Tout alla bien jusqu’au 11 juin 1882, quand se produisit subitement un horrible incident entre la populace de la ville d’Alexandrie et les Européens, Yacoub pacha Salmi, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fut, sur la demande même de la Cour, envoyé immédiatement à Alexandrie pour faire une enquête ; il fut suivi de deux régiments d’infanterie, de deux autres de cavalerie, et de l’artillerie pour garantir l’ordre dans la ville. Les journaux européens louèrent la vigilance des troupes chargées de veiller à la tranquillité générale, sous le commandement de Toulba pacha Ismat, qui s’acquitta dignement de sa mission. Le khédive me raconta plus tard que cette affaire eut pour origine une querelle entre un Maltais et un ânier indigène et que la foule, rassemblée sur les lieux, essuya des coups de feu tirés des fenêtres des maisons avoisinantes.

J’avais recommandé à Yacoub pacha d’employer toute son énergie et de ne rien négliger pour découvrir l’auteur responsable du massacre et défendre l’honneur du gouvernement et de l’armée par une juste appréciation des faits.

Entre temps, à la veille de la formation du ministère, on procédait, comme tous les ans, à la réparation et à la mise en état des forts. Toutefois, le khédive avait donné ordre d’abandonner tous travaux, déclarant que le secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople avait informé le Sultan qu’il considérait la construction de forts à Alexandrie, comme une menace dirigée contre la flotte anglaise. Si nous ne cessions immédiatement tout travail, la flotte bombarderait la ville et la réduirait en cendres. Nous nous exécutâmes ; du reste, pour sa propre édification, le khédive délégua deux employés attachés à la Cour, Hussein El-Turk et Hussein Fawzi, afin de s’assurer de l’exécution des ordres donnés, et il en avisa aussitôt la Porte. Cependant, nous manifestions notre étonnement que la réparation des forts fût regardée comme une menace, et non l’arrivée des flottes de guerre dans nos ports ! Mais, il est vrai, la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Le 4 juillet, après l’entrée en fonctions du ministère, ma décoration et un firman de Sa Majesté le Sultan arrivèrent de Constantinople et, de sa propre main, le khédive me les présenta en exprimant sa satisfaction en considération de mon dévouement. Je remerciai Son Altesse et télégraphiai à Constantinople, remerciant le Sultan de sa haute sollicitude. Le Sultan m’honora aussitôt de sa réponse, exprimant la satisfaction de Sa Majesté de ma bonne conduite et de ma loyauté. Un certain nombre de décorations destinées aux officiers de l’armée furent distribuées par le khédive parmi les fonctionnaires de la Cour et il garda le reste. C’est, sans doute, à cause de leur qualité d’Egyptiens, qu’ils furent, malgré tant de services rendus, injustement traités.

Dervisch pacha me conseilla de me rendre à Constantinople pour y vivre, avec quelques-uns de mes amis, près de Sa Majesté le Sultan. Je déclinai cette offre, en alléguant les raisons précédemment exposées au Consul général français, entre autres, l’attachement du peuple qui se pressait autour de moi dans les rues d’Alexandrie. Il avait fait part de cette suggestion au président du Conseil, Ragheb pacha, qui la désapprouva comme contraire à l’intérêt public.

Il ressort avec évidence de ce qui précède que j’étais profondément aimé du peuple, que je mettais au-dessus de tout l’honneur et l’honnêteté, que je ne me proposais aucun but personnel, quoi qu’en pussent dire mes détracteurs, et que mon seul et unique but était l’émancipation de mon pays, la prospérité de son peuple sous un gouvernement juste et libéral donnant à chacun ses droits et traitant tous les habitants, nationaux ou étrangers, sur le même pied d’égalité, sans distinction de religion ou de croyance. Du reste, ne sommes-nous pas tous membres de la commune humanité ?

Enfin, je tiens à dire, avant de terminer cette première partie, que le khédive avait envoyé à Constantinople, au mois de novembre 1881, Sabet pacha, le Circassien bien connu, pour l’y représenter. Ce personnage travaillait à changer les sentiments des dirigeants de la Turquie envers l’armée égyptienne en faisant courir le bruit que les soldats égyptiens étaient des rebelles, qu’ils cherchaient à reconstituer l’empire arabe et que j’étais de connivence avec les Anglais à ce sujet. Ces bruits alarmants m’avaient inquiété avec raison, d’autant que je ne connaissais, à Constantinople, personne qui pût se charger de défendre ma cause et de démentir ces fausses allégations. Heureusement, Sayed Ahmed Assâad, qui représentait le Sultan à Médina, arriva en Egypte sur ces entrefaites. Je le priai de porter de ma part à Sa Majesté le Sultan une requête destinée à faire justice des accusations portées contre l’armée et contre ma personne. Je reçus de Sa Majesté une réponse bienveillante, où Elle me reccommandait de persister dans mon attitude loyale pour mériter toujours sa haute satisfaction.

Tels sont les faits dont traite la première partie en ce qui concerne les événements importants qui eurent lieu entre le 1er février 1881 et le 9 juillet 1882, avant la déclaration de guerre.

[253]Ce sont des étrangers, de parents nés en Egypte, devenus Egyptiens par la suite. En d’autres termes ce sont des Egyptiens d’origine étrangère, turque ou circassienne.

[254]On sait que le pèlerinage de la Mecque est une des cinq règles de l’Islam. Arabi doit faire allusion ici à un banquet offert par un pèlerin à l’occasion de son retour de la Mecque.

[255]Kasr-el-Nil (château bâti sur le Nil) était le siège du ministère de la Guerre. Il est transformé aujourd’hui en caserne par l’armée d’occupation.

[256]Arabi commandait le troisième régiment d’Abbassieh. Quant à ses associés, Ali Roubi commandait la cavalerie, Abd-el-Aaal Hilmi le régiment de Toura, Aly Fahmy le premier régiment de la garde.

[257]Il y avait un grand nombre de Circassiennes au service du khédive, soit au harem soit à la daïra. On avait l’habitude d’en marier quelques-unes avec des Egyptiens dont on voulait s’assurer la fidélité. Arabi et Aly Fahmy, le colonel du régiment de la garde — tous deux d’origine fellahe — furent mariés dans les mêmes conditions. C’est grâce à la confiance qu’inspirait Aly Fahmy à la cour qu’Arabi et ses amis purent déjouer souvent le calcul de leurs adversaires.

