— Bînah, n’as-tu rien entendu dire à propos de notre Daniel ?
Il y avait un ton d’inquiétude dans la voix du vieux Hyams.
— Est-ce du mal, Mendel ?
— N’as-tu pas entendu parler de lui et de la fille de Sugarman ?
— Non : y a-t-il quelque chose entre eux ?
La nonchalante petite vieille parlait avec passion.
— Quelqu’un m’a dit que son fils avait vu notre Daniel qui faisait la cour à la jeune fille.
— Où ?
— Au bal du Pourim.
— Cet homme est un sot ; un jeune homme doit danser avec l’une ou avec l’autre.
Miriam rentra de l’école, exténuée. Le vieux Hyams cessa de parler yiddish et dit en anglais :
— Vous avez raison, il faut bien qu’il le fasse.
Bînah répondit en un anglais lent et pénible :
— Il nous l’aurait dit.
Mendel répondit :
— Il nous l’aurait dit.
Ils évitaient de se regarder. Bînah se traîna à travers la pièce et se mit à préparer le thé de Miriam.
— Maman, si vous pouviez ne pas traîner ainsi vos pieds sur le parquet. Cela me rend si nerveuse et je suis si fatiguée. Qu’est-ce qu’il vous aurait dit ? et qui est-il ?
Bînah regarda son mari.
— J’ai appris que Daniel était fiancé, dit le vieux Hyams.
Miriam sursauta et rougit.
— Avec qui ? s’écria-t-elle émue.
— Bessie Sugarman !
— Oui.
— La fille de Sugarman le Shadchan ?
— Oui.
Miriam se mit à rire d’un rire incrédule.
— Comme s’il était possible que Daniel veuille se marier et entrer dans une famille aussi misérable que celle-là !
— Elle est aussi honorable que la nôtre, dit Mendel les lèvres serrées.
Sa fille le regarda avec étonnement.
— J’aurais cru que vos enfants vous avaient mieux enseigné le respect de soi-même, dit-elle avec calme. M. Sugarman est une personne fort agréable à compter parmi ses proches vraiment !
— Chez nous la famille de M. Sugarman était fort respectée, grommela le vieux Hyams.
— Nous ne sommes pas chez vous maintenant, dit Miriam avec mépris, nous sommes en Angleterre. C’est une vieille société.
— C’est aussi ce qu’elle pense de moi, se dit Mrs Hyams à part elle.
— N’avez-vous pas vu Daniel avec elle au bal ? demanda M. Hyams encore visiblement inquiet.
— Je n’ai rien remarqué, répondit Miriam, je pense que vous aurez oublié le sucre, maman, ou bien le thé est plus mauvais encore que de coutume. Pourquoi ne faites-vous pas couper les tartines par Jane au lieu de la laisser paresser à la cuisine ?
— Jane a passé toute la journée au lavoir, dit Mrs Hyams pour s’excuser.
— Hum ! fit Miriam d’un air moqueur, et son joli visage portait l’empreinte de la lassitude et du chagrin. Jane devrait conduire soixante-trois fillettes, que des parents ignorants laissent vivre en sauvages et qui n’ont aucune notion de discipline ! Quant à ce pauvre Sugarman, ne savez-vous pas encore que les Juifs fiancent tous les garçons et les filles qui se regardent dans la rue, et se moquent d’eux et discutent leur avenir avant même qu’ils aient été présentés l’un à l’autre !
Elle but son thé, changea de robe, et partit au théâtre avec une de ses amies. La nature véritablement accablante de son travail demandait un peu de distraction. Quelques instants après son départ, Daniel rentra et mangea son souper, c’est-à-dire sa part du dîner qu’on lui avait gardée et réchauffée au four.
Mendel était assis au coin du feu, penché sur un grand in-folio qu’il tenait ouvert sur les genoux. Quand Daniel eut fini de souper, pendant qu’il bâillait et s’étirait, Mendel lui dit brusquement, comme s’il eût voulu le rudoyer :
— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père de vous souhaiter Mazzoltov ?
