[2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à faire autrement que par les sèches définitions des écrivains techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les Scènes de la vie militaire, me conduit sur tous les champs de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant à quelque méthode d’agriculture: «—Là, me dit le paysan qui nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg, qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec un courage et une persistance également glorieuses de part et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans la troisième journée, était la seule récompense accordée à la famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: «—Ce fut le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se fassent condottieri!... Ceux qui manient ou l’épée ou la plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à bien faire, comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la gloire, que comme un heureux accident.
Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: «—Comment, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour, j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver l’armée! les ponts sont rompus.»
(L’AUTEUR.)
Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description, l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être moins intéressante.
Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher. Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs, où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée, il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part; le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement, ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et religieusement, il est sacré.
Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de toutes ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré les soins les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité de perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, les châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous vous ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne, il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le concert alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la vie humaine.
Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures, l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or, après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, il a perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de tourner dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces occupations sont fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des quakers-tourneurs, à l’honorable corps des charpentiers ou des empailleurs d’oiseaux. Si l’on devait, comme les propriétaires, rester à la campagne, on meublerait son ennui de quelque passion géologique, minéralogique, entomologique ou botanique; mais un homme raisonnable ne se donne pas un vice pour tuer une quinzaine de jours. La plus magnifique terre, les plus beaux châteaux deviennent donc assez promptement insipides pour ceux qui n’en possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent bien mesquines, comparées à leur représentation au théâtre. Paris scintille alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui nous attache, comme Blondet, aux lieux honorés par les pas, éclairés par les yeux d’une certaine personne, on envierait aux oiseaux leurs ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants spectacles de Paris et à ses déchirantes luttes.
La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, ils restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée, Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée; car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame de Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, sans avoir vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans avoir surpris le bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, est un des plus beaux triomphes d’une femme. Une affection qui résiste à ces sortes d’essais doit être éternelle. On ne comprend point que les femmes ne se servent pas de cette épreuve pour juger leurs amants; il est impossible à un sot, à un égoïste, à un petit esprit d’y résister. Philippe II lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, aurait dit son secret durant un mois de tête-à-tête à la campagne. Aussi les rois vivent-ils dans une agitation perpétuelle, et ne donnent-ils à personne le droit de les voir pendant plus d’un quart d’heure.
Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes femmes de Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié depuis longtemps de l’école buissonnière, quand, le lendemain du jour où sa lettre fut finie, il se fit éveiller par François, le premier valet de chambre attaché spécialement à sa personne, avec l’intention d’explorer la vallée de l’Avonne.
L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches par de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux Aigues, va se jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables affluents de la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, flottable pendant environ quatre lieues, avait, depuis l’invention de Jean Rouvet, donné toute leur valeur aux forêts des Aigues, de Soulanges et de Ronquerolles, situées sur la crête des collines au bas desquelles coule cette charmante rivière. Le parc des Aigues occupait la partie la plus large de la vallée, entre la rivière que la forêt, dite des Aigues, borde des deux côtés, et la grande route royale que de vieux ormes tortillards indiquent à l’horizon sur une côte parallèle à celle des monts dits de l’Avonne, ce premier gradin du magnifique amphithéâtre appelé le Morvan.
Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait, ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la tête touchait au village de Conches et la queue au bourg de Blangy; car, plus long que large, il s’étalait au milieu par une largeur d’environ deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à peine trente vers Conches, et quarante vers Blangy. La situation de cette terre, entre trois villages, à une lieue de la petite ville de Soulanges, d’où l’on plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté la guerre et conseillé les excès qui forment le principal intérêt de cette scène. Si, vu de la grande route, vu de la partie haute de la Ville-aux-Fayes, le paradis des Aigues fait commettre le péché d’envie aux voyageurs, comment les riches bourgeois de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été plus sages, eux qui l’admiraient à toute heure?
Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on entrait dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté les endroits où la nature avait disposé des points de vue et où l’on avait creusé des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte de Conches, la porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de l’Avenue, révélaient si bien le génie des diverses époques où elles furent construites, que, dans l’intérêt des archéologues, elles seront décrites, mais aussi succinctement que Blondet a déjà décrit celle de l’Avenue.
Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur du journal des Débats connaissait à fond le pavillon chinois, les ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du temple, la glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours inventés par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents arpents peuvent se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de l’Avonne, que le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, en formant chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les visiter. En effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence d’un torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les roches, tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, des ruisseaux y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale à la façon de la Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage impraticable, par le changement perpétuel de son chenal. Blondet prit le chemin le plus court à travers les labyrinthes du parc pour gagner la porte de Conches. Cette porte exige quelques mots, pleins d’ailleurs de détails historiques sur la propriété.
Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, enrichi par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment nous a valu les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. Au moyen âge, le château des Aigues était situé sur l’Avonne. De ce castel, la porte seule subsistait, composée d’un porche semblable à celui des villes fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. Au-dessus de la voûte du porche s’élevaient de puissantes assises ornées de végétations et percées de trois larges croisées à croisillons. Un escalier en colimaçon, ménagé dans une des tourelles, menait à deux chambres, et la cuisine occupait la seconde tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë, comme toute vieille charpente, se distinguait par deux girouettes, perchées aux deux bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres. Beaucoup de localités n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au dehors, le claveau du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges, conservé par la dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur d’images l’avait gravé: d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or au pied aiguisé, et il portait la déchiqueture héraldique imposée aux cadets. Blondet déchiffra la devise: Je soule agir, un de ces calembours que les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, et qui rappelle une belle maxime de politique, malheureusement oubliée par Montcornet, comme on le verra. La porte, qu’une jolie fille avait ouverte à Blondet, était en vieux bois alourdi par des quinconces de ferraille. Le garde, réveillé par le grincement des gonds, mit le nez à sa fenêtre et se laissa voir en chemise.
—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se dit le Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.
IMP. E. MARTINET.
FOURCHON.
Un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet.
(LES PAYSANS.)
En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la rivière, à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis par un de ces paysages dont la description devrait être faite comme l’histoire de France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous de deux phrases.
Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied par l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure une arche, par laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir, où l’Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades à grosses roches, où de petits saules, pareils à des ressorts, vont et viennent constamment sous l’effort des eaux.
Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste à cette nature sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des prés, avec la masse du village et son clocher.
Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air, mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les!
—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par les grands arbres de la forêt des Aigues.
Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les premiers rôles.
En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue animée ne l’avaient profondément intrigué.
Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie.
En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire.
—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?...
Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.
—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages.
Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.
—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette profonde attention.
—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...
—Qui?...
—Une loute, mon cher monsieur. Si alle nous entend, alle est capabe ed filer sous l’eau! Et, gnia pas à dire, elle a sauté là, tenez!... Voyez-vous où l’eau bouille... Oh! elle guette un poisson; mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. C’est que, voyez-vous, la loute est ce qu’il y a de plus rare. C’est un gibier scientifique, ben délicat, tout de même; on me la payerait dix francs aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est maigre demain. Dans les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à vingt francs et a me rendait la peau!... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien...
De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis il aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. Blondet, subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, se laissa mordre par le démon de la chasse.
Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène où il veut.
—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si beau, si doux! Ça se met aux casquettes...
—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.
—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi, quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau bénite, et vous pourriez peut-être ben me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs et aux marchands de vin.
Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot scientifique, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé par la naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.
