Gatroun, le camp des Oulad-Sliman.

Je ne fais aucune observation ; on charge à trois heures vingt-cinq ; on se met en route droit au Nord. J’ai mis un homme en tête pour relever les traces au petit jour. Maï, je le savais, voulait éviter Gatroun pour ne pas se trouver en contact avec les Oulad-Sliman.

Nous sommes à Medrussa à sept heures vingt, à Bachi à neuf heures trente. A onze heures trente, j’atteins la limite sud de l’oasis de Gatroun, où je campe malgré Maï qui proteste que le village est peu distant. J’ai peu à le regretter, car je suis fort aimablement reçu par les propriétaires des jardins et de la plantation de dattiers où je me trouve.

A trois heures, on repart ; la route est Nord 30 degrés Est. Nous campons à Gatroun à trois heures trente-cinq. Gatroun est une ruine au milieu d’une jolie plantation de dattiers où il y a de l’eau en abondance.

Là sont de nombreux Oulad-Sliman de la Grande-Syrte, venus pour la cueillette des dattes. Vient bientôt me voir Hadj-Abdallah-ben-Aloua, ami intime de Nachtigal, avec lequel je cause longuement ; il est en tournée de perception, accompagné d’un asker (soldat turc).

Ce fut dans ma situation une heureuse rencontre que celle de cet homme honnête et droit. Il avait gardé un culte d’affection pour l’éminent voyageur qui fut pendant de longs mois à Mourzouk l’hôte de sa famille et son ami. En souvenir de Nachtigal, Hadj-Abdallah m’accueillit comme un membre de sa propre famille ; il me combla de prévenances et de soins, n’admettant pas que je pusse rien refuser de lui et encore moins que je lui en témoignasse de reconnaissance.

Mais le service le plus signalé qu’il me rendit fut de m’affranchir des ennuis multiples que pouvait me susciter à Gatroun la présence des Oulad-Sliman dont la réputation en tant que malandrins de la pire espèce n’est plus à établir.

Les Oulad-Sliman, dont l’histoire a été écrite par Nachtigal, dans son ouvrage Sahara et Soudan, formaient une tribu très puissante et très guerrière de la Tripolitaine, qui, pendant plus d’un demi-siècle, opposa une résistance acharnée au rétablissement de l’autorité ottomane. Définitivement écrasée aux environs de Beni-Oulid, la tribu se scinda en deux tronçons, l’un qui regagna les rivages de la Grande-Syrte, l’autre qui, sous la conduite de Cheik Ab-Djelil, émigra au Kanem et s’y fixa.

Les deux fractions sont restées redoutables. Celle de Kanem est la terreur des caravanes qui viennent du Bornou à Kawar ; l’oasis même a été autrefois razzié par eux, et plusieurs enfants de Maïna Adam, des frères et sœurs, par conséquent, de Maï, mon guide, sont captifs entre leurs mains. Celle de la Grande-Syrte rançonne en toute occasion les tribus du Fezzan et pousse des incursions jusqu’au Tibesti pour y razzier des chameaux. De là la haine qui divise Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad.

Chaque année les Oulad-Sliman partent vers la fin de juillet de leurs territoires de la Grande-Syrte pour descendre vers le Fezzan y acheter des dattes. Les dattes du Fezzan, celles de Gatroun en particulier, sont renommées à cause de la délicatesse de leur chair et aussi de leur facilité de conservation. La datte est, par excellence, la nourriture du nomade qui peut, pour plusieurs jours, emporter sous un faible volume une nourriture qui ne s’avarie pas.

Pour acheter les dattes, les Oulad-Sliman apportent au Fezzan des céréales (blé et orge) et de l’huile d’olive. Leur séjour dans le Fezzan n’est pas de nature à y assurer la sécurité. Les populations de la contrée sont douces et pacifiques ; ils sont au contraire querelleurs et guerriers redoutables.

Épandus partout dans les oasis et aux abords des bourgades, comme une nuée de sauterelles, les Oulad-Sliman étaient cette année-là en particulier plus nombreux que de coutume. Par suite d’une invasion de criquets, la récolte de dattes avait totalement manqué au Fezzan l’année précédente ; le résultat avait été une famine épouvantable au cours de laquelle un tiers de la population avait disparu ; car, non seulement les dattes avaient fait défaut, mais les Oulad-Sliman n’étaient pas venus apporter leurs céréales. Les nomades, à leur tour, étaient venus en plus grand nombre au moment de la cueillette qui avait lieu précisément à cette époque. Hadj-Abdallah, grâce à son autorité personnelle, grâce aussi à sa qualité d’envoyé du Montasarrif de Mourzouk, sut me mettre à l’abri de leurs maléfices.

Le lendemain, par ses soins, j’expédiai à Mourzouk une nouvelle lettre au Montasarrif, et une autre à son frère Mohammed-ben-Aloua qui habitait la ville et auquel je demandais de me recevoir.

