Imperium in Imperio
Nous entrons maintenant dans une phase décisive qui a précédé la révolution et où les responsabilités des événements ultérieurs se précisent dans leurs origines directes et immédiates et se ramènent à une seule et unique cause : l’ingérence de l’étranger.
En imposant deux ministres étrangers à Ismaïl et en l’écartant de la direction des affaires publiques, les deux gouvernements avaient institué, en fait, un régime de domination. Ce régime avait été ébranlé par le renvoi de deux ministres et la formation d’un ministère national ; mais, par la déposition d’Ismaïl, la France et l’Angleterre entendaient regagner le terrain perdu et introduire un « système nouveau avec un homme nouveau ».[168]
Aussi pour tirer toute la force de cette décision, tenaient-elles à s’en attribuer tout le mérite effectif par la défense des droits et privilèges du nouveau souverain contre les empiétements de la Turquie. Par cette politique, elles voulaient déterminer, aux yeux de l’Europe, la position de l’Egypte à l’égard des deux puissances et gagner complètement à leurs vues leur protégé Tewfick. « Nous avions donné à Ismaïl, écrivait M. Waddington, le conseil d’abdiquer, c’est-à-dire de faire spontanément un sacrifice que la France et l’Angleterre étaient résolues à exiger de lui, mais nous n’avions jamais contesté à la Porte d’intervenir pour sanctionner ce changement politique, et si, là où nous nous contentions d’une abdication volontaire, il y a eu révocation, cette circonstance n’altère en rien l’importance du résultat que les deux puissances viennent d’obtenir. »
Il protestait ensuite contre l’intention de la Porte « d’en revenir désormais pour le statut de l’Egypte aux dispositions de 1841 et d’abroger le firman de 1873 », et disait, en parlant de Tewfick : « le Prince dont les deux puissances occidentales ont favorisé l’avènement ».[169]
Enfin les ambassadeurs français et anglais à Constantinople, M. Fournier et M. Layard, exigeaient la communication du nouveau firman avant sa promulgation, et, après de longs pourparlers avec les ministres ottomans, parvenaient à modifier le projet de firman et à faire reconnaître par la Porte toutes les immunités accordées à l’Egypte par la Charte de 1873. Ils obtenaient également la suppression d’un passage caractéristique : « Les privilèges octroyés à l’Egypte ayant été confiés spécialement au khédiviat, le khédiviat ne pourra, sans aucun motif ni prétexte, aliéner, ne fût-ce que temporairement, en totalité ou en partie, ces privilèges au profit des tiers. Les droits de l’autorité doivent être constamment défendus par les mains sûres auxquelles nous les avons confiés. »[170]
Cette phraséologie insinuante visait sans doute comme le faisait remarquer M. Fournier, « l’emploi des étrangers dans le gouvernement du khédive », mais la Turquie avait fini par se conformer à la volonté des deux puissances dans la rédaction du firman adressé le 30 juillet au nouveau khédive. Cet incident, dans son ensemble, prouvait que la France et l’Angleterre étaient maîtresses de la situation en Egypte par rapport au parti national, à la Turquie et à l’Europe. « En somme, disait M. Waddington, on peut dire sans présomption que les difficultés soulevées à Constantinople à propos de l’Egypte ont tourné à son avantage et à l’affermissement de son autonomie. Ses privilèges sont placés désormais sous la garantie de la France et de l’Angleterre ainsi que des autres puissances qui vont être appelées à en prendre acte. »[171]
En d’autres termes, la tutelle franco-anglaise était reconnue en fait par les Puissances. Cette tutelle était exercée dans le nouveau régime, nominalement par le khédive ou la cour ou son gouvernement ou tous les trois suivant les circonstances.
Tewfick rappelait Louis XVI par sa piété, sa faiblesse et son autocratie. Tous deux provoquent, précipitent et trahissent la révolution au profit de l’étranger. « Tewfick, en effet, disait lord Milner, avait reçu la faiblesse en héritage et, malgré toutes ses excellentes qualités qui, plus tard, sous de meilleurs auspices firent au pays un bien inexprimable, il n’était pas l’homme qu’il fallait pour relever, sans aide, le respect du nom khédivial, respect que les circonstances avaient profondément altéré. Le peuple avait vu le père, si redouté, déposé sans résistance, en vertu d’un décret de la Porte ; il vit le fils soumis, dès son avènement, à la tutelle des puissances étrangères, et s’il serait exagéré de dire que sous ces atteintes successives l’auréole qui, aux yeux de la grande masse du peuple, entoure le front de « l’Effendina » avait été complètement obscurcie il est du moins certain qu’elle avait beaucoup perdu de son brillant éclat. »
Lord Milner voulait, il est vrai, en prouvant que le prestige du khédive était « impuissant à raffermir l’autorité », justifier le principe du rétablissement de l’ordre. Mais n’y a-t-il pas plutôt dans cet aveu la condamnation de l’homme et de l’influence étrangère représentée en réalité depuis cette époque par l’Angleterre ?
