XIV
SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR

Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un saint, et en réalité, un membre de la secte des Chassidim, dont le centre est la Galicie. Au XVIIIe siècle, Israël Baalshem, « le maître du nom », se retira dans la solitude des montagnes pour se livrer à la méditation des vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine et presque stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, en tous ses points, et y acquit la conviction que la fumée d’une bonne pipe était un encens agréable au Créateur.

Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs de religions d’opérer des miracles apocryphes et de soulever des légions de disciples qui remodèlent l’enseignement du maître, selon leur propre forme d’intelligence, prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. Un grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables que pour autant qu’il soit incompris. A Baalshem succédèrent une armée de thaumaturges, et les fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui sont en communication avec tous les esprits de l’air et jouissent des revenus des princes et du respect des papes.

C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau du kuggol ou pudding du sabbat de ces rabbins, et la ruée des croyants qui s’y applique est un spectacle qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est l’expression extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, leurs idiosyncrasies se bornent à des cérémonies d’une joie bruyante et exubérante. A la Chevrah, les croyants dansent, se tiennent penchés, se tordent, ou se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou bien encore jouent comme des enfants en présence de leur père.

Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait « riddy, riddy, roï, toï, ta », ou « rom, pom, pom », et « bim, bom, bom », sur une étrange mélodie, pour exprimer le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme, d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, au nez crochu, avec une petite barbe, clairsemée et rabougrie.

La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant des années avait empreint son visage d’un sourire triste, suppliant et doucereux, qui ne s’effaçait plus, même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. Il était coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes et il portait attaché sur le dos un panier à oranges plein de petits morceaux d’éponges sales et graveleuses, que personne n’achetait. Il est vrai que le commerce de Meckish consistait en bien autre chose : il tenait boutique de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se traînait péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres inférieurs se croisaient en des contorsions bizarres, semblaient paralysés ; mais dès que son aspect étrange avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs compatissants le relevassent, en semant l’argent et le cuivre. Après un certain nombre de performances, Meckish rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et chanter « riddy, riddy, roï, toï, bim, bom ». Ainsi vivait Meckish, en paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au jour fatal où l’idée lui vint de vouloir prendre une seconde femme. S’en procurer une était chose facile, avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et bientôt le petit homme trouva son ménage enrichi par la présence d’une énorme géante russe. Meckish n’eut pas recours aux autorités pour célébrer le mariage ; ce fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais fait d’un drap et de quatre manches à balai fut érigé au coin du feu et neuf de ses amis, du sexe masculin, sanctifièrent la cérémonie par leur présence. Meckish et la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et tout fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les économies de Meckish ne devaient pas être de longue durée.

La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle mit le grappin sur les épargnes de Meckish, s’acheta des châles de Paisley et des colliers d’or. Plus encore, elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le monde et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils louaient au mois, fut transformée en un salon de réception où le vendredi soir Peleg Shmendrik, sa femme, et M. Sugarman venaient les voir.

Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, les dames discutaient la mode et les hommes le Talmud. Les trois hommes s’occupaient, petitement du reste, de fonds publics et d’actions, mais rien au monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou à discuter la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, bien qu’ils fussent tous alléchés par les réclames des mines de Saphir qui occupaient une page entière de la « Chronique Juive », organe qu’on achetait habituellement le vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. La liste des souscriptions devait se clore le lundi à midi.

— Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher — , dit Peleg Shmendrik, au cours de la discussion, il eut raison la première fois, et tort la seconde parce qu’il est dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant quand il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il est grand.

— Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette n’avait pas été de saphir, c’est elle qui se serait fendue, au lieu du rocher.

— Est-ce qu’elle était un saphir ? demanda Meckish qui était un « homme-de-la-Terre ».

— Naturellement, répondit Sugarman.

— Croyez-vous ? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.

— Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. Elle éclaircit la vue, apaise les querelles. Issachar, le fils studieux de Jacob, était représenté sur le pectoral par un saphir. Ne savez-vous pas que le centre glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent le Sinaï lors de la remise des tables de la Loi ?

— J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je sais que la baguette de Moïse fut créée, au crépuscule du premier sabbat, et qu’ensuite Dieu fit toutes choses à l’aide de ce sceptre.

— Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour manier la baguette de Moïse ; elle pèse quarante seahs, dit Sugarman.

— Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de seahs ? demanda Meckish.

— Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant en soulever plus on risquerait de les laisser choir et le saphir se casse. Les premières tables de la Loi étaient faites de saphir et malgré cela en tombant d’une grande hauteur elles furent réduites en miettes.

— On peut dire que Gidéon le député, veut posséder une baguette de Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il compte prendre quarante actions, reprit Shmendrik.

— Chut ! que dites-vous là ? demanda Sugarman, Gidéon est un homme riche, et de plus, il est l’un des directeurs de l’affaire.

— Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, dit Meckish.

— C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait ? reprit Sugarman en secouant la tête. La reine de Sheba offrit très probablement des saphirs à Salomon, mais elle n’était pas une femme vertueuse.

— Ah, Salomon ! soupira M. Shmendrik, dressant l’oreille et interrompant la conversation. Au lieu d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu mille filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en leur achetant des maris. Quand un pauvre « greener » se présente, sans une chemise au dos, il exige qu’on lui glisse deux cents livres dans la main et ensuite on ne peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes à son cou et se sauve en Amérique. En Pologne ce même homme n’eût été que trop heureux de trouver une femme et il eût dit « merci ».

— Eh bien, mais que devient votre fils ? dit Sugarman. Pourquoi ne m’avez-vous pas encore demandé de trouver une femme pour Shosshi ? C’est un péché contre les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis longtemps l’âge prescrit par le Talmud ?

— Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.

— Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa langue en signe de désapprobation, auriez-vous par hasard une objection à ce qu’il se marie ?

— Dieu m’en préserve ! s’écria le père, mais Shosshi est si timide, et puis, vous le savez, il n’est pas beau. Dieu seul sait à qui il ressemble !

— Peleg, je rougis pour vous ! dit Shmendrik.

— Qu’est-ce qui lui manque ? Est-il sourd, muet, aveugle ou bancal ? Shosshi est maladroit avec les femmes parce qu’il étudie trop en dehors de son travail. Il gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps qu’il entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour lui trouver une calloh ? (fiancée).

— Oh ! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le sabbat. Soyez assuré que je ne vous demanderai pas plus que la dernière fois, à moins que la fiancée n’ait une grosse dot.

Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture du sabbat, Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui allait se remettre au travail, et l’informa qu’il venait de trouver le « chosan », le fiancé, rêvé pour Becky.

— Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui font la cour ; mais que sont-ils tous, si ce n’est un tas de voyous ? Combien de dot voulez-vous donner pour un homme ?

Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit à verser vingt livres immédiatement avant la cérémonie du mariage et vingt livres douze mois plus tard.

— C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de les avoir oubliées quand nous serons à la « shool » (synagogue) et ne demandez pas à attendre le retour à la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, même de dessous la chuppah. « Quand viendrai-je vous le soumettre ? »

— Oh, demain après-midi — dimanche — pendant que Becky sera au parc avec ses jeunes amoureux. Il est préférable que je le voie d’abord.

Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme marié. Il se frotta les mains et alla le voir. Il le trouva dans un petit hangar au fond de la cour où il travaillait. Shosshi terminait au retour de l’atelier de petits objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites tire-lires pour les vendre dans Petticoat lane le lendemain. De cette manière il augmentait son salaire.

— Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.

— Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du bois.

C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, aux cheveux roux, toujours prêt à rougir du fait qu’il croyait faire l’objet de toutes les conversations. Ses yeux étaient fuyants comme ceux des chats et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait à sa démarche un balancement qui le projetait de gauche à droite. Sugarman qui négligeait rarement ses devoirs de piété, s’apprêtait à dire la prière qu’on récite à la vue des monstruosités. « Béni sois-tu, toi qui varias les créatures. » Mais résistant à la tentation, il continua : « J’ai quelque chose à vous dire ».

Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.

— Ne vous dérangez pas ; je suis occupé, dit-il, et il se mit à raboter un pied de chaise.

— Mais c’est bien plus important que vos chaises, voyons, que diriez-vous d’un mariage ?

Shosshi rougit comme une pivoine et dit : « Ne vous moquez pas de moi ».

— Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre ans et vous devriez avoir déjà une femme et quatre enfants.

— Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants ! reprit Shosshi.

— Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. C’est une jeune fille que j’ai en vue.

— Allons donc ! quelle est la jeune fille qui voudrait de moi ! dit Shosshi joignant un accent de curiosité à l’humilité de ses paroles.

— Quelle jeune fille ? Gott in Himmel ! mais des centaines ! un jeune garçon comme vous, beau, sain et vigoureux et qui gagne bien sa vie !

Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un moment de silence. Puis ses résolutions faiblirent et il retomba comme une masse inerte, la tête penchée sur son épaule gauche.

— C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes filles sont moqueuses.

— Ne soyez pas insensible ! Je sais une jeune fille qui a vraiment de l’affection pour vous.

La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face et Shosshi suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, ce bon Méphistophélès.

Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son croissant jaune dans le ciel froid. Le firmament était constellé d’étoiles et le petit jardin se remplissait de poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.

— Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, avec des yeux noirs et quarante livres de dot.

La lune continuait sa course en souriant, l’eau coulait dans la citerne avec un murmure calme et apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M. Belcovitch.

Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à l’ordinaire, sur une table de bois traînaient deux demi-citrons exprimés, un morceau de craie, deux tasses fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas enthousiasmé par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était sérieux. Son père était connu par sa piété, ses deux sœurs avaient épousé des hommes considérés et enfin, et surtout, il n’était pas hollandais. Quand Shosshi quitta le numéro 1 de Royal Street, il était agréé comme gendre par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier et remarqua son air réjoui. Il marchait la tête presque droite. Shosshi était vraiment très amoureux et il sentait que la seule chose qui pût encore ajouter à son bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.

Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche après midi et ce jour-là elle était toujours absente. Mme Belcovitch le consolait en lui prodiguant ses attentions. Cette petite femme malade bavardait pendant des heures sans s’arrêter ; elle lui dépeignait ses maux et l’invitait à goûter ses drogues ; c’étaient là les égards réservés aux visiteurs de marque. Bientôt elle ne quitta plus son bonnet de nuit en sa présence, pour lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille. Ces encouragements mirent Shosshi en confiance et il donna à sa future belle-mère des détails sur les maladies de sa mère à lui. Mais il ne put rien décrire que Mrs. Belcovitch ne croyait pouvoir surmonter : elle était universelle en fait de maladies. Elle possédait une puissante imagination et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un chapeau dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille eut grand peine à la persuader qu’il n’était pas moins beau que l’image qu’il reflétait dans une glace. Elle se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes. « Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est grosse et l’autre est desséchée : enfin je fais ce que je puis ».

Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait à faire sa cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach Weingott à l’ouvrage et ils étaient très affables envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de son tremblotement et il attendait avec impatience sa visite hebdomadaire chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de Cimon et d’Iphigénie. L’amour le rendait presque éloquent et lorsque à la longue Belcovitch parla, Shosshi plaça à plusieurs reprises un « tiens ? » et parfois même au bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et s’arrêtait pour l’écouter, tenant son fer à repasser à la main. Si au milieu d’une de ses harangues il apercevait quelqu’un qui parlait et perdait du temps il disait à tout l’atelier, « Shah ! continuez, continuez », et il se taisait. Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, s’interrompant rarement quand il voyait son futur gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries avaient un caractère d’affectueuse intimité.

— Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il avec l’air du philosophe qui a scruté les choses. Je n’aimerais pas rester couché et tripoter avec les médicaments et les docteurs. Traîner la mort en longueur est une plaisanterie coûteuse.

— Tiens, disait Shosshi.

— Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable vous emportera subitement, répondit sèchement Mrs Belcovitch.

— Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch d’un air mystérieux. Si j’étais mort jeune homme c’eût été différent !

Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de la folle jeunesse de Bear.

— Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai à quatre heures pour assister aux Supplications du Pardon. L’air était cru et l’aube ne pointait pas encore. Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait derrière moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui battaient furieusement le sol dur et gelé. Une sueur froide m’enveloppa, je me retournai et vis les yeux du porc qui brillaient dans la nuit comme deux braises ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me poursuivait. « Ecoutez-moi, ô Israël », m’écriai-je et je contemplai le ciel : mais un brouillard froid cachait les étoiles. Je volais de plus en plus vite et de plus en plus vite le diable-porc me suivait. A la fin j’aperçus la Shool et je fis un dernier et suprême effort — je tombai épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.

— Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.

— Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin et il me dit : « Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) sont en ordre ? » Je répondis : « Oui, Rabbin, ils sont très grands, je les ai achetés chez le très pieux scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine. » Mais il répondit : « Je vais les examiner. » De sorte que je les lui portai ; il ouvrit le phylactère pour la tête et — stupeur ! au lieu de parchemin il trouva des miettes de pain.