[258]Voir notre thèse principale : La Genèse de l’Esprit national égyptien.

[259]Mahmoud Sami (El-Baroudy), grand poète et homme d’Etat, compte parmi les premiers partisans de l’idée constitutionnelle en Egypte. Il entra en rapports avec Arabi, après la démonstration de février, par l’intermédiaire de leur ami commun, Aly Rouby, et devint par la suite son plus grand conseiller et ami. « Peu après l’affaire de Kasr-el-Nil, déclarait Arabi à M. Blunt en janvier 1904, le khédive encouragea Aly Fahmy à lier partie avec nous. Puis, voyant notre position agrandie aux yeux des masses, il conçut le projet de se servir de nous contre Riaz ; il nous envoya Aly Fahmy avec ce message : « Vous êtes trois soldats. Avec moi vous ferez quatre. » Ce fut, à peu près, un mois après l’affaire ; et nous sûmes également par Mahmoud Sami, ministre de la Guerre, qu’il nous était favorable. Et Mahmoud Sami, de nous dire : « Si jamais vous me voyez me retirer du pouvoir, sachez que les sentiments du khédive sont changés envers vous et qu’il y a péril en la demeure. » C’est pourquoi lorsque, au cours de l’été (1881) les espions de Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, commencèrent à troubler notre repos, nous avions, malgré la surveillance de la police, confiance en Mahmoud Sami.

« Le khédive nous tourna le dos et résolut avec Riaz pacha de séparer l’armée et de la désunir. Les régiments devaient être envoyés dans les endroits fort éloignés pour que nous ne soyons plus à même de nous communiquer. Mahmoud Sami fut invité à mettre à exécution leur plan contre nous, le khédive étant alors à Alexandrie avec ses ministres. Mahmoud Sami refusa ; sur quoi Riaz pacha lui écrivit : « Le khédive a accepté votre démission. »

« Avertis ainsi du danger, nous nous mîmes aussitôt sur nos gardes. »

[260]« Quant à la démonstration du 9 septembre, disait Mohamed Abduh à M. Blunt, le 18 mars 1903, les sept mois entre l’affaire du Kasr-el-Nil et cette démonstration, furent marqués par une grande activité politique qui régna dans toutes les classes. L’action d’Arabi lui attira beaucoup de popularité et le mit en rapports avec les éléments civils du parti national comme Sultan pacha, Suleiman Abaza pacha, Hassan Shereï pacha et moi. C’est nous qui mîmes à l’ordre du jour l’idée de renouveler la demande d’une constitution. Le point de vue dont Arabi, en ce temps-là, envisageait la question, était la sécurité nécessaire pour lui et ses amis militaires contre les représailles éventuelles du khédive ou de ses ministres. Il me le répéta souvent pendant l’été. Nous organisâmes, par conséquent, des pétitions pour l’octroi d’une constitution et menâmes, à cet effet, une campagne dans la presse. C’est d’accord avec Sultan pacha que la démonstration d’Abdine avait été préparée. Et c’est seulement après l’ultimatum (la seconde note commune) qu’il y eut brouille entre ce dernier et Arabi pacha. »

[261]Cette hésitation de Chérif ne laisse pas d’être étonnante, étant donné qu’il s’était associé au plan d’action d’Arabi et ses amis. Etait-il déjà gagné, plus ou moins, aux vues du khédive et du contrôle. C’est possible. En tout cas, d’ores et déjà il évite soigneusement de se compromettre et renonce pratiquement à ses idées avancées de 1879.

[262]La Moukabalah (compensation) instituée par Ismaïl en 1871 promettait une remise entière et perpétuelle de la moitié des impôts à ceux qui payeraient la valeur de six années d’impôts à l’Etat. Le prétexte invoqué alors par le souverain et son ministre des Finances fut l’extinction des dettes étrangères qui pesaient sur la situation du pays. Ce sont surtout les notables de l’aristocratie terrienne qui souscrivirent à l’appel d’Ismaïl. Ce sont eux qui, avertis du danger que couraient leurs intérêts du fait de l’abolition de la Moukabalah projetée par Sir Rivers Wilson en 1879, furent les premiers à manifester leur mécontentement et à protester contre l’ingérence étrangère.

Malheureusement la loi de liquidation de 1880 ne tint pas compte de leurs doléances et décida l’abolition de la Moukabalah. Un nationaliste, Hassan Mouça El-Akkad ayant critiqué cette mesure financière comme portant atteinte aux intérêts des créanciers indigènes, fut arrêté par le gouvernement de Riaz et exilé au Soudan jusqu’à l’avènement des nationalistes au pouvoir. C’est donc la loi de la Moukabalah qui influa également sur l’attitude des notables qui se groupèrent autour d’Arabi après l’affaire de février et l’encouragèrent à renverser le ministre Riaz en septembre et réclamer l’octroi d’une constitution.

[263]On trouvera tous les détails de ce désaccord, ses origines et ses conséquences dans notre thèse principale : La Genèse de l’Esprit national égyptien (ch. V, La Révolution).

[264]Ce fut un ministère national, proprement dit, partageant sans réserve les idées de la Chambre égyptienne. Mahmoud Sami et Arabi étaient naturellement les deux grandes figures. Il semble toutefois que les nationalistes aient dû composer avec des ministres modérés plus ou moins gagnés à leurs vues, résultat inéluctable de cette pauvreté d’hommes capables qui se faisait sentir dans un pays jeune comme l’Egypte : Tel, le ministre de l’Extérieur, Moustapha pacha Fahmi, le seul qui connaissait une langue européenne et qui pouvait par conséquent expliquer ou soutenir le point de vue égyptien auprès des Consuls généraux et des représentants des puissances. Mais ce fut en somme un personnage médiocre qui, dans des situations fort délicates, prit secrètement le parti du khédive et de l’étranger et trahit la confiance de ses collègues. Tous les autres, à part Hassan pacha El-Shereï et Mahmoud pacha Fahmy, étaient des amis peu sûrs, ayant certaines attaches avec la Cour. Hassan pacha El-Shereï était le vice-président de la Chambre des députés, et sa nomination comme ministre, poste qu’ambitionnait le président, Sultan pacha, ne manqua pas d’exciter la jalousie de ce dernier et déterminer, dans une certaine mesure, son alliance avec la Cour et le parti de l’étranger. Quant à Mahmoud pacha Fahmy, ce fut un ingénieur réputé capable depuis le temps d’Ismaïl. Il fortifia les lignes de défense pendant la guerre anglo-égyptienne et tomba prisonnier lors de l’attaque des Anglais du côté du Canal. Ce fut aussi un des exilés de Ceylan où il rédigea une histoire mondiale intitulée, El-Bahr El-Zakher, comprenant entre autres la relation des événements de 1881-82.

