Avant d’entrer dans le couvent et de pénétrer dans le drame même, contemplons un autre produit de ce monde si bien réglé, si facile à l’esclavage, si apte à l’obéissance disciplinaire.
Don Arrighone, — confesseur espagnol des environs, ayant charge d’âmes, moraliste distingué, — enseignait aux nonnes ce qu’elles devaient faire. Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous défend sans doute de rompre votre clôture ; néanmoins, sans péché, même véniel, vous pouvez, avec l’autorisation de votre directeur (livre III, chap. 20, § 108), y introduire un amant, même deux amants, et trois, et quatre s’il le faut.
Les interrogatoires de l’Arrighone étalent insolemment cette dépravation hideuse. Je ne veux point détailler ses faits et gestes, ses sophismes, ses axiomes, ses secrets pour vertueusement pécher, ses citations doctes et courues, ses saillies, ses inventions, son esprit mis au service de son cynisme, de son audace et de ses cupidités ; je ne veux pas dire de combien de façons l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner les filles et raccommoder leurs consciences.
A l’éducation qui déforme l’individu au profit de l’État se joignait donc la morale qui détourne la religion au profit du vice.
L’Italie catholique était arrivée là, non par la faute du catholicisme, mais par celle des mœurs. On élevait l’homme pour l’abaissement, la femme pour la ruse.
Dès que la princesse vit Arrighone, elle pressentit le reptile et le repoussa du pied avec une colère et un dégoût dignes de sa race.
Mais s’il ne put la corrompre, elle n’en fut ni mieux élevée ni plus apte à se conduire. Le vice et la folie étaient dans l’air : sorcelleries, vaines pratiques, amulettes, influences magiques, obsessions démoniaques, régnaient sur les esprits ; les vieilles femmes qui gouvernaient le couvent ne le gouvernaient guère. Chacun s’agenouillait devant les princes d’Ascoli. Cette fière novice, utile au couvent, honorait la maison et ne trouvait personne qui lui résistât.
Les portes ne fermaient pas bien ; la ville, ruinée par les guerres civiles du moyen âge, entourée de remparts crevassés ou entaillés de brèches, habitée par des bourgeois immobiles repliés dans la coque de leur vieil égoïsme, était dans le même état que le monastère.
La justice, devenue personnelle, s’exerçait par assassinats, que, pour se compromettre le moins possible, on ne dénonçait jamais au comte de Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait à Milan.
Pourvu que le peuple conquis se tînt tranquille et que ses redevances fussent acquittées, le gouverneur était content. Il ne s’inquiétait pas de savoir comment les filles étaient élevées à Monza, ni si on leur faisait la cour ; c’était l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques, auxquels l’Arrighone se gardait bien de dire que ces demoiselles entraient et sortaient librement ; que les fenêtres de quelques-unes donnaient sur le jardin d’un jeune homme et que celui-ci mettait leur âme en danger, sans compter le reste.
Celui-ci se nommait Osio degli Osii.
Il représente l’Italie machiavélique, comme l’Arrighone le casuitisme, et dona Virginia l’Espagne passionnée et esclave. Il avait pignon sur rue, blason, famille, chevaux, maison attenante au couvent de Sainte-Marguerite, verger bien cultivé et poulailler faisant partie des communs ; ceux-ci touchaient au mur mitoyen du monastère, d’où tombaient quelquefois des regards de nonnes curieuses qui s’égaraient dans le verger du jeune homme.
Ce troisième personnage, avec sa toque brune à glands d’or, sa dague à poignée d’argent ciselée par Cellini, sa maison murée comme une forteresse, ses trois pages, sa mère servant ses amours, résume une phase historique. Bien élevé, beau et bien fait (une nonne, l’apercevant de sa fenêtre, s’écria : Ah ! che bella cosa !) bien mis, rompu à tout, prêt à tout, hardi, rusé, ami de l’Arrighone ; il conservait la tradition la plus raffinée des intrigues italiennes.
Il savait se démêler des manœuvres et des entreprises, ramper dans l’occasion, se relever à temps, séduire, puis tuer ; s’entourer de créatures, tendre le piége, éviter l’embuscade, armer les intérêts ; science qu’il consacrait à ses plaisirs de jeune homme, mais qui, dans une voie plus sérieuse, aurait pu le mener loin ; science fine, élaborée d’abord par les petits despotes du moyen âge, puis inoculée doucement à la bourgeoisie et au peuple ; science dont un pauvre grand homme, Machiavel, a résumé la quintessence et dont on l’accuse à tort d’avoir été l’inventeur.