XXII
LE SOIR DU SEDER

Pour une imagination d’enfant comme celle d’Esther, le soir du Seder était une heure enchantée. Les mets étranges et symboliques, les herbes amères, le mélange sucré des pommes et des amandes, les épices et le vin, l’os et l’agneau rôti, l’eau salée et les quatre coupes de vin de raisin, les grands gâteaux, sans levain, avec leurs croûtes marbrées, certains spécialement épais et sucrés, les mélodies et les vers hébraïques, si particuliers, avec leurs rimes et leurs assonances sonores, l’étrange cérémonial, avec ses détails frappants, comme celui pendant lequel, après avoir trempé le doigt dans le vin on le secoue par dessus l’épaule en signe de répudiation pour les dix plaies d’Egypte, cabalistiquement multipliées au nombre de deux cent cinquante, tout cela l’impressionnait profondément et faisait coïncider l’approche de chaque Pâque avec une foule de perspectives agréables et le sentiment du privilège d’être heureusement née une enfant juive. Elle associait pourtant vaguement la célébration de la fête avec l’histoire qu’elle évoquait et l’histoire future de sa race. La miraculeuse délivrance de ses ancêtres lui apparaissant dans les brumes de l’antiquité comme un conte de fée, réel sans doute, mais plus aisément imaginable pour cela. Et cependant, des liens indissolubles la rattachaient à sa race, qui anticipant sur le positivisme immortalise son histoire en en faisant une religion.

Les motsos qu’Esther mangeait n’étaient guère délicats, ils étaient communs, appartenant à la qualité appelée seconde. Car le pain sans levain de la bienfaisance n’est pas nécessairement une nourriture délectable : mais peu de choses fondaient aussi délicieusement dans le palais qu’un morceau de motso trempé dans du vin très ordinaire. L’originalité de la nourriture rendait la vie moins journalière, plus pittoresque aux simples enfants du ghetto, dans l’existence desquels la continuelle alternance de jeûnes et de fêtes, l’abstinence des plaisirs et des réjouissances et la variété des mets, apportaient la diversité et le soulagement. Emprisonnés dans l’enceinte de quelques rues étroites, noires et sombres, boueuses et malodorantes, enfermés dans des maisons tristes, entourés de visions et d’échos déprimants, l’esprit de l’enfance puisait la gaieté et la couleur dans sa propre flamme intérieure, et l’alchimie de la jeunesse avait encore le pouvoir de transformer le plomb en or. Aucune petite princesse, dans les palais des contes de fée, ne pouvait prendre plus d’intérêt, et mieux goûter le plaisir de la vie qu’Esther Ansell, assise à la table du Seder, où son père, délivré de l’esclavage d’Egypte, se prélassait royalement sur deux chaises garnies de coussins comme le prescrit le Din. Le premier ministre d’un monarque, lui-même, n’aurait pu professer plus de mépris pour Pharaon que Mosès Ansell assis dans l’attitude symbolique du sybarite. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, a dit un grand maître en Israël. Combien mieux alors un lion vivant qu’un chien mort ? Pharaon, malgré toute sa pourpre, ses beaux vêtements et ses cités de trésors, gisait au fond de la Mer Rouge, frappé par les deux cent cinquante plaies, et même s’il avait pu, comme la tradition l’affirme, rester en vie et devenir roi de Ninive, en écoutant les avertissements de Jonas, prophète et explorateur à bord d’une baleine, alors même, il ne serait plus que poussière et cendres, de quoi permettre à d’autres pécheurs de s’en couvrir. Mais lui, Mosès Ansell, était le chef honoré de sa famille, et jouissait de l’avant-goût des plaisirs du juste au Paradis. Plus encore il donnait l’hospitalité aux pauvres et aux affamés. Les petites puces ont de plus petites puces, et Mosès Ansell n’était jamais tombé assez bas pour que le soir des soirs, alors que l’esclave s’assied au rang du maître, il n’eût pu inviter l’hôte pascal, généralement représenté par quelque greener, nouvellement arrivé, ou quelque brave vagabond rendu au Judaïsme pour la circonstance, et acceptant une place à la table, dans cet esprit de camaraderie, qui est un des traits de caractère les plus charmants du Juif pauvre. Le Seder n’était pas une cérémonie qu’il fallait célébrer avec une solennité trop rigoureuse ; et une gaieté bruyante régnait parmi les petits, surtout aux temps heureux où leur mère vivait et essayait de voler l’afikoman ou le motso destiné à clore le repas et ne consentait à le céder au père qu’après lui avoir fait promettre de lui donner ce qu’elle désirait. Hélas ! il est à craindre que les ambitions de Mrs Ansell ne visassent pas bien haut. La gaieté augmentait encore quand le fils cadet, c’était toujours le pauvre Benjamin aussi loin qu’Esther pouvait se souvenir, ouvrait le bal en demandant d’une voix charmante, avec un air de parfaite ignorance, pourquoi ce soir ne ressemblait à aucun autre soir, à cause des nombreuses et curieuses particularités de la nourriture et des manières (qu’il énumérait en détails) qui s’offraient à sa vue. Sur quoi Mosès, et la Bube, et le reste de l’assemblée, y compris l’interrogateur, répondaient invariablement sur une mélodie correspondante : « Nous fûmes esclaves en Egypte » et commençaient à raconter dans tous ses détails, s’interrompant au milieu pour se rafraîchir, l’histoire toujours nouvelle de la grande délivrance, accompagnée de nombreuses digressions concernant Haman et Daniel et les sages de Bona Berak, l’ensemble du rituel domestique le plus ancien qui existe, se terminant par une ballade allégorique comme celle de « La Maison que Jacques bâtit », qui raconte l’histoire d’un petit enfant qui fut mangé par un chat, qui fut mordu par un chien, qui fut battu par un bâton, qui fut brûlé par le feu, qui fut éteint par l’eau, qui fut bue par le bœuf, qui fut abattu par le sacrificateur, qui fut tué par l’ange de la mort, qui fut tué par le Seigneur. Béni soit-Il !