— Hoï, hoï ! fit Shosshi avec horreur, ses mains rouges toutes tremblantes.

— Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées pendant dix ans, et plus, et le levain en avait souillé toutes mes pâques.

Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails relatifs à la politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. L’affection de Shosshi pour Becky grandissait chaque semaine sous l’action des conversations intimes avec sa famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit à désappointer un de ses prétendants et à rester à la maison pour rencontrer son futur mari. Elle refusa pourtant de donner son consentement jusqu’après le dîner, et la pluie se mit à tomber à l’instant où elle le donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi devina qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il entrevit une femme d’une beauté tragique qui se tenait debout derrière la machine à coudre. Ses joues devinrent brûlantes, ses jambes se mirent à trembler et il eût souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le fit pour Koreh.

— Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi Shmendrik.

Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête pour confirmer le témoignage, son chapeau de feutre glissa et les larges bords s’enfoncèrent sur ses oreilles. A travers une espèce de brouillard, une jeune fille terriblement belle apparut.

Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis elle se mit à ricaner.

Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. Becky feignit de n’en rien voir.

— Eh bien, Becky ! murmura Belcovitch dans un chuchotement qu’on aurait pu entendre de l’autre côté de la route.

— Comment allez-vous ? très bien, répondit Becky à haute voix, comme si elle s’imaginait que la surdité fît partie des défauts de Shosshi.

Shosshi sourit de manière à la rassurer.

Il y eut un nouveau silence.

Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient de se retirer déjà. Il ne se sentait pas du tout à son aise. Tout s’était si agréablement passé, il avait pris un réel plaisir à venir dans cette maison et maintenant tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée de ce nouveau personnage dans la cour qu’il avait à faire était visiblement embarrassante.

Le père revint à la rescousse.

— Un peu de rhum ? dit-il.

— Oui, répondit Shosshi.

— Chayah ! Eh bien cherchez la bouteille.

Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond de la pièce et y prit une grande carafe. Elle sortit deux petits gobelets, les remplit du rhum fait dans la maison et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari. Shosshi murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il s’écria : « A la vie ! » «  — A la paix ! » répliqua l’hôte, en avalant d’un trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand soudainement ses yeux rencontrèrent ceux de Becky. Il étouffa et toussa pendant cinq minutes, durant lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement de petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement soulagé, la pensée d’avoir été ridicule l’envahit et l’accabla de nouveau. Becky ricanait toujours derrière la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi se rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. Il regarda ses pieds et n’y trouvant rien que d’ordinaire, il regarda en l’air et sourit aimablement à l’assemblée, de manière à dégager ses responsabilités.

M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à Chayah, il sortit de la chambre, suivi de sa femme. La société ne répondant pas, il se moucha bruyamment. Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté. Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, ayant oublié l’existence de Shosshi. La position de ses yeux permit à Shosshi de la mieux regarder. Il jeta un regard furtif qui se fit de plus en plus audacieux et se transforma en un regard fixe et continu.

Qu’elle était belle et charmante ! Ses yeux devinrent brillants ; un sourire approbatif éclaira son visage. Tout à coup il baissa les yeux et rencontra ceux de Becky. Le sourire s’évanouit et fit place à une expression de tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La terrible beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. Un moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. En vérité, Sugarman n’avait pas exagéré ses charmes ; mais… Sugarman n’avait-il pas dit aussi qu’elle l’aimait ? Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi était très ignorant des femmes en dehors de ce que lui avait appris le Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude de Becky exprimât une vive affection. Il s’avança vers elle le cœur battant violemment. Il était assez près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait lui frappait les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Becky, s’apercevant soudainement de sa proximité, le fixa d’un regard de sphynge. Les mots se glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant quelques secondes, et la peur du ridicule le poussa à ne pas la fermer sans émettre un son quelconque. Il fit un violent effort et dit en hébreu :

— Heureux ceux qui habitent ta maison ! ils chanteront tes louanges, Selah !

Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie de Shosshi prit une expression de soulagement. Par une heureuse inspiration il avait commencé la prière de l’après-midi et il sentait que Becky comprendrait ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente envers le Tout-Puissant il continua le psaume : « Heureux ceux dont le sort, etc. » Puis il tourna le dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement l’Amidah. D’habitude il bafouillait et disait les « dix-huit bénédictions » en cinq minutes. Aujourd’hui elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les pas des parents qui revenaient et il récita le reste des prières avec la rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs Belcovitch entrèrent dans l’appartement ils virent à son air joyeux que tout allait bien et ils ne mirent aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le dimanche suivant et fut heureux d’apprendre que Becky était sortie, malgré qu’il espérât la trouver. Sa cour fit un grand pas cet après midi-là, M. et Mrs Belcovitch se faisant plus aimables que jamais pour compenser le refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser faire la cour par un tel Shmuck. De violentes discussions s’étaient produites pendant la semaine et Becky s’était contentée de hausser les épaules devant les éloges de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient un « très digne garçon ». Elle déclara qu’il suffisait de le regarder pour obtenir la rémission de ses péchés. Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch firent une visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. Becky ne les accompagna pas et déclara en outre qu’elle ne serait jamais à la maison le dimanche jusqu’à ce que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir en recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky avait été si souvent présente à son esprit, qu’en la voyant pour la seconde fois il se trouva complètement habitué à sa manière d’être. Il s’était même imaginé en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, mais en pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser les limites de la conversation habituelle.

Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. Tout le monde était réuni. M. Belcovitch pressait des habits avec des fers brûlants ; Fanny faisait trembler la maison sous sa lourde machine ; Pesach Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie et Mrs Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées de médecine. Il y avait même quelques mains supplémentaires, la quantité de travail étant plus grande qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, le leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève pour les marchands de confections qui se munissaient en hâte. Fortifié par leur présence, Shosshi se sentit un prétendant intrépide et galant. Il décida que cette fois il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une question à l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement à l’assemblée tout entière et se dirigea directement vers le coin où se trouvait Becky. La terrible beauté renifla bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée. Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans interrompre un instant son travail.

— Eh bien, comment allez-vous ? demanda Shosshi.

Becky répondit : « Très bien, et vous ? »

— Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi encouragé par la chaleur de l’accueil, mes yeux sont encore faibles, mais bien moins que l’an dernier.

Becky ne répondit pas et Shosshi reprit :

— Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler des boîtes entières d’huile de foie de morue. Elle n’habitera pas longtemps cette terre.

— Quelle bêtise ! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement derrière les amoureux. Les enfants de mes enfants ne seront jamais pires ; c’est de l’imagination chez elle, elle se dorlote de trop.

— Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit Shosshi en se retournant pour voir sa future belle-mère.

— Ah vraiment ! fit Chayah avec humeur, mes ennemis auront mes maladies ! Si votre mère avait ma santé elle resterait au lit. Alors que moi je me tiens sur mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un endroit à un autre. Regardez mes jambes, votre mère en a-t-elle de pareilles ? l’une est grosse et l’autre desséchée.

Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une gaffe. C’était la première ombre depuis qu’il faisait sa cour, la première fausse note. Il se retourna vers Becky pour trouver de la sympathie. Il n’y avait plus de Becky. Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il la retrouva après un moment mais à l’autre bout de la chambre. Elle était assise devant la machine. Il traversa bravement la pièce et se pencha vers elle :

— N’avez-vous pas froid en travaillant ?

Br rr rrr rrr rrrrr !

La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse folle et passait une pièce de drap sous l’aiguille. Quand elle s’arrêta, Shosshi dit : « Avez-vous entendu prêcher Reb Shemuel ? Il a raconté une histoire très amusante l’autre…

Br-r-r-r-r-r-r-r-rh !

Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement l’étrange allégorie et le bruit de la machine empêchant Becky de l’entendre, elle trouva sa conversation supportable. Après plusieurs autres monologues accompagnés à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement et promit d’apporter à sa belle des spécimens de son travail pour l’édifier.

La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces de menuiserie. Il les posa sur la table pour les lui faire admirer.

C’étaient des poignées et des bascules dépareillées pour des berceaux polonais ! Le carmin des joues de Becky s’étendit sur tout son visage comme une tache d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. Becky s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit qui riait aux éclats sur le palier ; l’idée lui vint qu’il avait peut-être fait une faute de goût en choisissant ces morceaux-là.

— Qu’avez-vous fait à ma fille ? demanda Mrs Belcovitch.

— R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un échantillon de mon travail, pour le lui faire voir.

— Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille ? demanda la mère indignée.

— Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora Shosshi. Je croyais qu’elle aurait aimé voir les jolies choses que je puis faire. Voyez comme ces bascules sont finement sculptées. En voici une grosse et en voici une mince !