—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup eu d’loutes, le pays leur est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant chassées, que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue d’eune par sept ans... Aussi el’souparfait de la Ville-aux-Fayes... Monsieur le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune homme comme vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour prendre les loutes, car je les connais comme vous pouvez connaître votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père Fourchon, quand vous trouverez une loute, apportez-la-moi, qui me dit, je vous la payerai bien, et si elle était tachetée de blanc sul’dos, qui me dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce qui me dit sur le port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je crais en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il y a core un savant, à Soulanges, M. Gourdon, nout médecin, qui fait comme ils disent, un cabinet d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil à Dijon, enfin le premier savant de ces pays-ci qui me la payerait bien cher!... Il sait empailler les houmes et les bêtes! Et dont que mon garçon me soutient que c’te loute a des poils blancs... Si c’est ça, que je lui ai dit, el bon Dieu nous veut du bien, à ce matin! Voyez-vous l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique ça vive dans une manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l’eau. Ah! elle vous a entendu, mon cher monsieur, alle se défie, car gn’y a pas d’animau plus fin que celui-là; c’est pire qu’une femme.
—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des loutres? dit Blondet.
—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux que nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, ed’dormi la grasse matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en va par en dessous... Va, Mouche! elle a entendu monsieur, la loute, et elle est capable de nous faire droguer jusqu’à ménuit, allons-nous-en... V’là nos trente francs qui nagent!...
IMP. E. MARTINET.
MOUCHE.
Son costume l’emportait encore en simplicité sur celui du père Fourchon.
(LES PAYSANS.)
Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant, à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père Fourchon.
—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois qui ferait envoler leur gibier!
Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut enchanté de cet épisode de sa promenade.
—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent expirer en cloches au milieu du bassin.
—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse, c’est alle qu’a fait ces boutifes-là. Comment s’arrangent-elles pour respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la science.
—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et prenez la loutre.
—Et notre journée à Mouche et à moi?
—Que vaut-elle, votre journée?
—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un surfaix énorme.
Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:
—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.
—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos, car el’souparfait m’disait c’que nout Muséon n’en a qu’une de ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit tout de même, nout souparfait! et pas bête. Si je chasse à la loute, M. des Lupeaulx chasse à la fille de môsieu Gaubertin, qu’a eune fiare dot blanche sul’dos. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous bouter au mitant de l’Avonne, à c’te piarre, là bas... Quand nous aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher, et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai su trop tard qu’il fallait eurmonter le courant ed’ grand matin pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que c’te loute.
—Et comment, mon vieux nécromancien?
—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ pésans, que nous finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la loute voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se jettera sur le bord; si elle prend la voie de tarre, elle est perdue. Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait!
Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.
—Là, bien! mon cher monsieur.
Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût.
—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le vieillard, gnia tout de même une loute...
—Tu la vois!...
—La v’là!
Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage brun-rouge d’une loutre.
—A va su me! dit le petit.
—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour la tenir au fin fond sans la lâcher...
Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.
—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord, effrayez-la donc! la voyez-vous... a nage su vous.
Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes vivacités: —La voyez-vous là, el’ long des roches!
Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.
—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est là-bas, à vout gauche.
Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.
—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la voilà qui passe entre vos jambes! Ah! alle passe... all’ passe! dit le vieillard au désespoir.
Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.
—Nous l’avons manquée par vout faute! dit le père Fourchon, à qui Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais comme un triton vaincu. La garse, elle est là, sous les rochers!... Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche, car c’est une vraie tanche!...
En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.
—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher, dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je vas vous donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du blanchissage!...
—Et les rhumes? dit Blondet.
—Ah! ouin! Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche et moi, comme des pipes ed’ major! Appuyez-vous sur moi, mon cher monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur nous roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici, vous apprendrez ben des choses dans el’ livre ed’ la nature, vous qui, dit-on, escrivez dans les papiers nouvelles.
Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le valet de pied, l’aperçut.
—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore.
—Quelle heure est-il donc, Charles?...
—Onze heures trois quarts!...
—Aide-moi à monter à cheval...
—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes et du pantalon de Blondet.
Cette seule question éclaira le journaliste.
—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi, s’écria-t-il.
—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant lesquelles ils ont regardé l’eau couler.
—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?
—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy. Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête.
Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il s’avoua gaussé par le vieux mendiant bourguignon.
—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne, et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...
—Pourquoi donc?
—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et qui donna beaucoup à penser à Blondet.
—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique.
