A la longue seulement, la lumière revint dans son esprit et au moment de mon départ, ayant eu l’occasion de causer avec moi presque chaque jour, il avait à peu près réussi à se rendre intelligible. Mais accord des adjectifs, pluriel des substantifs, conjugaison des verbes s’étaient pour jamais effacés de sa mémoire. Le premier jour, en me saluant au départ, il me dit : « Sono Italiano e christiano. » Pauvre malheureux, il n’était plus ni l’un ni l’autre.
Ce fut Mohammed qui me permit de me convaincre que les Européens expulsés l’année précédente étaient des agents de la Royal Niger Company. Les premiers temps il s’était borné à m’affirmer que c’étaient des Anglais porteurs pour le Cheik « d’una lettera della Regina d’Ingleterra » ; mais, très édifié sur les connaissances géographiques qui constituaient son bagage, j’attendais des preuves. Un jour que, dans une promenade à Gaouanqué, je discutais ce sujet avec lui, il me dit avoir vu sur un des papiers remis au Cheik : Ral Nig. Cy, qu’il me traça sur un bout de papier. Je fus ébranlé, mais j’exigeai des preuves plus probantes ; alors il me dit avoir pris des empreintes à la cire des boutons d’uniforme des soldats. J’obtins qu’il me les montrât et alors le doute ne me fut plus permis. Ces empreintes très nettes permettaient de lire en exergue : « Royal Niger Company Chartered », et au centre du bouton sur une étoile à trois branches : « Pax, Jus, Ars » ; au dos, il y avait la marque de fabrique Firmin’s Sons, London.
C’était bien M. Charles Makintosh qui était venu à Kouka ; j’appris son nom par un de ses agents peu de temps après ; mais Mizon ?
A quelque temps de là, je devais être fixé sur son compte. Un Peul vint à Kouka, par la route d’Adamaoua, et à peine arrivé se mit en relations avec mon interprète qui un jour me le présenta. Que venait-il faire au Bornou, fut ma première question.
« Rien que te voir, me répondit-il et me mettre à ton service ; je connais bien les blancs, j’ai été longtemps au service de Charley à Ibbi ; pour le moment, la traite est arrêtée, et, ayant appris ton arrivée au Bornou, je me suis mis en route pour venir.
— Mais Charley, lui dis-je, connaît donc mon arrivée ici ?
— Oui, me dit-il, il l’a sue par Bandawaky et Boubakar. Il a été bien étonné, car lui on l’a mis à la porte l’an dernier. Il croyait si peu à ta réussite qu’il t’attendait par la route de Kano au Mauri et qu’il avait fait préparer à Ibbi une très vaste installation pour te recevoir.
— Mais Charley ne me connaît pas.
— Si, il te connaît bien ; il disait de toi : « Le blanc qui est à Kano a fait pour y venir une longue route ; ce n’est pas un homme de ma nation, mais je veux bien le recevoir. »
On le voit, l’homme était stylé, je n’avais pas besoin d’en savoir plus long pour connaître le motif de sa venue. En tout cas, si ce qu’il m’a dit est la vérité, je ne puis qu’être reconnaissant à M. Charles Makintosh de ses bonnes intentions.
Non moins intéressants et non moins précis furent les détails que le Peul me donna sur la mission Mizon.
« Les blancs étaient, me dit-il, d’une nation différente des Anglais et ne les fréquentaient point. Ils vinrent à Yola avec un bateau à vapeur. Puis, après quelques jours, ils remontèrent jusqu’à Garoua et de ce point ils partirent avec leur navire pour chercher de l’eau vers l’Est ; mais ils furent arrêtés par la terre, et revinrent à Garoua au bout de huit jours.
« Ils redescendirent ensuite à Yola où ils furent les hôtes de Malam-Dibérou (Sultan d’Adamaoua), pendant plusieurs mois. Enfin ils partirent par terre cette fois pour se diriger vers N’Gaoundéré qu’ils ont quitté ensuite pour se diriger vers le Sud-Est, afin d’atteindre un grand fleuve qui devait les conduire à la mer, où ils embarqueraient pour regagner leur pays. »
C’était net et précis ; la recherche de la communication entre la Bénoué et le Chari par les marais de Toubouri avait échoué ; Mizon et ses compagnons s’étaient rabattus au Sud vers le Congo.
Mon Peul ajouta à ces détails d’autres non moins complets sur les missions allemandes de Morgen et Zintgraff, et me donna les itinéraires très précis du Kaméroun à la Bénoué.
Ces derniers faits se passaient les 6 et 7 juillet 1892. Quelques jours après, le Peul avait disparu ; il y a présomption qu’il ait fait comme M. Ch. Makintosh, l’année précédente, qu’il soit reparti par la route qui l’avait amené.
Avant de parler des incidents qui marquèrent mon départ pour le Sahara, il me reste à dire quelques mots des habitants du Bornou, des Arabes et du commerce de Kouka.
Les gens du Bornou sont gras et taciturnes ; ils aiment la bonne chère et les femmes. Propriétaires d’un sol riche et fertile, au cours d’une longue période de paix, leurs qualités militaires se sont peu à peu atrophiées et ils seraient incapables de résister, malgré leur nombre, à l’attaque d’un ennemi un peu entreprenant. Peu à peu, grâce à l’état de choses que j’ai exposé, qui amenait les Cheiks à confier les grandes charges à leurs captifs, les gens libres se sont désintéressés des affaires publiques et du métier des armes ; tous les grands commandements sont aux mains des captifs et les guerriers sont eux-mêmes de condition servile, situation qui aurait de l’analogie avec celle d’un État européen qui n’aurait que des mercenaires étrangers à sa solde pour la défense du territoire national.
Le fond de la population du Bornou est de race kanori, sur laquelle s’est greffée une population kanembou venue du Kanori au temps de Cheik Lamino et à sa suite.
Les Arabes, au Bornou, peuvent se diviser en deux catégories : les sédentaires et les marchands. Certaines tribus arabes venues du Ouaday sont fixées sur le sol du Bornou, dans le Kérikéri à l’Ouest, à l’embouchure du Chari à l’Est. Ces tribus se livrent pour la plupart à l’élevage, mais en particulier les Choas du sud du Tchad. Là, dans les plaines basses de l’estuaire, d’innombrables troupeaux de bœufs et de moutons sont, pour les Choas, une source de grande richesse. Les moutons, en particulier, sont célèbres à cause de leur taille et de la qualité de leur viande. J’ai eu chez moi certains sujets qui mesuraient 1 mètre au garrot.