Dans les intérieurs aisés ce hagadah se lisait dans des manuscrits ornés de riches enluminures — la seule forme de l’art pictural dans laquelle les Juifs aient excellé — mais les Ansell avaient de petits livres pauvrement imprimés, ornés d’étranges gravures involontairement comiques, préraphaélites en perspective, d’un dessin ridicule, représentant les miracles de la Rédemption, Moïse ensevelissant l’Egyptien et divers autres passages du texte. Dans l’une, un roi se trouvait en prière au temple devant une bombe faisant explosion, destinée à représenter la Shechinah, ou la gloire Divine. Dans une autre, Sarah, coiffée d’un chapeau rond, vêtue d’une jupe et d’une jaquette élégantes, se tenait debout derrière la porte de la tente, une grande villa isolée, au bord d’un lac sur lequel naviguaient des bateaux et des gondoles, pendant qu’Abraham recevait les trois messagers célestes, discrètement déguisés sous de lourdes ailes.

Quelle joie quand approchait le moment de vider chacune des quatre coupes et quelle déception et quel badinage quand la coupe ne devait être que soulevée, quelles taquineries on faisait subir à Salomon qui, très gourmand, essayait de ne pas perdre une goutte du liquide pendant les manœuvres digitales, lorsque le vin doit être projeté de la coupe au récit de chacune des plaies. Quel moment solennel que celui pendant lequel on remplissait jusqu’au bord le plus grand des gobelets, pour la délectation du prophète Elie, ouvrant ensuite la porte toute grande pour son entrée. Ne pouvait-on pas entendre le bruissement de son esprit rôdant à travers la pièce ? Et qu’importe si le niveau du liquide ne baissait pas de la hauteur d’un grain d’orge ? Elie, bien qu’il n’éprouvât pas de difficulté à être présent simultanément dans toutes les parties du monde, eût eu quelque peine à accomplir le miracle plus grand encore, de vider tant de millions de gobelets. Les historiens attribuent la coutume d’ouvrir la porte à la nécessité de faire voir au peuple que le sang d’un enfant chrétien ne figure pas dans la cérémonie ; et, par hasard, la science a illuminé la superstition naïve d’une lueur tragique plus poétique encore. Dans le ghetto londonien les persécutions ont dégénéré en de rares manifestations telles qu’un cri poussé dans le trou de la serrure par les voyous des environs quand ils entendent les étranges mélodies psalmodiées par tant de poitrines joviales ; alors les chanteurs s’arrêtent un instant, troublés ; et l’un d’eux dit : « C’est sans doute quelque brute de Chrétien ; » puis ils reprennent le fil de la chanson.

Puis, quand l’afikoman était mangé et la dernière coupe de vin vidée, et qu’il était l’heure de s’aller coucher, combien douce était la sensation de sainteté et de sécurité qui régnait encore ! Il n’était pas besoin de dire ses prières ce soir-là pour implorer l’ange gardien d’Israël, qui jamais ne sommeille ni ne dort, de veiller sur eux et d’éloigner les esprits malins. Les anges étaient près d’eux, Gabriel à leur droite, Raphaël à leur gauche et Michel derrière eux.

Sur tout le ghetto la lumière des Pâques brillait, transformant les sombres réduits et illuminaient les vies obscures.

Dutch Debby était assise à côté de Mrs Simons à la table de la fille mariée de cette bonne âme, la même qui avait nourri la petite Sarah. Les fréquents éloges d’Esther avaient procuré à la pauvre et chétive couturière ce grand privilège. Bobby était accroupi sur le paillasson du couloir prêt à recevoir Elie. Sur cette table figuraient deux morceaux de poisson frit envoyé à Mrs Simons par Esther Ansell. Ils représentaient la plus belle revanche de la vie d’Esther, et celle-ci était pleine de remords envers Malka en se rappelant que c’était à son or qu’elle devait ce moment d’orgueil. Elle décida de lui écrire de sa plus belle main une lettre d’excuse.

Chez les Belcovitch la cérémonie était longue, car le maître de la maison voulait à tout prix traduire l’hébreu en jargon, mot à mot, mais personne ne le trouvait ennuyeux, surtout après le souper. Pesach était assis, la main dans la main de Fanny dont le mariage approchait, Becky régnait dans toute sa gloire, coiffée avec une élégance agressive. Elle était insolemment « disponible » éblouissant consciemment le pauvre Pollack que nous rencontrâmes dernièrement à la table du Sabbat, chez Reb Shemuel. Il y avait là aussi Chayah, la femme aux jambes mal assorties ; et soyez sûrs que Malka ayant rapporté la brosse à habit, trônait majestueusement à la table de Milly, et que Sugarman le Shadchan pardonna à sa compagne borgne de manquer d’un quatrième oncle, alors que Joseph Strelitski, rêveur de rêves, riche des commissions de cigares pascals, rêvait au grand exode. Comment le Shalotten Shammos aurait-il pu n’être pas radieux, dirigeant cette cérémonie compliquée sans que personne pût le contredire, et comment Karlkammer eût-il pu se croire ailleurs qu’au sept cent-soixante-dix-septième ciel, lequel, d’après les calculs de la Gématriyah, peut aisément se réduire au septième.