Un auteur anonyme[172] écrivait en 1880 : « Aux yeux de ses frères et même de son père, Tewfick Pacha n’est qu’un objet de mépris. On ne peut rien dire de sérieux contre lui. Il n’a aucune mauvaise disposition ; mais par nature, il devient un simple jouet entre les mains de n’importe qui sait le flatter et l’amuser. Actuellement son valet de chambre le domine complètement et tout le monde au Caire et dans toute l’Egypte exprime son mépris pour le fils aîné du khédive en lui donnant le gentil nom de « Madame Frederick »[173] — Frederick étant le nom du valet du prince. Son esprit faible trouve quelque consolation dans sa dévotion et les mosquées qu’il a bâties sont aussi nombreuses que les palais bâtis par son père. »
Voilà l’homme. En ce qui concerne son entourage et ses favoris, le même auteur publie les souvenirs suivants d’un citoyen indigène du Caire : « Ibrahim effendi Zaki qui avait passé plusieurs années en prison pour fraude est nommé chef du Bureau turc au ministère des Finances.
« Kamal bey, Osman Aarag et Joseph Pacha sont les courtisans favoris, et celui qui veut une situation au Gouvernement égyptien doit faire un arrangement avec eux, car ils possèdent une grande influence sur Tewfick, etc... »
On conçoit aisément que l’avènement de Tewfick favorisa plus que l’avènement d’Ismaïl la camarilla turco-circassienne et des étrangers dans le pays des fellahs.
Voyons maintenant le gouvernement. Le cabinet, suivant l’usage, avait donné sa démission, mais un nouveau ministère Chérif fut constitué le 2 juillet. Pour expliquer sa politique future et le programme de son gouvernement, Tewfick adressa, le 3 juillet, au Conseil des ministres, sous forme de décret, une déclaration où il assurait que « pour la bonne marche de l’administration, il est nécessaire que le Gouvernement khédivial soit constitutionnel et ses ministres responsables. Je ne dévierai pas de ce principe qui sera la base de mon gouvernement, et nous devons aider la Chambre des délégués et modifier ses lois dans un sens plus libéral, afin qu’elle soit à même d’étudier les lois, les budgets et toutes les autres questions qui lui seront soumises. »
Le khédive parlait ensuite de la nécessité de réorganiser les tribunaux, de propager l’instruction publique et d’introduire toutes les réformes administratives nécessaires, mais le point essentiel de tout ce programme du 3 juillet est la promesse, faite solennellement par le khédive, d’établir un régime constitutionnel représenté par une nouvelle chambre plus en rapport avec le principe de la responsabilité ministérielle.
Cependant, malgré cette promesse dont la population prenait acte avec satisfaction, le nouveau gouvernement non par la faute de Chérif, mais par la faute de Tewfick et de ses favoris, n’était pas suffisamment national. « Les pauvres fellahs dans la province de Guiza, disait encore l’auteur anonyme[174] cité plus haut, crient en vain au secours auprès du nouveau khédive ; leur cruel mudir (gouverneur) les flagelle pour les obliger à payer des taxes qu’ils avaient déjà payées au temps d’Ismaïl.
« Ce mudir était un favori de Khalil Aga, le chef des eunuques de la mère du prince, et il est maintenant protégé par Kamal bey, l’ami intime de Tewfick.
« Qui est Aly (Osman ?) Pacha Galib, ministre de la Guerre ? C’est un ancien esclave circassien du khédive Ismaïl surnommé par les fellahs « l’ange de la mort ». Maintenant il est nommé ministre de la Guerre, comme si Ismaïl régnait encore. »
Ajoutons que le ministère de la Guerre avait décidé de réduire le nombre de l’armée active à douze mille hommes et renvoyer le reste (dix mille). Mécontents de cette mesure et d’autres encore, soixante-dix-neuf officiers présentèrent, au mois de juillet une requête au khédive demandant le remplacement du ministre de la Guerre.[175]
Mais le principal est que Chérif ne se laissait pas dérouter par les événements et ne perdait pas de vue la raison d’être de son gouvernement : conférer au pays une charte constitutionnelle. Cette charte, il la présentait au khédive pour obtenir sa ratification, mais Tewfick, désertant la cause de la nation, oubliant la promesse d’hier et acquis de plus en plus à l’influence étrangère, opposa son refus. Sur quoi, Chérif donna sa démission le 18 août et le khédive forma un nouveau ministère qu’il présidait ; il était lui-même son propre Premier. « Nul doute, dit Mohamed Abduh, que les agents des puissances, lorsqu’ils eurent vent des projets du khédive et de son inclination à satisfaire le sentiment général du pays, n’aient cherché à le convaincre de l’inopportunité de ces nouvelles institutions, en arguant que l’intervention des députés dans la préparation des budgets serait de nature à retarder la solution des questions financières urgentes et à provoquer des complications qui menaceraient le trône. Ils étaient aidés dans cette besogne par quelques hommes de son entourage, et le khédive, se souvenant encore de la récente déposition de son père, se laissa influencer par leurs arguments, changea d’attitude et résolut de refuser la nouvelle charte de réformes. »
Lord Cromer, qui évite soigneusement de rappeler la promesse officielle du 3 juillet, faite par le khédive, rapporte que « Son Altesse expliquait à M. Frank Lasselles (agent et consul général de l’Angleterre) les raisons de sa désapprobation de Chérif. « Il m’assurait, écrit M. Lasselles, qu’à présent les institutions libérales ne convenaient aucunement au pays et que la Constitution présentée par Chérif n’était qu’un décor de théâtre. Il était lui-même responsable du gouvernement du pays et décida de prendre la part qui lui revenait dans cette tâche et à ne pas s’abriter derrière une Constitution irréelle et illusoire. » Chérif Pacha, de son côté, disait à M. Lasselles « qu’en tant qu’Egyptien il regrettait le retour au pouvoir personnel. Il y avait nombre de personnes à l’intérieur et au dehors du palais qui se réjouissaient, dans leur intérêt personnel, de voir le pouvoir absolu du khédive rétabli, mais que c’était un véritable malheur pour le pays s’il devait retomber sous le gouvernement d’un souverain absolutiste. »[176]
Lord Cromer dans son livre, loue la « sage » attitude du khédive, car « la seule forme de gouvernement, dit-il, convenable à l’Egypte était le despotisme, mais un despotisme bénévole, qui devrait être sous quelque contrôle effectif. »[177]
L’allusion était claire. Le contrôle effectif ne sera pas la représentation nationale, mais le contrôle dualiste, rétabli aussitôt et qui sera, en fait, exercé par M. Baring (le futur lord Cromer) lui-même.