Les Arabes marchands sont, pour la presque totalité, des traitants des maisons européennes et arabes de Tripoli et de Mourzouk. Ils importent à Kouka des marchandises d’Europe et exportent des cuirs, de l’ivoire et des plumes d’autruche. Au moment où ce dernier article était très demandé sur les marchés européens, il s’est fait un chiffre d’affaires très considérable et l’on cite des traitants qui ont fait de grandes fortunes. Mais, comme il est difficile de suivre les cours des marchés européens, les Arabes, séduits par la perspective de grands profits, se sont jetés à corps perdu dans la spéculation sur ce produit ; il en est résulté, par suite de la baisse en Europe, des catastrophes très sérieuses.
C’est au cours de ces spéculations, de date relativement récente, que l’argent monnayé s’est définitivement implanté sur le marché de Kouka.
Kouka est une grande ville double, orientée de l’Ouest à l’Est et située dans une grande plaine sablonneuse, à 14 kilomètres environ des rives du Tchad.
La ville de l’Ouest est réservée aux traitants arabes et au peuple ; la ville de l’Est est la ville royale, qui contient les palais du Cheik et de sa famille et les demeures des grands dignitaires.
Entre les deux villes s’étendait autrefois un emplacement libre où se tenait le marché journalier, ce qui se fait encore aujourd’hui ; mais cet espace s’est peu à peu couvert de constructions ; si bien que, n’étaient deux enceintes spéciales autour des deux villes, avec le marché, elles n’en formeraient qu’une seule. Une immense artère nommée Dendal, de 60 à 80 mètres de large environ, traverse dans toute leur longueur la ville de l’Ouest et le marché, pour venir aboutir à la moitié de la ville de l’Est devant le palais du Cheik.
Kouka s’étend environ sur 3 kilomètres de longueur, mais sa largeur n’est guère que de 2 à 300 mètres. A l’extrémité de la ville de l’Ouest se tient le grand marché hebdomadaire, tous les lundis.
Kouka est le seul marché du Soudan où les affaires se traitent en argent (thaler Marie-Thérèse). Il n’y a pas de monnaie divisionnaire ; on parfait les payements avec des cauries.
Le talari suit un cours journalier qui s’établit au début du marché ; sa valeur varie de 135 à 160 retals. Le retal vaut 33 cauries, mais on ne paye jamais qu’à 32, l’acheteur se réservant le trente-troisième comme courtage pour avoir compté les cauries.
Les procédés commerciaux et les produits sont sensiblement les mêmes qu’à Kano, mais il y a en outre à Kouka un grand marché de chevaux et chameaux.
J’estime la population de Kouka à cinquante ou soixante mille habitants.
Le Bornou est, je l’ai dit, terre d’Islam, mais les croyants ne font pas de prosélytisme ; ils sont, en général, assez tolérants. La majorité, ayant à sa tête le Cheik, suit le rite tidiani ; les Quédirch sont assez nombreux ; les Senoussi sont connus de nom seulement.
Un fait rare dans les sociétés noires en général, plus rare encore dans les pays musulmans — il vaudrait mieux dire peut-être que nous le croyons tel — fait que j’ai pu constater en tout cas au Bornou, est l’importance du rôle de la femme dans la vie privée et même politique.
Je crois que cet état de choses a été importé par les Kanembou, population saharienne en somme, et j’ai déjà eu l’occasion de dire, dans mon étude sur les Touaregs, l’indépendance grande dont jouit la femme dans le Sahara. Il en est de même chez les Toubbous, tant à Kawar que dans le Tibesti. En tout cas, à Kouka, la femme est très libre et indépendante ; elle participe même aux affaires publiques. La Maguira, Reine mère, a la haute main sur de nombreux territoires, aussi bien que la première femme du Cheik, et toutes deux ont place au Conseil en certaines circonstances. Nous verrons que j’ai pu me servir utilement de cette grande influence de la Maguira pour sortir du Bornou.
J’ai dit quelle était devenue ma situation après un mois de séjour, comment j’avais dû fermer ma caisse, comment j’attendais, embusqué, une occasion de frapper un coup qui m’ouvrirait les portes de ma prison.
Vers la fin de juillet, j’apprends que le Roi a accordé le départ à Zaggar et à Tarouni pour le douzième jour de la lune, soit le 6 août.
Je fais vendre 100 gros d’or en cachette chez un Arabe, et fais immédiatement préparer les provisions de route pour soixante-dix jours. C’est du couscous de blé. Ce blé vient au bord du Tchad dans toute la contrée où l’on peut irriguer facilement.
Le 1er août, je suis prêt ; il ne me manque que des animaux. A la caravane doit se joindre un riche négociant de Gatroun, Marabat-el-Hadj-Ali, auquel, depuis deux mois, le Roi a promis de me confier ; mais comme six jours restent avant le départ et qu’il n’en a rien fait, il ne me faut plus perdre de temps.
Je fais sortir des cadeaux pour une valeur de 3000 francs environ, pour le Cheik et son entourage, et j’y joins un cheval que le Cheik fera vendre pour distribuer des kolas aux membres du Conseil. Les cadeaux du Cheik sont de telle nature que, connaissant son faible, je sais qu’il ne peut les refuser.
Lorsque le partage est fait, j’envoie mon interprète avec Malam-Issa porter le tout au palais. Il dira au Roi que c’est là mon salammat (présent de congé) et rien de plus.
Il se produit ce que j’attendais, un vrai coup de théâtre. Le Cheik est surpris et se trouve en fausse posture. Maladam est furieux à en prendre un coup de sang. Settima, aussitôt qu’il reçoit son cadeau, représente au Cheik qu’il manque aux traditions en ne tenant pas la parole qu’il m’a donnée. Quant à la Maguira, elle entre en violente colère et fait au Cheik une scène terrible : « Tu as sali ton nom, lui dit-elle, en ne tenant pas tes promesses, et le blanc vient de te faire honte en t’envoyant un salammat, alors que c’est toi qui lui en dois un. »
Le bouc émissaire de toute l’affaire est Maladam. En ville, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « Quoi, le blanc que l’on disait ruiné a pu faire à tout le monde des cadeaux si merveilleux ! A quoi pense le Roi de se faire donner une si rude leçon ? »
Je ne perds pas mon temps à écouter aux portes. Dans la soirée même je vends 100 nouveaux gros d’or pour acheter des chameaux, des cordes, des bâts, des outres, tout le matériel enfin qui me manque.
J’emploie les journées avec une activité fiévreuse. Bientôt je suis à la tête de huit bons chameaux et du matériel pour en garnir douze. Rien ne me manque. Mohammed me fait des tortillons de pain biscuité ; j’ai de la viande conservée dans des vases en cuir pleins de beurre fondu. J’achète des poulets, etc.