— Mazzoltov ? demanda Daniel intrigué.
— Pour vos fiançailles.
— Mes fiançailles ! reprit Daniel. Les battements de son cœur lui frappaient les côtes.
— Oui, avec Bessie Sugarman.
Mendel, les yeux fixés sur le visage de son fils, l’examinait et le regardait passer du rouge au vert et du vert au rouge. Daniel se retint à la cheminée pour ne pas tomber.
— Mais c’est un mensonge ! s’écria-t-il avec force, qui vous a dit cela ?
— Personne ; quelqu’un y a fait allusion.
— Mais je n’ai pas même été auprès d’elle.
— Si, au bal du Pourim.
Daniel se mordit les lèvres.
— Maudit bavardage, dit-il, je ne lui adresserai plus la parole.
Après un moment de silence le vieux Hyams reprit :
— Mais pourquoi pas ? vous l’aimez ?
Daniel regarda avec étonnement, son cœur palpitait douloureusement et une folle et suave musique bourdonnait dans ses oreilles.
— Vous l’aimez, répéta Mendel doucement, pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous épouser. Avez-vous peur qu’elle refuse ?
Daniel se mit à rire d’un rire nerveux. Puis voyant l’expression de reproche et de doute de son père, il dit timidement :
— Pardonnez-moi, Père, je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Vous entendre parler d’amour ! c’est trop bizarre !
— Pourquoi ne parlerais-je pas d’amour ?
— Ne soyez pas si tristement comique, père, dit Daniel en souriant. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous de commun avec l’amour ? On dirait un jeune premier romantique sur la scène. C’est une blague que l’amour ! je n’aime personne et Bessie Sugarman moins encore que les autres. Ne vous préoccupez pas de mes affaires. Retournez à votre vieux bouquin moisi. Je me demande s’il y est question d’amour dans celui-là et n’oubliez pas de vous servir de vos verres et non pas de vos lunettes ordinaires, sinon c’est de l’argent perdu. A propos, Maman, n’oubliez pas d’aller samedi à la clinique pour vous faire examiner. Je suis sûr qu’il est temps que vous ayez aussi une paire de lunettes.
— N’ai-je pas déjà l’air assez âgé ! pensa Mrs Hyams, mais elle dit :
— Très bien, Daniel, et elle desservit le souper.
— C’est l’avantage d’être dans le commerce des nouveautés, dit Daniel gaiement, il y a une quantité d’articles qu’on peut se procurer au prix du gros.
Il lut les journaux pendant une demi-heure et s’en alla se coucher. M. et Mrs Hyams se cherchaient des yeux mais ne parlaient pas. Mrs Hyams fit frire un morceau de « wurst » pour le souper de Miriam et le mit au four pour le garder chaud ; puis elle s’assit en face de Mendel pour coudre un morceau de fourrure, qui s’était déchiré, à la jaquette de Miriam. Le feu pétillait dans l’âtre et de petites flammes mouraient en craquant, la pendule marquait l’heure calmement.
Bînah enfila son aiguille dès la première fois.
— Je puis y voir encore sans lunettes, pensa-t-elle tristement, mais elle se tut.
Mendel leva les yeux à diverses reprises et la regarda. Son extrême maigreur, sa peau parcheminée, l’étroit réseau de ses rides, ses cheveux blancs comme la neige, le frappèrent avec une acuité nouvelle. Mais il garda le silence. Bînah tirait patiemment l’aiguille à travers la fourrure, et de temps à autre elle levait les yeux pour regarder la vieille figure ravagée de Mendel, ses yeux enfoncés dans leur orbite, le front, penché sur son bouquin, qui se contractait péniblement sous le koppel noir, et son teint qui était celui d’un malade, un sanglot lui monta dans la gorge ; mais elle le réfréna et continua sa couture. Soudainement, elle le regarda et cette fois leurs yeux se rencontrèrent et ils ne les baissèrent pas. Un éclair étrange et subtil traversa leurs deux âmes. Ils se regardèrent en tremblant, les yeux pleins de larmes.