[265]Voir dans Broadley, How we defended Arabi and his friends, le portrait des compagnons d’Arabi.

[266]Il s’agit d’Osman Rifky pacha auquel le titre de pacha ou Férik-Général avait été directement conféré par le Sultan.

[267]D’après Broadley, Aïcha hanem fut bannie sous prétexte d’ingérence par des moyens surnaturels dans les affaires de la famille khédiviale.

[268]Ahmed Assâad, représentant du Sultan à Médina en Arabie, avait été envoyé souvent en mission secrète en Egypte au cours de l’année 1882. Quant à Mohamed Zafer, il était le conseiller confidentiel du Sultan.

[269]Ce fut le 27 mai 1882.

[270]Ici se révèle le faible d’Arabi, cette confiance dans les hommes, cette naïveté exagérée qui révoltait parfois ses meilleurs amis.

[271]Dervisch faisait double jeu en Egypte. Il courtisait en même temps le parti du palais et le parti national et s’insinuait dans l’amitié de chacun en attendant la partie finale qui ne tarda pas à se dénouer.

[272]Pendant l’interregnum les consuls généraux cherchaient à former un ministère présidé par leur homme de confiance, Chérif pacha ; mais celui-ci ne voulant pas se compromettre, déclina leur offre. Le 17 juin, Ragheb pacha, ancien ministre des Finances sous Saïd et Ismaïl forma un ministère d’une couleur plutôt nationale. Ce ministère dura jusqu’au 27 août — moment où la situation fut nettement en faveur de Tewfick et des Anglais en guerre contre l’Egypte ; il céda ensuite la place à un ministère Chérif-Riaz qui rentra « dans les fourgons de l’étranger », et devint le ministère de la Restauration.

Pour ce qui est de la composition du ministère Ragheb on ne peut que reconnaître la présence de certains hommes de valeur. Soleiman Abaza pacha était un vieux patriote éprouvé. Il ressort de lettres inédites — que nous possédons — adressées de Paris en 1883 par le célèbre Gemmel-Eddin El-Afghani au premier champion du mouvement constitutionnel en Egypte, Abd-el-Salam El-Moelhy, que le père du nationalisme égyptien mettait sa confiance en El-Moelhy bey et Abaza pacha et les exhortait tous deux à ranimer le feu éteint momentanément par la victoire ennemie.

Mahmoud pacha El-Falaky est un ancien élève de l’école polytechnique, fondée par Mohamed Aly et dirigée, à partir de 1835, par un savant ingénieur des mines de France, Charles Lambert. Il était l’un des premiers Egyptiens qui s’illustrèrent dans les sciences et dont la vie fut un exemple de dévouement et de labeur infatigable. (Pour plus de détails voir la notice nécrologique consacrée à Mahmoud pacha par Ismaïl bey Moustapha et le colonel Moukhtar bey, Société khédiviale de géographie, séance du 8 janvier 1886. Le Caire).


SECONDE PARTIE

La guerre

La fameuse nation amie de l’humanité, la nation qui émancipe l’esclave et défend la cause des opprimés, la nation qui respecte le droit et la loi, déclare la guerre, à cette Egypte qui a tant souffert de l’esclavage et de la tyrannie, dont le sang innocent, maintes fois versé, crie encore contre l’injustice de ses maîtres cruels et inhumains, dont le souverain ne respecte ni la loi, ni la légalité et qui, enfin, croyait trouver son salut et vivre sa vie grâce à l’aide de la nation britannique.

Mais hélas ! au moment où le pays allait sortir du gouffre, l’Anglais qui montait la garde survient, l’y jette de nouveau. Que d’espérances écroulées ! Où est cet amour de l’humanité dont les Anglais sont si fiers ?

Lorsque le khédive déclara que sa vie et celle des Européens étaient en danger, l’exode des Européens commença et des navires de guerre appartenant à toutes les puissances provoquèrent par leur présence un malaise général.

L’amiral Seymour, ayant prétendu que les réparations des forts constituaient une menace contre la flotte anglaise — comme s’il n’y avait pas d’autres flottes — force nous fut de les arrêter. Mais ce n’est pas tout ; l’amiral informa le commandant des troupes d’Alexandrie qu’on était en train de fermer l’entrée du port et de l’obstruer par des pierres et qu’il serait forcé d’agir en conséquence. Le khédive répondit à l’amiral que cette assertion ne reposait sur aucun fondement et lui accorda, en même temps, par l’intermédiaire du sous-secrétaire d’Etat à la marine, l’autorisation d’arrêter toute personne trouvée en train de jeter des pierres à l’entrée du port.

Le 10 juillet, le commandant reçut de l’amiral une lettre disant qu’on plaçait des canons dans les forts de Saleh, Mex, et Kayed bey ; il demanda donc le désarmement de tous les forts d’Alexandrie depuis El-Agemi jusqu’au Kayed bey. On sait pourtant que les forts en question étaient garnis de vieux canons datant de l’époque de Mohamed Aly, au point que leurs pièces en bois étaient vermoulues. Seul le fort Kayed bey avait été armé à une époque relativement récente, sous le règne d’Ismaïl. En cas de refus de notre part l’amiral menaçait de bombarder les forts, le matin du 11 juillet, et de les démolir. Le Conseil des ministres en délibéra, sur-le-champ, en présence du khédive, des deux envoyés de la Porte, Dervisch pacha[273] et Kadry bey, et de nombreuses notabilités égyptiennes.

