La caravane dans la Tintoumma.

Mon personnel se fait mal à ces fatigues qui demandent une énergie soutenue ; j’ai trop gâté mes hommes, et à tout instant je suis obligé de recourir à des moyens de rigueur.

4 septembre. — Séjour à Agadem. Quatre Toubbous, avec quatre chameaux chargés de venaison sèche et des chiens, sont arrivés hier à la nuit. J’achète un sac de lahm[42]. Maï me dit que pour l’emporter plus facilement je pourrai le faire piler à Kawar.

Zaggar est, je crois, un brave homme, assez droit, généreux en tout cas. Il m’a donné un vase de beurre, un autre contenant de la viande conservée dans le beurre, deux calebasses en bois, le tout remboursable à Mourzouk. D’un vase de beurre, Maï qui est décidément un personnage très âpre, m’a demandé 11 talaris.

Marabat, que je soigne et dont j’ai conquis les bonnes grâces de ce fait, m’a fait la gracieuseté hier, au lever du jour, alors que tout le monde était harassé par une nuit de marche, de m’envoyer un demi-litre de lait de chamelle ; j’ai été très sensible à cette délicatesse, d’autant plus que nous avons dû marcher quatre heures encore.

On a fait ce matin du fourrage pour quatre jours pour les chevaux, jusqu’à Zau ; il n’y a en effet, au long de la route, que de la pâture pour les chameaux.

L’après-midi est torride, aussi bien que la matinée de huit à onze ; mais à sept heures il se lève une brise forte, peu régulière comme direction, qui rend la chaleur de midi supportable, mais soulève les sables.

La salubrité de l’air et du sol est absolue ; sans ce fait on ne pourrait, je crois, résister aux fatigues excessives que l’on est obligé d’endurer.

Les environs du campement sont dénués de toute végétation et c’est très loin qu’on a dû chercher la paille. La plaine riche en herbages, marquée sur la carte, est pure fiction.

5 septembre. — Séjour le matin, départ à midi quinze ; c’est à une heure quarante-cinq seulement que nous arrivons à la lisière de l’oasis. La pente de celle-ci est Nord-Sud, inclinant vers l’Ouest. Elle occupe le fond d’un cirque bordé au Nord-Est et à l’Est par des montagnes de 100 mètres environ de hauteur ; de l’autre, ce sont des dunes qui forment le circuit. Ces montagnes rocheuses sont constituées par des grès ferrugineux, comme aussi la sole de l’oasis ; mais en nombre de points se montrent des affleurements de gypse, soit par bancs, soit par intumescences.

Les dunes sont dénudées et sont souvent modifiées par les tourmentes ; la pente abrupte est du côté du Nord.

Péniblement nous nous élevons jusqu’au col où passe la direction de la route ; nous n’atteignons ce point qu’à deux heures trente-cinq.

La partie septentrionale de l’oasis est beaucoup plus riche en végétation que la partie sud. Les essences y sont plus nombreuses et atteignent un plus grand développement. Il y a plusieurs bouquets de palmiers d’Égypte, tandis qu’un seul sujet existe au Sud.

La marche se continue ainsi au milieu de dunes dont l’ascension mais surtout la descente sont très pénibles. Aucune trace de végétation, ou seulement des racines de plantes desséchées. Le vent a fait son œuvre et enseveli sous les sables mouvants la plaine riche en herbages et les antilopes de la carte.

La marche se poursuit très lente ; il fait très chaud, avec une bonne brise, heureusement.

A trois heures cinq apparaissent quelques maigres touffes d’herbe, et c’est toujours la mer de sable aux larges ondulations privées de vie, la solitude sans horizon, sans autre repère que le ciel.

Ce n’est qu’à six heures cinq qu’on trouve quelques menues plantes fourragères pour les chameaux. On campe à sept heures cinq.

6 septembre. — Départ à une heure vingt du matin ; même aspect désolé ; à sept heures nous campons parce qu’on a trouvé quelques rares herbes.

A deux heures quinze après midi, la marche reprend ; à quatre heures, grâce au mirage, nous apercevons les rochers Tiguerin et les roches de Dibbéla ; à sept heures quarante, nous campons en plein sable, à hauteur des rochers Tiguerin.

La marche, Nord jusqu’à quatre heures, endure fortement l’Ouest à partir de ce moment.

7 septembre. — A une heure du matin, on repart ; la marche, très régulière, se poursuit jusqu’à six heures cinq, heure à laquelle nous arrivons à l’oasis de Dibbéla.

De dimensions restreintes, entourée, surtout à l’Est, de montagnes à demi ensablées, l’oasis présente quelques bouquets de palmiers et plus au Nord quelques arbres épineux. Elle est dominée de toute part par des dunes mobiles de 80 à 100 mètres de hauteur. L’eau s’y trouve à peu de profondeur comme à Agadem, mais elle a un goût détestable.

Un de mes chameaux a dû rester à la traîne, mais a pu rejoindre ; je crains d’être obligé de l’abandonner.

Tout le plaisir de l’arrivée est gâté par Maï, qui déclare qu’on partira le soir à deux heures. Les Arabes n’en ont cure, pas plus qu’Hadj-Ali ou Marabat. Les animaux sont sur les dents. L’oasis est pauvre en fourrage, c’est vrai ; mais il faut aussi compter avec les hommes, et ils sont éreintés. Je suis souffrant d’un violent point de côté qui m’empêche de respirer. J’envoie dire à Maï que, souffrant et ayant des animaux fatigués, je désire qu’on ne parte pas ce soir. Il répond que ce sera pour le lendemain.

Maï est d’une âpreté et d’un orgueil dont on peut difficilement se faire idée ; avec cela, actif, intelligent et non dépourvu d’habileté. Ce qu’il cherche en ce moment, c’est à claquer la caravane pour faire à Kawar les affaires de ses compatriotes et les siennes propres.

La longitude à laquelle Dibbéla est portée sur la carte, par rapport à Agadem, n’est certainement pas exacte. Dibbéla est dans l’ouest d’Agadem.

En résumé, dans cette partie du Sahara, l’eau se trouve partout à peu de profondeur dans les sables, aussitôt que la roche affleure.

Le sous-sol est constitué par des bancs de roches qui retiennent les eaux dans les endroits protégés des mouvements des sables par des roches encore émergentes. Celles-ci se trouvent à peu de profondeur, mais sur la majorité des points.

