La grève se termina peu de temps après. Pour la grande joie de Melchisédec Pinchas, Gideon M. P. intervint vers la onzième heure et réduisit Simon Wolf à abandonner ses positions. Un compromis fut élaboré et la jubilation et la tranquillité régnèrent, pendant quelques mois, jusqu’à ce que la corruption des différentes natures humaines en compétition ramenât l’ancien état de choses ; car les patrons ont pour les traités un respect tout à fait diplomatique, et les sentiments de fraternité ne résistent pas chez les ouvriers aux efforts qu’ils fournissent pour subvenir aux besoins de leur famille. A sa grande surprise Mosès Ansell obtint du travail pendant au moins trois jours sur six, les trois autres se passèrent à attendre autour des ateliers. Le commerce était très variable dans les ateliers de confection, seul métier dont Mosès fût capable, et si l’on n’était pas sur place on manquait parfois l’ouvrage quand il y en avait.
Un bonheur n’arrive jamais seul et c’est ainsi qu’un peu de chance entra dans la mansarde du no 1 de Royal Street, Esther gagna cinq pounds à l’école. C’était le prix Henry Goldsmith, un nouveau prix annuel attribué aux sciences générales, fondé par Mrs Henry Goldsmith ; une dame qui venait d’entrer au comité. Cet être semi-divin, cette créature radieuse et remarquablement belle, semblable aux princesses des contes de fée, l’avait personnellement félicitée de son succès. L’argent n’en était pas disponible avant un an, mais les voisins s’empressèrent de venir féliciter la famille de son élévation à la fortune. Les visites de Lévy Jacob devinrent plus fréquentes, bien que ce fait ne pût être attribué à des motifs intéressés.
Les Belcovitch reconnurent leur changement de situation jusqu’à leur emprunter du sel ; car la colonie du no 1 de Royal Street pratiquait un vaste système de secours mutuel : le charbon, les pommes de terre, les miches de pain, les casseroles, les aiguilles, les haches à bois, tout passait journellement de l’un à l’autre. On se prêtait même des vêtements et des bijoux dans les grandes occasions, et quand la bonne vieille Mrs Simons assistait à un mariage, elle se parait grâce au concours d’une douzaine de garde-robes. Les Ansell étaient trop fiers pour emprunter, mais ils n’étaient pas au-dessus de prêter aux autres.
De fort bonne heure, un matin, Mosès marmottait ses oraisons, couvert de ses gros phylactères. Sa mère avait une crise de spasmes et il faisait ses prières chez lui afin de la secourir en cas de besoin. Tout le monde était debout, et Mosès surveillait le ménage cependant qu’il récitait les psaumes. Il n’hésitait jamais à interrompre sa conversation avec le ciel pour discuter les affaires domestiques, étant en très bons termes avec les puissances célestes ; et il n’y avait pas une seule prière de la liturgie qu’il eût hésité à interrompre pour reprocher à Salomon son manque de recueillement. Il faisait une exception pour l’Amidah, ou les dix-huit bénédictions, ainsi nommées parce qu’il y en a vingt-deux. Cette prière doit être récitée debout et à voix basse et lorsque Mosès ne gardait pas complètement le silence, il ne le rompait que lorsqu’il y était réduit par une nécessité cruelle ! et encore il parlait hébreu ; mais l’Amidah est le silence des silences. C’est pour cette raison que la venue tout à fait inusitée d’un télégraphiste ne le toucha point, pas plus que le cri de stupeur d’Esther lorsqu’elle eut ouvert le télégramme, ne parut le surprendre. En réalité, cependant, il murmurait sa prière d’un train formidable, et pour finir il dansa trois fois sur les pointes des pieds avec une rapidité vertigineuse.
— Père, dit Esther, et la dépêche, genre de lettre qu’elle n’avait jamais reçu jusqu’alors, tremblait dans ses mains, nous devons tout de suite aller voir Benjy. Il est très malade.
— A-t-il écrit pour le dire ?