On décida l’envoi des ministres des finances et de l’intérieur, du sous-secrétaire d’Etat à la marine, et de Tekran bey, fonctionnaire de la Cour, pour informer l’amiral anglais que les forts et leurs armements n’avaient subi aucun changement et qu’il pouvait, si bon lui semblait, déléguer une personne de confiance pour vérifier les choses sur place. Bien plus : nous étions disposés, dans notre sincère désir de donner satisfaction à l’amiral, à retirer trois canons des forts. Mais l’amiral exigea que tous les forts fussent dégarnis de leurs canons et consentit, tout au plus, à permettre aux troupes égyptiennes de se charger de cette besogne à la place des troupes anglaises ! Le Conseil des ministres se réunit de nouveau et décida que le retrait nullement justifié des canons placés dans les forts depuis cinquante ans était un grand déshonneur et que, bien que ne voulant entrer en guerre avec aucune puissance, surtout l’Angleterre, nous devions, pour notre honneur et pour notre légitime défense, répondre au bombardement des forts, non, toutefois, avant d’avoir reçu cinq ou six coups des navires ennemis. Lors des délibérations du Conseil, le khédive montrait un zèle exagéré et répétait souvent qu’en cas de guerre, il prendrait le fusil et marcherait à la tête des combattants[274]. Sur quoi, le Conseil se sépara et ses décisions furent communiquées à la Porte par le khédive et par Dervisch pacha.

A l’heure fixée (le 11 juillet), les navires commencèrent le bombardement et la lutte s’engagea sans répit pendant dix heures et demie jusqu’à la destruction complète des vieux forts, du palais de Ras-Ettin, et de nombreuses maisons de la ville, particulièrement du côté de la gare d’Alexandrie, à côté du fort de Damas où je me trouvais avec les ministres. C’est cette partie de la ville qui a le plus souffert des projectiles.

Au plus fort de la mêlée, le khédive et Dervisch pacha nous encourageaient à la résistance en vantant le courage et la bravoure des soldats, malgré le mauvais état des forts, en face de l’armement moderne des vaisseaux britanniques. Nous manifestions, toutefois, notre étonnement de la présence du khédive dans son palais de Ramleh, qui est situé au bord de la mer, et son insouciance du danger comme si le pays n’était pas en guerre. Mais à quoi bon s’étonner ? Dieu l’a voulu.

Dès la cessation du bombardement, nous allâmes, les ministres et moi, trouver le khédive à Ramleh ; nous lui exposâmes la situation pendant cette journée et il loua la bravoure des soldats. Je déclarai alors que si le but de l’amiral était la destruction des forts, ils étaient détruits ; mais que ferions-nous, s’il avait d’autres visées ? Le Conseil des ministres réuni, sous la présidence du khédive et en présence de l’envoyé du Sultan, pour pourvoir aux mesures nécessaires en cas de continuation de la lutte, décida qu’à la reprise du bombardement, les forts hisseraient le drapeau blanc afin de faire des ouvertures de paix, et que Toulbah pacha Ismat serait envoyé, le lendemain matin, pour dire à l’amiral que le gouvernement égyptien n’avait rien contre la Grande-Bretagne, que l’état de guerre n’était nullement justifié, ayant toujours tenu à honneur de sauvegarder les droits du gouvernement anglais et ceux de ses nationaux, et qu’enfin, l’Egypte désirait et n’avait cherché, à aucun moment, cette guerre. Le Conseil se sépara pendant la nuit et des instructions, dans ce sens, furent aussitôt données à tous les forts.

Dans la matinée du 12 juillet, vers 9 heures et demie, les navires continuèrent le bombardement de la ville malgré le drapeau blanc arboré et ne s’arrêtèrent qu’au vingt-cinquième ou trentième coup. Toulbah pacha se rencontra avec un envoyé de l’amiral et lui communiqua la décision du khédive et de ses ministres. La réponse de l’amiral ne se fit pas attendre : il demandait la reddition des trois forts d’El-Agemi, Mex, El-Arab pour y caserner les troupes britanniques et exigea une réponse favorable du khédive avant trois heures de l’après-midi ; sinon il comptait les réduire au silence et en prendre possession de force.

Le délai devait expirer dans une heure et demie. Toubah pacha se rendit en toute hâte à Ramleh, où je l’avais devancé avec le président du Conseil, et soumit au khédive la demande de l’amiral. Le Conseil des ministres, en présence du khédive, de Dervisch pacha et d’Ismaïl pacha Hakky, décida, à l’unanimité, d’en référer à Constantinople, le khédive n’ayant pas le droit d’aliéner une portion du territoire en faveur d’une puissance étrangère, et de communiquer cette décision à l’amiral par l’intermédiaire de Toulbah pacha. Mais celui-ci n’ayant pu arriver à temps, trouva au ministère de la marine un mot de l’envoyé de l’amiral annonçant l’expiration du délai et la reprise immédiate du bombardement.

D’autre part, le khédive me donna l’ordre d’envoyer des forces suffisantes pour défendre le fort d’El-Agemi et empêcher toute descente des troupes britanniques. J’expliquai au khédive la difficulté de l’entreprise en raison de la rupture des communications entre le fort et la ville et l’absence d’abri sur ce terrain entièrement découvert et exposé à l’action de la flotte. Et le khédive, indigné, de s’écrier : « Pourquoi êtes-vous donc soldats, si vous êtes incapables de défendre votre territoire contre les soldats ennemis ? »

Après la séparation du Conseil, j’accompagnai son président, Ragheb pacha, jusqu’à sa maison au bord du canal Mahmoudieh en échangeant avec lui des réflexions au sujet de l’attitude du khédive et de sa crainte que le fort d’El-Agemi ne tombât entre les mains des Anglais. Toutefois, ce fut un sujet d’étonnement pour nous de voir le palais de Ramleh entouré de bandes armées d’Arabes, et cela à l’insu du ministère de la guerre. Nous étions d’autant plus intrigués de leur présence qu’il nous souvenait que le chef de la tribu « Aoulad Aly », avait été chargé par le khédive, par l’intermédiaire du gouverneur de Béhéra Ibrahim bey Tewfich, d’envoyer une dépêche en Europe, disant qu’il était hostile à l’armée égyptienne et qu’il saurait la mettre à la raison, si le khédive le voulait. Mais cet incident s’était produit à une époque antérieure à la constitution du ministère Ragheb.

Une heure après, le khédive nous manda chez lui et nous demanda les motifs de la présence inopinée de quatre escouades d’infanterie à Ramleh. Je répondis que je les ignorais, mais que, probablement, les soldats étaient venus renforcer la garde du palais[275]. Sur quoi, le khédive répliqua qu’il n’en avait point besoin et que mieux valait pour eux, utiliser leurs services dans les rangs de l’armée.

