forte raison les cravates qui contrediraient ces rayures. Tu as la principale couleur de ces raies, dans une nuance plus sombre, de la même gamme, ou tu as une combinaison — rayure, carreau — apparentée à la combinaison des raies.
Il est impossible d’en dire plus. Trop d’éléments sont en jeu. Il faut laisser intervenir, dans les cas particuliers, les décisions presque inanalysables du goût. Il en est ainsi dans l’amour ; tu n’aimes pas une théorie, tu aimes un être vivant.
Pour succéder aux combinaisons des rayures espacées sur un fond uni, des carreaux très compliqués ont vu le jour. Les éclaireurs de la mode l’avaient pressenti depuis longtemps. Heureux Picasso ! Heureux cubistes ! Leur influence est allée jusque-là ! L’écossais classique, que l’on essaya d’abord, n’a pas réussi, et c’est dommage. Une autre belle idée est de certaines fleurettes répandues sur un fond rare et dense. Mais ils tentent aussi des ramages extravagants, qui font pitié…
Comme on a tort de parler trop vite ! Même ces ramages peuvent être jolis, à l’occasion. Il suffit d’un pour nous ravir.
Du temps de Balzac, il y avait plus de cent manières, disait-on, de nouer une cravate. Mais ce texte m’a toujours trouvé sceptique. Il devait confondre le genre et le cas, le nœud proprement dit avec les innombrables dispositions des coques.
En tous cas, nous n’avons plus que trois formes, qui sont la régate, le nœud carré, le plastron.
Dans la plus lointaine contrée, la cravate à bague a disparu.
Tout le monde sait faire une régate. Tu ne saurais pas nouer une régate, tu en serais à l’acheter toute faite, enroulée à une âme en celluloïd, tu ne me lirais pas. La régate actuellement n’est pas creuse et soufflée. Elle n’est pas, non plus, étranglée entre le pouce et l’index. Elle est massive, assez petite, très régulière.
Il serait dommage que le nœud carré se perdît. L’opération se fait en quatre temps.
Le premier mouvement fait glisser un pan sur l’autre.
Dans le deuxième, tu replies l’un des deux côtés, tu dessines la coque inférieure.
Dans le troisième, tu dessineras le nœud : le pan supérieur est passé dans la boucle du pan inférieur (il faudrait une gravure).
Ici un abîme s’ouvre, qui sépare deux âges. Nos aînés achevaient le nœud en mettant dans la boucle le pan supérieur, qu’ils repliaient en coque à cet instant. Nous procédons d’une autre manière. Nous tirons tout à fait, nous dégageons ce pan supérieur. Et c’est pourquoi nous avons un quatrième mouvement.
Il consiste à rabattre le pan supérieur, à le couler.
Après quoi, ayant serré, bien serré, il ne reste plus qu’à marquer ton inflexion personnelle.
Marcel Boulenger, l’un des princes de sa génération, ou Maurice Wilmotte (gourmand fameux) veulent que les deux coques aient un air léger, quasi vaporeux.
Nous nous accordons en général à les vouloir pleines, quasi rigides. Mais les uns, comme Jean-Louis Vaudoyer ou Georges de Traz (François Fosca) les veulent rigoureusement horizontales. Et d’autres les penchent, les inclinent plus ou moins. Chacun de son côté, Louis Süe et mon meilleur ami (ou mon pire ennemi) ont fait plus : ils impriment à l’une des coques, une fois l’œuvre achevée, une torsion. Tout cela est difficile à exprimer. Voyez les personnages du Divan, dans le tableau de Klingsor.
La désuète lavallière est un cas particulier de nœud carré.
Autre cas particulier. Tu choisis une cravate très courte et tu la noues d’un seul trait, les deux pans élargis en ailes de papillon. Là, il n’y a point de coque. Trop régulier, l’objet serait nigaud : irrégulier, il est parfait. C’est ce que les jeunes gens préfèrent le soir avec le smoquin. Bernard Grasset, qui le porte dans la journée, lui donne un tour charmant.
Et parlons du plastron.
Pour faire un plastron, il faut une cravate à deux larges pans égaux.
Elle se noue en trois mouvements. Le premier est le même que pour le nœud carré. Dans le second, les deux pans sortent l’un à gauche, l’autre à droite du nœud. Par le troisième, les deux pans sont rabattus l’un après l’autre sur le nœud. Épingle.
Un raffinement que Barrès aimait beaucoup : l’on peut masquer tout l’ensemble par le pan qui est rabattu en dernier lieu. Ton plastron ne semble plus fait que d’une seule grosse coque d’un seul tenant.
Une cravate doit être fraîche comme une fleur. — Par conséquent :
1o Tu l’as payée un bon prix.
2o Tu la laisses reposer. Tu ne portes jamais la même deux jours de suite. — Tu n’aurais qu’une corde à la fin de la semaine.
3o Tu la fais quelquefois repasser. C’est le plus délicatement possible, sous un linge humide.
4o Tu es adroit. Tu ne recommences jamais.
5o Tu en fais don au premier signe de fatigue.
L’épingle est pour ainsi dire abolie. Le fixe-cravate tout à fait, à moins que, tu ne doives, pour une raison quelconque, courir en bras de chemise. Alors tu peux en user à la rigueur. Mais plutôt passe ta cravate dans ta chemise, — en ce cas-là seulement — entre les deux boutons. Ou n’aie point de cravate, mais une chemise exprès. Une épingle à sujet est impossible. Avec leur intolérance fanatique, les jeunes gens te mépriseraient. Ils n’admettent qu’une perle, ils n’admettent qu’un tout petit brillant, et préfèrent de s’en passer. L’épingle de nourrice en or a été bannie par l’épingle de même forme que nous portions naguère au col. Aujourd’hui que le col mou se passe d’épingle, tu pourrais repiquer dans le pan de ta régate cette belle nourrice tout unie, qui convient si parfaitement au siècle de l’auto.
Depuis quelques années, la simplicité est allée à pas de géants. Divine simplicité.
Maurice Martin du Gard a résolu le problème de l’épingle par une inspiration géniale. Il porte à sa régate une boule de métal précieux qu’il tient de son grand-père.