Ces amoncellements de sables atteignent des hauteurs variant de 50 à 100 mètres. Les roches de Dibbéla sont celles d’Agadem ; il s’y trouve un peu de gypse aussi et des fragments de quartz.

La sole de l’oasis de Dibbéla est à une cote moins élevée que celle d’Agadem. B = 480 mètres.

A onze heures dix du soir, on lève le camp et l’on se met en route. Dunes de sables mouvants sans végétation.

8 septembre. — On s’arrête à huit heures dix ; route Nord vrai. Au cours de cette route, j’ai dû abandonner un de mes chameaux. Total : deux depuis Kouka. Trouvé des sortes de vitrifications creuses et aussi des sortes de charbons de cornue qui auraient été délités par l’action des sables.

Nous repartons à deux heures cinquante-cinq. A cinq heures trente, nous sommes à hauteur de la montagne (Emi) Etioukoy-Imma no 1. Nous campons à sept heures ; dure marche par le soleil, au milieu de dunes croulantes. La pente des dunes est, caractère général, abrupte du côté du Nord.

Avant de quitter le campement de midi, je me suis mis au côté gauche et aussi en arrière, sur la rate et le rein, deux carrés de toile vésicante. Je souffre horriblement d’un point de côté qui me tient tout le côté gauche de la poitrine. C’est, je pense, un engorgement de la rate. L’effet est considérable ; j’arrive au campement avec deux grandes poches d’eau. Je mets un cataplasme, puis, au moment du départ, je recouvre la plaie de bismuth et d’un linge fin. Ce point de côté, dont j’eus grand’peine à me guérir, qui en tout cas m’obligea à faire plusieurs jours de marche avec des vésicatoires, avait pour origine un coup de pied que j’avais reçu d’un de mes chameaux, dans la région gauche de la poitrine, pendant que je le marquais au fer rouge, la veille de mon départ de Kouka.

A onze heures quarante-cinq, on lève le camp de nouveau. Impossible de se rendre compte des directions et des distances, car on fait des lacets continus pour franchir les dunes. Les animaux fatiguent énormément, d’autant qu’il est impossible de trouver pour eux un atome de nourriture.

9 septembre. — A huit heures cinquante du matin, nous campons ; au jour nous avons relevé à 20 degrés au Sud-Est (Emi) Etioukoy-Imma no 2. Nous avons aperçu depuis six heures les montagnes de Zau. J’ai bien souffert au cours de cette route, parce que le frottement du linge m’occasionne de l’irritation et que le résultat que j’ai cherché n’est qu’imparfaitement obtenu : le point de côté n’a pas disparu ; toutefois il y a une légère amélioration.

Quelques plantes permettent de restaurer les chameaux, mais les malheureuses bêtes n’en sont pas moins sur les dents.

A deux heures quarante, on repart. Même aspect ; toutefois on peut mieux tenir la route ; les dunes s’espacent. Cela va bien jusqu’au coucher du soleil, mais alors un de mes chameaux se couche. Le convoi a de l’avance ; il faut renvoyer en arrière et surcharger les animaux en pleine nuit. Je finis par conduire le gros du convoi au campement à huit heures vingt, mais les hommes et les derniers animaux n’arrivent qu’à onze heures.

Dans les dunes après Dibbéla.

C’est une marche terrible ; avec des animaux pesamment chargés, je ne l’eusse pas faite ; cela, joint à mon état de santé, me laisse l’impression d’une des grandes fatigues du voyage, d’autant qu’il faut ajouter les nuits sans sommeil, qui sont quatre depuis le départ d’Agadem.

Zau-Kébir est un énorme rocher environné, à distance, d’autres moins importants qui, en arrêtant la marche des sables, maintiennent l’eau à faible profondeur et entretiennent une végétation qui repose de la monotonie et de l’écœurement de ces fastidieuses dunes. La végétation arborescente a de très beaux sujets assez nombreux ; la provende pour les animaux est excellente. L’eau est bonne et abondante.

10 septembre. — Je me couche harassé, à midi vingt. La journée se passe à restaurer les animaux qui en ont un terrible besoin. Mais mes hommes sont d’une mollesse, d’une négligence impossibles à dépeindre. Au soir, deux chameaux sont égarés, j’ai eu cependant la précaution de mettre deux hommes ensemble et de les faire remplacer.

Je suis outré au dernier point de l’indigne conduite de tous mes hommes ; leur mollesse peut amener de graves mécomptes, en faisant croire qu’ils sont sans résistance ; or, avec les Toubbous et les Arabes, il est vite fait d’avoir mauvaise affaire. Je suis obligé de déployer une énergie, de montrer une rigueur sans pareilles, alors que mon état de santé demanderait que je pusse profiter d’un peu de repos. Je souffre horriblement de ce point de côté ; l’abondante suppuration des deux premiers vésicatoires ne me procure presque aucun soulagement.

J’ai lieu de penser que Zau-Kébir et Zau-Kora sont un seul et même point[43].

11 septembre. — Nous partons à deux heures du matin de Zau-Kébir, la route est au Nord ; quelques dunes, mais elles s’espacent de plus en plus ; les roches se multiplient, les lignes de dunes prolongent très directement les rochers vers l’Ouest, ce qui indique qu’elles s’établissent sous l’influence de vents du nord-est, puisque la pente abrupte est en outre au Nord.

Nous entrons dans le Zau-Saghaïr ou « Val pierreux » ; des roches isolées de toutes formes et aussi des chaînons en constituent le circuit, qui est plus allongé dans le sens Nord-Sud que dans celui Est-Ouest ; ce sont des roches ignées ferrugineuses, des grès anciens et des gypses mous ; point de fossiles. Le pic le plus nord, que nous relevons à sept heures, en entrant dans les dunes, a une forme de soubassement de colonne surmonté par un cône très caractéristique ; ce piton sert de direction, de fort loin, en venant du Sud.

A neuf heures quarante-cinq, nous campons ; la grande roche qui signale l’emplacement de Bir-Mousketoun est au loin devant nous. Tout l’horizon est parsemé de roches plus ou moins bizarres de formes.

Vers quatre heures du matin, nous avons eu une alerte : Kirdy ! kirdy (mauvais hommes) ! Ce sont des Touaregs, affirme-t-on ; on a vu deux hommes au sommet d’une dune. Après un moment d’effervescence et des batteries de tabala[44], on se remet en route.