Le khédive qui, de l’aveu de lord Milner, était « soumis, dès son avènement à la tutelle des puissances étrangères », en faisant fi de la volonté nationale dont le but avéré était de prévenir la révolution et l’occupation étrangère par des réformes, ne porte-t-il pas directement toute la responsabilité des événements ultérieurs ?
La signification de la démission de Chérif ne devait pas échapper aux esprits avertis. Le khédive, qui régnait en maître, ordonna, sur le conseil des deux consuls, le retour de Riaz, pour lui confier la présidence du Conseil. Cette décision mécontenta l’opinion publique dont l’existence ne faisait plus de doute. Un correspondant adressait du Caire, le 20 août, un article au Times[178], où il parlait précisément de l’opinion publique en Egypte. « Il y a quinze ans, dit-il, l’opinion publique parmi les indigènes n’existait pas. Aucun journal publié en arabe n’aurait obtenu 100 abonnements ; il aurait été impossible de citer un nom représentant, je ne dirai pas une opposition, mais même une simple opinion sur les questions de l’heure. Aujourd’hui nous devons admettre l’existence d’une douzaine de journaux publiés en arabe tirant chacun à 1.000 ou 1.500 exemplaires, généralement non subventionnés, et exprimant une libre critique — nullement à mépriser — sur les événements publics. Il existe une Chambre des Députés, impuissante il est vrai, mais possédant des pouvoirs pratiques d’obstruction ; enfin il y a, çà et là, des hommes exerçant, pour le bien ou le mal, une influence considérable sur une large portion de leurs compatriotes. »
« Ecoutons d’abord, dit encore le correspondant, ce que dit la presse indigène sur la situation : Sommes-nous du parti de Chérif, de Nubar, de Riaz, de Wilson ? Notre réponse : « D’aucun, mais du parti de l’Egypte. Peu nous importent les noms des hommes, ce qui nous importe seulement ce sont les principes. Nous voulons des hommes honnêtes et capables ; nous ne regardons ni la nationalité, ni la croyance, mais nous ne voulons pas des faiseurs, ni encore le Gouvernement par les consuls généraux ; donnez-nous des hommes capables et laissez-nous travailler à notre avenir par nos propres efforts. »
« Laissons maintenant la presse. Le leader parlementaire du parti national est un certain Abd-el-Salam Bey El-Moelhy. La première fois que je l’ai vu, c’était la veille de la déposition de l’ancien vice-roi, et il s’étendait longuement sur la nécessité de donner à Ismaïl Pacha le temps de réaliser ses projets de réforme représentative qui se développèrent soudain.
« Mais derrière cette individualité — pas très formidable — il y a un personnage beaucoup plus caractéristique, Gammel-Eddin. J’ai interrogé ce Cléon d’Egypte et l’ai trouvé, à ma grande surprise, l’homme le plus doux. Certes il n’y a aucune originalité frappante dans ses vues, mais il a des idées bien définies. Le cri de « l’Egypte aux Egyptiens » il le soutenait jusque dans ses conclusions extrêmes, et lorsque j’essayai de contester son assertion que le ministère Wilson-de Blignières n’a produit aucun résultat, en faisant allusion à la cessation de taxation, il insista avec force sur le fait que ce résultat a été produit par l’expression de l’opinion publique et il aurait été également obtenu sous un ministère indigène.
« J’en ai dit assez pour montrer qu’une opinion indigène existe, qu’elle trouve moyen de s’exprimer, et pour cette raison, elle n’est pas du tout à ignorer. »
Cette opinion publique a été agitée par la démission de Chérif et il semble que Gammel-Eddin se soit livré depuis lors à une propagande plus ouverte contre l’ingérence étrangère, ce qui amena son arrestation par ordre du khédive, et sa déportation sur le Djeddah le 26 août[179]. Cette mesure, loin de calmer l’agitation l’augmenta et désillusionna cruellement les esprits.