L’officier en chef interrogé m’informa que le commandant de son régiment, Soleiman bey Sami, lui avait donné l’ordre de renforcer la garde du palais. Je donnai contre-ordre à l’officier lui enjoignant de retourner à son régiment avec la troupe, leur présence à Ramleh n’étant pas jugée nécessaire.

En route pour Alexandrie, je rencontrai, près d’El-Bab El-Charky (la porte de l’est), une cohue de soldats et de gens civils, se dirigeant, pêle-mêle, vers le canal Mahmoudieh. Il y avait une telle poussée d’hommes, de femmes, d’enfants, au milieu des cris et des pleurs, que chacun, sans s’inquiéter le moins du monde du sort de son voisin, fût-il son enfant même, ne pensait qu’à se sauver. Je descendis de voiture et traversais à pied cette affluence jusqu’à El-Bab El-Charky. Le colonel Eïd bey, qui commandait la place, m’expliqua alors que l’annonce du bombardement avait provoqué la débandade de certaines troupes et la fuite désordonnée des habitants. Je gardai moi-même la sortie de cette porte et donnai des ordres sévères aux fins de maintenir la discipline dans l’armée. Le bruit courait, en même temps, que Soleiman bey Sami, encadré de soldats, cherchait à incendier la ville. Interrogé là-dessus, il affirma le néant de ces bruits, ajouta qu’il entendait simplement mettre le feu à des draps blancs que des soldats, arrêtés par lui, emportaient au cours de leur fuite. Je donnai ordre de conserver les draps et de les remettre à la préfecture après enquête.

J’étais en train d’exhorter les soldats à garder la ville et à donner le bon exemple aux Arabes et autres, qui s’en allaient en pillant — ce qui explique peut-être leur présence au palais de Ramleh — lorsque arrivèrent Hassan El-Chereï pacha, Soleiman Abaza pacha, et les deux chefs de garde du khédive, Hussein bey El-Turc et Mohyee Eddin effendi, et Dervisch pacha. Ils s’enquirent, à mon grand étonnement, des causes qui avaient poussé la cavalerie et l’infanterie à rester sous les armes autour du palais de Ramleh. Je chargeai immédiatement Toulbah pacha Ismat de les éloigner du palais, qu’elles devaient, selon les instructions données par Soleiman bey Sami protéger contre l’arrivée éventuelle des navires de guerre anglais. Le khédive nous en remercia.

La flotte britannique s’étant dirigée vers le fort d’El-Bab El-Charky pour nous couper toute retraite, je résolus d’établir notre ligne de défense derrière le canal Mahmoudieh et de concentrer en cet endroit toutes les forces disponibles, sous le commandement d’Eïd bey et de Soleiman bey. J’arrivai là, après la chute du jour, et choisis la position où soldats et officiers devaient affluer lentement à cause de l’encombrement des routes bordant le canal par l’exode des Alexandrins.

Le matin du jeudi 13 juillet, le tiers des troupes était à peine arrivé ; la plupart se dirigeaient vers des positions plutôt avancées jugeant, sans doute, la nouvelle position peu favorable à la défense, comme étant à la portée des canons de la flotte. Nous avançâmes donc jusqu’à Enzbet Khorched, à cinq kilomètres au sud de la station de Mîlahah, et là, la moitié des troupes se fixa pendant toute la journée.

Le même jour (13 juillet), des trains spéciaux arrivèrent à Ramleh pour ramener au Caire le khédive et le personnel de la Cour ; ils retournèrent vides, le khédive s’étant rendu avec sa famille à Alexandrie sous la garde d’une escorte britannique[276].

Le vendredi 14, je continuai la marche jusqu’à Ezbet King Osman où campèrent finalement les troupes ; on commença aussitôt à ériger des travaux de défense et des fortifications.

*
* *

Le 11 juillet 1882, jour du bombardement d’Alexandrie, le président du Conseil avait annoncé, par dépêche, à toutes les administrations de l’Etat que l’état de guerre entraînait la proclamation de l’état de siège. Le Conseil de guerre, formé en conséquence, devait statuer sur le cas de défection du khédive. S’étant rendu à Alexandrie après l’évacuation de la population, il était ou bien prisonnier ou bien transfuge, impuissant dans les deux cas à assumer le gouvernement du pays. Celui-ci ne pouvait rester sans souverain, conformément aux lois de l’Islam. Aussi m’empressai-je de télégraphier à Yacoub pacha Sami, sous-secrétaire d’Etat à la guerre, pour soumettre la question au Conseil. La Porte en fut, en même temps, avisée.

Le 17 juillet, je reçus du khédive un télégramme où il rejetait sur moi la responsabilité de la guerre en alléguant la mise en état des forts continuée sans cesse ; il m’informa de la conclusion de la paix et de la nécessité de ma présence pour en discuter les conditions avec lui. J’acquis alors la conviction qu’il était prisonnier des Anglais et chargé de m’adresser des invites pour provoquer mon arrestation. Je répondis à Son Altesse que sa défection avait produit partout une pénible impression, la priant en vain de me communiquer la teneur des conditions proposées, afin que j’en prisse connaissance avant mon départ. Le khédive ne donna pas suite à ma réponse et continua, avec l’aide du président du Conseil, à envoyer dans tout le pays, l’ordre de cesser les préparatifs de guerre, sous prétexte que la paix était signée, ce qui ne manqua naturellement pas de provoquer un certain ralentissement dans l’organisation générale de la défense.

J’écrivis à Yacoub pacha d’inviter le Conseil de guerre à se prononcer sur la conduite du khédive et de lui faire savoir que des escarmouches continuaient sans arrêt entre les avant-gardes des deux armées et que, par conséquent, la paix n’était pas faite. Je demandai aux autorités des provinces de subvenir sans retard aux besoins de l’armée et de ne faire aucun cas de tout ordre qui n’émanerait pas directement de moi.