Shosshi Shmendrik ne manqua pas d’expliquer la Délivrance à l’ex-veuve Finkelstein, et Guedalyah l’épicier de célébrer la réjouissance annuelle en compagnie d’une cinquantaine de joyeux immigrants pauvres. Les voyous chrétiens pouvaient bien crier et brailler dans la rue par dérision, et particulièrement quand les portes s’ouvraient pour la venue d’Elie : les mots durs ne brisent pas les os, et le ghetto s’élevait au-dessus de l’insulte.


Melchisédec Pinchas était l’hôte pascal de Reb Shemuel, l’odeur de son cigare du Sabbat n’étant pas arrivée jusqu’aux narines du vieillard. C’était un grand soir pour Pinchas, dont les ferventes aspirations nationalistes se trouvaient ravivées par les souvenirs de la délivrance d’Egypte ; quoiqu’il considérât cette dernière comme mythique, tout au moins dans ses détails. Ce fut une soirée terrible pour Hannah, assise en face de lui sous le feu de son regard inspiré. Elle était pâle et crispée, bougeant et parlant machinalement. Son père lui jetait de temps à autre un regard compatissant, avec la certitude que le plus mauvais moment était passé. Sa mère ne comprenait pas aussi bien la gravité de la crise, ne s’étant pas trouvée au cœur de la tempête. Elle n’avait même jamais vu son futur gendre si ce n’est à travers l’objectif d’un appareil photographique. Elle éprouvait du regret, et voilà tout. Maintenant qu’Hannah avait rompu la glace et accepté un jeune homme, peut-être y avait-il de l’espoir pour les autres.

Aucun de ses parents ne soupçonnait l’état d’esprit d’Hannah. L’amour lui-même est aveugle pendant ces silences tragiques qui séparent les âmes.

Durant toute la nuit qui suivit cette scène déchirante, elle ne put dormir ; l’activité fébrile de son esprit rendait tout sommeil impossible, et un secret instinct lui disait que David veillait, lui aussi ; que tous deux, dans le silence de la ville qui dormait, ils luttaient dans l’ombre contre le même problème terrible, et que jamais ils n’avaient été aussi unis, que depuis leur séparation. Le matin elle reçut une lettre, non timbrée, qui avait évidemment été mise dans la boîte aux lettres par David. Elle demandait une entrevue pour dix heures au coin des Ruines : il ne pouvait naturellement pas venir chez elle. Hannah sortit pour faire quelques emplettes, emportant un petit panier. Une activité joyeuse régnait dans le ghetto, comme un gai bruit de fête ; l’air résonnait des gloussements rauques d’innombrables volailles qui prennent la route de l’abattoir toute maculée de sang et jonchée de plumes ; des professionnels sacrificateurs y maniaient les couteaux rituels et des gamins armés de petits braseros parcouraient les Ruines en vendant des bûchers à un demi-penny pour le sacrifice des dernières miettes de levain. Personne ne remarqua les deux formes tragiques dont la vie dépendait de ces quelques minutes de conversation échangées au milieu de la foule tumultueuse.

Le visage sombre de David s’éclaira en apercevant Hannah qui venait à lui.


— Je savais bien que vous viendriez, dit-il en lui serrant longuement la main. La paume de la sienne était brûlante et celle d’Hannah était sans force et glacée. La violence de l’émotion ressentie avait chassé le sang de la tête et des membres, mais intérieurement elle brûlait. En se regardant chacun d’eux put lire la révolte dans les yeux de l’autre.

— Marchons un peu, dit-il.

Ils avancèrent lentement. Sous leurs pieds le sol était glissant et boueux. Le ciel était gris ; mais la gaieté de la foule neutralisait la sombre misère du paysage.

— Eh bien ? demanda-t-il tout bas.

— Je croyais que vous aviez quelque chose à me proposer, murmura-t-elle.

— Laissez-moi porter votre panier.

— Non, non, continuez, qu’avez-vous décidé ?

— De ne pas renoncer à vous, Hannah, aussi longtemps que je vivrai !

— Ah ! dit-elle calmement, moi aussi j’ai beaucoup réfléchi et je ne vous abandonnerai pas. Mais notre mariage devant la Loi Juive est impossible, nous ne pourrions nous marier dans aucune synagogue sans que mon père le sût, et il informerait aussitôt les autorités de l’obstacle qui s’oppose à notre union.

— Je sais, chérie, mais si nous partions en Amérique où personne ne saura rien, nous trouverions là quantité de rabbins pour nous marier. Rien ne me lie à ce pays. Je puis commencer mes affaires en Amérique tout aussi bien qu’ici. Vos parents aussi seront plus indulgents quand vous serez par delà les mers. Le pardon est plus facile de loin. Qu’en dites-vous, chérie ?

Elle secoua la tête.

— Pourquoi nous marier à la Synagogue ? demanda-t-elle.

— Pourquoi ? répéta-t-il inquiet.

— Oui, pourquoi ?

