Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.
—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.
—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun événement fatal à redouter.»
La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa échapper un geste de bonheur.
—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m’obéit...
Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.
Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.
—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.
Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.
Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:
—Persistez-vous dans vos intentions?
—Oui, monsieur.
—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa peine commuée.
—Il n’ira pas à Rochefort?
—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.
Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.
Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous appartient à Jacques Collin.
Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques Collin s’est retiré vers 1845.
De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.
Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait son agneau, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir davantage.
Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de l’Imitation. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.
—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.
—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...
Godefroid ne put s’empêcher de rougir.
—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des Mille et une Nuits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?
—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence une...
—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi...
—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...
—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous étudié cette devise: Transire benefaciendo? Transire veut dire aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de bienfaits.
—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre devant mon lit.
—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous; j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondamment démontrée.
Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole.
—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas en un an.
—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.
—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec vous!...
—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en dormirai pas...
—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.
Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune de ses recommandations.
—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire pour toute ma vie...
Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait un plaisir.
Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit qu’il allait être absent pour quelques jours.
—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à ses frères.
Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette pénible carrière.
L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792, n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État. L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation, enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant d’adresse individuelle, meurt étique.
On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française, par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en fut des associations industrielles comme des associations politiques. L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont impossibles encore; aussi les seules Sociétés qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que l’association a des mondes à donner.
En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme. Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.
—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme, et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier, cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des malheureux va m’appartenir!
Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du chemin.
Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les convertissaient en ruisseaux.
A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une misérable porte bâtarde.
Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: Plusieurs chambres à louer. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.
Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en parfaite harmonie avec la maison.
—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.
—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?
Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon, et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.
A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:
—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...
—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.
—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils travaillent.
En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La portière s’arrêta sur le premier palier.
—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question, un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor... Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province, et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout: il fait le ménage...
Godefroid fit un geste.
—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer... Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux... Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les demander.
Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.
—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui!
Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le logement qu’il occupait.
En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.
Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et, après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison, et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites falourdes sciées et fabriquées par lui.
Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier, apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.
Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps; car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière pour les vendeurs ambulants.
IMP. S. RAÇON.
MADAME DESCHARS.
Avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades de chairs à la Rubens!
(VIE CONJUGALE.)
Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.
—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre...
Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:
—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...
—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?
—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là.
Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier, voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas recta, je le flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.
La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.
—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je reviens dans cinq minutes.
Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait finie.
Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions.
Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.
—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté?
—Mais, monsieur...
—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez, monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses, puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics; mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police l’autorisation de porter des armes...
—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par erreur, je bénirais le meurtrier...
—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le vieillard qui avait examiné Godefroid.
—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison?
Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.
Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux. Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.
Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.
M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait encore.
—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité... Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu, voudront passer les barrières!...
Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des muscles.
—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air insinuant et sympathique.
—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms, ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma fille aboie comme un chien, jour et nuit!...
—Elle est folle! dit Godefroid.
—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard. Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme, c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur, le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.
Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se regardant tous deux.
—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?
Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, tout aussi bien que par une négation.
—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...
Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.
—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la cire à cacheter...
Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans les névroses. La dernière consultation que ces messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.
Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable confidence.
—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.
Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:
—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant, très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...
—Pourquoi? dit Godefroid.
—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit.
—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je serai votre voisin, et je vous aiderai...
Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.
—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?
—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière du Palais.
—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...
Le vieillard garda le silence.
—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser cet Halpersohn.
—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée pour la soif!
—Vous garderez la poire...
—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous...
—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous, Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...
—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.
—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?
Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint de doute.
—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement effarouché, se dit l’Initié.
Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.
Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en prendre chez lui.
Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.
Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de surprise.
—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou qui n’est pas piqué des vers!... il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.
Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.
—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...
—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers, allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne, çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que les pieds en avant.
—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?
—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il compose.
—Qui! monsieur?
—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à soie...
—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit Godefroid.
—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve Vauthier.
—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.
—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...
Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut la volonté.
Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la nuit.
Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit heures et demie.
Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.
—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au collége est venue.
Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.
—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, dit monsieur Bernard.
—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...
En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.
En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.
—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?
—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...
—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.
—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.
Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil qui contenait mille remercîments.
—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation de me voir loger ici.
—Ah bah! s’écria la veuve.
—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux, qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.
Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à serrer, venait de donner pâture à son avidité.
—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.
Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.
—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.
—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la peine...
—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...
—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.
Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.