— Bînah ?
La voix de Mendel étouffait ses sanglots.
— Oui, Mendel.
— Tu l’as entendu ?
— Oui, Mendel.
— Il dit qu’il ne l’aime pas.
— Il le dit.
— Il ment, Bînah.
— Mais pourquoi mentirait-il ?
— Tu parles avec ta bouche et pas avec ton cœur. Tu sais qu’il ne veut pas nous laisser croire qu’il reste célibataire à cause de nous. Tout son argent est employé pour l’entretien de cette maison, où nous vivons. C’est la loi de Moïse. N’as-tu pas vu sa figure quand je lui ai parlé de la fille de Sugarman ?
Bînah se balançait sur sa chaise et se lamentait.
— Mon pauvre Daniel ! mon pauvre agneau ! attends un peu. Je vais mourir bientôt. Le Très-Haut est miséricordieux. Attends un peu.
Mendel ramassa la jaquette de Miriam qui traînait à terre et la rangea.
— Il ne sert à rien de pleurer, dit-il gentiment — et il eût tant aimé pleurer avec elle. Cela ne se peut pas. Il doit épouser celle que son cœur désire. N’est-il pas suffisant qu’il sente que nous avons paralysé sa vie au profit de notre Sabbat. Il n’en parle jamais, mais il le croit au fond de son cœur.
— Attends un peu ! murmurait Bînah en se balançant. Non, calme-toi. Non, calme-toi. Il se leva et passa tendrement sa main calleuse sur les cheveux d’argent. Nous ne pouvons plus attendre. Pense depuis combien de temps Daniel attend.
— Oui, mon pauvre agneau, mon pauvre agneau ! sanglota la vieille femme.
— Si Daniel se marie, dit le vieillard en essayant de parler avec fermeté, nous n’avons plus un sou pour vivre. Miriam a besoin de tout son salaire. Elle nous donne déjà plus qu’elle ne peut. Elle est une dame, et elle occupe une haute situation. Elle doit s’habiller avec élégance et qui sait si nous n’empêchons pas quelque monsieur de l’épouser. Nous ne sommes pas faits pour le grand monde. Mais avant tout, Daniel doit se marier, et je gagnerai ta vie et la mienne comme je le faisais quand les enfants étaient petits.
— Mais que vas-tu faire ? dit Bînah en séchant ses larmes et le regardant d’un air effrayé. Tu ne peux plus exercer le métier de vitrier. Pense à Miriam. Que peux-tu faire, que peux-tu faire ? Tu ne connais pas le commerce.
— Non, je ne connais pas le commerce, dit-il avec amertume. Chez moi, tu le sais, j’étais maçon ; mais ici je ne pouvais pas obtenir de travail en observant le sabbat et ma main est devenue malhabile à l’ouvrage. Peut-être retrouverai-je ma main de jadis !
Il prit celle de sa femme, elle était raide et froide malgré la chaleur du feu.
— Prends courage, dit-il, je ne puis rien faire ici qui ne fasse honte à Miriam. Nous ne pouvons même pas rentrer dans un hospice sans répandre son sang ; mais le Tout-Puissant, que Son nom soit béni — est bon. — Je partirai.
— Partir ! La main flasque de Bînah serra celle de Mendel. Tu iras vendre des marchandises dans les campagnes !
— Non, s’il est écrit que je dois me séparer de mes enfants, que la distance soit assez grande pour empêcher les plaintes. Miriam le préférera. Je partirai pour l’Amérique.
— L’Amérique ! Le cœur de Bînah palpitait avec violence. Et tu m’abandonneras ? Une étrange désolation s’empara de tout son être.