— Mais parce que nous sommes Juifs.

— Et vous observeriez les rites juifs pour transgresser la Loi juive ? demanda-t-elle simplement.

— Non, non. Pourquoi le comprendre ainsi ? je ne doute pas que la Bible ait raison d’avoir fait les Lois qu’elle prescrit. Quand les premiers feux de ma colère furent calmés, j’ai compris les choses dans leur sens véritable. Les Lois pour les prêtres n’étaient utiles qu’au temps où nous possédions un temple, et elles ne peuvent plus s’appliquer à un divorce pour rire comme était le vôtre. Ce sont ces vieux fous, je vous demande pardon, ce sont ces vieux rabbins fanatiques qui veulent leur donner une rigidité que Dieu n’a jamais voulu qu’elles aient, de même qu’ils font encore une affaire de ce que la viande soit kosher. En Amérique ils sont moins stricts, et de plus ils ne sauront pas que je suis un Cohen.

— Non, David, dit Hannah avec fermeté. Il ne faut pas de duplicité. Quelle raison avons-nous de chercher la sanction d’un rabbin ? Si la Loi juive ne peut nous unir sans que nous lui cachions quelque chose, je ne veux pas avoir affaire à elle. Vous connaissez mes opinions. Je n’ai pas pénétré aussi profondément que vous les questions religieuses.

— Ne soyez pas ironique, interrompit-il.

— Je me suis toujours ennuyée à mourir pendant ces éternelles cérémonies, cette longue chaîne de Lois qui s’enroule autour de vous, comprimant davantage votre vie à chaque tour, et maintenant elle est devenue trop opprimante pour être supportée plus longtemps. Pourquoi, si nous décidons de rompre avec elle, prétendre nous y conformer ? Que vous importe le Judaïsme ? Vous mangez tripha, vous fumez le jour du Sabbat, quand cela vous plaît.

— Oui, je sais, peut-être ai-je tort, mais tout le monde le fait à présent. Quand j’étais enfant, aucun Juif n’eût voulu qu’on le vît monter dans un omnibus le jour du Sabbat, aujourd’hui vous en voyez des quantités. Mais tout cela est du Judaïsme de l’ancien temps. Il doit exister un Dieu, sans quoi nous ne serions pas ici, et il n’est pas possible de croire que ce fut Jésus. Un homme doit avoir une religion, il n’y a rien de meilleur, mais il ne s’agit pas de cela. Si mon projet ne vous plaît pas, conclut-il d’un air anxieux, quel est le vôtre ?

— Marions-nous honnêtement devant l’officier de l’Etat-Civil.

— Comme vous voudrez, chère, dit-il aussitôt, pourvu que nous soyons mariés, et vite.

— Dès que vous le voudrez.

Il saisit sa main pendante et la serra passionnément.

— Voilà ma toute plus chère Hannah ! Oh si vous pouviez savoir ce que j’ai souffert hier soir quand vous paraissiez vous éloigner de moi !

Ils se turent un instant, tous deux réfléchissaient avec anxiété. Puis David dit :

— Mais auriez-vous le courage de le faire en restant à Londres ?

— J’ai le courage de tout faire, mais comme vous le dites, il serait peut-être préférable de voyager. La rupture sera moins pénible si nous rompons avec tout, si nous changeons tout à la fois. Cela peut paraître contradictoire, mais vous comprenez ce que je veux dire.

— Parfaitement. Il est difficile de vivre une nouvelle vie dans un ancien cadre, d’autre part pourquoi donnerions-nous à nos amis l’occasion de battre froid. Ils inventeront toutes sortes de raisons malicieuses pour lesquelles nous ne nous sommes pas mariés à la Shool, et s’ils découvrent la vraie, ils sont capables de considérer notre union comme illégale. Partons en Amérique comme je vous l’ai proposé.

— Très bien. Nous embarquerons-nous directement de Londres ?

— Non, de Liverpool.

— Alors nous pouvons nous marier à Liverpool avant de partir ?

— Une bonne idée ; mais quand partons-nous ?

— De suite, ce soir. Le plus vite sera le mieux !

Il la regarda aussitôt.

— Pensez-vous ce que vous dites ? dit-il, son cœur battait avec violence comme pour se briser, des vagues de couleurs miroitantes lui passaient devant les yeux.

— Je le pense, dit-elle avec gravité. Croyez-vous que je pourrais affronter mon père et ma mère en sachant que je vais les blesser jusqu’au fond du cœur ? chaque jour d’attente me serait une torture. Oh, pourquoi la religion est-elle un fléau ?

Elle s’arrêta un instant, accablée par l’émotion qu’elle avait essayé de cacher. Elle conclut de la même manière calme.

— Oui, il faut rompre tout de suite, nous avons célébré notre dernière Pâque, nous mangerons du pain avec du levain, ce sera la rupture décisive. Emmenez-moi à Liverpool aujourd’hui même. David, vous êtes le mari de mon choix, je m’en remets à vous.

Elle le regarda franchement de ses yeux noirs et brillants qui contrastaient avec son teint pâle. Il les contempla, et un éclair de candeur divine sembla pénétrer son âme.

— Je vous remercie, très chère, dit-il, d’une voix mêlée de larmes.