Le 6 août enfin, Maladam vient chez moi pour me dire que « les paroles sont finies », que je partirai avec Marabat que le Cheik va faire appeler pour me confier à lui. En attendant, il m’apporte 100 thalers pour acheter ce qui me manque. Je remercie ; lui parti, je compte les pièces : il y en a 80 ; je renvoie le présent, car je trouve singulière cette manière d’agir. Au soir on me rapporte la somme complète, cette fois, et je donne 20 pièces à Maladam comme toukouna.
Le 11, je suis appelé au palais ; Maladam en sort pour me dire de le suivre. Nous nous dirigeons vers la ville de l’Ouest. En chemin il me dit que Marabat a décliné l’honneur de répondre de moi ; qu’il est vieux, infirme et presque aveugle ; que dans ces conditions le Cheik a décidé de demander à Maïna[36] Adam, le personnage le plus important et le plus riche de l’oasis de Kawar, de me donner son fils comme guide jusqu’à Zeyla (Mourzouk). Maïna Adam est établi à Kouka comme traitant. Nous arrivons chez lui, et là on doit débattre les conditions : il lui faut à la fois un cadeau du Roi et de moi-même. Le cadeau du Cheik est arrêté à deux chameaux (50 pièces) et un très beau boubou.
Le lendemain, Maïna Adam vient chez moi avec Maï, son fils, homme de quarante à quarante-cinq ans environ, tête fine et énergique, abord franc et bien ouvert ; il me plaît beaucoup. Nous tombons d’accord à 40 talari, que je verse immédiatement. Alors Maïna Adam me parle d’Idris (Nachtigal) et de Moustapha-Bey (Rholfs) qu’il a connus à leur passage. Puis, prenant une attitude très digne, il nous fait lever, son fils et moi, me met la main dans la sienne et me confie à lui dans ces termes : « Je te donne à mon fils ; il te guidera fidèlement ; tu n’as à craindre d’égarer un seul de tes hommes ou de tes chameaux. Il te gardera de tout mal, sauf de celui dont l’homme ne peut se préserver lui-même : la pluie du ciel ou l’épine du chemin. »
Puis, nos mains restant unies, il prononce une courte prière.
Tout est définitivement réglé. Le 12 août, je reçois du Cheik 100 tourkedis, cinquante toubous, deux chameaux, un cheval arabe que mes hommes baptisent Kouka, puis des pâtisseries. Je fais moi-même mes cadeaux à mes amis. Le 13, je suis reçu par le Cheik en audience de congé. Les choses se passent très cordialement. Je remercie sincèrement le Cheik de son hospitalité, de sa générosité et fais des vœux pour la prospérité du Bornou.
Je profite du reste de la journée pour faire visite à mes quelques amis et pour distribuer des secours aux pauvres. Grâce à quelques mesures énergiques, la scène est moins ignoble qu’à Kano.
Le soir, je vais faire visite à Maladam. Il est tout miel et sucre ; il me demande si je reviendrai. Je réponds : « Non ». Puis la conversation, intentionnellement dirigée par lui, tombe sur la religion. Il me dit qu’il est étonné de voir un chrétien posséder aussi bien le Coran et en appliquer les préceptes : « N’as-tu pas fait la charité aujourd’hui ? me dit-il. — C’est vrai, mais elle aussi prescrite par notre religion. — Je crois, ajoute-t-il, qu’au fond tu es musulman, mais que tu crains de faire ta profession de foi. Après-demain, avant de partir, tu viendras me voir ; je t’accompagnerai sur la route ; mais en chemin nous entrerons dans la mosquée. » Je n’ai garde de répondre ; mais dès en rentrant j’expédie chez Settima pour porter les faits à sa connaissance et lui dire de prévenir le Cheik que je n’hésiterai pas à faire usage de mes armes, soit que Maladam veuille me faire entrer à la mosquée, soit qu’il veuille me gratifier du Salut des lances. Settima me fait répondre le lendemain qu’il veillera à ce que je n’aie rien à redouter ; en même temps il m’envoie un chameau.
Le 14, on met la dernière main aux préparatifs. Je règle mes serviteurs et fais un superbe cadeau à Malam-Issa.
Toutefois j’ai peine à trouver le sommeil, tant je redoute pour le lendemain la haine de Maladam.
De Kouka à Kawar
Départ de Kouka. — Kachella Ary-Maïna me guide pour sortir de la capitale du Bornou. — Effondrement de Maladam à la vue du Kachella. — Je prends un dernier congé des hommes du Bornou. — Le cap a changé en route vers le Nord. — Réunion de la caravane à Yo. — Barroua. — Aux bords du Tchad à N’Diédi et à N’Guegmi.
La caravane quitte les bords du Tchad. — Bir-Métimé. — Bir N’Gourtougou. — Bedouaran, la limite des pluies tropicales. — La « Tintoumma ». — « Il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur. » — Agadem. — Dibbéla. — Les dunes mouvantes entre Dibbéla et Zau-Kébir. — Je suis très souffrant d’un point de côté. — Arrivée à Zau-Kébir. — Zau-Saghaïr. — Une alerte. — Bir-Mousketoun. — Arrivée à Bilma.
Considérations générales sur les routes dans le Sahara. — Chameaux et chameliers. — Les dunes et la route de Kouka à Kawar. — La polaire. — Le chameau et ses maladies.
L’oasis de Kawar. — Récolte du sel. — Les Toubbous-Dirkou et les Toubbous-Reschad. — Maï et Maïnas. — La zouaïa senoussi de Chimendrou. — Départ pour Arigny. — Anay.
Le 15 août, à quatre heures du matin, tout le monde est sur pied ; on arrime, on bâte, on charge. A six heures, tout est paré ; on se met en route pour aller prendre le chemin qui longe le mur de la ville de l’Ouest[37], chemin que nous devions suivre jusqu’à l’extrémité nord du mur ; c’est en ce point que prend la route de Kawar.
Au moment où le convoi s’ébranle et où je me dispose à en prendre la tête, Malam-Issa me rappelle que Maladam m’attend. Je lui réponds que je n’ai pas le temps. Il expédie un homme à son frère et me suit. Arrivé au mur de la ville, nous tournons à droite, et je puis voir des masses de cavaliers qui, ventre à terre, se portent vers la route de Kawar ; c’est l’escorte de Maladam qui va se placer. Je m’arrête alors et, à haute voix, car la foule nous faisait cortège, je dis à Malam-Issa de bien prévenir son frère que si l’on tente de m’honorer du Salut des lances, je recevrai la charge mon revolver au poing. En même temps, j’ordonne de charger les armes. Malam-Issa, tout interdit, se précipite au galop sur la route, au-devant de son frère.