Un peu plus tard, vers sept heures, on charge sur deux hommes qui conduisent un chameau et quatre bourriquots. Ils donnent quelques dattes et l’on passe. Ce sont de paisibles gens de Kawar.

J’ai bien souffert de mon point de côté ; à peine puis-je me tenir à cheval.

A deux heures dix minutes, on reprend la route, les dunes s’espacent, nous sommes à Mousketoun à sept heures et demie ; les animaux ont besoin d’arriver, ils n’ont rien mangé de la journée. Fourrage et eau abondante dans un puits sans profondeur, au milieu des roches.

Quant à moi, je suis à bout ; je me mets un nouveau vésicatoire et me couche.

12 septembre. — Départ à trois heures et demie du matin. Au jour, nous distinguons très près les roches de Kawar, dont la plus méridionale s’appelle Kilivi. A sept heures, après avoir tiré de nombreux coups de fusil, nous campons dans le bois de dattiers de Bilma. Attitude bonne de la population, pas trop d’indiscrétion, mais demande immédiate de médicaments. Je renvoie à l’après-midi.

On trouve ici un fourrage spécial pour les chameaux, appelé coïnder (safsaf par les Arabes). Zaggar, qui en a fait faire provision, m’en cède cinquante bottes, valeur de 1 thaler, remboursable à Dirkou. On m’envoie des dattes, même des dattes de Mourzouk.

Bêtes et gens ont besoin de repos.

Maï me parle déjà de vendre ou de changer mes chameaux.

Mon vésicatoire suppure abondamment, et, si la douleur n’a pas disparu, elle a notablement diminué.

Nous devons partir demain, mais Maï ne sait encore si nous irons à Dirkou dans la journée.

Les Arabes resteront ici demain. Ils ont du fourrage, des provisions ; ils veulent faire manger leurs animaux, disent-ils.

J’arrête ici momentanément la copie de mon journal, pour traiter quelques questions générales. J’ai dit pourquoi j’ai tenu, pour la traversée du Sahara, à conserver la sécheresse du journal : c’est uniquement pour que les renseignements soient plus apparents et plus faciles à utiliser et à contrôler.

Je voudrais dire en deux mots comment marche une caravane au désert.

Un principe rigoureux, c’est qu’une fois la caravane formée, aucun des éléments ne doit se séparer ; la division serait la perte.

Au signal donné par le guide ou le chef de la caravane, on doit abattre les tentes et charger. On se met en route aussitôt que tous les chameaux sont chargés.

En tête de la caravane le guide met un chameau conduit en main qui ait le pas bien égal. Les Arabes ont coutume de laisser leurs animaux marcher en kafla, c’est-à-dire en troupeau ; ils peuvent ainsi manger en marchant, et leurs conducteurs se bornent à stimuler les retardataires en se dirigeant vers eux.

Les Toubbous conduisent toujours leurs chameaux en main ou amarrés l’un derrière l’autre. Les charges ne sont que posées sur le bât, en équilibre ; le bât lui-même est seulement posé sur le dos de l’animal, sans poitrail ni sous-ventrière. Si une charge tourne, le conducteur qui surveille de derrière se porte vers le chameau en faisant entendre un claquement de langue ou un sifflement particulier. Instantanément l’animal s’accroupit ; en un tour de main la charge est replacée, et sans autre indication l’animal se relève et rejoint les autres. Les Arabes, et particulièrement les hommes du Fezzan employés par les caravaniers, sont d’une habileté surprenante pour l’arrimage des charges et la conduite des chameaux ; deux ou trois hommes suffisent pour charger une trentaine de chameaux et les conduire.

J’avais douze hommes et autant d’animaux, et jamais je n’ai pu avoir un seul animal convenablement chargé. J’ai fait, tout le long de la route, aidé de Badaire, le métier de chamelier.

Arrivé à l’endroit où l’on veut camper, le chef de la caravane indique l’emplacement de chaque groupe. On décharge, et immédiatement on conduit les animaux aux pâturages. Si l’on est à un puits, on fait boire les animaux le jour même, et, si l’on doit séjourner, ils partent pour ne revenir que de manière à être abreuvés de nouveau avant le départ.

Tous les Arabes sont munis pour toute la route de tentes coniques sous lesquelles ils couchent et où ils placent leurs marchandises précieuses. Au camp, on se repose, on se visite, on s’invite ; de temps en temps on envoie d’une tente à l’autre une friandise ; presque chaque jour on prend le thé. Les Arabes en caravanes sont grands amateurs de thé, qu’ils prennent très fort. Avant d’entreprendre une marche pénible, ils en prennent trois ou quatre tasses, afin de lutter contre le sommeil.

La route du Bornou à Mourzouk est incontestablement la plus dure de toutes celles du Sahara. Non pas que les points d’eau soient très distants, mais à cause des dangers qu’elle présente et du peu de fourrages qu’on y rencontre. Les Touaregs et les Oulad-Sliman du Kanem tombent fréquemment sur les caravanes, et les Toubbous, pour les éviter, ne prennent aucun repos. La marche de nuit ne serait pas possible dans toute la région entre le Tchad et Kawar si la route n’était exactement dans la direction du nord du monde. Il n’y a en effet aucune trace de sentier ; seulement quelques repères fixes de distance en distance, mais la polaire est la meilleure des directrices. Quand, au lieu d’aller dans le Nord, les caravanes se rendent dans le Sud, alors fréquemment elles s’égarent.

La marche dans cette dernière direction est aussi beaucoup plus pénible pour les animaux, parce que le chameau n’est pas construit pour pouvoir s’élever sur une pente un peu raide. Or, je l’ai dit, les dunes sont à pic du côté du Nord ; les chameaux doivent donc faire l’ascension des pentes raides en allant dans le Sud, tandis qu’ils les descendent en se dirigeant vers le Nord. Pour ces causes, on compte cinq à six jours de route en plus pour aller de Kawar à Kouka que pour faire la route inverse.

Il faut, je l’ai dit, toujours arriver aux puits avec de l’eau. L’eau se transporte dans des peaux de bouc tannées entières avec leur poil. Le cou sert à fermer l’outre au moyen d’une corde fortement serrée ; il sert aussi à la remplir au moyen d’un entonnoir de fort calibre. Aux pattes sont amarrées de fortes cordes assez longues pour passer pardessus le bât, de manière que deux peaux soient suspendues en s’équilibrant contre chaque flanc de l’animal.