— Oui, en tout cas, pendant un moment. Il ne faut pas que tu supportes les premières difficultés. Je trouverai à m’employer. Peut-être y a-t-il plus de maçons juifs en Amérique pour me procurer du travail. Dieu ne nous abandonnera pas. Là-bas je pourrai vendre des objets dans la rue, sans me gêner. Au pis aller je puis redevenir vitrier. Aie confiance, ma colombe.
Ce nouveau nom de tendresse fit tressaillir Bînah.
— Je t’enverrai un peu d’argent, et puis dès que je verrai clair je t’appellerai et tu viendras me rejoindre et nous vivrons heureux, et nos enfants seront heureux ici.
— Hélas ! hélas ! soupirait-elle, comment un vieillard comme toi pourra-t-il affronter la mer et les visages inconnus, tout seul ? Vois comme tu es cruellement torturé par les rhumatismes. Comment serais-tu vitrier ? Tu gémis des nuits entières. Comment pourrais-tu porter ce lourd châssis sur les épaules ?
— Dieu me donnera la force de faire ce qui est juste.
Les larmes étouffaient sa voix. Les mots sortaient par saccades.
— Non, non ! cria-t-elle avec véhémence ! Tu ne partiras pas ! tu ne me quitteras pas !
Ses lèvres serrées articulèrent :
— Je dois partir.
Il ne vit pas que la neige des cheveux de Bînah était aussi blanche que ses joues. Ses lunettes étaient baignées de larmes. Elle gémissait avec incohérence. « Non, non, je mourrai bientôt. Dieu est bon. Attends un peu, attends un peu ! Il nous tuera tous les deux, bientôt. Mon pauvre agneau ! mon pauvre Daniel ! Tu ne me quitteras pas ! »
Le vieillard dégagea ses bras de son cou.
— Je dois. J’ai entendu la voix de Dieu dans le silence.
— Alors je partirai avec toi. Partout où tu iras, j’irai.
— Non, non ; tu ne pâtiras pas des débuts difficiles. Je les affronterai seul. Je suis solide. Je suis un homme.
— Et tu auras le courage de m’abandonner ?
Elle le regarda d’un air pitoyable, mais il ne vit pas son visage à travers ses pleurs. Dans l’obscurité le même éclair les traversa. Il saisit sa taille, la serra contre lui et noua autour de son cou les bras qu’il avait écartés en lui tendant sa joue humide. Le passé n’existait plus ; le souvenir de quarante années de soucis communs depuis le matin où chacun avait vu un visage étranger sur l’oreiller, s’était évanoui. Depuis quinze ans ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre ; rapprochés, de plus en plus près, dans une commune solitude, unis par une souffrance commune et par la différenciation croissante avec les enfants qu’ils avaient engendrés. Se rapprochant de plus en plus dans le silence et l’inconscience, ils venaient enfin de se joindre. L’heure suprême de leurs vies venait de sonner. Le silence de ces quarante années était rompu. Les lèvres fanées de Mendel cherchèrent celles de Bînah et l’amour remplit leurs âmes. Les premiers instants de délices passés, Mendel approcha une chaise de la table, écrivit une lettre en caractères hébreux et alla la mettre à la poste. Bînah reprit la jaquette de Miriam. Les flammes pétillantes s’étaient transformées en une lueur ardente, la pendule tintait doucement ; mais une chose nouvelle, douce et sacrée avait transformé leur vie. Bînah ne souhaitait plus la mort.
Quand Miriam entra, apportant une bouffée d’air froid dans la pièce, Bînah se leva, ferma la porte et apporta le souper de Miriam : elle ne traînait plus les pieds.
— Etait-ce une belle pièce, Miriam ? demanda-t-elle doucement.
— Les niaiseries et les bêtises habituelles, dit Miriam avec humeur. L’amour et tout ce genre d’histoires, comme si le monde n’avait pas changé depuis lors !