Arrivé sur le Dendal, quel n’est pas mon étonnement de voir un cavalier en pantalon rouge (insigne du service du Cheik), suivi de deux fantassins armés de fusils qui, sans me dire un mot, se porte en avant de moi et prend la route pour me guider. Je reconnais cet homme ; c’est le Kachella Ary-Maïna. Il ne peut être là que par ordre.
Nous sortons ainsi de la ville au milieu des marques de sympathie de la population. Arrivés sur le chemin, Maï vient se joindre à moi ; il ne doit me rejoindre que le soir avec ses animaux. Nous marchons pendant 500 mètres environ sans incident ; tout à coup, à un détour du chemin, j’aperçois en bataille deux cents cavaliers et Maladam en avant d’eux. Je vois le geste qu’il fait pour porter sa troupe en avant, quand, ventre à terre, passe auprès de nous un cavalier qui joint Maladam et lui dit quelques mots. Celui-ci baisse sa main levée, regarde attentivement dans notre direction et aperçoit Kachella Ary-Maïna.
Je le vois s’effondrer littéralement dans sa selle. Le coup était pour lui inattendu. Il comprend que le Cheik, conseillé par Settima, a pris ses précautions pour l’empêcher de faire une sottise. Il avait si bien combiné son plan, cependant. On savait que le Salut des lances n’était pas fait pour m’effrayer ; mais un cavalier maladroit, emporté par son cheval, pouvait, comme par accident, me percer de sa lance ! Qu’eût pu dire le Cheik ? Un kéfir de moins ! Et Maladam était vengé. Fort heureusement que le Cheik et Settima avaient au cœur des sentiments plus nobles et un plus grand respect des lois de l’hospitalité.
Quand je suis à 50 mètres de Maladam et de sa troupe, je me porte au-devant de lui et le salue. Je le regarde en face à ce moment ; il est blanc de rage. Il me rend mon salut et, faisant faire une conversion à sa troupe, prend la route devant le convoi. Un kilomètre plus loin, il arrête et fait placer son escorte sur le flanc droit du chemin. Kachella Ary-Maïna toujours seul, et sans lui adresser un mot ou un regard, se met à la même hauteur sur le flanc gauche. Le convoi défile, je reste en arrière ; je dis adieu à Maladam, le prie de saluer le Cheik de ma part ; puis, me portant vers Kachella Ary-Maïna, je le salue et le prie de remercier le Cheik et Settima. A ce dernier nom, le Kachella, impassible jusque-là, ne peut s’empêcher de sourire et me souhaite bon voyage. Quand je me retourne, Maladam et son escorte ont disparu dans un tourbillon de poussière.
Une heure après, nous campions à Daouergou, où il était convenu que devait nous rejoindre Maï dans la soirée.
Déjà les Arabes et Marabat étaient partis, mais ils ne pouvaient quitter Yo sans l’arrivée de Maï, qui était leur guide comme le mien.
Mohammed a été autorisé à m’accompagner jusqu’à l’étape ; il semble triste, et je ne puis m’empêcher de songer à la destinée de ce malheureux qui, vraisemblablement, ne pourra revoir la terre natale. Certes, il a commis une grande faute, car il a trahi son maître ; mais l’expiation est terrible. Le mal du pays l’a saisi ; s’il ne réussit à entrer dans la première caravane, il mourra. J’ai essayé de m’entremettre pour lui, mais je dus reconnaître que le mélange de nos deux causes ne pouvait avoir qu’un résultat nuisible pour tous les deux.
Au retour à Tripoli, j’ai tenté d’apitoyer Ahmet-Rassim-Pacha, le digne Waly, sur son cas ; il m’a promis d’écrire au Bornou. C’était le seul service véritable que je pouvais rendre à cet infortuné.
Malgré l’aridité que pourra présenter peut-être la relation, je ferai pour la traversée du Sahara la copie textuelle de mon journal de route. Je crois que c’est le seul moyen de donner les renseignements que j’ai recueillis, sans rien omettre.
Je renvoie Makoura à Kouka avec son chameau acheter dix boubous, un kilogramme de savon.
Mohammed reste jusqu’à deux heures et refuse de manger, affectant une nostalgie un peu de commande peut-être, mais avec fonds de vérité. Il me dit que le Roi a expédié un homme à Yo parce que les Arabes, refusant de partir avec moi, avaient pris les devants pour faire caravane à part. Or, un instant après, arrive un Toubbou avec un chameau, qui, aujourd’hui seulement, part rejoindre la caravane. Mohammed devait me donner jusqu’à la fin de faux renseignements.
Je lui souhaite au départ un retour prochain en Europe.
Enfin nous avons changé le cap et chaque pas sur cette direction va nous rapprocher de la patrie et de ceux que nous aimons !
Dans l’après-midi, en inventoriant le sac de cuisine, Badaire trouve huit cartouches. J’étais absent ; à mon retour Sine, mon cuisinier, a disparu ; je le fais en vain chercher jusqu’au soir.
Maï, parti à Kouka, rentre vers quatre heures. Makoura revient à la nuit avec dix boubous, un entonnoir, deux musettes en cuir. Kachella Ary-Maïna, me rapporte-t-il, était bien là par ordre du Roi ; on a dit à Makoura (Malam-Issa) que c’était pour voir si Maladam me ferait un cadeau, mais la vérité est ce que j’avais pensé : Maladam avait mauvaise idée en tête ; Settima l’a empêché de la mettre à exécution en faisant envoyer Ary-Maïna. Pas signe de vie du Roi. Tant mieux !
16 août. — Nuit tranquille. On charge, mais pour le départ on attend Maïna Adam, qui arrive à six heures.
Départ à six heures vingt. Nouvelles protestations de fidélité de mon guide. J’ai d’ailleurs entière confiance en Maï au moins jusqu’à Kawar, et je ne crois pas me tromper. Pendant la première demi-heure, je cherche Sine qui, à mon avis, est caché et n’a pas été à Kouka. Je prends enfin congé de Maïna Adam, qui adresse seul à son fils ses dernières recommandations. La route est mauvaise, les chameaux glissent sans cesse, on est obligé d’avoir un conducteur par animal. Hier, en examinant mes chameaux, Maï a constaté que deux avaient le dem (maladie du sang, coup de sang) ; il leur a donné de la graine de moutarde du pays. Il a défendu de donner du mil aux animaux.
En route, vaguant un peu, je blesse deux biches sans pouvoir les prendre. Mon nouveau cheval est une très bonne et vigoureuse monture.
Nous campons à neuf heures à N’Gouroua. A midi arrive un supplément de Toubbous avec six chameaux. Maï en a sept très chargés. Son père m’a demandé de lui prendre deux peaux de bouc à porter à N’Guegmi.