La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux larges pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien dressé sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses pattes de devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur avait dispensé le financier de bâtir une loge de concierge. Entre ces deux pilastres, une grille somptueuse, dans le genre de celle forgée au temps de Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur un bout de pavé conduisant à la route cantonale, jadis entretenue soigneusement par les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui relie Conches, Cerneux, Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, comme par une guirlande, tant cette route est fleurie d’héritages entourés de haies et parsemée de maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles et plantes grimpantes.
Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue et les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de village.
Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout de la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient à leur établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de fabriquer des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les maîtres entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les promenades à deux, le plus petit incident de la vie au château, rien n’échappait à l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier que depuis trois ans, circonstance minime que ni les gardes des Aigues, ni les domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.
—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas serrer nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé la chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, où je vas me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau comme ça! Si tu t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur accrocheras un bon déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et tape su moi, de manière à ce qu’ils aient l’idée de me chanter un air de leur morale, quoi!... Y aura quelques verres de bon vin à siffler.
Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche rendait presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous le bras, disparut dans le chemin cantonal.
A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui ne se voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux de briques ramassés de tous côtés, les gros cailloux sertis comme des diamants dans une terre argileuse qui formaient des murs solides, quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches et couvert en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, tout de cette chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de dons arrachés par l’importunité.
Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son nid ou pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient au nord. La maison, assise sur une petite éminence dans l’endroit le plus caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. On y montait par trois marches industrieusement faites avec des piquets, avec des planches et remplies de pierrailles. Les eaux s’écoulaient donc rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie vient rarement du nord, aucune humidité ne pouvait pourrir les fondations, quelque légères qu’elles fussent. Au bas, le long du sentier, régnait un rustique palis, perdu dans une haie d’aubépine et de ronces. Une treille, sous laquelle de méchantes tables, accompagnées de bancs grossiers, invitaient les passants à s’asseoir, couvrait de son berceau l’espace qui séparait cette chaumière du chemin. A l’intérieur, le haut du talus offrait pour décor des roses, des giroflées, des violettes, toutes les fleurs qui ne coûtent rien. Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient leurs brindilles sur le toit déjà chargé de mousses, malgré son peu d’ancienneté.
A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour deux vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un terrain battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un énorme tas de fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, s’élevait un hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, sous lequel se mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles vides, des fagots de bois empilés autour de la bosse que formait le four, dont la bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons de paysans, sous le manteau de la cheminée.
A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive et plein de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, toutes si bien fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres verdoient les premiers à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, des amandiers, des pruniers et des abricotiers montraient leurs têtes grêles, çà et là, dans cet enclos. Entre les ceps, le plus souvent on cultivait des pommes de terre ou des haricots. En hache, vers le village, et derrière la cour, dépendait encore de cette habitation un petit terrain humide et bas, favorable à la culture des choux, des oignons, légumes favoris de la classe ouvrière, et fermé d’une porte à claire-voie par où passaient les vaches, en pétrissant le sol et y laissant leurs bouses étalées.
Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, avait sa sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en bois, appuyée au mur de la maison et couverte d’une toiture en chaume, montait jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. Sous cet escalier rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, contenait quelques pièces de vin.
Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement en deux ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron de fer, par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux casseroles énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée, au-dessus d’un petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance, le mobilier était en harmonie avec les dehors de la maison. Ainsi, pour contenir l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers de bois ou d’étain, des plats en terre brune au dehors et blanche en dedans, mais écaillés et raccommodés avec des attaches; enfin, autour d’une table solide, des chaises en bois blanc, et pour plancher de la terre battue. Tous les cinq ans les murs recevaient une couche d’eau de chaux, ainsi que les maigres solives du plafond, auxquelles pendent du lard, des bottes d’oignons, des paquets de chandelles et les sacs où le paysan met ses graines; auprès de la huche, une antique armoire en vieux noyer garde le peu de linge, les vêtements de rechange et les habits de fête de la famille.
Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier; vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé, le canon, sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous pensez que la défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure, pratiquée dans le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas mieux, et vous vous demandez à quoi peut servir une pareille arme. D’abord, si le bois est d’une simplicité commune, le canon, choisi avec soin, provient d’un fusil de prix, donné sans doute à quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire de ce fusil ne manque-t-il jamais son coup; il existe entre son arme et lui l’intime connaissance que l’ouvrier a de son outil. S’il faut abaisser le canon d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce qu’il relève ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait, il obéit à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie trouverait les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de moins, rien de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui doit lui servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le nécessaire et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend jamais. Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît tous les degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois, donner le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil méprisable entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous saurez tout à l’heure comment.
Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé de mousses veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se vautre, sa génisse qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient un horrible sens. A la porte du palis, une grande perche élevait à une certaine hauteur un bouquet flétri, composé de trois branches de pin et d’un feuillage de chêne réuni par un chiffon. Au-dessus de la porte, un peintre forain avait, pour un déjeuner, peint dans un tableau de deux pieds carrés, sur un champ blanc, un I majuscule en vert, et pour ceux qui savent lire, ce calembour en douze lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche de la porte éclataient les vives couleurs de cette vulgaire affiche: Bonne bière de mars, où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet de mousse se carrent une femme en robe excessivement décolletée et un hussard, tous deux grossièrement coloriés. Aussi, malgré les fleurs et l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris en passant devant les gargotes de faubourg.
Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui contient plus d’une leçon pour les philanthropes.
Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard, se recommande à l’attention des philosophes par la manière dont il avait résolu le problème de la vie fainéante et de la vie occupée, de manière à rendre la fainéantise profitable et l’occupation nulle.
Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse, Tonsard faisait des journées pour le jardinier du château, car il n’y avait pas son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles, les haies, les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez un talent héréditaire. Au fond des campagnes, il existe des priviléges obtenus et maintenus avec autant d’art qu’en déploient les commerçants pour s’attribuer les leurs. Un jour, en se promenant, Madame entendit Tonsard, garçon bien découplé, disant: «Il me suffirait pourtant d’un arpent de terre pour vivre, et pour vivre heureusement!» Cette bonne fille, habituée à faire des heureux, lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte de Blangy, contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui permettant de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château auxquels il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne.
Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla pendant environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste du temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et surtout avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle fût laide comme toutes les femmes de chambre des belles actrices. Rire avec mademoiselle Cochet signifiait tant de choses que Soudry, l’heureux gendarme dont il est question dans la lettre de Blondet, regardait encore Tonsard de travers, après vingt-cinq ans. L’armoire en noyer, le lit à colonnes et à bonnes grâces, ornements de la chambre à coucher, furent sans doute le fruit de quelque risette.
Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que madame le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne bien acheté et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent jamais quelque chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me coûte trois cents francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa point la région populaire.
Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les matériaux de ci et de là, se faisant donner un coup de main par l’un et l’autre, grapillant au château les choses de rebut, ou les demandant et les obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil, démolie pour être reportée plus loin, devint celle de l’étable. La fenêtre venait d’une vieille serre abattue. Les débris du château servirent donc à élever cette fatale chaumière.
Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues, dont le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs ne pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se maria dès que sa maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon de vingt-trois ans, familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame venait de donner un arpent de terre et qui paraissait travailleur, eut l’art de faire sonner haut toutes ses valeurs négatives, et il obtint la fille d’un fermier de la terre de Ronquerolles, située au delà de la forêt des Aigues.
Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses mains, faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la manière anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il ne pensa plus à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon une plaisanterie de village, avec la Boisson. En peu de temps, de fermier le beau-père redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et paresseux, méchant et hargneux, capable de tout comme les gens du peuple qui, d’une sorte d’aisance, retombent dans la misère. Cet homme, que ses connaissances pratiques, la lecture et la science de l’écriture mettaient au-dessus des autres ouvriers, mais que ses vices tenaient au niveau des mendiants, venait de se mesurer, comme on l’a vu, sur les bords de l’Avonne, avec un des hommes les plus spirituels de Paris, dans une bucolique oubliée par Virgile.
Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa place à cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction publique. Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits bateaux et des cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait à lire; il les grondait si curieusement, quand ils avaient chippé des fruits, que ses semonces pouvaient passer pour des leçons sur la manière d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges sa réponse à un petit garçon venu trop tard, et qui s’excusait ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené boire notre chevau! —On dit cheval, animau!
D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de retraite à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé tous les jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt il les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme on l’a vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix francs, l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et vit de ce qu’il ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et fenêtres expire sub dio. On emprunte la matière première pour la rendre fabriquée. Mais le principal revenu du père Fourchon et de son apprenti Mouche, fils naturel d’une de ses filles naturelles, leur venait de sa chasse aux loutres, puis des déjeuners ou dîners que leur donnaient les gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, usaient des talents du père Fourchon dans le cas d’une lettre à répondre ou d’un compte à présenter. Enfin il savait jouer de la clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses amis appelé Vermichel, le ménétrier de Soulanges, dans les noces des villages, ou les jours de grand bal au Tivoli de Soulanges.
Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec le nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes, Brunet, huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges, mettait Michel-Jean-Jérôme Vert, dit Vermichel, praticien. Vermichel, violon très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne, par reconnaissance des services que lui rendait le papa Fourchon, lui avait procuré cette place de praticien dévolue à ceux qui, dans les campagnes, savent signer leur nom. Le père Fourchon servait donc de témoin ou de praticien pour les actes judiciaires, quand le sieur Brunet venait instrumenter dans les communes de Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel et Fourchon, liés par une amitié qui comptait vingt ans de bouteille, constituaient presque une raison sociale.
Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque le furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la recherche de leur père, panis angelorum, seuls mots latins qui restassent dans la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant les restes du Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins; car, à eux deux, dans les années les plus occupées, les plus prospères, ils n’avaient jamais pu fabriquer en moyenne trois cent soixante brasses de corde. D’abord, aucun marchand, dans un rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe ni à Fourchon ni à Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de la chimie moderne, savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus de treille. Puis, ses triples fonctions d’écrivain public de trois communes, de praticien de la justice de paix, de joueur de clarinette, nuisaient, disait-il, aux développements de son commerce.
Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation de ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un accident assez ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient aller d’autant plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de beauté champêtre, grande et bien faite, n’aimait point à travailler en plein air. Tonsard s’en prit à sa femme de la faillite paternelle, et la maltraita par suite de cette vengeance familière au peuple, dont les yeux, uniquement occupés de l’effet, remontent rarement jusqu’à la cause.
En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger. Elle se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui. Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens, en voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la buvette du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent les gens des Aigues, les gardes et les chasseurs.
Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces d’excellent vin pour allécher la pratique. L’effet de ces présents, périodiques, tant que le régisseur resta garçon, et la renommée de beauté peu sauvage qui signala cette femme aux dons Juans de la vallée, achalandèrent le Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande, la Tonsard devint excellente cuisinière, et quoique ses talents ne s’exerçassent que sur les plats en usage dans la campagne, le civet, la sauce de gibier, la matelotte, l’omelette, elle passa dans le pays pour savoir admirablement cuisiner un de ces repas qui se mangent sur le bout de la table, et dont les épices, prodiguées outre mesure, excitent à boire. En deux ans, elle se rendit ainsi maîtresse de Tonsard et le poussa sur une pente mauvaise, à laquelle il ne demandait pas mieux que de s’abandonner.
Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les liaisons de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes particuliers, et les autorités champêtres, le relâchement du temps, lui assurèrent l’impunité. Dès que ses enfants furent assez grands, il en fit les instruments de son bien-être, sans se montrer plus scrupuleux pour leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il eut deux filles et deux garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa femme, au jour le jour, aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas maintenu constamment chez lui la loi quasi martiale de travailler à la conservation de son bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs. Quand sa famille fut élevée aux dépens de ceux à qui sa femme savait arracher des présents, voici quels furent la charte et le budget du Grand-I-Vert.
