1845.


On doit croire l’auteur des Paysans assez instruit des choses de son temps pour savoir qu’il n’y avait point de cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la République, de l’Empire, de la Restauration, la collection de tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les guerres de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se sert de la voie du journal pour remercier les personnes qui lui ont fait l’honneur d’assez s’intéresser à ses travaux pour lui envoyer des notes rectificatives et des renseignements.

Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont volontaires et calculées. Ceci n’est pas une Scène de la Vie Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre des sabretaches à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne fût-ce que par des types, comporte des dangers. C’est en se servant, pour des fictions, d’un cadre dont les détails sont minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits par des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit malheur des personnalités. Déjà, pour UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE, quoique le fait eût été changé dans ses détails et appartienne à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’un sénateur d’enlevé, de séquestré, sous le règne de l’Empereur. Je le crois bien! on aurait peut-être couronné de fleurs celui qui en aurait enlevé un second!

Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante, il est facile de ne pas parler de la Garde. Mais la famille de l’illustre général qui commandait la cavalerie refoulée sur le Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.

On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie se trouve la Ville-aux-Fayes, l’Avonne et Soulanges. Tous ces pays et ces cuirassiers vivent sur le golfe immense où sont la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, les conseillers privés d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé, les terres de la famille Shandy, dans un monde exempt de contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à raison de 20 centimes le volume.

(Note de l’auteur.)

FIN DES PAYSANS.

IMP. E. MARTINET.

ADOLPHE ET CAROLINE.

Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, s’appuie beaucoup trop sur votre bras.

(VIE CONJUGALE.)

ÉTUDES ANALYTIQUES


PETITES MISÈRES
DE LA VIE CONJUGALE


PRÉFACE
OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE

Un ami vous parle d’une jeune personne:

—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.

Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous parlez à cet objet devenu très-timide.

VOUS. —Une soirée charmante?...

ELLE. —Oh! oui, Monsieur.

Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.

LA BELLE-MÈRE (au futur). —Vous ne sauriez croire combien cette chère petite fille est susceptible d’attachement.

Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions d’intérêt.

VOTRE PÈRE (à la belle-mère). —Ma ferme vaut cinq cent mille francs, ma chère dame!...

VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE. —Et notre maison, mon cher monsieur, est à un coin de rue.

Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un petit, un grand.

Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait des façons.

Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues, comme ceci:


LE COUP DE JARNAC.

Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est excessivement petite pour vous.

—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément! s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième, nommé le petit dernier, —un mot avec lequel les femmes abusent leurs familles.

Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère est, comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur pour quelqu’un.

Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons du doux nom de Caroline, pour en faire le type de toutes les épouses. Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui avez trouvé pour mari:

Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second, peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, ou encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le fils unique d’un riche propriétaire!... (Voyez la Préface.)

Ce phénix, nous le nommerons Adolphe, quels que soient son état dans le monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.

L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:

1o Mademoiselle Caroline;

2o Fille unique de votre femme et de vous.

Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division:

I.—DE VOTRE FEMME.

Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle, son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son oncle que... son oncle enfin... dont la succession est estimée deux cent mille francs.

De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a été l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des aves et ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes mûres.

—Et vous, ma chère dame?

—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?

—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.

—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre futur gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son grand-père.

II.—DE VOUS,

Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors incapable de tester.

De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque grise.

3o Une dot de trois cent mille francs!...

4o La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans, souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;

5o Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le papa beau-père), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront d’une succession sous peu de temps;

6o La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions: l’oncle et le grand-père.

Trois successions et les économies, ci 750,000 fr.
Votre fortune 250,000  
Celle de votre femme 250,000  
Total 1,250,000 fr.

qui ne peuvent s’envoler!...

Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet, du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà l’ostéologie des plus amoureux désirs.

La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.

Ceux du côté du marié:

—Adolphe a fait une bonne affaire:

Ceux du côté de la mariée:

—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il aura soixante mille francs de rente, un jour ou l’autre!...

Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.

Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement charmantes... la première fois.

Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.

Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?

Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain. Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais les médecins ont confirmé l’arrivée d’un petit dernier!

Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position.

—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un ami sur le boulevard.

—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.

—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille femme? mais c’est une infirmité!

—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre gendre.

Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère.

Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?

Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les événements lui ont donné la partie.

La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.

Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille qui ne vivra pas.

Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.

Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler l’été de la Saint-Martin des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est blanche et rose.