En marche, quand on veut donner à boire aux hommes, on arrête un chameau porteur d’outres. On délie la corde qui ferme la gueule et on laisse couler l’eau dans un récipient.

Pour bien tenir l’eau, les peaux de bouc doivent être graissées avec soin au départ, et, chaque fois qu’une outre est vide, on doit la plier quand elle n’est pas tout à fait sèche encore.

On ne doit jamais laisser monter les hommes sur les chameaux quand ceux-ci ont une charge.

Le chameau est un animal quinteux, hargneux, difficile à nourrir, mais résistant et docile. On ne doit jamais le frapper sur la tête. Chez le chameau fatigué, la tête se congestionne très vite ; on s’en aperçoit au battement précipité des paupières ; le remède est de lui projeter du jus de tabac dans les yeux ; c’est généralement suffisant. Si le mal ne cède pas, il faut saigner l’animal. Pour cela, on le fait lever et on lui incline la tête le plus bas possible en passant en même temps fortement la main sur l’encolure ; la veine du chanfrein se gonfle ; on prend alors un couteau ; on pose le tranchant de la lame sur la veine, et soit avec la main, soit avec un petit bâton, on donne un coup sec sur le dos de la lame. Le sang gigle immédiatement. Il est noir ; on le laisse couler jusqu’à ce qu’il soit redevenu vermeil ; il suffit alors de laisser l’animal relever la tête pour que la saignée se ferme d’elle-même.

Un accident très fréquent chez les chameaux auxquels on donne des dattes est l’indigestion, dont le signe est la constipation. Sans perdre de temps, il faut saigner l’animal à la veine jugulaire, à une longueur de main de la naissance de l’oreille, puis lui faire absorber toute l’eau qu’il veut boire. Ne pas le charger de deux ou trois jours.

Une maladie très fréquente chez le chameau, très contagieuse et aussi très tenace, est la gale. Les caravaniers emploient, pour la guérir, un remède souverain : c’est une sorte de brai fait avec des noyaux de dattes pelés et, je crois, de l’huile. Avec cette substance on enduit les parties attaquées, et, avec un bouchon très rude de paille ou de feuilles, on frotte jusqu’à enlever la peau, de manière à faire pénétrer le médicament. Une caravane doit toujours posséder ce médicament, car la gale fatigue beaucoup les animaux.

Nous étions arrivés à Bilma le 12 septembre au matin. Bilma est la localité la plus sud de l’oasis de Kawar ou de Bilma.

L’oasis de Kawar est constituée par une immense barrière rocheuse qui s’étend du Nord au Sud sensiblement, sur une longueur d’environ 80 kilomètres.

A l’abri de ce rocher qui la protège de l’envahissement des sables, sous l’influence des vents de nord-est, s’étend une contrée qui n’a guère plus de 3 à 4 kilomètres de large dans la partie la plus étendue.

Grâce à la présence de l’eau qui s’y trouve partout à très faible profondeur, une végétation abondante de dattiers s’est développée dans les sables. Les fruits sont d’ailleurs de qualité très médiocre. Hors de ces dattiers, les productions de Kawar sont nulles, car il ne faut pas faire entrer en ligne de compte pour la nourriture de la population les quelques hectares de mil et de maïs et les jardins qui ne donnent quelques produits qu’à la condition d’être irrigués artificiellement.

La richesse de l’oasis réside dans l’exploitation des salines de Bilma. A l’inverse de ce que dit Barth, il n’est pas nécessaire d’inonder les terrains salifères pour obtenir le sel. Celui-ci se forme naturellement à la surface du sol par évaporation. J’ai vu que partout l’eau sourdait à la surface du sol, ou se trouvait à très faible profondeur. Les terres salifères sont en général aux pieds des dunes. Elles sont imprégnées par l’eau que celles-ci emmagasinent. Ces eaux traversant les couches salifères se chargent de sel ; pompées ensuite par les rayons solaires vers la surface du sol, elles l’entraînent avec elles, et celui-ci se dépose quand elles se sont évaporées.

Arrivée à Bilma.

La fabrication du sel à Bilma consiste donc à le ramasser. Mais, pour le transformer en pains plus portatifs, on est obligé de saturer des eaux avec les sels recueillis et d’évaporer celles-ci à chaud dans des moules.

Le sel est l’unique ressource de l’oasis ; sa vente permet aux habitants de se procurer les céréales, les vêtements qui leur manquent. Nous avons vu que l’aïri qui vient chaque année d’Asben leur apporte céréales et vêtements.

En dehors du commerce avec les Touaregs d’Asben, les habitants de Kawar font directement le transport de leur sel et de leurs dattes à Kouka.

Les habitants de Kawar appartiennent à la race tibbou ou toubbou. On les désigne sous le nom de Toubbous-Dirkou. Je crois que cette race est le résultat du croisement des populations du Fezzan avec les Kanori du Bornou. Ils sont noirs sans exception, de taille moyenne, souples, nerveux, endurants à toutes les fatigues et privations inhérentes à la vie du Sahara, mais à un degré moindre que les Toubbous-Reschad ou Toubbous des Rochers, habitants du Tibesti. Ils sont en général de mœurs douces, de tempérament peu guerrier, à cause probablement de leurs habitudes de commerce, sans lequel ils ne pourraient vivre. Au contraire, les Toubbous-Reschad sont arrogants, querelleurs, sans cesse par les routes, en quête d’un pillage. Il faut dire que le Tibesti ne produit que quelques dattes et des chameaux renommés, mais qu’il est éloigné de toute route commerciale un peu fréquentée.

Le chef, chez les Toubbous, porte le nom de Maï, les notables celui de Maïna. Le Maï est élu par l’assemblée des Maïnas.

La capitale de l’île est Dirkou, méchante bourgade immonde au bord d’un petit lac salé. Un castel en ruine et quelques cases infectes ne valent pas les honneurs d’une description. D’ailleurs le Maï n’y habite pas ; sa résidence est à Aschenouna, dans la montagne.

