Je connais un savant italien qui a publié quelques grands ouvrages en dix volumes : — l’Histoire de la Pensée humaine, Rome et les Papes, — et qui se délasse en consultant les archives de Milan, de Monza, de Pavie et du Tyrol, pour en extraire quelques curiosités vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire des hommes et de son pays. Il se nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien à ce métier que ses aïeux les doges à gouverner leur république. C’est un écrivain et un penseur. Toutes ses conclusions ne me persuadent pas, tant s’en faut. Mais il est ingénieux et enthousiaste, plein d’idées, d’érudition et de sincérité.
Vers l’année 1850, ce savant s’était renfermé dans une solitude des Apennins qui est sa propriété ; al déserto, comme il le dit, tra’i monti d’Archisate. La maison, jadis occupée par des moines Camaldules, s’appelle la Casa de’ morti, parce qu’ils y sont enterrés.
Là le descendant des doges poursuit son travail d’alchimie érudite ; ce plaisir qui charmait Nodier, Walter Scott et les esprits de même espèce ; plaisir délicat et passion à la fois ; Walter Scott n’en connaissait pas de plus vif ; c’est ainsi que dans les dossiers d’un ancien procès il a recueilli le sujet et le premier germe de sa Fiancée de Lammermoor.
La méditation et la solitude portent des fruits merveilleux ; et je voudrais que mes contemporains, qui vivent si vite, qui tirent grand parti de l’activité, de la spéculation et du mouvement des affaires, — toutes choses très-bonnes, — n’en vinssent pas à condamner et à maudire la méditation et la solitude. Non, elles ne sont point l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes ridicules, de pauvres diables, de méprisables philosophes, et de rêveurs impuissants.
Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude pourrait s’en ressentir un jour : les arts déclineraient ; l’industrie, faute de se retremper aux sources spirituelles, perdrait sa force de renouvellement et la production matérielle en souffrirait.
A l’ombre des sapins et des châtaigniers de son domaine M. Dandolo poursuivait ses études favorites ; montant et descendant de petits sentiers praticables seulement pour les charbonniers du canton et pour les savants qui rêvent ; lisant, feuilletant, annotant des parchemins déterrés dans je ne sais quelle armoire de couvent ; rentrant dans sa cellule pour classer ses trouvailles ; en ressortant pour continuer son déchiffrement et ses annotations, « au bruit de ruisseaux innombrables, dit-il ; avec accompagnement de mille oiseaux perchés dans les branches gigantesques et sous les énormes hêtres » ; — dove l’incessante romore dell’ acque correnti si maritava al canto d’infiniti uccelletti…
Heureux comme un roi ; — mais cette expression est bien vieillie ; — plus heureux qu’un doge ; il oubliait le monde qui continuait ses révolutions.
Il recueillait et annotait les documents authentiques que je vais résumer, documents précieux pour l’histoire générale de l’Europe et celle du développement de ses sociétés au Nord et au Midi.