Maï vient me voir et me dit que nous mettrons deux jours encore pour aller à Yo, que la rivière est haute, mais que probablement par Settima (homme du Roi) nous trouverons des embarcations. Il faudra acheter à Yo du blé (du grain, je pense, veut dire Maï, car nous ne nous comprenons pas très bien). A Yo, il y a du poisson, mais bien plus à N’Guegmi.
A compter de ce point, les chameaux étant entraînés, on marchera matin et soir.
Ma santé semble s’être rétablie comme par enchantement avec l’exercice et le grand air, mais que de mouches et de moustiques !
Un peu de pluie et beaucoup de vent, de neuf heures à deux heures et demie, mais le temps est couvert et orageux. Je doute de pouvoir établir la position de Barroua si ce temps continue.
17 août. — Les moustiques ne nous ont guère facilité le sommeil. On charge à quatre heures trente ; à cinq heures trente, on est en route. Grâce au temps, relativement sec, le terrain n’est pas trop mauvais. Vers dix heures et demie, après avoir causé avec Maï qui me dit que, si l’on marche bien, nous serons demain à Yo, je m’éloigne pour chasser ; mais je suis pris par des marais et ne puis rejoindre la route qu’à deux heures, après avoir payé 5 francs à des bergers pour me guider. En ce point, je ne sais si oui ou non la caravane est passée ; à l’inspection des traces, je finis par définir qu’elle est en arrière. A deux heures quarante, je suis au camp, mais en route, par suite des réactions violentes de mon cheval, mon étui de revolver s’est ouvert et j’ai perdu ce dernier. La caravane a campé à dix heures quarante-cinq.
Au camp, tout le monde est en l’air, on est parti à ma recherche ; enfin, à cinq heures et demie seulement, Maï rentre. J’achète 10 francs une chèvre que je fais tuer pour tous, Toubbous et nous.
18 août. — Nuit horrible, des moustiques à foison malgré le vent. Réveil à quatre heures trente. Départ à cinq heures quarante-cinq. Marche plutôt lente ; il fait très lourd, les terrains inondés se multiplient. A neuf heures quarante-cinq, nous campons sous la menace d’une tornade. Grand vent avec accompagnement de pluie. A midi arrivent huit chameaux, qui joignent la caravane, puis, vers trois heures, Malam-Issa amenant à Maï trois captifs, dont un Samonné (castrat), de la part de Maladam. Il vient me saluer et me dit que Sine a prétendu que je l’avais renvoyé et battu.
Il va passer la nuit et repartira pour Kouka demain matin. Je suppose que les captifs sont pour remplacer les chameaux promis par le Roi. Il est venu sur Sokkoto[38] ; j’eusse autant aimé ne pas voir sa banale figure.
19 août. — Je dois, à cause des moustiques, passer partie de la nuit dans mon fauteuil. Au matin, Malam-Issa, après m’avoir salué au passage, repart pour Kouka. A six heures, on se met en route ; la marche est horrible, les terrains inondés se succèdent sans interruption. A dix heures et demie, nous passons un marais de 1 mètre de profondeur ; à neuf heures et demie, l’hyphème fait à nouveau son apparition ; enfin, à dix heures et demie, nous arrivons à Yo et au Komadougou. Le courant de celui-ci est nettement accusé vers le Tchad ; sa profondeur est de 1m,50 ; on a quelque difficulté pour le passage. Les tentes des Arabes sont sur la rive gauche. Zaggar se jette à la nage pour aider au passage des chameaux.
Dès une heure quarante-cinq, le passage est terminé ; quand Maï est sur cette rive, j’envoie Makoura saluer avec lui Marabat, chef de la caravane ; puis je distribue entre Maï et les Arabes les quartiers d’une biche que j’ai tuée le matin. J’achète deux énormes poissons secs de 20 kilogrammes pour 15 retals, soit moins de 50 centimes. Maï est campé plus à l’Ouest ; je le joindrai demain. On a volé deux chameaux à la caravane ; l’homme du Cheik, Settima, est à leur recherche. Tout le monde nous fait bonne figure ; il faut espérer que la chose durera.
Enfin, nous avons franchi le grand affluent du Tchad ; à la même époque, il y a un an, j’arrivais au bord du Niger.
Nous avons trouvé l’hyphème en grande abondance, une heure environ avant l’arrivée à Yo ; mais il domine surtout sur la rive gauche du fleuve.
20 août. — Nous faisons séjour ; j’achète un peu de mil et de blé, aussi un peu de riz, ces dernières denrées à des prix exorbitants ; par compensation, le poisson est pour rien. On remet en état les peaux de bouc.
La caravane, définitivement constituée et réunie à Yo, se compose de :
1o Maï, mon guide, avec quatre chameaux et deux chevaux ;
2o Ma caravane avec douze chameaux et deux chevaux ;
3o Marabat-el-Hadj-Ali avec trente-cinq chameaux et un cheval ;
4o Zaggar avec dix-sept chameaux et un cheval ;
5o Tarouni avec quatre chameaux et un cheval ;
6o Quelques Toubbous avec six chameaux.
Total : soixante-dix-huit chameaux, sept chevaux et quelques moutons ;
Trente hommes en état de combattre ;
Trente jeunes esclaves.
Le soir, Maï me dit que le chef du fleuve exige 30 pièces pour le passage de ma caravane. Je l’envoie les chercher à Kouka. Maï m’a emprunté 2 pièces remboursables à Kawar ; il me paraît intéressé plus que de raison, étant données mes marques de générosité. Zaggar abat un chameau qui a mangé des oignons ; Maï m’envoie une épaule de mouton ; nous sommes en grande abondance de chair.
21 août. — Départ à cinq heures et demie. La route est horrible, plus mauvaise encore que les jours précédents. Nous campons à onze heures, après avoir franchi un marais très mauvais. La caravane est en entier réunie. Marabat paraît bien impatient. Les Arabes laissent marcher leurs chameaux à la mode du Nord, en kaflacad, c’est-à-dire libres, tandis que ceux des Toubbous et les miens, ou sont conduits à la main, ou sont attachés les uns derrière les autres.
Ces deux jours passés, le temps a été beau et les soirées d’une limpidité rare en cette saison. Il serait bien à désirer qu’il en soit ainsi quelques jours encore, pour me permettre de prendre les latitudes de Barroua et de N’Guegmi, puisque les longitudes me sont impossibles.
L’hyphème a disparu dès la deuxième heure de marche.
22 août. — Nuit bonne. On lève le camp à cinq heures vingt pour camper à neuf heures quinze à Barroua ; marche lente : 10 à 12 kilomètres.