La ville principale est Bilma, située à la pointe sud de l’île, dans un très beau bois de dattiers ; puis vient Anay, à la pointe nord, protégée par un castel construit dans les roches, auquel on ne peut accéder qu’avec des échelles. Presque tous les villages de Kawar, s’ils ne sont pas sis dans la montagne, y ont au moins un refuge auquel des échelles qu’on peut retirer en cas de danger donnent accès. L’oasis est quelquefois en butte aux razzias des Touaregs, mais surtout à celles des Oulad-Sliman du Kanem.

Le personnage le plus important de l’île est Maïna Adam, le frère de Maï, qui réside habituellement au Bornou ; il est fort riche et possède à Kawar plusieurs villages, un troupeau de bœufs, de nombreux dattiers, et on dit aussi un très fort sac d’écus.

A Chimendrou, village situé à peu près au milieu de l’oasis, se trouve une zouaïa senoussi. Lorsque je questionnai Zaggar et Maï à ce sujet, ils me dirent que le marabout qui s’y trouvait donnait des prières, mais ne possédait aucune influence dans le pays. C’est bien ce que je fus amené à constater, car Maï ne me conseilla pas de me déranger pour aller lui faire visite ; il s’en abstint lui-même.

Maï, représentant de son père qui l’aime beaucoup, est en réalité le maître souverain de Kawar ; il y jouit d’une influence bien plus grande que le vrai Maï.

Le 14 septembre, nous quittons Bilma pour aller à Arigny, village de Maï situé dans la partie nord de l’oasis et dans la montagne.

Le séjour y fut de dix jours, qu’on employa à restaurer les animaux en leur donnant à discrétion des dattes et du coïnder. Je fis là connaissance avec les principaux Maïnas, qui se montrèrent très hospitaliers.

Le 24, nous quittions Arigny pour Anay, village à la pointe nord de l’oasis, où déjà Zaggar, Tarouni et Marabat étaient réunis pour essayer de louer des chameaux aux Toubbous-Reschad. Les pourparlers furent longs, à cause des exigences des nomades, et ils ne voulurent louer que jusqu’à Tedcherri, première localité du Fezzan, à cause de la présence dans le reste de la province des Oulad-Sliman de la Cyrénaïque, leurs ennemis.

Chaque jour, entre ces querelleurs avaient lieu des disputes et des luttes sanglantes qu’il était souvent difficile d’apaiser.

Pendant notre séjour à Kawar, nous eûmes à différentes reprises des ondées. On nous dit aussi qu’il avait plu abondamment cette année dans le Sahara, chose qui n’était pas arrivée depuis quatre ans.

La caravane fit à Kawar des achats considérables de dattes pour la nourriture des chameaux et aussi des chevaux. La datte est un excellent aliment qui soutient les animaux bien plus que n’importe quel autre fourrage et peut s’emporter sous un plus petit volume. Nous verrons qu’entre Bir-Lahamar et Bir-Meschrou il n’y a aucun fourrage pour les animaux. Zaggar caractérisait la nature des pâturages qu’on pouvait rencontrer entre Kawar et le Fezzan par ces mots : « Sey kadjié, Sey reschad », des pierres, rien que des pierres.

Après dix-sept jours de repos, l’heure du départ allait enfin sonner. Tous les hommes étaient en bonne santé ; Badaire de même ; mon malaise avait disparu. Quant aux animaux, il leur eût fallu un mois de plus d’abondance de dattes et de fourrages. On avait ferré les chevaux à l’arrière-train, à cause de la nature des terrains qu’on devait parcourir. La dernière grande étape allait commencer, qui devait nous conduire aux confins du monde civilisé.


CHAPITRE XIV

De Kawar à Mourzouk

Départ d’Anay. — Youggueba. — Zigguedin. — Yat. — On fait du fourrage. — Bir-Mafaras. — Bir-Lahamar. — Alerte ! — C’est une caravane qui vient du Nord. — El-War. — Bir-Meschrou. — Entrée dans le Fezzan à Tedcherri. — J’envoie un courrier au Montasarrif de Mourzouk. — Le départ pour Gatroun. — Hadj-Abdallah-ben-Aloua. — Les Oulad-Sliman. — Les Senoussi. — Bir-Mestouta. — Legleb. — Le courrier du Montasarrif. — Nous sommes attendus ! — Hadjajel. — Entrée à Mourzouk.

28 septembre. — Enfin le départ est arrêté. A une heure trente, nous quittons Anay, le dernier village de l’hospitalière oasis dont je n’ai que de bons souvenirs à garder. Nous avons eu de tout en abondance, même du lait et des poulets. Mais aussi quelle débauche de tourkédis ! Le Cheik m’en avait fort heureusement largement approvisionné. Il nous faut une heure trois quarts pour atteindre la passe dans les roches qui forment la ceinture de l’oasis. De ce point nous relevons à 45 degrés Sud-Ouest le Bir-Itiouma, le point extrême de l’oasis vers le Nord. La marche se poursuit dans de bonnes conditions jusqu’à huit heures trente, heure à laquelle nous campons.

Le terrain parcouru, semé de roches, est constitué lui-même par d’énormes bancs de grès blancs très unis, recouverts d’une couche plus ou moins épaisse de gravier, mais la roche affleure en nombre de points.

29 septembre. — A une heure trente, le camp est levé de nouveau ; au petit jour, nous sommes en vue de Youggueba que signale du Sud une roche conique qui sert de direction.

Toute la route a été au nord du monde. Nous prenons campement au nord de l’oasis à six heures quarante. Celle-ci, très analogue à celle d’Aguadem, n’en a pas les dimensions ; elle s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest sur une longueur de 4 kilomètres environ, une largeur moyenne de 1 kilomètre.

La marche totale depuis Anay a été de 51 à 52 kilomètres Nord vrai.

Anay aussi bien que Youggueba sont mal portés. La distance qu’on me donne d’ici à Belad-el-M’ra est bien plus faible que celle d’Anay jusqu’ici.

Le temps, malheureusement, est tout à fait couvert et l’observation méridienne solaire que je pourrais peut-être obtenir sera impossible. Nous devons partir à deux heures.

Comme déjà à Anay le camp est troublé par les querelles des Toubbous-Reschad qui sont de bien désagréables compagnons.

Il n’y a point ici de fontaines, mais bien de l’eau dans les sables comme à Agadem, à Dibbéla, à Kawar, etc. C’est ce que les Arabes appellent ridia.

