XVI
Première entrevue de l’Osio et de Virginie de Leyva. — Seconde entrevue. — Progrès de la passion. — Le démon. — Les amulettes.

« J’aperçus ce jeune homme pour la première fois (dit sœur Virginie dans son interrogatoire) par la fenêtre de la cellule de ma sœur Candida, chez laquelle je me trouvais ; cette fenêtre avait vue sur le jardin. Il me salua poliment et me fit signe qu’il avait une lettre à m’adresser. J’étais très-courroucée contre l’assassin de Molteno, et très-décidée à le poursuivre sans miséricorde. Il avait l’air humble, suppliant, bien élevé ; sa tournure était si noble et si distinguée, que je consentis à recevoir sa lettre. »

Elle n’ajoute pas, pauvre princesse ! qu’en s’éloignant de la fenêtre elle s’écria tout émue : « Si potrebbe mai vedere la piu bella cosa ! » — Est-il possible de voir chose plus belle ?

Ces paroles, recueillies et répétées par sœur Candida (que l’Arrighone confessait), assurèrent la victoire de l’Osio. Celui-ci commença par adresser à Virginie une déclaration brûlante ; première lettre qui fut renvoyée à son auteur. Non-seulement l’Osio y demandait grâce pour la vivacité de son poignard et la liberté qu’il avait prise de tuer l’intendant, mais pour son amour, dont il ne cachait pas la véhémente ardeur.

Virginie renvoya l’épître et se montra encore à la fenêtre. Puis elle intima l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre. Elle était néanmoins mécontente, même furieuse de la conduite du jeune homme.

Il ne se découragea pas, réitéra ses déclarations ; et sa seconde lettre signée de lui, mais que l’Arrighone avait dictée, eut plus de succès que la première. Sœur Virginie trouva cette épître belle, noble, repentante, toute confite en douceurs, pleine de modestie, convenable et honnête ; en un mot conforme aux règles établies de la belle passion.

Elle s’attendrit alors, consentit à voir l’Osio en présence de sœur Candida, à l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt, comme elle le dit, séparée de lui par deux grilles.

Elle reconnut bientôt, hélas ! que cette présence était dangereuse et cette voix trop pénétrante ; elle résista, languit, tomba malade, garda le lit assez longtemps, et revint à la fatale fenêtre, vers laquelle une irrésistible force la poussait.

« C’était (dit-elle encore) une force vraiment démoniaque. Pour tout l’or et le trône des Espagnes je n’aurais pas voulu aimer l’Osio. J’allai en pèlerinage ; je me châtiai moi-même : mon sang coula sous la discipline. L’obsession de cet amour demeurait triomphante. Je voyais partout cet homme fatal. Je ne dormais plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut un jour que je consentisse à baiser et toucher de la langue (colla lingua) un bijou précieux, en or et en diamants, qu’il reporta ensuite à ses lèvres ; c’était une amulette que l’Arrighone lui avait fournie, et qui, trempée dans l’eau bénite, acheva de me vaincre. Il me donna aussi un livre de la bibliothèque de ce même Arrighone, où il était dit qu’un laïque peut « entrer sans pécher dans la cellule d’une religieuse, et que tout le péché consiste pour elle à en sortir ». J’étais au désespoir ; je voulais en finir avec la vie. »

Ces scrupules passionnés de l’âme féminine retardaient le succès de l’Osio ; il n’était pas, selon le langage du temps, maître de la place ; il lui restait encore bien du chemin à faire. Une étrange audace de l’Arrighone lui vint en aide et leva les obstacles.