Le « despotisme bénévole qui devrait être sous quelque contrôle effectif », dont parlait Cromer, va trouver son expression véritable dans Riaz, futur président du Conseil, connu pour son caractère despotique. Il sera assisté de deux contrôleurs : M. Baring et M. de Blignières[180].
Riaz arriva en Egypte le 3 septembre et fut chargé, le 21, de former un nouveau ministère sur la base du rescrit du 28 août 1878, avec cette différence que le khédive, plus favorisé que son père, se réserva cette fois le droit de présider les réunions du cabinet et de s’associer ainsi au gouvernement de son pays.
Cet ensemble de circonstances provoqua la formation secrète d’un certain « parti national » nouveau à Helouan (près du Caire). Arabi nous donne quelques renseignements, malheureusement vagues et incomplets, sur ce parti : « Lorsque la nation égyptienne, dit-il dans ses mémoires inédits, voyait le pays subir dans ses affaires intérieures et dans ses finances le joug des Européens qui l’exploitaient, le mécontentement gagna toutes les classes et il se forma à Helouan un parti secret qui recrutait ses membres parmi les hauts personnages, les ulémas et les intellectuels[181]. Il publiait un manifeste dans les journaux français, qui faisait connaître l’existence du parti, ses aspirations, etc...
« Et le gouvernement de surveiller étroitement et rigoureusement les chefs du parti dont quelques-uns, pour se mettre à l’abri de ses agissements, se firent naturaliser Autrichiens (Hafez Pacha et son fils) et Italiens (Chaïn Pacha) et quittèrent même l’Egypte. Malgré cette protection, les titres de Chaïn Pacha (ancien ministre d’Ismaïl), en vertu d’un décret du 14 juin 1880, lui furent retirés et ses biens séquestrés. »
Quant au manifeste, nous avons pu trouver le texte français traduit de l’original en langue arabe.[182]
Dans une lettre du Caire, en date du 18 novembre, le correspondant de l’Europe diplomatique[183] écrivait : « Avant même l’arrivée de MM. Baring (le futur lord Cromer) et de Blignières, se reforment contre eux les éléments de la tempête : je veux parler du prétendu parti national dont le khédive joua si bien le 7 avril dernier.
« Ce parti national égyptien vient de lancer son manifeste. Le dit manifeste est daté du Caire, le 20 zilcade 1296 de l’Hégire et le 4 novembre 1879. Il a été rédigé en arabe mais, pour des raisons majeures, la publication de l’édition en cette langue a été différée de quelques jours. Quant à la traduction française, que l’on répand à profusion elle a été imprimée on ne sait où... »[184]
Le parti débute, dans son manifeste, par rappeler que, « à une heure critique, suprême même pour son pouvoir personnel, l’ex-khédive invoqua son intervention. C’était la première fois que le prince laissait échapper de ses lèvres, toujours esclaves de sa pensée, ces mots magiques, si électriques en Europe, dont le sens élève l’âme et sauve les nations en faisant des hommes. »
Toutefois cet appel d’Ismaïl, qui savait depuis longtemps que ce parti national existait, « vint trop tard ».
Aujourd’hui (sous Tewfick), le parti « veut s’affirmer ». Il veut, en tant que parti, « sauver l’Egypte de l’abîme dans lequel l’arbitraire et l’usure l’ont plongée. » Il estime, sur des données authentiques, que plus de £ 60.000.000 sont restées entre les mains des intermédiaires financiers et industriels du dernier règne dont le legs à l’Egypte est une dette générale avoisinant cent millions de livres sterling.
Le parti national estime que « c’est pour lui un devoir sacré, découlant d’un droit indiscutable, de ce droit que possède une nation libre, homogène, de cinq millions d’habitants, vouée à l’agriculture, laborieuse et soumise aux mêmes lois civiles et religieuses. Ce peuple laborieux, émancipé aujourd’hui, ne veut plus d’esclavage. »
Quant au programme du parti, il est dessiné en traits nets et précis : « Il se propose de relever les masses par l’éducation progressive et appropriée aux mœurs et occupations des habitants. Le peuple doit connaître ses droits et ses devoirs. Son éducation doit être faite par son propre élément dans la mesure du possible.
« Ennemi des moyens extrêmes, le parti national a vu avec regret l’événement diplomatique qui a déterminé brusquement la chute méritée du régime précédent.
« Mais en s’inclinant devant les faits accomplis, le parti ne peut considérer le gouvernement constitué par l’influence étrangère comme étant l’expression des vœux et des besoins du pays. Tel qu’il est, ce gouvernement n’a aucune attache vraiment égyptienne, sa base est artificielle. Les puissances seules ont concouru à sa formation. La nation n’y est pour rien. Un khédive règne au Caire, mais la direction suprême des affaires n’émane ni de lui, ni de son ministère. Sous un pareil régime, l’Egypte toujours responsable des fautes d’autrui, dont elle est lasse, marche à sa perte. La nation nilotique ne peut accepter un état de choses qui la livre, sans appel, à une tutelle dangereuse pour son autonomie et qui laisse l’exploitation de ses richesses à des éléments étrangers irresponsables, jouissant d’immunités et de privilèges auxquels elle ne participe pas. Elle se sent assez jeune et assez forte pour se régénérer elle-même. Elle le veut. C’est pour cela qu’elle revendique hautement l’exercice de ses droits, en confiant ses intérêts au parti national égyptien composé d’hommes capables et éprouvés. »
Le parti déclare ensuite que « l’Egypte veut se libérer de ses dettes à condition que les puissances laissent l’Egypte libre d’appliquer les réformes urgentes. Il faut que le pays soit administré par des individualités égyptiennes de son choix sans exclure complètement l’assistance étrangère » qui sera limitée à certaines branches de l’administration. « Il ne veut pas toutefois de ministres représentant telle ou telle influence européenne », ce qui ne doit pas avoir lieu en Egypte dont la devise est : « Travail sans politique ».