— Non ; c’est un télégramme. J’en ai entendu parler dans les livres. Oh, il est mort peut-être ? C’est toujours ainsi dans les livres. On vous apprend la nouvelle en vous disant que les morts sont encore en vie.
Sa voix se perdait dans un sanglot. Les enfants se pressaient autour d’elle ; Rachel et Salomon se disputaient le télégramme dans leur hâte de le lire. Ikey et Sarah étaient graves et inquiets. La grand’mère malade se releva dans son lit tout émue :
— Il ne m’a jamais montré ses « quatre-coins », grogna-t-elle, peut-être ne portait-il pas de franges.
— Père, entends-tu ! dit Esther, car Mosès Ansell fripait entre ses doigts l’enveloppe roussâtre d’un air ahuri. Il nous faut aller tout de suite à l’orphelinat.
— Lisez-le ! Que dit la lettre ? dit Mosès Ansell.
Elle prit le message des mains de Salomon.
— Il dit : venez de suite, votre fils Benjamin très malade.
— Tu ! tu ! tu ! fit Mosès. Le pauvre enfant ! Mais comment pourrons-nous y aller ? Tu ne peux pas marcher jusque-là, cela me prendrait à moi plus de trois heures.
Son châle-à-prière glissa de ses épaules dans son agitation.
— Tu ne peux pas marcher ! s’écria Esther avec émotion. Nous devons être auprès de lui tout de suite ! Qui sait si nous le trouverons encore en vie ? Il faut que nous prenions le train à London Bridge, la route que Benjy a prise pour venir ce dimanche. Oh ! mon pauvre Benjy !
— Rendez-moi le papier, Esther, interrompit Salomon en le lui arrachant des mains sans force, les copains n’ont jamais vu de télégramme.
— Mais nous n’avons pas l’argent nécessaire, allégua Mosès désespéré, nous avons juste de quoi vivre aujourd’hui. Salomon, continue tes prières ; tu saisis toutes les occasions pour les interrompre. Rachel, laisse-le tranquille ; tu es un démon tentateur pour lui ! Je ne m’étonne pas que son maître l’ait fouetté jusqu’au sang hier ; c’est un fils obstiné et rebelle qui, d’après le Deutéronome, mériterait d’être lapidé.
— Il faudra nous passer de dîner, dit Esther spontanément.
Sarah s’assit par terre et se mit à hurler : J’ai mal ! j’ai mal !
— Je ne l’ai pas touchée ! cria Ikey indigné et surpris.
— Ce n’est pas Ikey ! sanglota Sarah. Petite Sarah veut son dîner.
— Tu entends ? demanda Mosès tristement, comment pourrions-nous trouver l’argent ?
— Combien est-ce ? dit Esther.
— Ce sera un shilling chaque, aller et retour, répondit Mosès qui avait gardé de ses longues périodes de pérégrinations une certaine connaissance des tarifs. Comment pouvons-nous faire cette dépense si je perds une matinée de travail par dessus le marché ?
— Non, que dis-tu ? reprit Esther. Tu anticipes de plusieurs mois — tu crois peut-être que j’ai déjà douze ans. Je ne paierai que six pence, moi.
Mosès ne désavoua pas le compliment fait à son honnêteté rigoureuse, mais il répondit :
— Où ai-je la tête ? naturellement tu voyages à moitié prix ; mais alors même, d’où viendront les dix-huit pence ?
— Mais ce n’est pas dix-huit pence ! fit Esther, saisie d’une inspiration nouvelle. Le besoin aiguisait son intelligence et lui donnait une acuité singulière. Il est inutile de prendre des billets de retour, nous rentrerons à pied.
— Mais nous ne pouvons pas quitter notre mère aussi longtemps tous les deux, dit Mosès. Elle aussi est malade. Et que feront les enfants sans toi ? J’irai seul.
— Non ; je veux voir Benjy ! s’écria Esther.
