XVIII
Quelle vie on menait dans le couvent de Monza. — Catherine de Meda. — Les légitimés.

Autour de la princesse tout s’organise pour servir ses passions. Elle fascine le couvent, l’épouvante ou le séduit.

La pauvre vieille prieure, ayant hasardé une seule représentation timide, fut cassée, dénoncée par l’Espagnole, et contrainte à céder sa place à une créature de la princesse. Un enfant naquit, celui-ci mort-né ; puis un autre qui vécut, c’était une fille. Le scandale devenait flagrant. Mais qui eût osé attaquer la suzeraine ? Une prieure à sa discrétion, un confesseur prudent, six domestiques vendus, toutes les religieuses gagnées ou terrifiées, ne laissaient subsister qu’une difficulté à vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait donner aux pauvres êtres nés ou à naître de la religieuse et de l’Osio.

Les civilisations très-savantes ont des ressources pour les circonstances les plus difficiles. Elles prévoient tout, concilient tout, suffisent à toutes les nécessités et se prêtent à tous les cas.

Une fille du peuple, Catherine de Meda, Espagnole, entra au couvent comme servante et prit les enfants sur son compte ; puis le comte palatin Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége (césarien) de « légitimer les enfants qui en avaient besoin (ampla facultas, dit la rubrique, legitimandi filios naturales) », délivra le diplôme nécessaire au nom des Césars ; et tout fut dit.

Ce vieux monde vivait de priviléges : il ne venait à l’esprit de personne de s’en scandaliser ou de s’en étonner.

La princesse et son amant continuèrent donc leur train de vie. Virginie mettait les religieuses à la raison ; l’Osio distribuait des cadeaux et de l’argent ; l’Arrighone apaisait les consciences. Si quelque remords se glissait au cœur de Virginie de Leyva, — vers le temps de Pâques par exemple, chaque année, — elle fermait sa porte, bouchait l’ouverture qui du jardin de l’Osio conduisait dans sa chambre, et s’y enfermait ; puis elle jetait les clefs de l’amant dans le puits, pleurait avec amertume et envoyait à Notre-Dame de Lorette un ex-voto qui existe encore, représentant « deux petits enfants et une religieuse ».

L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer de nouvelles clefs ; et les Sœurs, les domestiques, les associés de la princesse ayant intérêt à ce que le roman continuât, il reprenait de plus belle ; et tout recommençait.

Où aboutiront ces impudicités, ces iniquités, ces sottises dont la première est d’avoir violé la sainteté du cloître pour y enfermer celle qui ne voulait pas y être ? A une traînée de sang ; à une longue chaîne de meurtres sur lesquels je passerai rapidement.