Enfin le parti conclut en soumettant au public le programme d’un débiteur honnête et sacrifié qui s’est substitué à l’auteur de dettes stériles. Ce programme destiné au règlement final de toute la question financière, se résume dans l’abolition du privilège accordé aux créanciers anglais du Preference Stock, privilège qui leur réservait les chemins de fer comme garantie de la dette : « Aucun privilège enchaînant la volonté et le travail du peuple ne peut être toléré » ; dans une conversion générale de toutes les dettes en une seule rente portant intérêt de 4 % l’an, garantie par la nation ; dans l’institution d’un contrôle international spécial et temporaire pour surveiller le service des intérêts de la dette sans autre ingérence ou attribution administrative ; et enfin dans la réforme du système d’impôts.
« L’Egypte, termine le manifeste, ne veut pas devenir une simple expression géographique. » Elle désire, une fois délivrée des embarras et des charges qui la ruinent, rentrant dans l’exercice de ses droits sur toutes les branches des revenus publics, offrir à ses créanciers des garanties d’autant plus positives que tous les détenteurs en seront égaux devant le Grand-Livre de la Dette, sans aucune exception ni privilège. Ces avantages capitaux relèveront le cours de la rente égyptienne et empêcheront les immenses oscillations du marché financier en mettant un terme aux manœuvres des spéculateurs. »
Ce manifeste, comme la chose ressort clairement, cherche surtout à résoudre la question égyptienne en tant que créance financière transformée par l’Europe en une créance politique sur l’Egypte. Il relève aussi ce besoin de réformes qui précède les révolutions. Le principal remède à la situation était de mettre un terme à l’ingérence étrangère ; mais « le système d’ingérence dans les affaires égyptiennes qui commença il y a deux ans, prit une tournure décisive en mai 1878 et fut porté à son point culminant par la déposition d’Ismaïl »[185].
Depuis l’avènement de Tewfick, c’est le gouvernement du pays par les consuls généraux, puis par le contrôle dualiste qui représentait le nouveau régime. Ce contrôle avait été rétabli le 4 septembre, mais la position des deux puissances en Egypte devait entraîner ipso facto la modification de la nature même de ce contrôle. Cela ressort du décret du 15 novembre réglant les attributions des contrôleurs généraux. En vertu de l’article premier, « les contrôleurs généraux auront, en matière financière, les pouvoirs d’investigation les plus étendus sur les services publics ». L’article IV précise qu’ils « auront rang et séance au Conseil des ministres et y auront voix consultative ». Ce n’est pas tout. L’article VI stipule qu’ils ne « pourront être relevés de leurs fonctions qu’avec l’assentiment de leurs gouvernements respectifs. »
C’est ce contrôle politique[186] qui jouera un rôle dans les événements de 1881-82 qui amèneront l’occupation britannique. Lord Cromer reconnaît que dans les discussions qui eurent lieu en Angleterre trois ans plus tard, concernant la responsabilité de ces événements, « les libéraux, à la Chambre des Communes, soutenaient que la nécessité de l’intervention anglaise était due principalement au fait qu’en 1879 le contrôle, qui était financier précédemment, devint politique »[187]. Gladstone, dans son discours du 27 juillet 1882, affirmait, de même, que le contrôle dualiste avant 1879 n’était pas politique, parce que le gouvernement égyptien se réservait le droit de congédier les contrôleurs, « mais, dit-il, s’adressant aux députés, en lui enlevant ce droit en 1879, vous avez amené l’intervention étrangère au cœur même du pays, et établi, dans toute la force du terme, un « contrôle politique ».
La première tâche de ce contrôle était de résoudre la question financière. Il adressa, le 1er décembre, au khédive un rapport où il tint tout d’abord à définir sa position vis-à-vis du souverain et de ses ministres : « Les fonctions auxquelles nous appelaient Votre Altesse, dit-il, n’impliquaient aucune ingérence directe dans l’administration du pays, mais elles nous imposaient le devoir d’indiquer à son ministère les mesures que réclame l’intérêt commun du pays et de ses créanciers. » Et le contrôle de conclure : « Etant donnée l’impossibilité où se trouvait le gouvernement de faire face à tous ses engagements, la situation financière ne pouvait être régularisée que par une loi spéciale de liquidation. »
Le 2 avril 1880, une commission de liquidation fut instituée sous la présidence de sir Revers Wilson. Les contrôleurs ne furent pas désignés comme membres de la Commission. D’après lord Cromer, « il était à la fois juste et politique que les contrôleurs restassent en dehors pour représenter les intérêts du gouvernement et du peuple égyptiens ».