— Ne sois pas si entêtée, Esther ! D’autre part, il est dit dans la lettre que je dois y aller, ils ne te demandent pas, toi. Qui sait si les directeurs ne seraient pas fâchés si je t’emmenais ? Je pense que Benjamin ira bien vite mieux ; il ne peut pas être souffrant depuis longtemps.
— Mais vite, alors, Père, vite ! cria Esther, se rendant devant les difficultés multiples de la situation. Vas-y de suite !
— Immédiatement, Esther. Attends seulement que j’aie terminé mes prières. J’ai presque fini.
— Non, non ! cria Esther angoissée. Tu pries tant. Dieu te déchargera bien d’un peu, pour cette fois-ci seulement. Tu dois partir de suite et prendre le train pour le retour aussi, sinon comment saurons-nous ce qui est arrivé ! Je vais mettre en gage mon dernier prix, cela te donnera assez d’argent.
— Bon ! fit Mosès. Pendant que tu portes le livre, j’aurai le temps de finir mes prières. Il ramassa son « talith » et se mit à murmurer : « Heureux ceux qui habitent Ta maison ; ils te loueront à jamais — Selah » et il disait : « Et le Rédempteur viendra dans Sion », quand Esther s’en fut par la porte emportant le livre. Il était somptueusement relié et intitulé : « Les Trésors de la Science ». Esther le connaissait presque par cœur, l’ayant lu deux fois d’une couverture d’or à l’autre. Tout de même, elle regrettait amèrement de devoir s’en séparer.
Le prêteur sur gages, habitait au coin de la rue, car, pareil à l’aubergiste, il surgit partout où les conditions lui sont favorables. C’était un chrétien. Par une singulière anomalie le Ghetto ne se fournit pas ses prêteurs à lui, il les envoie en province ou dans le West End. Peut-être leur instinct commercial redoute-t-il les sollicitations de leur race.
Le prêteur d’Esther était un homme corpulent à la face rubiconde. Il connaissait la fortune de centaines de familles par les objets laissés ou repris. C’était sur ses bancs encombrés que la veste du pauvre Benjamin était restée couchée, comprimée et pliée, alors qu’elle eût pu prendre l’air sur les terrains du Crystal Palace. C’était de ses bancs que la mère d’Esther l’avait retirée, le lendemain de la foire ; pour être bientôt après rangée, elle aussi, couchée dans un cercueil de la fosse commune, attendant en silence la Rédemption. La « veste du dimanche » elle-même avait été vendue depuis longtemps au chiffonnier, car Salomon, sur le dos duquel elle descendit quand Benjamin fut si heureusement transplanté, ne put jamais arriver à porter une « veste du dimanche » plus d’un an et quand elle devient le vêtement de tous les jours, elle s’use bien six fois plus rapidement.
— Bonjour, ma chère petite, dit le gros homme, que vous êtes matinale aujourd’hui. En effet, l’apprenti venait à peine d’ouvrir ses volets. Que puis-je faire pour vous ? vous êtes pâle, ma petite ; qu’y a-t-il ?
— J’ai un livre à sept shillings six pence, tout neuf, dit-elle en le passant au prêteur.
Il examina immédiatement la feuille de garde :
— Un livre tout neuf, dit-il avec mépris : Esther Ansell, pour ses progrès ! Quand un livre est abîmé de la sorte que voulez-vous qu’il vaille ?
— Comment ! C’est l’inscription qui en fait la valeur, dit Esther tristement.
— C’est possible, dit le gros homme d’un ton bourru, mais vous ne supposez pas que je trouverai tout juste un acheteur qui s’appelle Esther Ansell et qui soit susceptible de progrès ?
— Non, murmura Esther d’un air plaintif, mais je vais bientôt le reprendre moi-même.
— Dans ce bas monde, dit le prêteur secouant la tête avec scepticisme, on ne sait jamais. Combien en désirez-vous ?
— Je n’en veux qu’un shilling, dit Esther et elle ajouta et trois pence, ayant une heureuse idée.