Ils continuèrent à marcher en silence. Toute parole était superflue. Quand ils parlèrent enfin, leurs voix étaient calmes, la paix que donne la résolution était enfin venue et tous deux goûtaient la joie de se sacrifier pour leur mutuel amour. Leur renoncement aux conventions, si naturel qu’il puisse paraître à l’étranger, leur apparaissait à eux comme une rupture cruelle avec toutes les traditions du ghetto et celles de leurs vies passées ; ils s’aventuraient, la main dans la main, dans un sentier inexploré.

Coudoyant la foule loquace à travers les petites rues tristes du ghetto, dans l’air froid et gris d’une matinée brumeuse, Hannah croyait marcher dans un jardin enchanté, en respirant l’odeur des roses de l’amour, mêlée à l’âpre bise saline qui venait de l’océan de la liberté. Une vie nouvelle, fraîche et bénie s’ouvrait pour elle, les nuages et les entraves du passé s’évanouissaient enfin. La révolte instinctive, irraisonnée, nourrie par l’ennui et le mécontentement des conditions de sa vie et de celle de son entourage, avait, par une curieuse série d’accidents atteint précipitamment sa pleine force. La pensée allait se transformer en action, et la perspective d’agir inondait son âme d’une paix et d’une joie qui submergeaient tout sentiment d’humanité.

— A quelle heure pouvez-vous être prête ? demanda-t-il avant de se séparer.

— A l’heure que vous voudrez, répondit-elle. Je ne puis rien emporter et je n’ose rien préparer. Je pense que je pourrai trouver le nécessaire à Liverpool. Je n’ai que mon chapeau et mon manteau à mettre.

— Ce sera bien assez, dit-il avec passion, je ne veux que vous !

— Je le sais, mon ami, répondit-elle tendrement, si vous étiez comme sont les autres jeunes Juifs je n’abandonnerais pas tout pour vous.

— Vous ne le regretterez jamais, Hannah, dit-il, remué jusqu’aux fibres par la grandeur de son sacrifice à l’amour qui se révélait à lui.

Il n’était, lui, qu’un vagabond sur la face du globe, mais elle, elle s’arrachait aux racines profondes de la famille, aux conventions de son milieu et de son sexe ; une fois encore il frémit au sentiment de son indignité, se demandant avec angoisse s’il était assez noble pour justifier sa confiance. Maîtrisant son émotion, il continua :

— Je compte que mes bagages et les dispositions à prendre avant de quitter le pays occuperont toute la journée. Je dois voir au moins mon banquier mais je ne prendrai congé de personne ; cela éveillerait les soupçons. Je serai au coin de votre rue, avec un cab, à neuf heures et nous prendrons l’express de dix heures à Euston. Si nous manquions celui-là, il nous faudrait attendre jusqu’à minuit. Il fera nuit, personne ne nous verra. Je vous achèterai un nécessaire de toilette et tout ce à quoi je pourrai penser et je le joindrai à mes bagages.

— Très bien, dit-elle simplement.

Ils ne s’embrassèrent pas, elle lui tendit la main et par une inspiration soudaine il lui mit au doigt la bague qu’il avait apportée la veille. Des larmes emplirent ses yeux en voyant ce qu’il avait fait. Ils se regardèrent à travers leurs pleurs, se sentant liés au delà de toute intervention humaine.

— Adieu, bégaya-t-elle.

— Adieu, dit-il, à neuf heures.

— A neuf heures, soupira-t-elle et elle s’éloigna sans se retourner.

Ce fut une cruelle journée, les minutes passèrent doucement dans les heures et les heures se traînèrent lentement jusqu’au soir. Il faisait un vrai temps d’Avril, les averses et les rayons de soleil alternant capricieusement. Vers le soir Hannah revêtit sa plus belle robe pour la fête, elle bourra ses poches de petits souvenirs précieux, et mit le portrait de son père avec celui de son fiancé sur son cœur. Elle suspendit un manteau de voyage et un chapeau au porte-manteau près de la porte du vestibule pour l’avoir à la main en quittant la maison. Elle se rendit peu utile à la cuisine ce jour-là, mais sa mère était pleine de tendresse pour elle, connaissant son chagrin. De temps en temps Hannah monta dans sa chambre à coucher pour jeter un dernier regard sur toutes ces choses dont elle était si lasse, le petit lit de fer, l’armoire, les gravures encadrées, la cruche et la cuvette décorée de fleurs. Toutes ces choses lui semblaient étrangement précieuses maintenant qu’elle les regardait pour la dernière fois. Elle examina tout, même le petit fer à friser et le carton plein de bouts de rubans, de mousseline et de dentelle, de fleurs fanées, d’éventails déchirés ; et les corsets aux baleines cassées, et les jupons aux volants salis et les gants de bal à douze boutons avec leurs doigts noircis ; et les vieilles écharpes roses défraîchies. Il y avait quelques livres, surtout ses livres de prix qu’elle eût voulu emporter, mais cela ne se pouvait pas. Elle parcourut le reste de la maison de haut en bas. Tout cela l’émouvait ; mais elle ne pouvait maîtriser le sentiment de l’adieu. A la fin elle écrivit une lettre à ses parents et la dissimula sous sa glace, certaine qu’ils fouilleraient la chambre pour y trouver quelque trace. Un moment elle se regarda avec curiosité : le carmin n’était pas encore revenu sur ses joues. Elle se savait jolie et s’efforçait toujours d’être gentille pour le simple plaisir. Tous ses instincts étaient esthétiques. Aujourd’hui elle avait l’air d’une sainte en extase. Elle prit peur en se voyant. Elle avait vu sa figure assombrie, en larmes, accablée de tristesse, jamais elle ne s’était vu cet air fatal. Il lui semblait que sa résolution était écrite sur tous ses traits de manière à ce que chacun pût la lire.