Enfin les travaux de la Commission aboutirent à la promulgation de la loi de liquidation sanctionnée par un décret khédivial le 17 juin 1880[188]. En vertu de cette loi le revenu de l’Egypte était estimé à £ 8.576.000 et l’intérêt de la dette unifiée fixé à 4 % au lieu de 7 %, ce qui amena la réduction d’environ deux millions de livres sterling par an. « Il est certain, dit M. Rothstein, que si ce taux avait été fixé en 1876, on aurait épargné à l’Egypte les souffrances sans nombre qui furent son sort pendant les quatre années suivantes, et Ismaïl aurait régné encore. »[189]
Malgré l’abolition de la Moukabala[190] et certains défauts inhérents à cette loi, elle régularisa une situation financière anormale et prépara le retour de la prospérité publique. Sir Mulhall et d’autres financiers qui ont vivement critiqué la politique financière des puissances n’ont pas manqué de louer cette loi bienfaisante proposée par la France. D’après Mohamed Abduh, « le jour de la promulgation de cette loi marquait une date historique. Il fut célébré à Alexandrie par une foule enthousiaste qui le considérait comme une fête nationale car la nouvelle loi établissait une ligne de démarcation entre un passé trouble et incertain et un avenir tranquille et clair. »
Lord Milner donne une appréciation générale qui ne manque pas d’intérêt : « ... Il devint évident, dit-il, qu’une réduction de la dette était inévitable sous peine de voir le fonctionnement du gouvernement absolument arrêté. La réduction eut lieu en vertu de la loi de liquidation de juillet 1880...
« Cette loi eut pour effet de liquider la dette flottante, de consolider les obligations d’Egypte au moyen d’un petit nombre d’emprunts, et de fixer l’intérêt à un taux que le pays, dans des conditions normales, pouvait supporter non point toutefois sans grandes difficultés. Mais dans l’intervalle de quatre années qui sépara l’arrangement Goschen de la loi de liquidation, les dettes de l’Egypte avaient augmenté d’environ 10 millions. »
L’auteur de l’Angleterre en Egypte formule ensuite une critique : « Cette loi, dit-il, œuvre d’hommes capables et consciencieux, qui avaient une pleine connaissance du sujet, était basée sur des idées justes et raisonnables, mais elle ne laissait aucune marge pour les cas imprévus.
« Certes il était bon, il était essentiel de couper court aux prodigalités administratives ; mais la loi de liquidation alla trop loin. Non seulement elle supprima les extravagances, mais elle rogna aussi sur les besoins réels du gouvernement. En réduisant trop brusquement les dépenses des services publics et, notamment, des dépenses pour l’armée, elle contribua, jusqu’à un certain point, à favoriser le mouvement révolutionnaire. »
L’auteur confond la loi avec les hommes qui auront mal exécuté la loi et favorisé par conséquent le mécontentement de 1881. Cette loi, du reste, fût-elle une loi idéale, eût été incapable d’améliorer profondément, en peu de temps une situation financière complètement bouleversée depuis de nombreuses années.
Le ministère Riaz dura environ deux ans. Politiquement, il avait créé un système despotique de terreur et d’espionnage. Des citoyens furent exilés, des journaux supprimés, et un bureau de presse fut chargé de censurer les écrits. Administrativement, il était en meilleure posture : « Je tiens, dit un auteur égyptien[191] d’une autorité sûre, que le but de Riaz en revenant au pouvoir était de travailler à dégager le pays de ses difficultés financières et partant, le délivrer de l’intervention étrangère. Il réussit pendant la première année à dégager les fellahs de leurs charges financières les plus lourdes. Néanmoins, si sincère que fût son intention, il lui était impossible de réaliser quelque chose dans le genre d’une réforme populaire parce que son ministère était principalement composé de Turcs réactionnaires. »
Les principales réformes de Riaz étaient l’abolition, conseillée par le contrôle, de vingt-quatre taxes d’une nature vexatoire pour les fellahs, telles que l’impôt professionnel, les droits d’octroi, le droit de pesage, l’impôt personnel.
C’est la politique de demi-mesures, nullement en rapport avec la situation intérieure du pays dont tous les rouages administratifs, depuis le règne d’Ismaïl, avaient été déréglés. Le pays réclamait une réorganisation complète, des réformes profondes. Lord Milner reconnaissait lui-même que « le cataclysme (la future révolution) avait eu pour cause profonde de longues années de décomposition ». C’est pourquoi, pour justifier « la durée éventuelle » de l’occupation anglaise en Egypte, il entendait par le rétablissement de l’ordre la nécessité de « reconstruire dans son ensemble toute la machine administrative, de reconstituer les branches du gouvernement et d’assurer à tous les citoyens au moins quelques rudiments de justice. »[192]
Nous avons, dans les chapitres précédents, exposé les causes diverses du gâchis financier et de la désorganisation administrative. Faut-il rappeler ici ce que disait Ismaïl à un Anglais à la veille de sa destitution : Vous, Anglais, vous avez commis une faute. Quels que soient mes actes précédents, j’ai donné à vos intérêts la prépondérance en Egypte. Vous avez les chemins de fer, les douanes, les postes, les télégraphes et les ports entièrement sous une administration anglaise. Pour gagner davantage vous avez appelé les Français. Puis vous avez hésité jusqu’à ce que Bismarck vous poussât à en venir à l’intervention directe. »[193]
On ne pouvait certes pas en vouloir aux Egyptiens qui, pour limiter l’absolutisme d’Ismaïl et l’ingérence étrangère, voulaient établir un ordre véritablement stable, c’est-à-dire national. Le pivot de cet ordre devait être un gouvernement responsable devant une Chambre égyptienne, c’est-à-dire un régime représentatif. Ce régime aurait prévenu, par des réformes réelles, la révolution. Ainsi le roi, de même que son ministère, n’aurait pas été la cause directe et immédiate des événements à la faveur desquels l’intervention anglaise invoqua le principe d’ordre.