J’ai fait hier après midi visite à tous les membres de la caravane. Marabat est malade : il a la diarrhée ; je lui envoie du bismuth et deux pilules d’opium. Il m’a envoyé ce matin, avant le départ, un bon litre de lait de chamelle.
Barroua, situé sur un groupe de deux mamelons qui surplombent la plaine d’une dizaine de mètres, est en ruine. C’est une misérable agglomération sans aucune importance : tata ruiné en terre noire de marigot.
En m’éloignant sur le flanc de la colonne, j’ai vu des biches à foison ; mais impossible d’en abattre une seule.
Le bois manque totalement à Barroua ; nous avons dû en apporter du campement d’hier.
Je n’ai aucun moyen de déterminer Barroua, malgré la lettre de mes instructions.
1o Mes chronomètres sont arrêtés[39] ;
2o Toute distance lunaire est impossible, la lune étant à son vingt-huitième jour ;
3o Le temps, sauf ces trois jours derniers, s’est maintenu constamment couvert.
J’obtiens dans la nuit une latitude par Véga.
23 août. — Départ à cinq heures cinq minutes ; la marche est excellente ; à six heures et demie nous sommes en vue du Tchad que nous côtoyons jusqu’à onze heures quarante, heure à laquelle nous campons à N’Diédi.
Le temps menaçant au départ a crevé vers sept heures et demie, et une heure durant nous avons eu une petite pluie.
Marche : 26 kilomètres au Nord-Nord-Ouest.
Une tornade menace à la nuit, mais se réduit à un vent violent et frais qui assure à tous une bonne nuit.
24 août. — Départ de N’Diédi à cinq heures vingt. Marche très bonne ; on est à N’Guegmi, au bord du lac, à onze heures dix.
Nous avons eu en route plusieurs échappées très nettes sur le Tchad. L’eau est franche, le lac est dans son lit. N’Guegmi est situé sur le bord même du Tchad, en dedans d’une presqu’île qui détermine deux anses, dont celle que nous avons longée doit être fermée en saison sèche.
Longue conversation avec Zaggar. Au sujet de Maï, il me dit que c’est un homme sûr, mais âpre au gain ; je me suis aperçu de ce dernier défaut à diverses reprises, et aujourd’hui en particulier.
Marabat, qui m’a envoyé du lait hier, m’en envoie ce soir encore pour me remercier de ce que je lui ai donné pour sa diarrhée.
Ambre et grands anneaux d’argent forment la parure ordinaire des femmes kanembou des bords du Tchad. Beaucoup sont réellement jolies.
25 août. — Séjour à N’Guegmi. Je dois infliger une leçon à Maï, qui s’est chargé d’acheter pour moi poisson et mil et qui le prend avec un sans-gêne par trop grand. Il veut me vendre une brebis impotente à un prix d’éléphant ; je la refuse ; il en arrive à me l’offrir. Il m’emprunte 3 pièces, total 5, toujours payables à Kawar.
Pendant le séjour à N’Guegmi, on revoit les charges, on abreuve les animaux, on fait des achats de poisson sec pour toute la route. Ces poissons proviennent du lac ; ce sont des carpes énormes ; j’en ai acheté de plus de 70 centimètres de long et de 40 de large.
Les pêcheurs se bornent à couper la tête et la queue ; ils les ouvrent ensuite, enlèvent la grosse arête du milieu et les laissent sécher au soleil, sur le sable.
Ainsi préparée, la chair possède un goût âcre extrêmement désagréable et qu’il est impossible de faire disparaître, même par un séjour prolongé dans l’eau froide ou chaude. A l’apparence et au goûter on dirait assez bien de la morue de mauvaise qualité.
En dehors de l’approvisionnement nécessaire pour la route, les caravanes emportent toujours un certain stock de poisson pour échanger à Kawar, et même dans le Fezzan, contre des dattes. C’est une marchandise de très facile défaite, les habitants en étant très friands ; mais je crois que la raison vraie de l’estime de ces gens pour le poisson séché du Tchad a pour cause la rareté excessive de la viande de boucherie.
26 août. — Départ, à cinq heures dix, des bords du Tchad. Nous entrons dans des dunes fixes ; la route varie du Nord 20 degrés au Nord vrai. A peu de distance nous traversons des formations crétacées qui affleurent par larges bancs.
De cinq heures cinquante à six heures quarante, nous traversons des lougans, où le mil est peu prospère, les derniers mils du Soudan ! A neuf heures vingt-cinq, après une marche bonne, nous campons ; le puits n’est pas loin ; nous y irons ce soir.
Dunes de sable fixes, végétation peu florissante, acacias, tamaris, caparis soddata. Mais tout est vert, il semble même qu’il a dû pleuvoir beaucoup cette nuit ; au campement, nous avons eu à peine quelques gouttes d’eau.
A midi trente-cinq, on se remet en route pour gagner le puits ; à une demi-heure du campement, sur la gauche de la route, dans un bas-fond, est un emplacement de puits qui doit être le Bir-Azi. A trois heures quarante, on campe au Bir-Métimé (toubbou), Bir-el-Mam pour les Arabes.
C’est un cirque au milieu des dunes qui, assez abruptes au Nord, ont une pente très douce du côté du Sud. Les puits assez nombreux qui s’y trouvent contiennent une eau fortement saline ; ils sont creusés par les indigènes qui viennent laver les terres pour en extraire le sel (manda) ; il s’y trouve de nombreux vestiges de moules et de fourneaux.
Le guide craint que nous ne trouvions pas d’eau au Bir-Koufeï ; nous devons gagner Bedouaren (Belgadjifari) en trois jours (et j’arrivai le quatrième). Emport de vingt-quatre peaux de bouc d’eau.
Je suis le médecin de la caravane ; outre Marabat, Tarouni est venu me demander de la quinine, puis Zaggar me demande de soigner son cheval.
27 août. — Séjour le matin pour achever de remplir les outres.
Départ à midi dix. Nous passons Bir-Alo (desséché) à cinq heures, et à cinq heures vingt nous prenons campement. Tornade qui ne donne que peu d’eau, et aussi un peu de pluie durant la nuit. J’ai perdu beaucoup d’eau en route ; nous avons emporté vingt-quatre peaux, mais beaucoup fuient ; on a chargé deux chameaux avec huit outres ; mais, lorsqu’il en est ainsi, les peaux se drainent et laissent perdre beaucoup. Je fais faire le plein le soir ; distribution faite, il reste quatorze outres pleines.
28 août. — Départ laborieux à quatre heures quarante ; à huit heures trente-cinq, on campe au Bir-Koufeï, qui est desséché ; formations calcaires, ou mieux calcaires desséchés.
Maï, qui, hier, a voulu m’emprunter des peaux vides, veut aujourd’hui une peau pleine ; je la lui refuse.