Dans la soirée elle accompagna son père à la Shool. Elle y allait rarement le soir et l’idée lui en vint brusquement. Le Ciel seul savait si jamais encore elle entrerait dans une synagogue ; cette visite serait une autre étape de ses adieux. Reb Shemuel y vit un symptôme de sa résignation à la volonté de Dieu et il lui posa doucement la main sur la tête, la bénissant en silence et levant vers les cieux des yeux reconnaissants. Hannah comprit trop tard cette fausse interprétation et en éprouva des remords. A l’occasion de la fête, Reb Shemuel décida d’aller faire ses dévotions à la grande synagogue. Hannah s’assit parmi les fidèles clairsemés de la galerie des femmes et feuilleta machinalement un machzor, en contemplant, pour la dernière fois, l’enceinte sombre où les hommes étaient assis coiffés de leurs chapeaux haut-de-forme et vêtus de leurs habits de fête. De grands cierges de cire brûlaient tout autour dans de grands lustres dorés suspendus au plafond, dans des chandeliers fixés sur le rebord des fenêtres, dans des candélabres accrochés aux murs. Il régnait une atmosphère de joie sainte dans ce vieil et solennel édifice, avec ses piliers massifs, ses petites fenêtres latérales, ses grandes voûtes, ses lucarnes, et ses tablettes couvertes de caractères dorés perpétuant la mémoire de pieux donateurs.

La congrégation chantait les répons avec onction et jubilation. D’aucuns parmi les fidèles agrémentaient leur dévotion de petits bavardages, et derrière les barreaux de fer, le bedeau dirigeait les hommes en chapeaux mous, qui répétaient vigoureusement ses amen automatiques. Hélas, ce soir Hannah n’avait pas d’yeux pour observer les drôleries qui d’habitude éveillaient ses moqueries et ses rires. Une émotion véritable la gagnait, la même émotion de l’adieu qui l’avait prise dans sa chambre. Ses regards erraient vers l’Arche, surmontée des tablettes de pierre du Décalogue, et ses tristes prunelles se remplirent de foi aux réminiscences de sa jeunesse. Un jour, quand elle était une petite fille, son père lui avait raconté que parfois le soir de la pâque un ange sortait par les portes de l’Arche écartant les rouleaux de la Loi. Pendant des années elle avait regardé pour voir l’ange, ne perdant pas un instant de vue les rideaux. A la fin elle se découragea et conclut que sa vision n’était pas assez pure et que l’ange s’exhibait dans d’autres synagogues. Ce soir la fantaisie de son enfance lui revint, elle se prit à regarder involontairement l’arche, espérant presque en voir sortir l’ange. Elle n’avait pas songé au Service du Seder en fixant son rendez-vous avec David le matin ; mais pendant la journée, quand elle y pensa, un sourire cynique effleura ses lèvres. Comme tout était approprié ! Ce soir marquerait son exode de l’esclavage. Comme ses ancêtres quittant l’Egypte elle prendrait en hâte son repas, le bâton à la main, prête à partir en voyage. Avec quelle âme forte elle se mettrait en route vers la terre promise ! Elle pensa ainsi pendant quelques heures, puis son humeur se modifia. Et plus le Seder approchait, plus elle reculait devant la cérémonie familiale. A la synagogue elle fut prise de panique, lorsque l’image de l’intérieur domestique s’offrit à son esprit : elle se vit fuyant dans la rue, allant rejoindre son amoureux, sans rien regarder en arrière.

Oh pourquoi David n’avait-il pas fixé le rendez-vous plus tôt, de manière à lui éviter une si douloureuse épreuve ! Le chœur vêtu de noir chantait doucement. Hannah calma ses appréhensions en se joignant à lui à mi-voix, car chanter était considéré comme une intrusion dans les privilèges du chœur, susceptible de déranger les chantres dans les laborieuses fugues à quatre parties qu’ils exécutaient sans le secours de l’orgue.

Elle chantait : « Avec un perpétuel amour tu as aimé la maison d’Israël, ton peuple ; tu nous as donné une Loi et des commandements, des statuts et des sentences. Pour cela, O Seigneur notre Dieu, quand nous reposerons et lorsque nous nous lèverons nous méditerons tes Lois ; nous nous réjouirons dans les paroles de ta Loi et dans tes commandements pour jamais, car ils sont notre vie et la durée de nos jours ; nous y penserons, jour et nuit. Et puisses-tu ne jamais détourner de nous ton amour. Béni sois-tu, O Seigneur, toi qui aimes ton peuple Israël ! »

Hannah scrutait la version anglaise de l’hébreu dans son Machzor tandis qu’elle chantait. Bien qu’elle pût traduire chaque mot, le sens de ce qu’elle chantait ne pénétra pas complètement son esprit. Le pouvoir du chant sur les âmes ne dépend guère des paroles et pourtant celles-ci lui semblaient fatidiques, chargées d’un message spécial. Ses yeux étaient humides quand les fugues furent terminées. De nouveau elle considéra l’Arche, avec son beau rideau brodé derrière lequel se trouvaient les précieux rouleaux, avec leurs couvertures de soie et leurs sonnettes d’or, leurs écus et leurs grenades. Ah, si l’ange sortait maintenant ! Si pendant un instant seulement l’éblouissante vision brillait sur les marches blanches ! Oh pourquoi ne venait-il pas la sauver !