Départ à une heure cinquante-cinq. On marche à l’Est pour prendre la passe, puis on vient au Nord. A ce moment la marche s’accélère. Sables, graviers semés de roches. A quatre heures, B = 600 mètres.

A sept heures quinze, on campe en vue du massif de Zigguedin (toubbou), Belad-el-M’ra (arabe).

30 septembre. — Départ à trois heures cinquante-cinq. Plaine immense où les roches affleurent en nombre de points. La route est au Nord vrai droit sur un piton que je désigne sous le nom de Signal de Zigguedin.

Nous campons à la pointe sud-est de l’oasis, à huit heures trente, non loin des cases en terre presque ruinées de Saô.

DE ST. LOUIS À TRIPOLI par le LAC TCHAD (Voyage du Commandt. Monteil)

Monteil

Gravé et Imprimé par Erhard Fres, 35bis, Rue Denfert-Rochereau, Paris. Félix Alcan. Éditeur à Paris.

Les chevaux n’ont pas bu hier, par la double faute de Badaire et de Yéra.

De Bir-Meschrou à Tripoli.

Marche totale depuis Youggueba : 40 à 42 kilomètres Nord vrai.

1er octobre. — Séjour à Zigguedin.

2 octobre. — Nous faisons séjour ce matin pour acheter des dattes qui sont ici très bonnes ; encore la vraie raison est que Maï est fourbu de marcher à pied ; il a laissé son cheval à Kawar.

L’attitude des Reschad est mauvaise ; celles de Maï et surtout d’Hadj-Aly se modèlent sur la leur.

On lève le camp à une heure dix. On est à deux heures quinze au sommet de la passe, puis on prend la route à environ Est 20 degrés Nord. A cinq heures quarante-cinq, on vient à Est 35 degrés Nord. On campe à huit heures trente-cinq, pour repartir à onze heures quarante-cinq. Peu à peu la route endure le Nord. A trois heures trente, nous recoupons et prenons la route directe de Youggueba venant de Kawar, sans passer par Zigguedin. A partir de cinq heures nous traversons une série de crêtes rocheuses ; enfin, à huit heures quarante-cinq, nous campons à l’extrémité nord-ouest de l’oasis de Yat (Zihayia)[45]. Eau excellente, sables contenant du sel, massifs de grès, végétation de sobat, alpha, hyphèmes et quelques acacias.

Marche totale : 63 kilomètres.

Ce n’est que dans l’après-midi que trois Toubbous qui ont su à Djaddo la caravane en marche et sont venus l’attendre ici offrent leurs chameaux à louer.

Il faut faire ici du fourrage pour dix jours ; il n’y a rien entre Bir-Lahamar et Tedcherri.

3 octobre. — Zaggar perd un chameau. Nous avons de la viande. On coupe force paille ; il n’y en a qu’ici en abondance. De Bir-Lahamar à Tedcherri il n’y a que des pierres.

4 octobre. — Séjour la matinée ; on doit partir à deux heures.

Départ à une heure quarante, route Nord 30 degrés Est. A deux heures cinquante, nous passons à 6 kilomètres environ du Bir-Tibaschi, sur la route de Yat au Tibesti. On campe à neuf heures vingt-cinq. Terrain rocheux et caillouteux, peu de sable.

5 octobre. — Départ à quatre heures quinze, route Nord 10 degrés Est ; à sept heures, nous venons au Nord vrai. A six heures, nous coupons une route fréquentée, route directe, je pense, de Djaddo au Tibesti. Je perds un des chameaux du Roi (quatre).

Type toubbou.

J’estime la marche totale, pour hier et ce matin, à 52 ou 54 kilomètres.

6 octobre. — Départ à deux heures vingt ; nous sommes au Bir-Mafaras à six heures cinquante.

Mafaras a une étendue considérable ; l’eau s’y trouve à 3 mètres environ ; il y a plusieurs puits ; la végétation hâd et sœbot s’y développe sur nombre de points de peu de superficie. Les chameaux sont partis dans un pâturage de hâd à plus de deux heures d’ici.

J’ai fait la construction de mes levés depuis Agadem ; en supposant la longitude de Mafaras exacte, j’arrive à trouver que la position de l’oasis de Kawar doit être reculée de 10 minutes environ vers l’Ouest et cette constatation corrobore bien l’observation que, de Dibbéla à Zigguedin, le chemin est exactement Sud-Nord. La direction passe bien ainsi par le point de Zau-Kébir de Vogel, lequel, ainsi que je l’ai expliqué, est le même que celui de Zau-Kora (kébir en arabe, kora en bornouan, veulent dire grand).

Kawar a également une longueur sensiblement moindre dans le sens Sud-Nord que ne la donne la carte.

Au soir, on doit creuser le puits qui est ensablé. Mes pelles facilitent bien la besogne, au désespoir de Tarouni et même de Zaggar.

7 octobre. — Il a plu beaucoup au désert, à ce que me dit Zaggar, car tous ces pacages autour de Mafaras et depuis Yat, auxquels on a fait l’imprudence de ne pas s’arrêter, malgré mes protestations, n’existent pas en temps ordinaire.

Départ à midi quarante-cinq. Route au Nord 15 degrés Est ; jusqu’à une heure trente nous restons dans la zone de pacage (tamaris et hâd) ; à partir de ce moment, sables dénudés jusqu’à six heures quarante-cinq, heure à laquelle on trouve un pacage d’herbe à panache. Les animaux sont gavés.

8 octobre. — On repart à une heure dix. Bientôt ma chamelle de Kano, qui, hier au soir déjà, a donné quelques signes de fatigue, se couche. On fait trois tentatives, puis on doit la décharger ; mais, pour en répartir la charge, je dois sacrifier lits, tables et fauteuils, sans regret d’ailleurs ; ils sont tous hors de service et je ne m’en sers que bien peu.

Nous voyons de loin les Arabes camper, à dix heures quinze ; nous n’arrivons qu’à onze heures dix. Nous avons, dit Maï, passé le mi-chemin à huit heures quarante. La marche est donc en avance de deux heures et demie. La montagne du puits était en vue dès avant le lever du jour, pendant que sur la droite on aperçoit le Bir-Fezzan sur la route du Tibesti.

A deux heures cinquante, on repart ; mais Zaggar me fait l’amabilité de me prendre une charge jusqu’au puits ; à sept heures trente-cinq, on campe. Mon grand chameau du Roi a donné, lui aussi, des signes de faiblesse.