Zaggar a perdu son cheval, d’une indigestion de mil, je crois.
Je finis, sur les instances de Maï, par lui donner une outre avant le départ, parce qu’il m’affirme que nous serons à l’eau le lendemain ; il veut changer la route, parce que ses peaux n’ont pas tenu l’eau, et que Marabat, dont la caravane marche dans le plus grand désordre, n’en a guère.
A midi quinze, on part ; à trois heures vingt, nous passons le Bir-Outâma (à sec) ; ce n’est qu’à huit heures que nous campons.
29 août. — A onze heures et demie, réveil ; à minuit vingt, on est en route. Enfin, à neuf heures vingt, nous campons au Bir N’Gourtougou (toubbou), Karoungou (arabe), mais le puits s’est effondré ; il reste une mare qu’on a tôt fait d’assécher. Cela me rappelle assez bien Gastiatbé.
Malgré les récriminations des hommes, qui ont été des plus mous, je suis arrivé avec six peaux de bouc. On ne saurait négliger cette précaution d’arriver avec de l’eau au puits, quitte à la jeter une fois qu’on s’est assuré que le bir (puits) n’est pas mat (mort), comme disent les Arabes ; sans cette précaution, on pourrait se trouver dans un grand embarras avant d’avoir terminé les travaux de curage ou de réfection.
Ce cas est assez commun sur cette route où il ne passe guère plus de deux caravanes par an.
Maï pense gagner Bedouaran demain dans la matinée, mais on partira après midi, pour marcher partie de la nuit.
Décidément, c’est bien de la dure route !
A deux heures quinze, on reprend la marche, pour camper à sept heures dix au fond d’une dépression où il n’y a plus d’eau, mais où des mares devaient exister il y a quelques jours encore. La végétation forestière s’éclaircit peu à peu, les graminées seules subsistent, mais prennent déjà l’apparence de la végétation des terrains de sable.
30 août. — A minuit cinquante, on se remet de nouveau en marche ; vers quatre heures du matin, les arbres disparaissent, pour ne laisser qu’une maigre végétation herbacée et quelques tamaris.
Grandes dunes, toujours de même direction Est-Ouest. Sable dur ; dans les bas-fonds, formations calcaires par bancs. Nous arrivons ainsi à Bedouaran (toubbou), Belgadjifari (arabe), à neuf heures cinq.
Tout le monde est épuisé par cette marche ultra-rapide. Depuis le 27, à midi, nous avons fait, avec les lacets, plus de 160 kilomètres ; les hommes et les animaux n’ont pu reposer. Marabat est mécontent et a affecté de ne plus vouloir continuer, mais Maï a été inflexible. Il est arrivé à onze heures. Il a beaucoup d’enfants ; il a dû en mettre sur les chameaux. Mais il est merveilleux de voir comment les bambins ont supporté cette marche énorme ; il est des enfants de cinq et six ans, beaucoup de huit à douze ans, qui l’ont faite sans fléchir. Mes hommes, à moi, sont amollis ; ils ne pensent qu’à se gorger d’eau.
On fait boire les chameaux après midi ; l’excessive maladresse et la négligence de mes hommes provoquent des incidents désagréables.
31 août. — Tout le monde se lève après une bonne nuit de repos.
Nous avons eu dans la journée d’hier, vers quatre heures, un coup de simoun.
En causant, Zaggar et Maï me disent que c’est ici une mauvaise station, à mi-route de Kawar, à sept jours des Touaregs, autant du Kanem. De même, Agadem n’est pas sûr ; quand, sur un de ces points ou en route, on trouve des gens, on ne parlemente qu’à coups de fusil.
Ici les puits sont au nombre de deux ; un troisième, comblé, revêtu en bois ; on a curé le meilleur, mais l’eau en est bonne.
Jusqu’ici, et pendant une journée encore, la route est marquée, mais dans la Tintoumma on ne marche qu’en se dirigeant par les étoiles.
Maï compte mettre trois jours et deux nuits pour gagner Agadem. On devait partir demain matin ; on ne partira que demain à midi.
Plus de bois à trouver ; on marche sans cesse.
La limite des pluies régulières est bien portée d’après Clapperton ; d’ailleurs le point de Bogghechimga me semble être N’Gourtougou.
J’attribuerais volontiers la formation de ces bancs de calcaires récents à ce fait que le fond de la mer Saharienne était tapissé, comme le Pacifique, de bancs de coraux (madrépores) qui, lors du soulèvement général, sont venus presque à la surface, recouverts seulement d’une couche de sable, variable comme épaisseur.
Les eaux du ciel, drainées par les dunes, pénétrent jusqu’à cette couche ; grâce à leur légère activité, elles attaquent cette couche calcaire. Lorsque le soleil pompe de nouveau cette eau, elle remonte sous forme de vapeur au travers de la couche de sable ; cette vapeur est chargée d’acide carbonique et aussi de carbonate de chaux qui se dissout dans les eaux qui sont restées à la surface du sol ; celles-ci évaporées, les carbonates et bicarbonates se déposent. Il se forme, en un mot, une sorte d’agglutination de sable et de chaux. Si je puis mieux m’exprimer, je dirai que c’est une sorte de pétrification des sables.
1er septembre. — Dès le matin je fais remplir vingt-six peaux de bouc, tout ce que je possède.
Départ à dix heures cinquante-cinq ; à midi quinze paraissent les premières touffes de hâd[40] ; la végétation forestière n’a plus que quelques très rares représentants ; elle disparaît complètement vers six heures, heure à laquelle nous entrons dans la Tintoumma, vaste plaine de sable ondulée, avec une végétation très claire de hâd et d’herbe à panache[41]. Nous campons à sept heures cinquante-cinq à un beau memnep (acacia) isolé ; la route a été Nord vrai.
Le chameau de Settima arrive à bout de forces ; je n’en serais pas fortement embarrassé si je n’avais un de mes hommes à faire porter et si je ne devais prendre de l’eau en quantité, car les hommes sont d’une faiblesse extrême contre la soif.
A une heure quarante-cinq, on repart ; bientôt mon chameau est à bout, je dois l’abandonner. A sept heures quarante-cinq, nous campons ; même aspect général du terrain.
A deux heures vingt-cinq, on repart ; je sais que l’intention de Maï est de gagner Agadem demain. Les Toubbous, dont les charges sont très lourdes, ne peuvent emporter d’eau.
A neuf heures et quart, on s’arrête ; je fais demander à Maï si son intention est de continuer d’une traite ; il a répondu affirmativement. Je me mets en violente colère ; on ne m’a pas prévenu, je n’ai pas de repas pour les hommes, et en outre c’est le moyen de jeter bas tous les chameaux, ce qui est, je crois, le but du guide, pour me forcer à en acheter ou à en louer à Dirkou. C’est d’ailleurs son sujet habituel de conversation depuis plusieurs jours déjà.