Le Conseil se réunit au ministère de l’intérieur avec la participation des sous-secrétaires d’Etat, des chefs des différents services du gouvernement, des ulémas, des notables, dans le dessein d’étudier les mesures de salut public. Il décida l’envoi à Alexandrie d’une délégation formée d’Aly pacha Mobarek, de Raouf pacha, de Cheikh Aly Naïel et d’Ahmed bey El-Sioufy pour examiner sur place la situation et solliciter le retour du khédive au Caire, capitale du pays. En cas de refus, la preuve serait établie que, retenu de force sous la garde des soldats ennemis, il n’était pas libre de ses mouvements. Lors de son retour, la délégation, moins deux membres, Aly pacha Mobarek et Ahmed bey El-Sioufy[277], retenus par le khédive, passa par Kafr-el-Dawar et m’exposa la situation : Le khédive qui trompe les Musulmans et se réclame injustement de l’Islam, était, disait-on, aussi bien que ses compagnons, prisonnier de la volonté britannique, aucun d’eux ne pouvait sortir de la ville sans un sauf-conduit délivré par les autorités britanniques. On me communiqua un manifeste daté du 4 Ramadan (20 juillet 1882), et portant la signature du khédive, qui annonçait ma révocation, alléguant mon refus d’exécuter son ordre d’envoyer des troupes pour empêcher la descente des Anglais du côté du fort d’El-Agemi, et me faisant un grief d’avoir abandonné la ville d’Alexandrie sans raison plausible, et concentré les forces à Kafr-el-Dawar.

Il se tint ensuite, au Caire, un grand Conseil national qui réunit plus de cinq cents représentants, dont trois princes, le cheikh El-Islam, le Kadi, le Mufti, Sayed El-Bakry, le patriarche Copte, des ulémas, des prêtres, des rabbins, les chefs des administrations publiques, les mudirs (gouverneurs des provinces), des juges, des députés, des notables, des commerçants, des personnages de la Cour. Le khédive s’étant mis, par sa conduite, « hors la loi », le Conseil décida, à l’unanimité, de considérer son pouvoir comme nul et non-avenu, de me charger d’assumer la défense du pays, et d’en aviser officiellement le Sultan. On constitua, en même temps, un Conseil administratif permanent dont firent partie S. E. Boutros pacha, Hussein pacha, Yacoub pacha Sami, Ahmed pacha Nachâat, directeur de la daïra. Ce fut une sorte de comité de salut public, créé pour veiller à l’ordre et à l’organisation de la défense à l’intérieur du pays.

Il est à remarquer que je n’avais aucune voix au Conseil, que cette guerre était, comme je viens de le prouver, légale et légitime, dans toutes ses phases multiples et successives, depuis la décision du Conseil des ministres, présidé par le khédive en personne, jusqu’à la décision suprême du Conseil national qui me conféra le titre de « défenseur du territoire égyptien », et déclara illégale l’autorité du khédive qui m’avait, entre temps, révoqué et avait épousé la cause de l’ennemi.

Selon l’esprit de l’Islam, le Gihad signifie : engager sa vie, son bien ou ses opinions dans une lutte sacrée. La nation égyptienne a fait, à cet égard, son devoir envers la patrie. Tous les Egyptiens, sans distinction de classe ou de croyance, ont offert spontanément leurs vies et leurs biens pour défendre le pays et sauvegarder son honneur[278]. D’aucuns ont fait don de tous leurs biens, d’autres de trente chevaux et de 3.000 ardads de blé. Tous les détails de ces donations dont certaines émanaient des daïras de la famille khédiviale — se trouvent dans les dépêches adressées par la population des provinces soit au ministre de la Guerre, soit au haut commandement à Kafr-el-Dawar. Le mouvement fut, à tel point, spontané que, dans l’espace de trente jours on enrôla environ cent mille soldats dont un grand nombre de volontaires et d’Arabes, on constitua de grands dépôts de munitions, on réunit huit mille chevaux ou mulets, quatre mille chameaux, et une certaine somme d’argent sans la moindre pression de la part des autorités, — fait sans précédent dans les annales de l’Egypte depuis l’avènement de l’Islam.

En outre, toutes les notablités du pays affluaient sans cesse à Kafr-el-Dawar, et aussi à Ras-el-Ouadi et nous faisaient part de leur opinion quant à la façon de mener à bien l’œuvre de délivrance : De deux choses l’une, ou bien toute la nation égyptienne, sans distinction de classe ou de croyance, était rebelle, ou bien elle menait la guerre du droit.

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Arrivés à Kafr-el-Dawar, nous trouvâmes la racaille des Arabes en train de piller et de voler les réfugiés d’Alexandrie et les habitants des communes voisines. Tout le pays s’était ému de leur présence. Selon un télégramme de la préfecture, ils menaçaient même la campagne limitrophe du chef-lieu de la province, Damanhour. Ils assassinèrent un Copte et sa femme qui laissaient un pauvre petit enfant dont le souvenir m’attriste. Immédiatement, je donnai ordre d’arrêter les coupables ; j’envoyai, en toute hâte, une troupe de soldats réguliers et d’Arabes pour maintenir l’ordre et la sécurité dans la province. Je demandai, d’autre part, au Conseil du Caire, de révoquer le préfet de cette province, qui — le fait a été établi — avait donné aux Arabes des instructions les incitant à commettre le pillage, aussitôt la guerre déclarée, dans le dessein de provoquer la dispersion, et, partant, l’affaiblissement de nos forces. Aussi fût-il arrêté et envoyé, sous escorte, au Caire où le Conseil administratif procéda à son interrogatoire. Quant aux chefs arabes, ils n’ont pas, à vrai dire, obéi à ces ordres contraires à l’humanité, mais la nouvelle ébruitée excita les éléments arabes interlopes à cette action répréhensible ; nombre d’entre eux furent pris en flagrant délit et envoyés, de même, au Conseil qui leur infligea la peine de prison. Ainsi, grâce à la vigilance des soldats dans les diverses parties de la province de Dakahlia l’ordre fut rétabli et les esprits furent rassérénés. Témoin M. Ibrahim, un Israélite européen qui possédait des propriétés à Berket Ghattas.

Il se produisit également à Tanta, chef-lieu de la province de Gharbia, une agitation analogue provoquée par les réfugiés d’Alexandrie et entraînant la mort de quelques Européens. Ibrahim pacha Adham, gouverneur de la province, fut diligemment envoyé au Caire et jugé par le Conseil. D’autre part, des détachements d’infanterie et de cavalerie ne tardèrent pas à assurer l’ordre dans les principales villes du département.

Entre temps, j’avais adressé une circulaire à toutes les provinces, recommandant aux autorités de veiller à la sécurité des Européens, nos frères dans la commune humanité, et de faire la distinction entre les soldats anglais qui nous font la guerre et les résidents anglais à qui nous devons aide et protection, conformément aux traditions de l’Islam. Qu’on consulte, à ce sujet, les archives des diverses administrations ; elles confirment abondamment nos dires : Même les Anglais qui désiraient partir pour Ismaïlia s’y rendaient sous la garde de soldats égyptiens désignés spécialement par l’autorité militaire. Témoins, M. Ferdinand de Lesseps, M. Masnou et M. Dion, consuls d’Italie et de France, à Zagazig.