Le lendemain, au premier déjeûner, le vieux Hyams reçut une lettre. Il enleva soigneusement ses lunettes, mit celles qu’il employait pour lire, et jeta négligemment l’enveloppe dans le feu. Quand il eut déchiffré quelques lignes il poussa un cri de surprise et laissa tomber la lettre.
— Qu’y a-t-il, père ? demanda Daniel pendant que Miriam avançait curieusement son nez camus.
— Dieu soit loué ! ce fut tout ce que le vieillard put dire.
— Eh bien qu’y a-t-il, parlez ! dit Bînah avec une animation très particulière. L’émotion colorait les joues de Miriam et la rendait belle.
— Mon frère d’Amérique a gagné mille livres dans une loterie et il nous invite, Bînah et moi, à aller vivre auprès de lui.
— Votre frère d’Amérique ! répétèrent les enfants étonnés.
— Tiens, j’ignorais que vous aviez un frère en Amérique ! dit Miriam.
— Voici ; aussi longtemps qu’il était pauvre je n’en ai pas parlé, répondit Mendel, sarcastique sans le vouloir. Mais j’ai eu de ses nouvelles plusieurs fois. Nous avons quitté la Pologne ensemble mais le bureau de bienfaisance l’envoya lui et beaucoup d’autres à New-York.
— Mais vous n’irez pas, père ? dit Daniel.
— Pourquoi pas ? j’aimerais voir mon frère avant de mourir, nous étions très liés quand nous étions jeunes.
Miriam ne put s’empêcher d’observer :
— Mais mille livres ce n’est pas beaucoup.
Le vieux Hyams s’était imaginé que c’était l’extrême opulence et il regrettait de n’avoir pas fait un meilleur sort à son frère.
— Cela nous suffira pour vivre, lui, Bînah et moi. Et puis voyez-vous, sa femme est morte et il n’a pas d’enfants.
— Vous ne pensez pas sérieusement à y aller ? dit Daniel d’une voix haletante. Il ne pouvait comprendre les événements qui surgissaient devant lui. Comment aurez-vous l’argent pour le voyage ?
— Lisez ça, dit Mendel calmement en lui tendant la lettre. Il offre de me l’envoyer !
— Mais c’est écrit en hébreu ! s’écria Daniel, retournant désespérément la lettre de haut en bas.
— Vous savez lire l’hébreu, n’est-ce pas ? dit le père.
— Je savais, il y a des années. Je me souviens que vous m’aviez appris les lettres, mais ma correspondance en hébreu a été si rare !
Il s’arrêta en souriant et tendit la lettre à Miriam qui l’examina en feignant de comprendre. Il y eut un éclair de soulagement dans ses yeux quand elle la rendit à son père et elle ajouta :
— Il aurait pu envoyer quelque chose à son neveu et à sa nièce.
— Il le fera peut-être quand je serai en Amérique et que je lui dirai combien vous êtes jolie, dit Mendel sentencieusement. Il paraissait tout joyeux et s’aventura jusqu’à pincer avec espièglerie la joue rose de Miriam. Elle supporta cette injure sans murmurer.
— Mais vous aussi, maman, vous avez l’air gai, demanda Daniel, triste et surpris, vous paraissez ravie à l’idée de nous quitter.
— J’ai toujours désiré voir l’Amérique, répondit la vieille femme en souriant, et je vais pouvoir renouer à New-York une ancienne amitié.
Elle regarda son mari d’un air interrogateur, et une lueur d’amour brillait dans ses yeux.
— C’est un peu fort ! fit Daniel, mais elle ne pense pas ce qu’elle dit, n’est-ce pas, père ?
— Moi, je le pense, répondit Hyams.
— Mais cela ne peut pas être vrai, continua Daniel, de plus en plus étonné. Je crois que tout cela est une mystification.
Mendel vida sa tasse de café.