9 octobre. — A quatre heures du matin, on est en route, mais mon grand chameau traîne. Zaggar m’en envoie un pour prendre sa charge, deux énormes bottes de paille. Enfin, à huit heures, cahin-caha, les derniers, nous sommes au puits Bir-Lahamar, situé au pied est d’une montagne assez élevée et isolée (300 mètres environ), appelée Madama.

Je fais abattre mon grand chameau. Zaggar et Maï me donnent l’assurance que des Reschad qui sont ici, ou que ceux de Zaggar, par parcelles, prendront les charges que j’ai en trop.

Aidé de Zaggar et de Maï, je loue un chameau aux Toubbous-Reschad, 15 pièces jusqu’à Tedcherri.

Je répartis mes autres charges entre divers Toubbous qui portent déjà des charges de Zaggar.

Je vends ma chamelle de Kano 4 pièces.

Alerte vers le soir, de nombreux chameaux sont en vue au Nord. Le cri « Kirdy ! kirdy ! » retentit ; le tabala est battu ; rapidement on fait rallier les chameaux, tout le monde prend les armes. Avec mes hommes je vais garnir la crête d’une dune à 200 mètres du camp. Zaggar et Maï à cheval vont en reconnaissance. De loin nous les voyons s’avancer vers un cavalier qui vient au-devant d’eux. On se reconnaît : c’est une paisible caravane d’Arabes qui se rendent au Bornou. En tout une centaine de chameaux, une dizaine d’Arabes.

10 octobre. — Le départ est retardé d’un jour. Pas de nouvelles importantes. Il y a eu la guerre, dit-on, entre la Turquie et la Russie. Version arabe : les Russes ont pris six villages à l’Émir El-Mounémin ; celui-ci leur en a repris dix. En France, à Tunis, « Sey afia », rien que la paix.

Je fais visite aux Arabes ; on me donne un peu de tabac et du papier à cigarettes.

Il arrive encore quelques Reschad dans la matinée, pour louer leurs chameaux.

Alerte ! alerte ! C’est une caravane qui vient du Nord.

Je n’ai plus que des vivres et du fourrage à porter, et il me reste six chameaux passables ; espérons que je pourrai gagner avec eux Gatroun et Mourzouk.

Les Arabes me disent qu’il y a beaucoup de prisonniers chrétiens à Mourzouk, que ce sont des sujets de l’Émir El-Mounémin ; ils les appellent Mumphi. Je pense que ce sont des Crétois.

Il existe un autre puits du même nom, dit Bir-Lahamar-el-Gharbi, sur la route du Tibesti à Djaddo.

11 octobre. — Départ à cinq heures vingt-cinq ; on campe à neuf heures quinze, ayant fait 16 kilomètres environ, dans un ouadi (Belaga-Toudo) qui se prolonge au Sud-Est.

Le Bir-Lahamar-Saghaïr (le petit), à hauteur duquel nous passons à 4 kilomètres environ, à huit heures, est situé dans son lit. Acacias. J’ai perdu, en quittant le campement, mon trousseau de clefs. C’est irréparable et fort ennuyeux, surtout pour ma boîte à sextant.

Départ à midi trente. Nous suivons une longue chaîne tabulaire qui se prolonge dans le Sud-Ouest. La direction de la marche est sur une roche double appelée Madama-Saghaïr par les Toubbous. Ce n’est qu’à huit heures dix que nous prenons campement après l’avoir dépassée.

12 octobre. — Départ à une heure dix du matin ; la direction est sur une roche remarquable, à l’entrée des gorges des monts Toumimo, et nommée par les Toubbous Karaka-Pagaï ; c’est en arrière d’elle que, péniblement, nous venons chercher le campement à dix heures quinze du matin. La source El-War (la difficile) est au milieu des roches, dans la partie orientale du massif. Il faut que tous les chameaux aillent s’y abreuver et en rapportent l’eau nécessaire aux besoins du camp et à ceux de la route de deux jours pleins qui nous sépare de Bir-Meschrou.

En somme, la route au Nord 25 degrés environ, marquée partout, est, en outre, parfaitement jalonnée par ces trois roches, Madama, Madama-Saghaïr et Karaka-Pagaï, que l’on aperçoit à sept et huit heures de marche.

La distance estimée de Madama à Madama-Saghaïr est de 48 kilomètres environ ; celle de Madama-Saghaïr à El-War, de 32 à 35 kilomètres. Pendant les 29 derniers kilomètres, le parcours, sur un terrain de gros graviers et rocailles, est très fatigant pour les hommes et les chevaux et aussi les chameaux surchargés et mal nourris. D’ondulation sérieuse, point ; pas de montée dure.

Un Toubbou est arrivé vers midi de Mourzouk. Beaucoup d’Oulad-Sliman à Gatroun ; point à Tedcherri. Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad sont fort mal ; c’est pourquoi ces derniers n’ont point voulu consentir à louer leurs bêtes au delà de Tedcherri.

Badaire a un œdème des jambes qui m’inquiète ; une jambe a d’abord été prise, les deux le sont aujourd’hui ; je ne vois aucun remède à y apporter.

J’ai deux chameaux, trois peut-être, qui, je le crains, n’atteindront pas Tedcherri.

13 octobre. — Départ à une heure quarante-cinq ; nous gravissons la pente rude et rocailleuse qui donne accès sur le plateau. Nous sommes à deux heures au sommet ; B = 800 mètres ; puis au travers d’un dédale de collines basses couvertes de gros galets, où la marche est des plus pénibles, nous atteignons à six heures vingt le col qui nous donne accès dans la plaine de Labrak qui tire son nom d’un massif que nous apercevons très au loin, direction Nord 20 degrés Est. A dix heures vingt-cinq, nous campons. La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali, dans laquelle sont beaucoup de captifs enfants éreintés par les dernières marches, n’a pas quitté El-War avec nous.

A deux heures quinze, on repart, pour camper, sans autre incident, à sept heures dix, en arrière du massif de Labrak.

Très pénible, cette journée, au travers des roches et des galets, pendant toute la matinée ; bêtes et gens s’en ressentent.

14 octobre. — Départ à trois heures quarante du matin, Nord 20 degrés Est ; on se dirige sur un piton élevé qui se détache du massif des Toumimo, qui se prolongent au loin dans le Sud-Ouest.