Grâce à mes instructions, une atmosphère d’amitié et de mutuelle confiance se créa entre la population et les résidents étrangers, au point que nombre de commerçants européens revinrent d’Ismaïlia et de Port-Saïd au Caire. Leurs noms figurent sur une liste qui se trouve entre les mains du chef de la sûreté, Ibrahim bey Fawzy.

Quant aux réfugiés, ils furent répartis entre les différentes villes de l’intérieur où de riches familles leur vinrent en aide avec égards et générosité.

Les prisonniers anglais furent également l’objet de notre sollicitude. Au commencement d’août 1882, l’officier anglais Dadly De Chair fut fait prisonnier par le régiment d’Aboukir et dirigé par le commandant Khorchid pacha Taher sur Kafr-el-Dawar, puis, par moi, sur le Caire. Je recommandai aux autorités de lui accorder toutes les facilités. Il fut logé au palais destiné naguère à l’instruction des fils du khédive ; sa mère, autorisée à correspondre librement avec lui, m’adressa une dépêche de remerciements. D’autres officiers, prisonniers de guerre, n’eurent qu’à se louer de notre traitement.

Il n’est que juste de demander à ceux qui nous accusent gratuitement de sauvagerie, pourquoi l’on se refuse à nous traiter de même, maintenant que notre sort est entre les mains de la Grande-Bretagne, cette grande puissance qui respecte la dignité et l’honneur ? Pourquoi nous a-t-on jetés en prison et réduits à cette condition tant souhaitée par notre adversaire[279], qui était, au même titre que nous, en guerre avec les Anglais ? C’est aux amis de l’humanité, aux défenseurs de ses droits que nous faisons appel pour obtenir un jugement équitable.

Mon attitude envers les œuvres d’utilité publique était toujours empreinte de respect et d’attention, comme il ressort clairement des dépêches échangées entre M. de Lesseps et moi au sujet du respect de la neutralité du canal de Suez. Ce fut seulement lorsque les navires de guerre ennemis y firent leur apparition et bombardèrent le village de Neficheh que j’informai M. de Lesseps de la nécessité où nous nous trouvions — nécessité, du reste, admise par les lois de la guerre — de nous défendre du côté du canal. Et M. de Lesseps de nous autoriser à agir selon ces lois. Je donnai ordre au commandant du régiment de l’est, Rachid pacha Husny, et à l’ingénieur en chef des fortifications, Mahmoud pacha Fahmy, de bloquer le canal d’eau douce et le canal de Suez, si possible, en cas de force majeure. Il suffit de lire la correspondance de M. de Lesseps avec son fils et sa femme pour se rendre compte de notre respect pour la neutralité du canal où, malgré la déclaration de guerre, nous favorisâmes, comme en temps de paix, la circulation des bateaux affectés au service postal dans l’intérêt du bien public[280].

Nous poussâmes même le scrupule jusqu’à nous interdire l’envoi du côté est d’une force militaire destinée à monter la garde sur le canal, car nous ne nous serions jamais attendus à la violation de la neutralité du canal par les Anglais.

C’est pourquoi cette région resta vulnérable, sans barricades ni forts pour la protéger. Les Anglais occupèrent Ismaïlia et en firent une base d’opérations au moment où les troupes égyptiennes commençaient à se fortifier à Mahsamah. Envoyées à leur rencontre, le 25 août, elles furent défaites par la cavalerie britannique, qui leur coupa toute retraite. L’ingénieur Mahmoud pacha Fahmy, ne voulant pas abandonner cette position importante, fut surpris et fait prisonnier par les Anglais.

Le jour même je laissai Toulbah pacha à Karf-el-Dawar pour me rendre à Tel-el-Kébir, où je devais attendre l’arrivée de renforts du Caire, entre autres, le premier régiment d’infanterie, commandé par Aly pacha Fahmy.

Les Egyptiens établissaient, en même temps, une ligne de défense garnie de fortifications et de barricades, entre Salhieh et Gebel Etahah, en passant par Tel-el-Kébir et Dar-el-Baïdai, afin de pouvoir opposer une résistance sans grandes pertes, comme à Kafr-el-Dawar.

Toutefois, lors des deux attaques qui se produisirent aux environs du pont de Kassassine où les deux armées en présence firent preuve de courage et de fermeté, S. E. Rachid pacha Husny et Aly pacha Fahmy, blessés et mis hors combat, furent envoyés au Caire et remplacés par Aly pacha El-Rouby.

Ce n’est pas tout. Avant d’achever la consolidation de nos positions de défense sur la ligne projetée, les troupes anglaises et indiennes, par une attaque brusquée à la pointe du jour nous obligèrent à soutenir tant bien que mal une lutte meurtrière de deux heures. La cavalerie ennemie, ayant réussi à se glisser derrière nos lignes, nous força à une retraite désordonnée qui précipita la défaite du mercredi 29 chawal 1299 de l’hégire, 13 septembre 1882.

Je pris alors, en toute hâte, poursuivi par la cavalerie anglaise, la direction de Belbeis où je rencontrai Aly pacha El-Rouby. De là, le train nous mena au Caire où le Conseil était réuni au ministère de la Guerre. Il décida, sur la foi des déclarations anglaises que l’Angleterre ne poursuivait pas, par la guerre, la conquête de l’Egypte, d’abandonner la résistance et de s’en remettre entièrement aux sentiments d’humanité et de modération qui ont toujours guidé cette puissance. Sur quoi, je donnai ordre, le 14 septembre, à Rida pacha, commandant du régiment d’Abbassieh formé de 35.000 hommes, d’arborer le drapeau blanc lors de l’arrivée de l’armée anglaisé au Caire et de l’informer de la fin de l’état de guerre pour épargner au pays la dévastation et la ruine.

