Le Lambro n’est ni un fleuve ni un torrent. Les pluies le grossissent, les chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver deviennent énormes et se précipitent avec fureur, près de Monza, dans des rives escarpées et profondes. C’est un paysage farouche comme les aimait Salvator, cet autre génie exaspéré et furieux, le vrai fils d’un temps de dégoût, d’ennui et de décadence. Les grands chênes qui se balancent sur le granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent entrevoir le cours du fleuve bouillonnant ; à une demi-lieue de la ville il s’arrête un moment, creuse son lit et devient plus paisible près de la chapelle delle Grazie, en grande vénération dans le pays.
Vers une heure du matin la foudre grondait, les éclairs brillaient, la pluie tombait à flots, et un terrible orage ébranlait les montagnes, quand les voiles blancs de deux religieuses flottaient au vent sur les bords du Lambro. Leur pas était pressé et leur dialogue violent. Leur guide, un manteau à l’espagnole jeté sur l’épaule, marchait sur un étroit sentier qui suivait le cours du fleuve encaissé dans ses remparts abrupts ; Ottavia Ricci était près de lui, et Benedetta Homati un peu plus loin.
Tout à coup les deux femmes ayant élevé leurs voix dans la colère, le jeune homme s’interposa ; Benedetta se détacha de ses deux acolytes, alla se prosterner devant la madone des Grâces à laquelle elle adressa de ferventes prières ; et le jeune homme, saisissant par le milieu du corps celle qui était près de lui, la jeta dans le torrent.
« Ah ! s’écria-t-elle, c’est donc ainsi… »
Elle ne put prononcer que ces mots. Sa compagne priait toujours.
L’impétuosité des eaux soulevait le corps, que les voiles flottants faisaient surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée à quelque distance, sur un point où la rive escarpée s’abaissait et descendait plus mollement vers le fleuve.
Mais Osio voulait la mort de celle qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut à sa victime, la frappa furieusement, à coups redoublés, avec la crosse d’argent d’un pistolet caché sous son manteau, et la replongea dans le gouffre qui l’emporta. La crosse d’argent se détacha et tomba sur le sable, où elle resta brisée, colla furia del battere ; je n’ajoute pas la moindre circonstance aux dépositions et aux interrogatoires.
Benedetta Homati, c’était le nom de la compagne, le suivit en silence ; et l’orage ne cessant pas, ils entrèrent tous deux dans une vaste maison isolée et abandonnée qui se trouvait sur la route. L’Osio l’y laissa, se dirigea vers un village voisin, se procura du vin et des fruits, et les apporta à sa compagne ; elle les refusa, craignant le poison. Le jour suivant il repartit avec elle. Arrivés au milieu d’un champ désert et inculte, ils virent des broussailles épaisses qui recouvraient la margelle d’un puits desséché ; ce puits était abandonné comme la maison déserte ; — tant les guerres civiles, la conquête, le mauvais gouvernement, la servitude avaient laissé de traces dans les campagnes comme dans les cœurs.
L’Osio marchait vers ces broussailles, quand la religieuse, qui avait vu le premier meurtre s’accomplir, refusa de le suivre. Il la traîna de force à la mort, malgré ses cris et après une longue lutte ; écartant les broussailles, il la jeta dans le puits. La malheureuse, dont une côte était brisée et le crâne entamé, se tapit sous une cavité que formait la paroi détruite du puits en ruines, et se protégea ainsi contre l’assassin, qui, debout sur la margelle, l’accablait de pierres pour l’achever. Ce double exploit accompli, le jeune homme qui portait son manteau brodé, sa toque à glands d’or et son costume d’élégant gentilhomme prit la fuite et s’enfonça dans les bois. Il s’était défait de deux témoins qui le gênaient : il était en sûreté, ainsi que Virginie de Leyva ; il le croyait du moins.
Le lendemain, c’était un dimanche ; les bourgeois et les paysans de la commune de Velate écoutaient la messe, et toutes les maisons du village étaient sans habitants, lorsque des gémissements lointains et prolongés vinrent troubler le service divin. Ces cris plaintifs sortaient du puits situé à quelque douze pas de l’église. Ajutatemi, criait la voix, che mi trovo in questo pozzo ! Au moyen d’une corde et d’un homme qui descendit dans le puits, on en retira la malheureuse Benedetta, meurtrie et ensanglantée.
Les gens du village entouraient la religieuse et la regardaient d’un œil sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral par l’égoïsme et l’intrigue que leurs édifices par les âges, ne pas se compromettre est la première loi. On trouve de l’énergie pour ses passions et de la ruse pour ses crimes ; on n’en trouve plus pour la sympathie et la charité.
« C’est une religieuse ! Et que penseront les maîtres ? Et qui payera les frais ? Et que fera le clergé ? Et que dira la justice ? Et pourquoi perdre son temps ou dépenser son argent ? » Bref, ces hommes refusaient de relever de terre et de soigner la mourante.
La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte des puissants, la peur de faire le bien, sont les derniers fruits du servage séculaire. Un bon Samaritain se présenta cependant, Alberico degli Alberici, qui fit honte à ses compatriotes, et (non volendola altri) fit porter chez lui Benedetta, puis avertit la police.
Telle était la terreur imprimée par les maîtres espagnols, que peut-être aurait-on assoupi l’affaire dont la suzeraine cousine des d’Ascoli était, comme nous le verrons plus tard, le vrai centre et le mobile, si le parti criminel et violent dont l’Osio s’était avisé pour se garantir, n’eût précipité le cours des choses et déchiré tous les voiles par le meurtre.