La sauver ? de quoi ? Elle se posait cette question avec rage, en dépit de sa douce et faible voix. Quel mal avait-elle jamais fait pour que jeune et jolie elle fût cruellement obligée de choisir entre le passé et le présent ? C’était dans cette synagogue qu’elle aurait dû se marier, marchant fièrement et honorablement sous le dais au milieu des regards et des congratulations de ses amis. Au lieu de tout cela elle était réduite à l’exil et aux ennuis d’un mariage secret. Non, non, elle ne voulait pas être sauvée, et rester dans le troupeau, c’était la croyance qui était coupable, non pas elle.

Le service prit fin. Le chœur chanta l’hymne final, le Chazan chantant lentement le dernier vers agrémenté de nombreuses variations musicales.

Un bruit de chapelets et de stalles refermées, et la congrégation se déversa dans la rue parmi le bourdonnement des mutuels « good-yomtov ». Hannah rejoignit son père, le sentiment de haine et de révolte bouillant encore dans son sein. Dans la nuit fraîche, éclairée par les étoiles, le long du pavé humide et luisant elle secoua les dernières influences de la Synagogue ; toutes ses pensées convergèrent vers sa rencontre avec David, sa fuite éperdue vers le nord, pendant que les bons Juifs se reposeraient du souper commémoratif de leur délivrance. Son sang coulait rapidement dans ses veines, elle attendait avec une impatience fébrile l’heure prochaine.

C’est dans ces dispositions qu’elle s’assit à la table du Seder, comme en rêve, des images d’aventures tragiques lui traversant l’esprit. Le visage de son ami se présentait devant elle, tout près, tout près du sien, comme il l’eût été ce soir s’il y avait une justice au ciel. De temps à autre la scène qui se déroulait autour d’elle frappait ses sens en lui transperçant le cœur. Lorsque Lévi posa la question préliminaire, elle se mit à penser à ce qui adviendrait de lui. L’adolescence lui apporterait-elle à lui aussi l’affranchissement comme elle le lui apportait à elle ? Quelle serait la vie du pauvre rabbin et de sa femme ? Les augures n’étaient guère favorables ; mais les privilèges accordés à l’homme sont bien plus nombreux que ceux de la femme, et Lévi pourrait réaliser bien des choses sans leur faire la peine qu’elle allait leur causer. Pauvre père ! les cheveux blancs abondaient dans sa barbe, elle n’avait jamais remarqué combien il vieillissait. Et sa mère, sa figure était toute ridée ; enfin, nous devons tous vieillir. Quel homme étrange que Melchisédec Pinchas ! il chantait de tout son cœur la merveilleuse histoire ! Le Judaïsme produisait vraiment des types bien curieux. Elle sourit à l’idée qu’elle eût pu être sa fiancée.

Au souper, elle essaya de manger un peu, sachant qu’elle aurait besoin de forces. En apportant quelques assiettes de la cuisine elle regarda son chapeau et son manteau soigneusement accrochés au porte-manteau du corridor, tout près de la porte d’entrée. Il ne lui faudrait qu’une seconde pour les revêtir. Elle leur fit un petit signe de la tête pour leur dire : « Oui, nous nous reverrons bientôt ». Pendant le repas elle se prit à écouter les monologues du poète, débités d’une voix aiguë et criarde.

Melchisédec Pinchas avait beaucoup de choses à dire sur la grande conspiration anglaise dirigée contre Melchisédec Pinchas et menée par ses ennemis qu’il comptait tous tuer sous peu, et qu’il avait, en attendant, emprisonnés comme des insectes morts, dans l’arbre d’acrostiches immortels. Vers la fin du repas le vent se mit à secouer les volets et la pluie vint battre contre les carreaux. Reb Shemuel distribua les tranches d’afikoman avec un soupir de joie, et s’étalant sur ses oreillers il oubliait presque ses soucis de famille dans le sentiment de la bénédiction d’Israël, il se mit à chanter la prière comme les saints des psaumes qui chantent sur leurs lits. La petite pendule hollandaise de la cheminée sonna. Hannah ne bougeait pas. Pâle et tremblante elle demeurait clouée à sa chaise. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Elle comptait les coups comme si c’était le seul moyen de savoir l’heure, comme si ses yeux n’avaient pas suivi les aiguilles qui avançaient, avançaient ! Elle conservait le fol espoir que la sonnerie s’arrêterait à huit heures et qu’il lui resterait du temps pour réfléchir. Neuf ! Elle attendait, son oreille espérant le dixième coup. Si seulement il était dix heures, il serait trop tard. Le danger serait passé. Elle demeurait assise suivant machinalement les aiguilles qui avançaient. Il était cinq minutes après l’heure. Elle était sûre que David l’attendait déjà au coin de la rue, en train de se mouiller et de s’impatienter. Ce n’était pas une belle nuit pour un enlèvement. Elle retomba sur sa chaise. Peut-être valait-il mieux attendre jusqu’à demain soir. Elle le dirait à David. Mais il ne craignait pas le temps ; une fois qu’ils se seraient retrouvés, il la calfeutrerait dans le cab et ils s’en iraient, laissant irrévocablement l’ancien monde derrière eux. Elle demeurait assise, sa volonté paralysée, rigide, hypnotisée par l’atmosphère chaude et confortable de la chambre, par les vieux meubles familiers, la table de Pâque, avec sa nappe blanche, ses carafes et ses verres à vin, les visages de son père et de sa mère, éloquents de l’appel de mille souvenirs. La pendule tintait clairement, fièrement comme un tambour de ralliement, la pluie battait impatiemment la retraite sur les vitres, le vent mugissait à travers les portes et les croisées. « Va-t’en, va-t’en ! » criaient-ils, « Va où ton amoureux t’attend pour t’emmener vers le nouveau et l’inconnu ». Et plus ils criaient, plus Reb Shemuel clamait sa joyeuse prière : « Puisse-t-il, Lui qui donne la paix au plus haut des cieux, répandre la paix sur nous et sur tout Israël ; et dites Amen ».