J’avais besoin de chameaux pour prendre mes charges, Hadj-Abdallah me présenta un Arabe qui consentit à m’en louer trois. Quand je demandai le nom de cet homme, Abdallah me dit qu’il s’appelait Chérif Mohammed Senoussi. Je ne pus m’empêcher de faire un retrait de corps comme si j’avais mis le pied sur un serpent. Je voyais déjà un tas d’intrigues se nouer autour de moi, dont les fils étaient tenus à Djerboub.

J’avais questionné nombre de fois en route Zaggar, qui m’avait dit que les Senoussi étaient une tribu nombreuse, comme pouvaient l’être les Oulad-Sliman, les Oulad-bou-Sef, les Oulad-Chergui, mais qu’à la différence des premiers, ils étaient marabouts et ne faisaient pas la guerre. Mais le Mahdi de Djerboub ? Le Mahdi de Djerboub, disait Zaggar, est un grand marabout qui donne des prières et vend des amulettes. Jamais je n’avais pu en tirer autre chose. J’avais entrepris Maï avant l’arrivée à Kawar, où je savais par le récit de Nachtigal qu’était une zouaïa senoussi ; il m’avait dit la même chose que Zaggar. J’ai rapporté ce qu’il m’avait de nouveau dit à Bilma de l’influence nulle du marabout de Chimendrou.

Plus tard, j’avais fait caravane avec les Toubbous-Reschad qui suivent le rite senoussi. Leur attitude, au départ d’Anay, à mon égard, avait été des plus désagréables ; je devais constater d’ailleurs qu’elle n’était pas différente avec les Toubbous de Kawar, avec Maï lui-même et avec les Arabes. J’avais d’abord tenté d’attribuer leur conduite à leur fanatisme ; mais je dus bien reconnaître que je m’étais trompé, car, peu de temps après, leur manière d’être se métamorphosa complètement, et j’étais de beaucoup celui des chefs de caravane qui avait le plus d’influence sur eux. Je leur louai leurs chameaux, et ils eurent de mes charges un soin qui me surprit.

Ma défiance, entretenue par les légendes qui avaient cours sur la puissance des Senoussi et sur les menées ténébreuses de leurs Khouans, était loin d’être dissipée cependant. Je m’en ouvris à Hadj-Abdallah. Il parut d’abord surpris, puis me tint sur leur compte les mêmes propos que Zaggar et Maï.

Je n’étais pas encore convaincu et je me résolus à faire l’expérience des services de ce Chérif, me disant que, si c’était un ennemi, mieux valait le tenir sous ma main que de le laisser s’attacher à mes pas sans pouvoir le surveiller.

Le lendemain 21 octobre, nous partons avec le Chérif comme convoyeur. Nous arrivons le deuxième jour à Bir-Mestouta en suivant une direction sensiblement Nord 20 degrés Est.

Au puits nous trouvons des nuées d’Oulad-Sliman qui témoignent d’une attitude hostile vis-à-vis de moi et s’en prennent à Zaggar et à Tarouni, que nous avons rejoints au campement, de voyager de concert avec un kéfir. Mes deux Arabes qui savent très bien que leur sécurité au milieu de leurs congénères ne serait rien moins que précaire si je n’étais présent avec mes fusils, tâchent de calmer ces derniers et m’invitent à lever le camp. Nous partons à une heure et demie, suivis derrière et sur les flancs par des bandes assez nombreuses, qui n’osent attaquer de jour, mais attendent la nuit. Quelques-uns d’entre eux essayent de pénétrer dans le camp au moment où nous nous arrêtons, vers sept heures et demie. On les expulse sans autre forme, on augmente un peu la surveillance, et, à deux heures et demie du matin, on lève le camp pour gagner Mafeu, où nous sommes le 23, à neuf heures du matin. Dans la soirée, péniblement, je puis arriver à Legleb. Les deux chameaux qui me restent sont fourbus à tel point que je suis obligé d’en abandonner un qu’on me ramènera à Mourzouk dans cinq jours ; l’autre ne vaut guère mieux. Mes hommes se traînent péniblement ; le sable qui pénètre dans les crevasses qui se sont ouvertes dans leurs pieds, par suite du froid et de la marche sur les roches, les oblige à s’arrêter tous les cent pas. C’est la retraite des éclopés. Seul, je suis en état ; Badaire, avec une rare énergie, se maintient malgré les souffrances que l’œdème dont j’ai parlé lui fait éprouver. Un de mes hommes, le meilleur, est mourant ; il a pris à Gatroun une bronchite très grave dont j’ai crainte qu’il ne puisse réchapper ; deux hommes sont obligés, en arrivant à l’étape, de le descendre du chameau qui le porte.

La maison de Mlle Tinné, à Mourzouk.