Vers le soir la cavalerie britannique arriva et, en exécution de mes ordres, le drapeau blanc fut arboré. Rida pacha, suivi d’Ibrahim bey Fawzi, chef de la sûreté, et une délégation du Conseil, eurent une entrevue avec le général Lowe. Puis, à la demande du général, Toulbah pacha, Aly bey Youssef, commandant du régiment de la citadelle, et moi, allâmes le voir. Il nous demanda si nous voulions nous constituer prisonniers de l’armée britannique ; nous répondîmes par l’affirmative sous condition d’être traités conformément aux lois de l’honneur britannique. Nous remîmes nos sabres au général Lowe, agissant au nom du général en chef Wolseley, en faisant remarquer que, pour éviter toute effusion de sang inutile, nous cessions la résistance malgré la présence de 35.000 soldats à Abbassieh et d’une force égale à Kafr-el-Dawar, à Rosette, à Damiette.

Passé trois jours, on nous confia à la garde du colonel Tin jusqu’au 4 octobre, et aux autorités égyptiennes à partir du 5 octobre. Celles-ci m’enfermèrent seul dans un cachot loin de mon ami Toulbah pacha. Le geôlier autorisa mon domestique à m’apporter une couverture et un tapis, mais rien de plus.

Je ne tardai pas ensuite à recevoir la visite du sous-officier chargé de fouiller et de maltraiter les prisonniers ; il me prit tous mes papiers personnels pour les remettre au Conseil d’enquête chargé d’instruire mon procès.

Certaines personnes de la Cour, dont Osman bey Rifâat et Hussein effendi Fawzi, pénétrèrent, à leur tour, dans ma chambre. L’une d’elles, un eunuque turc, me fouilla à nouveau brutalement, m’enleva de force des amulettes que je gardais sous la chemise pour protéger mes enfants contre les maladies de crises de nerfs.

Une heure après, je vis arriver Bichara Takla[281], rédacteur d’Al Ahram, qui, pensais-je, venait nous réconforter dans l’adversité, lui qui, avant la guerre, jurait sur son honneur et sur sa religion qu’il était des nôtres, lui qui passait jadis pour être un ardent ami de la liberté, digne de respect et de confiance. Il venait, au contraire, étaler son insolence et me dire d’un ton acerbe : « Eh bien ! qu’as-tu fait, Arabi ? Regarde maintenant ce que tu es. » Je refusai de répondre à cet homme à double face, sans dignité et sans honneur.

Une nouvelle poignée de courtisans turcs vint fouiller la chambre dans tous les sens et dut s’en aller les mains vides. Bien mieux : Pendant la nuit du 9 octobre, vers huit heures et demie, j’étais tout à fait endormi, lorsque la porte s’ouvrit violemment. Une dizaine de personnes arrivèrent tout à coup ; l’une d’elles, que je ne pouvais reconnaître dans l’obscurité, me cria d’une voix rauque : « Arabi, me connais-tu ? » Je crus un instant qu’il venait m’assassiner, mais, revenu à moi, je répondis avec calme : « Non ! Que me veux-tu ? » — « Je suis Ibrahim Agha », dit-il et il se répandit en invectives contre moi, me traitant de chien, de cochon. C’était, en effet, le fameux Ibrahim Agha, le toutouji (porteur de pipes de Son Altesse), qui s’était enfui en Syrie, à la suite du vol des bijoux au palais du khédive, pour se soustraire à l’enquête.

Me voilà maintenant traqué comme une bête fauve dans une geôle obscure, sans lumière. Mon domestique, quand il m’apporte mes repas, n’est pas autorisé à me voir. D’autre part, toutes les prisons, à l’heure qu’il est, en province, au Caire, et à Alexandrie, regorgent de prisonniers de tout rang : ulémas, députés, notables, commerçants, maires de communes. Certes, comme le disait jadis un député, seule ma présence assurait l’existence de la Chambre et la liberté du pays qu’on cherche à asservir.

Par une ironie du sort, le khédive qui, le premier, provoqua l’arrivée des flottes et nous exhorta à repousser l’invasion avec un zèle trop grand, il est vrai, pour être sincère, se joignit à nos ennemis qui continuèrent la guerre en son nom.

Partout les soldats britanniques — chose qu’il ne faut pas oublier — furent considérés comme les soldats du khédive et l’armée égyptienne passa pour rebelle. Le khédive faisait distribuer des manifestes où il proclamait solennellement que les Anglais ne visaient point la conquête de l’Egypte.

L’armée égyptienne rebelle ! Qu’on nous dise alors pourquoi les prisons sont remplies de tant de citoyens, de députés et de notables de toutes les classes ?! Et qu’on nous dise aussi, puisque l’armée et le reste de la nation, fait évident, communiaient dans un même sentiment, une même idée : la défense d’une cause juste, pourquoi cette puissance qui, la première, jeta les fondements du droit et de la liberté, se met-elle à l’encontre de la volonté d’une nation opprimée, en faveur d’un seul qui, du point de vue de l’Islam, n’a plus le droit de régner sur elle !

Comment l’Angleterre put-elle tolérer cette situation, elle qui respecte les coutumes et la religion de chaque pays ? L’Egypte n’était pas, en fait, en état de guerre avec la Grande-Bretagne, mais en état de légitime défense pour la sauvegarde de ses libertés, avec l’espoir, toutefois, qu’aussitôt mise au courant de la situation réelle en Egypte elle ferait justice aux Egyptiens et respecterait leurs droits.

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La vérité, je le répète maintenant, est que je ne suis pas rebelle. J’avais répondu à l’appel de la nation égyptienne dressée comme un seul homme pour délivrer le pays de l’esclavage, sans porter la moindre atteinte aux lois de l’honneur. Je ne me proposais aucun but personnel, comme d’aucuns veulent l’insinuer : J’étais chargé de la défense du pays par Sa Majesté le Sultan qui avait eu la preuve de ma sincérité et de la mauvaise foi du khédive. Deux lettres — que je possède encore — reçues de Sa Majesté, par l’intermédiaire du Cheikh Mohammed Zafer et Aly pacha Rateb, deux personnages de la Cour du Sultan, attestent la véracité de mes dires[282].

En outre, j’avais été mis à la tête de l’armée égyptienne pour la défense du territoire, de par la volonté expresse du khédive et de son ministère d’abord, et de par celle de la nation ensuite.

Tant de faits proclament mon innocence et confirment la justice de ma cause.

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Je prie maintenant mes défenseurs, M. Broadley et M. Napier, M. Blunt et ses dignes amis qui ont le sentiment de l’honneur britannique, de bien vouloir prendre en considération ce mémoire que j’ai rédigé, avec le seul souci de l’exactitude, ne cherchant à établir sur les derniers événements que la vérité, rien que la vérité.