— Très bien, dit l’homme un peu adouci ; je ne veux pas discuter ce matin. Vous paraissez épuisée de fatigue. Voilà !
Esther s’élança hors de la boutique serrant la monnaie dans la paume de sa main.
Mosès avait replié ses phylactères avec un soin pieux et les avait serrés dans un petit sac, il avalait en hâte une tasse de café.
— Voici le shilling, s’écria-t-elle et deux pence en plus pour l’omnibus de London Bridge. Dépêchez-vous !
Elle enferma soigneusement le reçu auprès de ses compagnons dans un vieux porte-monnaie de cuir, décoloré, que son père avait un jour trouvé dans la rue, puis elle hâta le départ. Quand le bruit des pas cessa sur l’escalier, elle eût voulu rejoindre son père pour l’accompagner ; mais Ikey réclamait son déjeuner et les enfants devaient partir à l’école. Elle ne quitta pas la maison car la grand’mère poussait d’affreux gémissements. Les enfants partis, elle fit le lit resté vide et rangea les oreillers de la vieille femme. Tout à coup, la répugnance que devait éprouver Benjamin à exhiber son père à ses nouveaux compagnons lui vint à l’esprit. Elle espérait que Mosès ne serait pas inutilement importun et elle sentait que si elle l’avait accompagné elle eût pu pâtir du tact nécessaire dans cet endroit. Elle se reprochait de ne l’avoir pas rendu plus présentable. Elle eût pu épargner un demi-penny de plus, pour un faux-col frais et veiller à ce qu’il fût lavé. Mais dans la hâte et l’alarme toutes les idées de bienséance s’étaient trouvées submergées.
Alors ses pensées prirent la tangente et elle revit sa classe, où sans doute on enseignait de nouvelles choses et où l’on gagnait de bonnes notes. Et elle se faisait du mauvais sang de manquer l’une et les autres.
Elle se sentait si solitaire en compagnie de sa grand’mère qu’elle eût voulu descendre et pleurer dans le giron de Dutch Debby. Puis elle essaya de se représenter la chambre où Benjy était couché, mais son imagination manquait de données. Elle ne pouvait s’imaginer que le brillant Benjamin était mort, et qu’il serait peut-être cousu dans un linceul, comme l’avait été sa pauvre mère, qui elle, ne possédait aucun talent littéraire ; mais elle se demandait s’il gémissait comme sa grand’mère. Et ainsi, à moitié absente, tendant l’oreille au moindre bruit de l’escalier, Esther attendait les nouvelles de son Benjy. Les heures passaient et les enfants en rentrant à une heure, trouvèrent le dîner prêt, mais Esther toujours anxieuse. Un rayon de poussières ensoleillées entra par la fenêtre de la mansarde comme pour y apporter l’espoir.
Benjamin avait consenti à abandonner ses livres au profit d’une très exceptionnelle partie de balle, par un jour froid de mars. Il avait enlevé sa veste et s’était échauffé à cet exercice inaccoutumé. Une mauvaise réaction avait occasionné un froid. Benjamin eut un rhume, dont on ne s’aperçut pas et qui dégénéra rapidement en un gros rhume, sans que l’énergique garçon se décidât à se faire envoyer à l’infirmerie : le jour de la publication de Notre Journal approchait.
Le refroidissement s’aggrava avec la même rapidité et aussitôt après s’être plaint le gamin fut pris d’une forte fièvre et le docteur diagnostiqua une pneumonie. Pendant la nuit Benjamin fut pris de délire et la garde appela le médecin. Au matin la situation fut jugée si critique qu’on appela le père par télégramme. La science ne pouvait pas grand chose et tout dépendait de la constitution du malade. Hélas ! les quatre années de bon régime et de grand air à la campagne, n’avaient pas racheté huit ans et neuf mois de privations et d’atmosphère viciée surtout chez un gamin plus disposé à imiter Dickens et Thackeray qu’à profiter des avantages de sa situation.