— Ah, vilain drôle ! vous vous moquez aussi de mes jambes ! dit Mrs Belcovitch. Dehors, impudent, dehors !

Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna la porte. Becky était toujours en proie à un accès de fou rire et sa vue mit le comble à la confusion de Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur l’escalier, il les suivait, les ramassant dans sa course et appelant la mort.

Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger l’affaire restèrent vains. Shosshi demeura le cœur brisé pendant plusieurs jours. Avoir été si près du but et ne pas l’atteindre ! Ce qui rendait plus amère encore sa défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès de ses amis, et plus particulièrement auprès de ceux qui tenaient les deux échoppes, à droite et à gauche de la sienne, le dimanche, dans Petticoat Lane. Il fut la risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se tenir au milieu d’eux pendant une matinée entière à recevoir du sel attique dans ses plaies. Il transféra son commerce et moyennant six pence par semaine il s’installa devant la boutique de la veuve Finkelstein, située au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant entre les deux flots de passants. La veuve Finkelstein vendait des chandelles et faisait un grand chiffre d’affaires en débitant de l’eau chaude à partir de deux centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait en chandeliers de bois, en fauteuils à bascule, chaises, cendriers, etc., artistiquement empilés sur une charrette.

Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement de lieu. Sa clientèle le cherchait à son ancienne adresse et ne le trouvait pas. Il ne mit pas même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses marchandises sur la brouette par un système de cordages fort compliqué et la veuve Finkelstein sortit pour lui réclamer ses six pence. Shosshi lui répondit qu’il ne les avait pas pris et qu’il ne les avait pas encore gagnés. La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit une brève altercation pendant laquelle ils baragouinèrent simultanément comme deux singes. La face bourgeonnante de Shosshi était toute remuée par la violence de ses discours et la silhouette arrondie de la veuve Finkelstein était secouée de spasmes de colère et d’indignation. Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards et descendit la rue ; mais la veuve Finkelstein s’appuya de toutes ses forces sur la charrette et l’arrêta comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs, Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, se trouva enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant désespérément à la brouette. Shosshi se mit à courir, et les objets de menuiserie, le poids de son fardeau vivant lui déchiraient les muscles.

Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par la foule. Puis il s’arrêta, exténué. « Espèce de gonof, voulez-vous me donner ces six pence ? »

— Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer dans votre boutique, ou vous serez la proie de voleurs pires que moi !

C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la perruque de rage et s’en retourna vendre de la mélasse. Mais le soir, dès qu’elle eut accroché ses volets, elle s’en fut chez Shosshi dont elle s’était procuré l’adresse. Son petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que Shosshi était sous le hangar.

Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules à une carcasse de berceau. Son âme était pleine de doux et amers souvenirs. La veuve Finkelstein apparut soudain dans le clair de lune, et pendant quelques secondes le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut que la jolie silhouette était celle de Becky.

— Je suis venue réclamer mes six pence !

— Ah ! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était que la veuve Finkelstein.

Et pourtant… la veuve était vraiment dodue et agréable. Si son message avait été plaisant, Shosshi sentait qu’elle eût pu égayer sa petite cour. Il avait été remué profondément pendant ces derniers jours et une nouvelle tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses yeux. Il se leva, inclina la tête, sourit aimablement en disant : « Ne soyez pas si bête. Je n’ai pas volé un sou. Je suis un pauvre garçon et vous avez tout plein d’argent dans votre bas de laine.

— Comment le savez-vous ? demanda la veuve, avançant le pied droit d’un air méditatif en fixant le petit coin du bas qui sortait de sa robe.

— Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la tête d’un air circonspect.

— Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept souverains en or, en plus de ma boutique. Mais pourquoi garderiez-vous six pence ? demanda-t-elle avec un sourire aimable.

La logique de ce sourire était incontestable. La bouche de Shosshi s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. Il ne commença pas la prière du soir. La lune voguait lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la citerne avec un murmure doux et calme.

Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve n’était pas très différente de celle que ses bras entouraient en rêve. Il voulut savoir si l’impression répondait à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa timidement autour du manteau noir perlé. La sensation de son audace l’enchantait. Il se demandait s’il devait réciter le Shehechyoni, la prière qu’on récite après un nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein lui ferma la bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, et, sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne scandalisée. L’esprit romanesque de Shosshi l’avait privé de sa commission. Mais au mariage, Meckish dansa avec Shosshi Smendrik pendant que la calloh esquissait des pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un côté de la pièce et les femmes de l’autre.