Les aiguilles de la pendule avançaient. Il était neuf heures et demie. Hannah demeurait plongée dans un sommeil léthargique, muette, incapable de penser, ses nerfs tendus étaient brisés, ses yeux pleins des larmes d’une joie amère, son âme voguait angoissée sur l’onde de mélodies familières. Soudain elle aperçut que les autres s’étaient levés et que son père lui faisait signe. Instinctivement elle comprit, se leva automatiquement et se dirigea vers la porte. Alors un grand frisson secoua son âme, comme si elle reprenait conscience. Elle resta clouée au sol. Son père avait rempli de vin le gobelet d’Elie, et c’était son privilège annuel d’ouvrir la porte pour l’entrée du prophète. Par intuition, elle savait que David arpentait désespérément le trottoir de la maison, n’osant pas révéler sa présence et maudissant peut-être sa lâcheté. Une terreur froide s’empara d’elle. Elle avait peur de le regarder, sa volonté était ferme et puissante, son imagination enfiévrée se le représentait comme le flot du grand océan venant se briser sur le seuil, menaçant de l’emporter dans le tourbillon mugissant de la destinée. Elle ouvrit toute grande la porte de la chambre, et s’arrêta, comme si son devoir était accompli.

« Non, non », murmura Reb Shemuel, en désignant la porte d’entrée.

Elle était si proche qu’il avait l’habitude de l’ouvrir également.

Hannah s’avança en chancelant à travers les quelques mètres de corridor. Le manteau et le chapeau souriaient avec ironie, un tressaillement de défi la traversa, elle étendit la main vers le porte-manteau. « Fuis ! fuis ! c’est ton dernier espoir », dit le sang qui bourdonnait dans ses oreilles. Mais sa main retomba à son côté et en un instant, comme illuminée, Hannah entrevit tout le long cours de sa vie future, s’étendant droit, tristement entre deux murs nus, droit, droit vers une tombe solitaire ; elle sut que la force de s’écarter vers la droite ou vers la gauche lui avait été refusée et qu’il n’y aurait plus pour elle ni Exode ni Rédemption. Forte de la conviction de sa faiblesse, elle ouvrit brusquement la porte de la rue. La figure de David, blême et consternée, lui apparut dans la nuit. De grosses gouttes de pluie tombaient de son chapeau et coulaient le long de ses joues comme des pleurs. Ses vêtements étaient trempés de pluie.

— Enfin ! murmura-t-il d’une voix rauque mais joyeuse, qu’est-ce qui vous a retenue ?

— Boruch Habo ! (bienvenu toi qui arrives !) dit la voix de Reb Shemuel pour accueillir le prophète.

— Chut ! dit Hannah, écoutez un moment.

Les modulations du vieux rabbin se mêlaient avec le mugissement du vent. « Déverse la colère sur les païens qui ne te connaissent pas et sur les royaumes qui n’invoquent pas ton nom ; parce qu’ils ont détruit Jacob et abattu son Temple. Déverse sur eux Ton indignation et frappe-les de Ta juste colère. Poursuis-les de Ton courroux et détruis-les sous les cieux du Seigneur. »

— Vite, Hannah, murmura David, nous n’avons plus un instant à perdre. Mettez votre manteau. Nous allons manquer le train.

Elle eut une inspiration soudaine. En guise de réponse elle sortit la bague de sa poche et la glissa dans sa main.

— Adieu, murmura-t-elle d’une voix étrange et sourde, et elle lui ferma la porte au nez.

— Hannah !

Son cri d’épouvante et de désespoir traversa la charpente, assourdi comme un son inarticulé. Il secoua violemment la porte dans un accès de rage.

— Qui est-ce ? quel est ce bruit ? demanda la femme du rabbin.

— C’est sans doute quelque brute de chrétien qui crie dans la rue, répondit Hannah.

C’était plus vrai qu’elle ne le pensait.

La pluie tombait plus fort, la bise soufflait glacée, mais les enfants du ghetto s’endormaient au coin du feu, bercés par la foi, l’espoir et la joie. Chassés d’un rivage à l’autre à travers les âges, ils avaient enfin réalisé l’aspiration nationale — la paix — dans un pays où l’on pouvait célébrer la Pâque sans répandre son sang. Assise dans sa mansarde de Royal Street la petite Esther Ansell rêvait le cœur plein d’une vague et tendre poésie, toute pénétrée des beautés du Judaïsme, auquel, s’il plaisait à Dieu, elle demeurerait toujours fidèle, son imagination d’enfant entrevoyant avec espoir la vie meilleure qu’apporteraient les années.