A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas, se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins. Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple; elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère, petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est incontestable, mon cher monsieur!

LES DÉCOUVERTES.

Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez des parents pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, tant les soins y sont multipliés, il est impossible de juger d’une femme. Il vous a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles terreurs.

Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si animée, si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence, a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, elle est lourde, elle ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire cette chère Minette à travers des chemins épineux où vous laisserez votre amour-propre en lambeaux.

Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde, ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au lieu de sourire; mais vous aviez la certitude qu’après votre départ les femmes s’étaient regardées en se disant: Avez-vous entendu madame Adolphe?...

—Pauvre petite femme, elle est...

—Bête comme un chou.

—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu choisir?...

—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à se taire.

AXIOMES.

Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme.

Ce n’est pas le mari qui forme la femme.

Un jour, Caroline aura soutenu mordicus chez madame de Fischtaminel, une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. Elle aura peut-être éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois années, en renversant l’échafaudage des assertions de madame de Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme.

Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà fécond, de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n’ont qu’un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph Deschars, l’ami de votre père.

Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme. Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l’attention avec laquelle vous écoutez votre Caroline.

Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles, Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire de l’effet, et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes les plus éminents, aux femmes les plus considérables; elle se fait présenter, elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c’est aller au martyre.

Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif, voilà tout! Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis, car elle vous a déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos intérêts.

Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité d’une remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien disposée à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations magistrales.

La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait elle pas être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de votre première leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit!

Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de vous tirera son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, Caroline peut vous prouver qu’elle a précisément assez d’esprit pour vous minotauriser sans que vous vous en aperceviez.

Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer cette pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les amours-propres de Caroline, car:

AXIOME.

Une femme mariée a plusieurs amours-propres.

Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer; plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.

Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille, comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes (vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que vous lui prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci, cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes, intimidée dans les salons.

—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont ainsi.

Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute.

Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: LA VANITÉ D’UNE FEMME!...

Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout tenir de vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous aime. Mais elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de savoir se bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous rendre fier de son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux du monde d’avoir su sortir de ce premier mauvais pas conjugal.

—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait que faire pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont; tu verras!... dit-elle.

Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu’à la dernière extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si vous rencontrez des amis, et si l’on vient à parler femmes, vous les défendez; vous trouvez les femmes charmantes, douces; elles ont quelque chose de divin.

Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements inconnus de notre vie?

Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une mère de famille excessivement dévote, et chez qui l’on ne trouve pas de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits différents, et les tient d’autant plus sévèrement qu’elle a eu, dit-on, quelques petites choses à se reprocher pendant ses deux précédents mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder une plaisanterie. Tout y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit la Fête-Dieu tous les jours.

Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon.

On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses que chacun doit faire à ces questions.

—Comment l’aimez-vous?

—Qu’en faites-vous?

—Où le mettez-vous?

Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de salon à mille lieues de chacune de ses pensées.

Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est peu dispendieux.

Le mot MAL a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis de vous dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de mal, substantif qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de mal, substantif qui prend mille expressions pathologiques; puis malle, la voiture du gouvernement; et enfin malle, ce coffre, varié de forme, à tous crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à emporter les effets de voyage, dirait un homme de l’école de Delille.

Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite ses bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, balaye la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il les rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.

—Je l’aime d’amour.

—Je l’aime chronique.

—Je l’aime à crinière fournie.

—Je l’aime à secret.

—Je l’aime dévoilé.

—Je l’aime à cheval.

—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.

—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.

—Je l’aime légitime.

La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par la multitude des créations, ne peut rien choisir. On le place

—Dans une remise.

—Au grenier.

—Dans un bateau à vapeur.

—Dans la presse.

—Dans une charrette.

—Dans les bagnes.

—Aux oreilles.

—En boutique.

Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.

Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.

—Qu’en fais-tu?

—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun, qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions linguistiques.

Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; aussi vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre femme fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire, surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de ses papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à sa camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, où vous ne trouvez rien de convenable.

Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus que de dire inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu innocent, vous êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage; mais vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme, que vous demandez le mot.

—Mal, vous crie une petite fille.

Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle n’a pas joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n’a compris. On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous voulez une explication, et chacun partage votre désir.

—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous à Caroline.

—Eh bien, mâle!

Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux; les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition qui délivre Loth de sa femme.

Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.

Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne.

AXIOME.

Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la hauteur qui existe entre l’âme et le corps.

Vous renoncez à éclairer votre femme.

Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la férocité de la pourpre impériale.


LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME.

Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout homme compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil compensent les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et se retourne dans son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet des meurtres, crier à faire croire qu’il se commet des joies excessives. Il peut manquer à ses serments de la veille, laisser brûler son feu allumé dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, enfin, se rendormir malgré des travaux pressés. Il peut maudire ses bottes prêtes qui lui tendent leurs bouches noires et qui hérissent leurs oreilles, ne pas voir les crochets d’acier qui brillent éclairés par un rayon de soleil filtré à travers les rideaux, se refuser aux réquisitions sonores de la pendule obstinée, s’enfoncer dans sa ruelle en se disant: —Hier, oui, hier c’était bien pressé, mais aujourd’hui, ce ne l’est plus. Hier est un fou, AUJOURD’HUI est le sage; il existe entre eux deux la nuit qui porte conseil, la nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je devrais faire, j’ai promis... Je suis un lâche... mais comment résister aux ouates de mon lit? J’ai les pieds mous, je dois être malade, je suis trop heureux... Je veux revoir les horizons impossibles de mon rêve, et mes femmes sans talons, et ces figures ailées et ces natures complaisantes. Enfin, j’ai trouvé le grain de sel à mettre sur la queue de cet oiseau qui s’envolait toujours. Cette coquette a les pieds pris dans la glu, je la tiens...

Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il vous laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit vague des premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces vives voitures chargées de viande, ces charrettes à mamelles de fer-blanc pleines de lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent les pavés, elles roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement l’orchestre de Napoléon Musard. Quand votre maison tremble dans ses membres et s’agite sur sa quille, vous vous croyez comme un marin bercé par le zéphyr.

Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur votre... ah! cela s’appelle votre séant. Et vous vous grondez vous-même en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu! il faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire fortune doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux.

Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous rassemblez vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez au feu, vous consultez la plus complaisante de toutes les pendules, vous interjetez des espérances ainsi conçues: —Chose est paresseux, je le trouverai bien encore! —Je vais courir. —Je le rattraperai, s’il est sorti. —On m’aura bien attendu. —Il y a un quart d’heure de grâce dans tous les rendez-vous, même entre débiteur et créancier.

Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme quand vous avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs de la hâte, vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez comme un vainqueur, sifflotant, brandissant votre canne, secouant les oreilles, galopant.

—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à personne, vous êtes votre maître!

Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta femme: —Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux jours à l’avance), je dois me lever de grand matin. Malheureux Adolphe, vous avez surtout prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il s’agit de... et de... et encore de..., enfin de...

Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, et vous dit tout doucement:

—Mon ami, mon ami!...

—Quoi? le feu, le...

—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il n’est que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir.

Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir, n’est-ce pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est cinq heures du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce sommeil est troublé par une pensée grise, ailée qui vient se cogner aux vitres de votre cervelle, à la façon des chauves-souris.

Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer une âme qui lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la voix de votre femme, hélas! trop connue, résonne dans votre oreille; elle accompagne le timbre, et vous dit avec une atroce douceur: —Adolphe, voilà cinq heures, lève-toi, mon ami.

—Ouhouhi... ououhoin...

—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit.

—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir.

—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu dois partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi donc, Adolphe! va-t’en. Voilà le jour.

Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous montrer qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les volets, elle introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue. Elle revient.

—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire sans caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme, mais ce que je dis est fait.

Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du mariage. Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme; ce n’est pas vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous trouve tout ce qu’il vous faut avec une promptitude désespérante; elle prévoit tout, elle vous donne un cache-nez en hiver, une chemise de batiste à raies bleues en été, vous êtes traité comme un enfant; vous dormez encore, elle vous habille, elle se donne tout le mal; vous êtes jeté hors de chez vous. Sans elle tout irait mal! Elle vous rappelle pour vous faire prendre un papier, un portefeuille. Vous ne songez à rien, elle songe à tout!

Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze heures et midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier, sur le carré, causant avec quelque valet de chambre; elle se sauve en vous entendant ou vous apercevant. Votre domestique met le couvert sans se presser, il regarde par la croisée, il flâne, il va et vient en homme qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez où est votre femme, vous la croyez sur pied.

—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre.

Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, endormie. Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle s’est recouchée, elle a faim.

Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est pas prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si tout est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas, elle répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est levé si matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de bonne heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut rien faire de la journée, parce que vous vous êtes levé matin.

Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne te lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!... Oh! sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait.

Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre éloge, Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses vanteries.

Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à vivre seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne vous confier qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que les avantages du lit nuptial en surpassent les inconvénients.


LES TAQUINAGES.

Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave andante du père de famille.

Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand à l’allure douce.

Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas d’occasions de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse.

A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux fins, comme est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée sur des ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau rouennais; elle a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. Calèche dans les beaux jours, elle doit être un coupé les jours de pluie. Légère en apparence, elle est alourdie par six personnes et fatigue votre unique cheval.

Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune femme épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de feuilles. Ces deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de vous, tandis que le bruit des roues et votre attention de cocher, mêlés à votre défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le discours.

Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les coussins, et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être purement comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans.

La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon tapageur; elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la petite fille endormie l’a calmée.

—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son petit Adolphe.

Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. Vous êtes parti le matin de votre maison, où les ménages mitoyens se sont mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous donne votre fortune d’aller aux champs et d’en revenir sans subir les voitures publiques. Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand à Vincennes à travers tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, de Saint-Maur à Charenton, de Charenton en face de je ne sais quelle île qui a semblé plus jolie à votre femme et à votre belle-mère que tous les paysages au sein desquels vous les avez menées.

—Allons à Maisons!... s’est-on écrié.

Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas! vous n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs rentrés, et deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est moutonné par la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, non moins que la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa robe. Le cheval ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur qu’il ne soit fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de mélancolie qu’il comprend, car il agite la tête comme un cheval de coucou, fatigué de sa déplorable existence.

Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à douze cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez le chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas où il faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux jours des cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera la moue de ne pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise. Le cheval donnera lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire de votre unique palefrenier, un palefrenier unique, et que vous surveillez comme toutes les choses uniques.

Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par lequel vous laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal engagé dans la poudre noire qui sable la route devant la Verrerie.

En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa grand’mère inquiète lui a demandé:

—Qu’as-tu?

—J’ai faim, a répondu l’enfant.

—Il a faim, a dit la mère à sa fille.

—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie, nous ne sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes partis depuis deux heures!

—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne.

Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir à la maison.

—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, après tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la belle-mère.

—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie, nous allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et vous nous menez ainsi précisément dans cette poussière noire. A quoi pensez-vous? ma robe et mon chapeau seront perdus.

—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous en croyant avoir répondu péremptoirement.

—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se meurt de faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc ton cheval! En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse qu’à ton enfant?

Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre le galop.

—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, dit la jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. Et puis, tu diras que je suis dépensière en me voyant acheter un autre chapeau.

Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues.

—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le sens commun, crie Caroline.

Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la retournant vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur.

—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. Enfin, Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!...

—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut...

Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère. Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises avec sa fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de l’huile sur le feu.

Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder. Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que vous pour inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé cette partie au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite), vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes.

Aussi acceptez-vous tout pour ne pas aigrir le lait d’une femme qui nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses, vous dit à l’oreille votre atroce belle-mère.

Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.

A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —Vous n’avez rien à déclarer?...

—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de poussière.

Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille dans la Seine.

Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait bien d’enfants, de son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés! elle ne s’inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle indisposa le garde champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa danse un peu risquée.

Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, ni l’indisposition de votre femme.

Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où votre femme a raison, comme toujours!

—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.

Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, calme-toi; ton père était absolument comme cela.


LE CONCLUSUM.

Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs rejetées.

Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, à la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier d’où doit sortir une Vénus de salon.

Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions graves!

Vous n’y pensez seulement pas.

Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous allez à pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires sur un terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller les trouver chez eux.

Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les discussions ou pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles brèves et péremptoires.

En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes, elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère, de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de ces brimborions, mais d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments.

Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, et vous avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver à ce mot décisif, cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de ménage:

—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?

Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le moins, les sous, les liards de votre bourse.

—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien mise. —Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir. —La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout le monde t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. —La beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est comme l’esprit, une chose dont nous pouvons être fiers...

—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?

Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n’est trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.

—Partons, dites-vous.

Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses beautés.

—Partons, dites-vous.

—Vous êtes bien pressé, répond-elle.

Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau fruit magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles. Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors au front, vous ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline devient sérieuse.

La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en allant; elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent l’œuvre commune.