La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie, allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus avec du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé souvent parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son bois pour l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils braconnaient continuellement. De septembre en mars, les lièvres, les lapins, les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui ne se consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite ville de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour des nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de Conches. Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard tendaient des collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait des pâtés expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson, sept Tonsard, la vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils n’eurent pas dix-sept ans, les deux filles, le vieux Fourchon et Mouche glanaient, ramassaient près de seize boisseaux par jour, glanant seigle, orge, blé, tout grain bon à moudre.
Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés des Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que le garde se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus ou privés de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté singulière pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le garde champêtre ou le garde des Aigues ne les surprenaient en faute. D’ailleurs, les liaisons de ces dignes fonctionnaires avec Tonsard et sa femme leur mettaient une taie sur les yeux. Les bêtes, conduites par de longues cordes, obéissaient d’autant mieux à un seul coup de rappel, à un cri particulier qui les ramenaient sur le terrain commun, qu’elles savaient, le péril passé, pouvoir achever leur lippée chez le voisin. La vieille Tonsard, de plus en plus débile, avait succédé à Mouche, depuis que Fourchon gardait son petit-fils naturel avec lui, sous prétexte de soigner son éducation. Marie et Catherine faisaient de l’herbe dans le bois. Elles y avaient reconnu des places où vient ce foin forestier si joli, si fin, qu’elles coupaient, fanaient, bottelaient et engrangeaient; elles y trouvaient les deux tiers de la nourriture des vaches en hiver, qu’on menait d’ailleurs paître pendant les plus belles journées aux endroits bien connus où l’herbe verdoie. Il y a, dans certains endroits de la vallée des Aigues, comme dans tous les pays dominés par des chaînes de montagnes, des terrains qui donnent, comme en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces prairies, nommées en Italie marciti, ont une grande valeur; mais en France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige. Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à des infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude.
Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction faite du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait environ 160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux besoins du logis en fait de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine d’écus en journées faites de côté et d’autre.
La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères, venaient en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs, les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires. Le vin du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs le tonneau, sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel Tonsard entretenait des relations. Par certaines années plantureuses, Tonsard récoltait douze pièces dans son arpent; mais la moyenne était de huit pièces, et Tonsard en gardait moitié pour son débit. Dans les pays vignobles, le glanage des vignes constitue le hallebotage. Par le hallebotage, la famille Tonsard recueillait trois pièces de vin environ. Mais à l’abri sous les usages, elle mettait peu de conscience dans ses procédés; elle entrait dans les vignes avant que les vendangeurs n’en fussent sortis; de même qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes amoncelées attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces de vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant de la consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux à manger les meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que celui qu’ils vendaient et fourni par leur correspondant de Soulanges, en payement du leur. L’argent gagné par cette famille allait donc à environ 900 francs, car ils engraissaient deux cochons par an, un pour eux, un autre pour le vendre.
Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue, en affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des talents de la Tonsard que de la camaraderie existant entre cette famille et le menu peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux remarquablement belles, continuaient les mœurs de leur mère. Enfin, l’ancienneté du Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait une chose consacrée dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, les ouvriers y venaient conclure leurs marchés, y apprendre les nouvelles pompées par les filles à Tonsard, par Mouche, par Fourchon, dites par Vermichel, par Brunet, l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand il y venait chercher son praticien. Là s’établissaient les prix des foins, des vins, celui des journées et celui des ouvrages à tâche. Tonsard, juge souverain en ces matières, y donnait des consultations, tout en trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays, passait pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains, se tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale à l’arrondissement.
