Repassons en effet, scène à scène, acte par acte, cette série d’atrocités et d’infamies.
Nous reconnaîtrons que personne n’a conscience de ses crimes ; que, sous l’apparence d’une éducation chrétienne, toutes ces âmes sont sauvages et abâtardies ; que chacune se dirige avec l’ardeur farouche d’une bête de proie et la ruse envenimée d’un reptile vers son but de passion et d’intérêt ; que tous ces hommes méprisent l’équité, vénèrent l’intrigue et se courbent sous ce qui les opprime.
Ils ne croient pas à la justice, ils ne croient qu’à la force.
Le poignard qui tue est une force, et ils l’estiment. Le poison remplace avantageusement le poignard. Si vous êtes noble, riche, apparenté, vous valez quelque chose. Ces ressources vous manquent-elles ; usez de la bassesse et de l’intrigue : ce sont aussi des puissances.
Mais avec le travail seul ou le talent, avec l’honneur ou la probité seuls, n’attendez que mépris ; et si vous froissez le dernier misérable, puissant ou riche, une bonne mousquetade va vous apprendre à vivre.
Voilà sur quels principes les contemporains de Machiavel, puis ceux de Galilée, dirigent leur conduite. Terribles sauvages dans une civilisation aussi raffinée que possible, et barbare en effet.
Les Osio, les Arrighone et leurs amis, les cardinaux de Rome qui délaissent Galilée, les savants florentins qui l’entraînent dans le piége parlent latin et quelquefois grec. Ils écrivent un italien très-pur. Ils sont sophistes, littérateurs, avocats. Osio, du sein des bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque une lettre tissue de ruse machiavélique et de sombre véhémence ; merveille de fourberie et de beau style. La suzeraine amoureuse ne commet pas une faute de grammaire ou d’orthographe ; elle pratique exactement sa religion, connaît l’histoire, lit les poëtes ; elle aime les arts. Elle est lyrique ; sait les convenances, le beau monde, l’art de vivre ; elle se fait respecter, se fait compter ; de son âme impérieuse émanent parfois des accents pleins d’éloquence et de grandeur.
Jamais ces personnages affreux ne blessent la décence. Ils possèdent à fond la grâce, l’élégance, la morale du dehors ; ils conservent la belle tenue, le bon air dans le crime, la dignité grave. La boucherie abominable commise dans ce caveau par cinq religieuses et un gentilhomme est exécutée avec mesure ; point de cris, de gros mots ; aucun bruit, aucun scandale. On sait vivre ; il serait de mauvais goût que le sang parût ; aussi s’arrange-t-on pour qu’il fasse tache le moins possible.
Ils ont leur morale qui est la grâce extérieure et la politesse ; ils ont leur religion de formule et de pratiques. Ils ont leur littérature, le seicentisme dont les coryphées, Marini, Doni, cent autres génies maniérés, effrénés ou emphatiques ont usurpé la renommée, envahi les Académies et fait grand bruit dans leur temps.
En un mot, ils sont fins, artistes, spirituels, aimables, pieux, délicats, prudents, instruits, courageux, polis, amateurs du luxe et du beau luxe ; ils s’envoient des gants de soie brodés dans des corbeilles d’or et écoutent très-régulièrement les offices ; ils lisent les auteurs à la mode et font de la musique et des vers.
Mais ils ne sont pas vrais.
Ils ne sont pas libres.
Ils ne sont pas justes.
Les habitants manquent aux cités, les bras aux campagnes. Les murailles des villes tombent en ruines ; à cinq lieues de Monza, sur la grande route, vous rencontrez une maison béante et déserte ; les âmes pleines de passions et vides de devoirs sont encore plus désolées que les édifices ; la charité en est absente ; on ne veut pas recueillir, de peur de se compromettre, les femmes blessées et mourantes ; les bourgeois rentrent chez eux plutôt que de donner asile aux malheureux. Le prêtre use du confessionnal pour servir les amours d’une religieuse et les siens propres ; l’ami trahit l’ami dont il livre la tête pour cent écus ; avec l’eau bénite on baptise des amulettes. Enfin le valet de l’homme puissant va dans les rues, l’arquebuse en main, la mèche au rouet, résolu à tuer l’homme désigné par son maître.
Malheureux les peuples dont la vie sociale est telle ; chez qui la force morale des individus ne réagit plus contre les mœurs de tous ; et qui ne renouvellent pas leur sève vitale par l’ordre et la bonté !
Inondée vingt fois des flots de la conquête étrangère, l’Italie a eu beau crier : Mort aux conquérants ! Elle n’a jamais pu se dégager des Straniere genti ! c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait en le répétant ; Filicaja le redisait en beaux vers ; Alfieri le mêlait à ses sanglots et à ses fureurs.
Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye en vain de chasser les vautours n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale et l’indépendance. Il lui en est venu de tous les points de l’horizon ! Voici Theodorick, ou si l’on veut Teut-rick, un Goth ; voici un Scandinave devenu Romain et Gaulois, Guiscard, ou Weisshardt ; et Walter de Brienne (Gaultier) le Gallo-Romain ; et le Hongrois (André le Hun) qui a épousé Jeanne de Naples ; — sans compter des milliers d’autres étrangers, — papes, généraux, cardinaux, aventuriers, artistes, savants et soldats.
L’éclat des arts, la splendeur et la variété des talents, la grandeur même des caractères n’ont pu sauver l’Italie. Depuis la chute de Rome et son découronnement sous Constantin la maîtresse du monde a subi la torture. Tout chez elle a été douloureux, surtout le pontificat.
Le pape anglais Breakspear, celui qui força le fils des Hérules à lui tenir l’étrier, s’écriait avec trop de raison :
« — La tiare brille… savez-vous pourquoi ? C’est qu’elle brûle. »