Quand Mosès arriva, il trouva son fils qui se débattait fiévreusement sur son petit lit dans une petite chambre écartée loin des grands dortoirs. La directrice, une jeune femme gracieuse, était penchée sur lui avec tendresse, et une nurse était assise à ses côtés. Le médecin attendait au pied du lit. Mosès prit la main de son fils et la directrice se retira. Benjamin fixa sur son père de grands yeux qui ne le reconnurent pas.
— Comment ça va Benjamin ? dit Mosès en yiddish, affectant une bonne humeur.
— Je vous remercie, vieux Four-Eyes (Quat’-z-Yeux), c’est aimable à vous de venir. J’ai toujours dit qu’on ne devait pas faire allusion à vous dans le journal. J’ai toujours dit aux camarades que vous étiez un bon type.
— Que dit-il ? demanda Mosès en se tournant vers les personnes présentes, je ne comprends pas l’anglais.
Ils ne pouvaient eux-mêmes comprendre cette question mais la directrice la devina. Elle mit les doigts sur son front et secoua la tête pour toute réponse. Benjamin ferma les yeux et il se fit un silence. Ensuite il les rouvrit et regarda son père. Un rouge plus sombre envahit les joues écarlates de Benjamin quand il considéra l’être minable et courbé auquel il devait sa naissance. Mosès portait une écharpe rouge sale sous une barbe embroussaillée ; ses vêtements étaient crasseux, sa figure n’avait pas été débarbouillée et pour comble de bonheur il n’avait pas tiré son chapeau, que des considérations bien différentes de celles de l’étiquette eussent pu l’engager à cacher.
— Je croyais que vous étiez « Four-Eyes », murmura le gamin d’un air confus. N’était-il pas là il y a un moment ?
— Allez chercher M. Coleman, dit la directrice à la garde, souriant à travers ses larmes en entendant le surnom du professeur et se demandant de quels noms on la baptisait, elle aussi.
— Voyons, un peu de courage, Benjamin ! dit le père en voyant que son fils se rendait compte de sa présence. Tu seras bien vite remis, tu as été plus souffrant que ça.
— Que dit-il demanda Benjamin tournant les yeux vers la directrice.
— Il dit qu’il est triste de vous voir aussi souffrant, dit la directrice à tout hasard.
— Mais je pourrai me lever, bientôt n’est-ce pas ? je ne peux pas remettre la publication de Notre Journal !
— Mon pauvre petit, dit la directrice en lui caressant le front. Mosès se retira respectueusement devant elle.
— Que dit-il ? demanda-t-il encore. La directrice répéta ses paroles, mais Mosès ne comprenait pas l’anglais.
Le vieux Four-Eyes arriva. C’était un jeune homme doux qui portait des lunettes. Il regarda le docteur, et les yeux de celui-ci lui dirent tout.
— Oh, M. Coleman, dit Benjamin d’une voix enrouée, vous voudrez bien veiller à ce que Notre Journal paraisse cette semaine comme d’habitude. Dites à Jack Simmonds de ne pas oublier de mettre un bord noir autour de la page qui porte l’épitaphe de Bruno. Bony-Nose (nez osseux)… je… je veux dire Mr Bernstein, l’a rédigée pour nous en latin de cuisine, n’est-ce pas une bonne farce ? De larges bords noirs, dites-le-lui. C’était un bon chien et dans toute sa vie il n’a mordu qu’un petit garçon.
— Très bien ; je vais m’en occuper, lui répondit Four-Eyes sur le même ton brusque et joyeux.
— Que dit-il ? répétait désespérément Mosès en s’adressant au nouveau venu.
— N’est-ce pas un cas triste, M. Coleman ? dit la directrice à mi-voix. Ils ne se comprennent pas l’un l’autre.
— Vous devriez avoir un interprète dans l’établissement, dit le docteur en se mouchant.
Coleman luttait contre lui-même. Il savait le jargon à la perfection car ses parents le parlaient encore, mais il avait toujours feint de l’ignorer.