On doit soigner une de mes chamelles qui a mangé trop de dattes.

Le campement a été pris à neuf heures quarante. Ce n’est qu’à onze heures qu’arrive la caravane d’Hadj-Ali.

Départ à une heure quarante ; à notre gauche, direction sensiblement Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, se développent les monts Lakhafa, que nous ne gravissons qu’à grand’peine, quoique la terrasse ne domine pas le terrain de plus de 30 mètres ; mais des amoncellements de sables meubles rendent l’ascension fort dure.

Nous campons à sept heures cinquante en arrière du mont Touramantouma, qui sert de direction.

15 octobre. — On repart à deux heures trente du matin ; direction comme la veille, Nord 10 degrés est. La direction est sur le Gari-Maram, massif isolé qui marque la direction du cirque dans lequel se trouve le Bir-Meschrou. Nous y arrivons à grand’peine, car il faut franchir de chaque côté de la barrière d’enceinte des sables meubles que les chameaux surmenés et marchant sans fourrage depuis le 11, à dix heures, ne traversent que fort difficilement.

Profondeur : 8 mètres ; revêtu en pierres sèches sur toute sa hauteur ; eau très abondante.

La célébrité du Bir, à cause des nombreux ossements qui s’y trouvaient, n’existe plus ; quelques rares squelettes seulement ; mais aujourd’hui la traite est bien réduite et les captifs sont bien nourris, ont de l’eau et ne portent rien.

Deux de mes chameaux resteront probablement en route aujourd’hui.

Départ à une heure trente ; direction Nord vrai. A quatre heures quarante, nous entrons dans une grande plaine orientée Est-Ouest où sont quelques roches verticales comme des alignements de Karnak ; on l’appelle Ghaladima-Denden (denden, imitatif du bruit du tam-tam). La raison de cette dénomination que l’on m’a donnée est qu’un jour des milliers de cavaliers, conduits par le Ghaladima du Bornou et faisant escorte au Cheik se rendant à la Mecque, y périrent tous, bêtes et gens, à la suite d’une fantasia d’une journée après laquelle ils ne purent regagner le puits. De là le nom de Ghaladima-Denden (tam-tam du Ghaladima), faisant allusion aux tam-tams qui avaient excité les guerriers au point de leur faire oublier la route qu’il leur restait à faire pour regagner le puits. Je suis obligé, à la sortie, d’abandonner un de mes chameaux. Restent cinq. Harassés, nous prenons campement à sept heures trente.

16 octobre. — Départ à douze heures quarante de la nuit. Au jour, alors que nous allons être en vue de l’oasis dépendant de Tedcherri, je suis contraint d’abandonner un deuxième chameau. Restent quatre.

A huit heures, nous abordons des dunes qui forment la bordure de l’oasis ; c’est du dernier pénible, et je dois décharger encore un de mes chameaux. Enfin, bêtes et gens sur les dents par suite des fatigues de cette horrible route de 250 kilomètres en cinq jours, nous campons à dix heures quarante dans une oasis de dattiers qui ne présente que peu de fourrage pour les chameaux et point pour les chevaux. L’eau s’obtient en creusant les sables à 1m,50 de profondeur.

La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali a fort souffert ; deux captifs sont arrivés mourant de soif.

17 octobre. — Départ à cinq heures cinquante-cinq, au travers de l’oasis ; sur sa lisière nord-ouest nous gagnons Tedcherri à huit heures. B = 570 mètres.

Dérangé, je ne puis prendre de méridienne.

Je fais un courrier pour le Montasarrif de Mourzouk, auquel j’annonce mon arrivée. J’y joins une lettre pour le consul de France à Tripoli, un télégramme pour les Colonies, un pour mon père et un de Badaire. Ce courrier sera porté par les Toubbous qui se rendent directement à Mourzouk, sans passer par Gatroun où ils ont crainte de rencontrer les Oulad-Sliman.

L’attitude de la population est bonne ; je suis gavé de dattes par les Toubbous. Maï est décidément incorrigible dans sa sordide avarice.

18 octobre. — Départ à midi quarante. Les hommes ne sont pas reposés ; l’un d’eux se met à la traîne, et nous perdons une demi-heure à l’attendre. A sept heures, nous passons les ruines de Kosraoua, à hauteur desquelles commence une oasis dans laquelle nous prenons campement à dix heures dix.

Route Nord 20 degrés Est.

Le puits auprès duquel nous nous établissons, dans une plantation de dattiers complètement anéantie, a nom Tabara-Toulousma. Nous sommes à mi-chemin de Gatroun.

19 octobre. — A douze heures trente de la nuit, le camp est levé ; Arabes et gens du Fezzan affectent de m’abandonner, pour ne pas arriver en ma compagnie à Gatroun, par crainte des Oulad-Sliman qui s’y trouvaient en ce moment. Hadj-el-Ali est parti de la veille, Marabat il y a quelques heures déjà. Les Arabes partent, eux aussi, sans nous attendre, et, seuls avec Maï et les Toubbous qui portent mes charges, nous nous mettons en route. Nous marchons d’abord sur les traces des Arabes ; bientôt un de mes chameaux se décharge ; je reste derrière pour le recharger. Lorsque je veux rejoindre, je m’aperçois qu’on a laissé la trace des Arabes pour marcher plus à l’Est. J’appelle ; la route que fait Maï vient à l’Est de plus en plus ; lorsque je rejoins, on est à l’Est 20 degrés Sud. Je me porte en tête et dis à Maï que ce ne semble pas être la direction de Gatroun. Il le prend de haut ; mais je ne cède point et déclare que je vais camper. Sur cette injonction, on vient à l’Est 10 degrés Nord. Au bout de peu de temps, voyant que la route ne se redresse pas, je fais à Maï de nouvelles observations ; il proteste que lui connaît la route et non pas moi. J’affirme que là n’est pas la route et les Toubbous m’appuient. Maï et surtout Abd-el-Kader, de Tedcherri, venu de Kawar avec Maï, persistent ; je fais décharger, déclarant qu’au jour je reprendrai la route des Arabes. Il est deux heures quinze ; on fait du feu, je place une sentinelle et me couche pour attendre l’aube. Maï, se sentant pris, vient me trouver, déclare qu’il est prêt à reprendre la route qui est sur la polaire, que c’est le guide qui s’est trompé.