A neuf heures cinquante, on repart. L’aridité de la vaste plaine ondulée va s’accentuant et, par places, affleurent des bancs de roches plutoniques ferrugineuses et des crêtes de même nature, sans relief au-dessus du sol environnant ; on les appelle barkadama-dama.
On va, on va toute la nuit, avec coups de tabala à l’avant et à l’arrière pour qu’on ne s’égare pas : c’est que là toute trace s’efface vite, et dans l’océan des sables la caravane mouchette à peine de quelques points noirs la zone qu’elle traverse.
3 septembre. — On veut sortir de nuit, parce que la polaire est le guide le plus sûr ; de jour on s’égare trop facilement, il y a des diables, disent les Toubbous, qui se jouent de l’homme dans ces solitudes et l’éloignent de la bonne voie.
Quand, à quatre heures quarante-cinq, l’aube se lève, nous pouvons discerner devant nous les noirs rochers de la chaîne d’Agadem qui courent Nord-Ouest-Sud-Est. A huit heures et demie, nous campons à l’oasis ; nous avons marché vingt heures. Je suis très fatigué, car je n’ai pu reposer que deux heures depuis quarante-huit heures.
Cette traversée de la Tintoumma est restée dans mon souvenir comme une des plus poignantes émotions de ma vie de voyageur. J’ai eu dans cette nuit terrible la perception angoissante de cet infiniment petit qui est l’homme, perdu dans cet infiniment grand qui est l’espace. Dans la nuit, à la clarté crue de la lune, l’immense plaine sans ondulation, sans vie, semble se confondre avec le ciel sans que le moindre trait d’horizon en souligne la démarcation ; la caravane se déplace en silence, dans un recueillement sépulcral ; tout prête à l’illusion du néant ; le sens ne connaît plus la distance, la lumière se diffuse sans préciser les contours de l’objet.
« On voit des diables dans la Tintoumma, » disent les Arabes. Ces diables, je les ai vus.
J’ai dit les heures de marche du 2 et du 3 septembre. Lorsque ce jour, Maï donna l’ordre de faire accroupir les chameaux sans les décharger, j’ai dit que j’avais marqué mon étonnement de n’avoir pas été prévenu, si bien que je n’avais de repas préparé ni pour mes hommes, ni pour Badaire et moi. Lorsqu’on repartit à neuf heures cinquante, à la fatigue de la marche et de l’insomnie devait s’ajouter bientôt celle plus pénible de l’épuisement.
Il n’est pas onze heures que mes hommes prennent tous les prétextes pour rester en arrière et s’asseoir. Quand je constate leur absence, je retourne les chercher ; car, s’ils s’endorment, c’est la mort certaine. De gré, de force, je leur fais rejoindre la caravane ; mais bientôt moi-même je suis à bout, mon cheval aussi. Malgré toute mon énergie, un sommeil de plomb envahit mes paupières, je ne puis réagir ; de même mon cheval, de temps en temps, s’arrête et s’endort, l’espace de quelque secondes, c’est vrai, mais assez pour que moi-même je me réveille.
Ce que je sens bien, c’est que, si je pouvais dormir quelques minutes seulement, deux ou trois, pas davantage, cet impérieux besoin disparaîtrait. Un de mes hommes avait trouvé le moyen de sacrifier au sommeil : sachant que je le réveillerais en temps utile, il partait comme un fou jusqu’au chameau en tête de la caravane et arrivé là, comme une masse, il se laissait aller sur le sol ; instantanément il s’endormait ; lorsqu’il arrivait à ma hauteur, quoique son assoupissement n’eût pas duré plus de deux minutes, car la caravane marchant très serré n’avait pas une centaine de mètres de longueur, j’avais grand’peine à le tirer de sa léthargie. Ne pouvant plus résister, j’entrepris de tenter la même expérience. Arrivé à la tête de la caravane, je me laisse tomber à terre et je m’endors, la bride de mon cheval dans la main. Toutefois je gardais le sentiment de la perception des bruits ; j’eus parfaitement conscience que la caravane s’écoulait, puis que la queue me dépassait. Un moment encore je l’entendis s’éloigner, puis plus rien. Je me lève en sursaut, je saute sur mon cheval. J’étais bien éveillé. Je cherche des yeux la caravane, je ne vois rien ; je prête l’oreille, je n’entends rien ; la peur m’envahit, je veux chercher la polaire, je ne puis la trouver ; la réflexion me vient que même en marchant sur elle je puis passer près de la caravane sans la voir. Cette idée m’affole ; j’ai la tête perdue, une angoisse terrible me saisit à la gorge. J’appelle, on ne me répond pas.
Il me faut une force surhumaine pour reprendre un peu de sang-froid ; les astres dansent devant mes yeux fatigués, la plaine de sable me semble une muraille d’une hauteur vertigineuse.
Enfin, je me ressaisis, je retrouve l’étoile à sa place dans le ciel, et je me mets en route, stimulant mon cheval. Je n’avais pas fait 300 mètres que je joignais la queue de la caravane. Je fis consciencieusement, on peut le croire, mon métier de chien de berger jusqu’au matin ; mais les Arabes ont raison, « il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur ».
Quelques rares bouquets de sivak font tache de verdure dans le milieu de la cuvette de 2 kilomètres de long sur 3 de large, qui s’étend à l’ouest de la crête rocheuse. Agadem est une cuvette que les pluies, quand elles sont abondantes, transforment passagèrement en un petit lac sans profondeur. Les eaux ont disparu de la surface ; mais, comme sur la couche rocheuse imperméable s’étend une grande épaisseur de sables, l’eau des dunes et des rochers s’amasse au milieu de ceux-ci, et il suffit de creuser à une profondeur de 50 à 70 centimètres pour l’obtenir. C’est improprement que l’on parle des sources d’Agadem, il n’y en a point, sauf dans la montagne peut-être ; mais, comme sur la côte du Sénégal, au pied des dunes ou dans les lits sablonneux de rivières desséchées, on trouve l’eau sur nombre de points de la cuvette à très faible profondeur.
Vers quatre heures et demie du soir, nous avons eu une alerte et aussitôt tous les hommes de la caravane de donner essor à leurs instincts guerriers, pendant que les guides allaient dans le Sud à la découverte de ceux que nous croyions avoir à redouter et qu’on disait être des Toubbous-Daza. On sut bientôt que c’étaient quelques hommes de Kawar filant sur Kouka avec des dattes. Ils donnèrent à Maï de bonnes nouvelles de Kawar.