— Une mystification ! murmura-t-il dans sa tasse.
— Oui, je crois que quelqu’un vous fait une farce.
— Allons donc ! s’écria Mendel en déposant sa tasse sur la table et ramassant la lettre. Est-ce que je ne connais pas l’écriture de mon frère Yankov ? Et puis qui pourrait connaître tous les petits détails dont il parle ?
Daniel garda le silence mais s’attarda après que Miriam s’en fut allée retrouver ses monotones occupations.
— Je vais écrire aussitôt pour accepter l’offre de Yankov, dit son père. Heureusement, nous avons loué la maison à la semaine, et vous pourrez déménager si elle vous paraissait trop grande pour Miriam et pour vous. Je sais que je puis vous confier Miriam, n’est-ce pas, Daniel ?
Daniel continua de discuter, mais Mendel répondit :
— Il est tout seul et il ne peut pas venir nous rejoindre lui-même parce qu’il est paralysé. Après tout qu’ai-je à faire en Angleterre ? Et votre mère ne veut naturellement pas me quitter. Peut-être pourrais-je obtenir de mon frère un voyage au pays d’Israël et pourrons-nous tous finir nos jours à Jérusalem, ce qui, vous le savez, fut toujours le désir de mon cœur.
Personne ne prononça le nom de Bessie Sugarman.
— Pourquoi tant vous tracasser ? dit Miriam à Daniel dans la soirée. Que pouvait-il nous arriver de meilleur ? Qui aurait pu s’imaginer qu’à cette heure du jour nous rentrerions en possession d’un parent susceptible de nous laisser un héritage ! Ce sera une bonne histoire à raconter.
Le lendemain matin après la shool, Mendel parla au président.
— Pouvez-vous me prêter six livres ? demanda-t-il.
Belcovitch s’arrêta. « Six livres ? » fit-il ébloui.
— Oui, je désire partir en Amérique avec ma femme. Et je désire en plus que vous me juriez, en tant que compatriote, que vous ne soufflerez pas mot de ceci à qui que ce soit. Nous avons Bînah et moi, vendu les quelques petits bijoux que nos enfants nous avaient donnés et nous avons compté qu’avec six livres en plus nous pourrions prendre des billets d’entrepont et vivre jusqu’à ce que je trouve du travail.
— Mais c’est une grosse somme que six livres, sans garanties, dit Belcovitch en frottant nerveusement son vieux chapeau haut de forme.
— Je le sais, reprit Mendel, mais Dieu m’est témoin que je vous les rembourserai et si je meurs avant d’avoir pu le faire, je jure de prévenir mon fils. Sa parole est un serment.
— Mais où trouverais-je six livres, demanda Belcovitch découragé. Je ne suis qu’un pauvre tailleur et ma fille va se marier sous peu. Sur mon honorable parole, c’est une grosse somme. Je n’ai jamais prêté autant de ma vie, je n’ai jamais été caution pour une telle somme.
Mendel baissa la tête. Il y eut un moment de silence. Bear réfléchissait gravement.
— Je vais vous dire quoi, dit-il enfin. Je vous prêterai cinq livres si vous pouvez vous arranger avec cela.
Mendel poussa un soupir de soulagement.
— Dieu vous récompensera ! dit-il, et il serra avec effusion la main du marchand. J’espère que je pourrai rassembler encore de quoi vendre pour un souverain.
Mendel confirma le marché en offrant un verre de rhum au prêteur et Bear se sentit à l’abri des mauvais coups du sort. Quoi qu’il arrivât, il aurait toujours eu quelque chose pour son argent.
C’est ainsi que Mendel et Bînah s’embarquèrent sur l’Atlantique. Daniel les accompagna jusqu’à Liverpool, mais Miriam prétexta qu’elle n’aurait pas pu obtenir un jour de congé ; peut-être se souvenait-elle du refus qu’avait essuyé Esther Ansell et craignait-elle de le demander.