On comprend maintenant pourquoi, pendant la première période du contrôle politique qui commence en fait à la déposition d’Ismaïl, l’Egypte est restée deux ans sans l’ombre d’une liberté politique.
Non seulement le khédive n’avait pas été autorisé à ratifier la constitution présentée par Chérif, mais même l’ancienne Chambre des délégués, instituée par Ismaïl, était en fait abolie. Riaz pratiquait l’étouffement systématique de la liberté politique dans les journaux par l’institution d’une censure, dans la Chambre par sa suppression pure et simple, et dans le pays en général par le bannissement et la surveillance des chefs du mouvement. Ce système d’étouffement, favorisé par le contrôle étranger qui avait maintenant la mainmise complète sur le pays, constitue la principale cause immédiate de la révolution de 1881-82. Dorénavant, la lutte contre le khédive ou contre ses ministres sera menée en réalité contre le contrôle qui est le véritable maître des événements, d’autant plus qu’il est tout-puissant et que sa responsabilité est couverte par l’autorité nominale d’autrui. « Riaz, disait le contrôleur anglais[194], était lent à accepter la conclusion inévitable qu’il n’y avait pas de réformes possibles sans la direction et l’assistance européennes. Il était clair que, dans ces circonstances, le meilleur espoir de succès pour les contrôleurs résidait dans une sorte d’abnégation de soi-même. Ils devaient tirer les ficelles derrière les coulisses et ne paraître sur la scène que le moins possible. »
C’était bien le gouvernement du « despotisme » sous quelque « contrôle effectif » établi par les Puissances. Pourtant, les Egyptiens se rendaient suffisamment compte d’une situation particulièrement délicate et voulaient limiter graduellement l’ingérence de l’étranger par l’application d’une politique de réformes.
Mohamed Abduh, le plus grand disciple de Gemmel-Eddin, avait reçu ordre du gouvernement, lors de l’exil de son maître, d’abandonner son poste de professeur à l’Ecole Normale, et de regagner son village. Grâce à l’intervention de Riaz, on lui confia en 1880 la direction du bureau de la presse et la rédaction de l’Officiel, où une grande place était réservée au mouvement social et littéraire. Mohamed Abduh, de tempérament modéré et essentiellement évolutionniste, profita de son autorité nouvelle pour combattre les superstitions, les préjugés et les maux sociaux qui avaient à la longue faussé l’esprit de la religion. Il travaillait à régénérer l’Islam et affranchir la pensée en lui ouvrant des horizons nouveaux. L’aide du gouvernement et du Chef de l’Etat lui étaient indispensables dans son œuvre. Il rappelait, par sa manière d’agir, les modérés Italiens qui voulaient gagner les princes à la cause des réformes et de l’unité. Mais une pareille action était vouée à un échec fatal, parce que le contrôle était établi « au cœur même du pays. » Toute la politique de Mohamed Abduh se résumait en ces trois mots : « ordre, paix, réformes ». Il n’était pas, comme son maître, le leader, mais le régulateur intellectuel du mouvement. Il nous explique lui-même, quoique indirectement, dans ses mémoires inédits, les causes de son échec, qui étaient les causes générales de la révolution : « Les hommes de bon sens, disait-il, souhaitaient que le gouvernement continuât sa politique de réformes, au moins pendant vingt ans, afin que le sentiment de l’intérêt général s’établît profondément et que des institutions plus complètes s’adaptassent aux besoins nouveaux de la population.
« Mais, hélas ! des raisons diverses avaient empêché la réalisation de ces vœux : d’aucunes ont pour origine Riaz Pacha lui-même et certains ministres ; d’autres, le khédive ; et d’autres la croissance de l’ingérence étrangère nouvelle ; et d’autres encore le soulèvement des mécontents pour renverser le ministère Riaz. »
En effet, Riaz, cet homme de l’ancien régime, « croyait, écrivait Mohamed Abduh, que les Egyptiens, aujourd’hui comme hier, devaient obéissance et se souciait peu de leurs aspirations ou de leurs doléances. »
Certes, on ne peut mettre en doute le patriotisme de Riaz. De même que Nubar, Chérif et Aly Mubarek, il fait partie de cette ligue gouvernementale de réformateurs qui ont collaboré à l’œuvre d’Ismaïl. Sorti du peuple, comme Mubarek, il se distinguait des autres par sa sollicitude pour les fellahs autochtones et pour les réformes linguistiques et religieuses. Il était le protecteur et l’ami de Gemmel-Eddin Al-Afghan et de Mohamed Abduh. Mais il n’était pas tout à fait l’homme des temps nouveaux et des idées modernes et indisposait ses amis, aussi bien que ses ennemis, par son caractère tyrannique et vaniteux. Les contrôleurs, et particulièrement M. Baring, jouaient sur sa vanité, et son autorité despotique, loin d’apaiser le mécontentement, le propageait[195].