En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, potelée, par exception aux femmes des champs, qui passent aussi rapidement que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. Aussi la Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre; mais au village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux vêtues que ne le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de leur mère. Sous leur corps de jupe, presque élégant relativement, elles portaient du linge plus fin que celui des paysannes les plus riches. Aux jours de fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées Dieu sait comme! La livrée des Aigues leur vendait, à des prix facilement payés, la défroque des femmes de chambre, qui avait balayé les rues de Paris, et qui, refaite à l’usage de Marie et de Catherine, s’étalait triomphante sous l’enseigne du Grand-I-Vert. Ces deux filles, les bohémiennes de la vallée, ne recevaient pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient uniquement la nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec leur grand’mère, dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à même le foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à cette promiscuité.
L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense. Dans l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend garde à tout; pour la société, le résultat est peut-être le même. La présence de la vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une nécessité qu’à une garantie, était une immoralité de plus.
Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses paroissiens, disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur, à voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine que ces paysans tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.»
Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs du Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité des familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion, commence à l’aisance; comme on voit, dans la sphère supérieure, la délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier. L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont pourquoi? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale: Par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. Enfin, pour les paysans, la misère est leur raison d’État, comme le disait l’abbé Brossette.
Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun et dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne personne en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs du pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même un coup de main à ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre le bourgeois. Dans ce cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait donc, vivace et venimeuse, chaude et agissante, la haine du prolétaire et du paysan contre le maître et le riche.
La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais exemple. Chacun se demanda pourquoi ne pas prendre, comme Tonsard, dans la forêt des Aigues, son bois pour le four, pour la cuisine et pour se chauffer l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture d’une vache et trouver comme eux du gibier à manger ou à vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas récolter sans semer, à la moisson et aux vendanges? Aussi, le vol sournois qui ravage les bois, qui dîme les guérets, les prés et les vignes, devenu général dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement en droit dans les communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur lesquelles s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des raisons qui seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la terre des Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne croyez pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de vols, et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient grandi lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de bois vert; puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, nécessaire à des plans que ce récit va développer, en vingt ans, elle en était arrivée à faire son bois, à voler presque toute sa vie. Le pâturage des vaches, les abus du glanage et du hallebotage s’établirent ainsi par degrés. Une fois que la famille et les fainéants de la vallée eurent goûté les bénéfices de ces quatre droits conquis par les pauvres de la campagne, et qui vont jusqu’au pillage, on conçoit que les paysans ne pouvaient y renoncer que contraints par une force supérieure à leur audace.
Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ cinquante ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, les cheveux crépus et noirs, le teint violemment coloré, jaspé comme une brique de tons violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues et largement ourlées, d’une constitution musculeuse, mais enveloppée d’une chair molle et trompeuse, le front écrasé, la lèvre inférieure pendante, cachait son vrai caractère sous une stupidité entremêlée des éclairs d’une expérience qui ressemblait d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait acquis dans la société de son beau-père un parler gouailleur, pour employer une expression du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez, aplati du bout comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui donnait une voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la maladie a défigurés en tronquant la communication des fosses nasales, où l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées, laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater, que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans la fauve bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur de campagne, cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.
Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle de son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord, cette existence, si minutieusement expliquée, est le type de celle que menaient cent autres ménages dans la vallée des Aigues. Puis, Tonsard, sans être autre chose que l’instrument de haines actives et profondes, eut une influence énorme dans la bataille qui devait se livrer, car il fut le conseil de tous les plaignants de la basse classe. Son cabaret servit constamment, comme on va le voir, de rendez-vous aux assaillants, de même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur qu’il inspirait à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on attendait toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi redoutée que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.
Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau des maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible perche du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée et aussi rare à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas d’auberges sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures chargées faisaient facilement en trois heures; aussi, tous ceux qui allaient de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils au Grand-I-Vert, ne fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier des Aigues, adjoint du maire, et ses garçons y venaient. Les domestiques du général eux-mêmes ne dédaignaient pas ce bouchon, que les filles à Tonsard rendaient attrayant, en sorte que le Grand-I-Vert communiquait souterrainement avec le château par les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en savaient. Il est impossible, ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de rompre l’accord éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort du peuple, elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique déjà la réticence que contenait le dernier mot dit au perron par Charles, le valet de pied, à Blondet.