Sur le quai, dans le brouillard froid, Mendel Hyams embrassa son fils sur le front, et lui dit d’une voix brisée :
— Adieu ; Dieu vous bénisse ! Il n’osa pas ajouter et Dieu bénisse votre Bessie, ma future belle-fille ; mais la bénédiction était dans son cœur. Daniel s’en alla le cœur serré, mais le vieillard le prit par l’épaule et tout bas, d’une voix tremblante lui dit :
— Me pardonnez-vous de vous avoir mis dans le commerce de nouveautés ?
— Père ! que voulez-vous dire ? fit Daniel suffoqué, vous ne pensez plus, j’espère, aux mots dits dans la colère il y a des années et des années. Il y a longtemps que je les ai oubliés.
— Alors vous resterez un bon juif, dit Mendel secoué par l’émotion, même quand nous serons loin ?
— Avec l’aide de Dieu, dit Daniel.
Alors Mendel se retourna vers Bînah et l’embrassa en pleurant et les visages du vieux couple étaient tout radieux à travers leurs larmes.
Daniel resta sur le quai au milieu du tumulte et des clameurs, regardant le bateau s’éloigner doucement du port et ni lui, ni personne au monde, sauf l’heureux couple, ne se doutait que Mendel et Bînah partaient pour leur lune de miel.
Deux ans plus tard, Mrs Hyams mourut, et le vieux Hyams mit un baiser d’amoureux sur ses paupières closes. Puis, complètement seul au monde, il vendit ses quelques meubles, envoya le montant de sa dette plus une livre pour les intérêts, à Bear Belcovitch et se ceignit les reins pour entreprendre le voyage de Jérusalem, le rêve de sa vie.
Mais le rêve de sa vie aurait dû demeurer un rêve. Mendel vit les montagnes de Palestine, et le Jourdain sacré, et le mont Moriah, l’endroit où se trouvait le Temple, et les tombeaux d’Absalon et de Melchisédec, et la porte de Sion et l’aqueduc construit par Salomon et tout ce dont il avait rêvé depuis son enfance. Mais en quelque sorte ce n’était pas sa Jérusalem, pas plus que ne l’eût été son ghetto londonien transplanté, mais plus sale, plus étroit et plus misérable, avec des boiteux au lieu de mendiants et des lépreux au lieu de colporteurs. La magie de sa cité de rêve n’existait pas dans cet endroit prosaïque, presque sordide, et son cœur se brisait en pensant aux splendeurs sacrées qu’il s’était imaginé en son âme souffrante. L’arc-en-ciel fait de ses larmes amères n’apparaissait pas dans le ciel de cette sombre cité d’Orient, assise au milieu de montagnes arides. Où donc étaient les roses et les lis, les cèdres et les fontaines ? Le mont Moriah était bien là, mais il supportait la mosquée d’Omar, et du temple de Jéhovah, il ne restait qu’un mur en ruine. La Shechinah, la divine gloire, n’était plus qu’un pâle rayon de soleil. « Qui gravira la montagne de Jéhovah ? » Voyez ! les musulmans et les touristes chrétiens. Des baraques et des couvents couvraient la montagne de Sion. Ses frères, de par la loi divine, maîtres du sol qu’ils foulaient, étaient dispersés et perdus dans ce chaos de races, Syriens, Arméniens, Turcs, Coptes, Abyssiniens et Européens, comme l’étaient leurs synagogues, parmi les dômes et minarets des Gentils.
La ville était pleine de reliques vénérées de ce Christ que sa race reniait ; et partout flottait le croissant musulman.
Mais tous les vendredis, méprisant les railleries des passants, Mendel Hyams allait baiser les pierres du mur des Lamentations voilant leur nudité de ses larmes. Et tous les ans, à Pâques, jusqu’à ce qu’il s’en allât rejoindre ses pères, il récita la prière : « L’an prochain à Jérusalem. »