— Dites à mon père de rentrer à la maison, et de ne pas s’inquiéter ; je suis très bien, un peu faible seulement ! murmura Benjamin.
Coleman était indécis. Il se demandait s’il devait se rendre coupable d’un peu de savoir, quand un changement d’expression se produisit soudain sur le visage blême couché sur l’oreiller. Le docteur vint et prit le pouls du gamin.
— Non, je ne veux pas entendre ce Maaseh ! s’écria Benjamin. Raconte-moi l’histoire du Sambatyon, père, qui refuse de couler le jour du Sabbat !
Il parlait Yiddish, il était redevenu un tout petit enfant. Le visage de Mosès s’éclaira de joie. Il pouvait enfin comprendre son premier-né. Il y avait encore de l’espoir. Tout à coup un rayon de soleil emplit la chambre. A Londres le soleil ne pouvait percer les nuages depuis plusieurs heures.
Mosès se pencha sur l’oreiller, le visage en proie à des émotions multiples ; et laissa tomber une larme brûlante sur le front de son fils.
— Chut, chut, mon petit Benjamin, ne pleure pas ! dit Benjamin et il se mit à chanter dans le jargon de sa mère :
Mosès revit sa pauvre Gittel berçant son petit garçon. Aveuglé par les pleurs, il ne voyait pas qu’elles tombaient drues sur la petite figure blême.
— Non, sèche tes larmes, je te dis, mon petit Benjamin ! dit Benjamin d’une voix plus tendre et plus douce et il reprit son étrange et plaintive mélodie :
… Et la mère de Joseph lui criait du fond de sa tombe : « Console-toi, mon fils ; un bel avenir sera le tien. »
— La fin est proche, murmura, en jargon, le vieux Four-Eyes au père.
Mosès trembla de tous ses membres. « Mon pauvre agneau ! mon pauvre Benjamin ! soupirait-il, je croyais que ce serait toi qui dirais le Kaddish pour moi, et non pas moi pour toi ! » Puis il se mit à réciter calmement les prières hébraïques. Le chapeau qu’il eût pu quitter était bien approprié maintenant.
Benjamin se releva dans son lit, avec violence.
— Voilà maman, Esther ! s’écria-t-il en anglais, maman qui a rapporté ma veste. Mais à quoi cela sert-il maintenant !
Sa tête retomba et une expression d’angoisse crispa son visage si plein de beauté et de résignation.
— Esther, dit-il, n’aimerais-tu pas aller à la campagne aujourd’hui ? Vois comme le soleil brille !
Il brillait, en effet, avec une chaleur trompeuse baignant d’or toute la verte campagne qui s’étendait alentour, et aveuglant les yeux du petit mourant. Les oiseaux chantaient devant les fenêtres.
— Esther, dit-il avec un air d’envie, penses-tu qu’il y aura bientôt encore un enterrement ?
La directrice éclata en sanglots et s’en alla.
— Benjamin, s’écria le père avec frénésie, pensant que la fin était proche, dis le Shemang !
Le gamin le regarda fixement, d’un regard plus clair.
— Dis le Shemang, répéta Mosès d’une voix de commandement.
Le mot Shemang, le ton d’autorité, réveillèrent la conscience du mourant.
— Oui, père, j’allais le faire, murmura-t-il d’un air soumis.
Ils récitèrent ensemble la dernière profession de foi de l’Israélite mourant. Elle était en hébreu. « Entends, ô Israël : le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un. » Tous deux ils comprenaient cela.
Benjamin vécut encore quelques minutes et s’endormit dans une douce torpeur sans souffrances.
— Il est mort, dit le docteur.
— Béni soit le Seul Juge, dit Mosès. Il déchira sa veste et ferma les yeux éteints. Puis il se dirigea vers la toilette, tourna la glace contre le mur, ouvrit la fenêtre et vida la cruche d’eau sur l’herbe ensoleillée.