On avait eu la maladresse insigne de désigner comme ministre de la Guerre un Circassien ignorant et despote, un certain Osman Rifky, qui favorisait la promotion des officiers de sa race au détriment de l’élément égyptien dans l’armée. Ce choix était d’autant plus regrettable que l’armée, depuis ses victoires sous Mohamed Aly et Ismaïl et tant d’injustices commises par les chefs turcs — et la défaite d’Abyssinie n’était pas la moindre — était devenue un foyer de mécontentement. Le succès de l’émeute du 18 février 1879 avait prouvé qu’il fallait compter avec elle.
Depuis le commencement du règne d’Ismaïl, une société secrète, présidée par Aly El-Rouby, s’était formée pour défendre les intérêts de l’élément égyptien. Elle devint active grâce à l’intervention d’Arabi, après la guerre d’Abyssinie, et voici comment : On sait que, lors de cette guerre, Arabi était chargé du service des transports à Massaouah. Accusé de corruption, il avait été disgracié par Ismaïl alors que, de l’aveu même de l’auteur anonyme[196] de Khedives and Pashas, « une pareille accusation était souvent et injustement portée par les Turco-Circassiens contre tout homme dont on voulait se débarrasser. »
Arabi, ayant quitté les rangs de l’armée, retourna à la Société et s’y livra à une propagande active contre les persécuteurs dont il était l’une des victimes. Son éloquence, son audace et sa sincérité — car il avait beaucoup plus de cœur que d’esprit — firent de lui, depuis 1877, le chef reconnu de cette Société. A la fin du règne d’Ismaïl il réintégra son rang dans l’armée où les paiements irréguliers et l’injuste traitement des Egyptiens, sous Tewfick encore, loin d’apporter l’apaisement, étaient de nature à aggraver le mal invétéré. Arabi était le chef désigné des officiers mécontents décidés à l’action. Le 20 mai 1880, ils présentèrent au Président du Conseil une pétition en vue d’obtenir l’ouverture d’une enquête générale. Leurs justes demandes étaient même appuyées par le consul français, le Baron de Ring, auprès de Riaz Pacha, et on finit par leur accorder satisfaction.
Mais Osman Rifky établit, à titre de vengeance, un nouveau système vexatoire qui consistait à charger les troupes de creuser des canaux et à les astreindre à une sorte de corvée. Arabi, seul, refusa d’envoyer ses hommes faire des travaux sur le Tewfickieh Canal et entra en conflit avec le ministre de la Guerre.
Le khédive, alors jaloux de son Premier qui était l’homme des consuls et le véritable chef du gouvernement, commençait d’intriguer contre lui et d’encourager secrètement les officiers par l’intermédiaire de son A. D. C. le colonel Aly Bey Fahmy, le commandant du 1er régiment de la garde du palais.
Le 15 janvier 1881, les trois colonels Arabi, Abd-el-Aal Helmy et Aly Fahmy présentèrent une pétition à Riaz, demandant cette fois-ci une nouvelle enquête et le renvoi du ministre de la Guerre Osman Rifky. « Seuls le mérite et le savoir, disaient-ils, devaient justifier la promotion d’un officier. Et, à ce titre, nous sommes de beaucoup supérieurs à ceux qui ont été promus. » Riaz les pria d’attendre, mais, au lieu de travailler dans l’intervalle à supprimer les causes des griefs, il décida, sous l’influence du parti circassien, de traduire les colonels devant un Conseil de guerre. Ils eurent vent de cette intention et prirent d’avance leurs précautions. Par ordre du khédive, ils furent appelés le 1er février au Ministère de la Guerre et arrêtés ; mais ils furent aussitôt libérés par leurs régiments arrivés sur les lieux. De là, ils se rendirent avec la troupe devant le palais et demandèrent le renvoi immédiat du ministre de la guerre.
Le khédive, jugeant la résistance impossible, dit Lord Cromer, dut acquiescer à la demande des officiers et remplacer Osman Rifky par Mahmoud Sami El-Baroudy.
Cet acte, en consacrant solennellement le succès remporté par l’armée des fellahs contre les oppresseurs turcs qui dominaient dans le gouvernement du « despotisme bénévole », eut une portée grave : il mit à l’ordre du jour toutes les revendications du pays et posa, pour le peuple égyptien, le principe de la révolution.
D’autant que cette concession forcée du khédive et de la camarilla turco-circassienne n’était qu’une trêve. Désormais, la partie sera intéressante pour ceux qui doivent « tirer les ficelles derrière les coulisses » et suivre le cours des événements.