Le 24 octobre, à quatre heures du matin, nous partons. Zaggar et Tarouni, dans un excellent esprit, m’ont pris, malgré ma résistance, les charges que je ne puis porter. On va cahin-caha. Tout à coup, vers les six heures et demie, je vois venir à cheval un soldat turc en uniforme. Je suis loin de la caravane, occupé à faire rallier mes traînards ; le cavalier cause avec Zaggar, puis continue dans ma direction. Arrivé à quelques pas, il me fait le salut militaire et me remet une lettre dont la suscription, en français, est ainsi conçue : « Son Excellence capitaine Monteil. » J’ouvre, croyant simplement trouver un mot du Montasarrif en réponse à mes lettres de Tedcherri et de Mourzouk. Mon étonnement est grand ; je lis que depuis deux mois le Montasarrif surveille par ordre du Pacha les routes du Sahara, attendant ma venue, que j’aie à me presser d’arriver, que tout est préparé pour me recevoir.

La bonne nouvelle a bien galvanisé mes hommes, mais ils n’en peuvent plus ; force est de m’arrêter à Hadjajel à onze heures, et d’expédier le cavalier au Montasarrif pour lui annoncer que j’entrerai le lendemain à Mourzouk. Zaggar, dont j’ai conquis définitivement l’amitié, campe avec moi, malgré sa hâte d’arriver.

Au soir, nouvelle angoisse ; il y a des Senoussi plein mon camp et celui de Zaggar, mais je commence à maîtriser l’émotion que ce nom me produit. Ce sont les fils et les serviteurs de Chérif Senoussi Al-Amri, grand négociant de Mourzouk et de Tripoli, qui a de multiples traitants au Soudan. Ils viennent aux nouvelles ; nous absorbons force tasses de thé en devisant agréablement et fumant d’excellent tabac.

Le 25 octobre, une marche de trois heures nous met à la porte de Mourzouk. Par faveur spéciale, mon escorte est autorisée à entrer en armes, tandis que les Toubbous et les Arabes sont obligés de déposer les leurs.

A une centaine de mètres de la porte, dans la Grand’Rue, le Yousbachi Mohammed-Effendi (capitaine de gendarmerie), qui est venu me recevoir, fait arrêter ma caravane devant une maison de fort belle apparence préparée pour me recevoir. C’est celle qu’a occupée pendant son séjour la vaillante et infortunée voyageuse Mlle Tinné.

Je ne fais que mettre pied à terre, et, laissant à Badaire le soin de l’installation, accompagné de Maï, du Yousbachi et de Zaggar, je me rends au kasr (citadelle) pour faire visite au Montasarrif Hadj-Kobbar-Effendi. Je trouve un homme aimable et intelligent qui me reçoit avec une cordialité parfaite et me donne communication des ordres venus de Tripoli à mon sujet.

En le quittant, j’ai la joie de me dire que nos tribulations ont pris fin.


CHAPITRE XV

De Mourzouk à Tripoli

La maison de Mlle Tinné et notre installation. — Je fais un emprunt au Gouvernement turc. — Mes amis de Mourzouk. — Le meurtrier de Mlle Tinné. — Le massacre de la mission Flatters. — Nouvel emprunt. — Le départ. — De Mourzouk à Sokna. — Un mariage. — Bonn-Djeim. — Beni-Oulid. — Accueil hospitalier des officiers turcs. — Le kavas du consul de France arrive avec le courrier. — Départ de Beni-Oulid pour Aïn-Zara. — Je revois la mer du haut des dunes. — L’arrivée du consul et l’entrée à Tripoli. — Visite à Son Excellence le Waly. — Départ pour Tunis. — Les fêtes. — Arrivée à Marseille. — Mort d’un de mes hommes et départ des autres pour le Sénégal.

J’ai dit que le logement qui m’avait été préparé par les soins du Montasarrif était celui-là même qu’avait occupé, en 1870, Mlle Tinné pendant son séjour à Mourzouk. C’était une maison de belle apparence, située dans la grande rue qui conduit de la porte de l’Est à la Citadelle ; elle avait été construite par un grand négociant de Tripoli, nommé Gagliufi. A la mort de celui-ci, elle fut achetée par Ben-Ali, fils d’un grand commerçant de Sokna.

Au premier étage était installé un appartement composé de deux pièces, dont une très grande, avec un divan tout autour, que je pris pour moi. Badaire occupait la chambre voisine, plus petite. Des nattes à terre, des tentures d’Andrinople sur les divans et aux fenêtres, quelques chaises et tables constituaient une installation sinon somptueuse, du moins confortable. L’instant où je pris possession de cette maison marque parmi les impressions les plus agréables que j’aie jamais ressenties. C’était la transition entre la barbarie et la civilisation. A ce moment je me sentis enfin arrivé au terme de ma longue pérégrination.

C’était avec une émotion bien profonde, partagée par Badaire, que je constatai que cette réception n’avait pas été improvisée. Le Montasarrif ne m’avait-il pas dit que, depuis trois mois, il avait reçu l’ordre de surveiller les routes du Sahara et de mettre à ma disposition, dès mon arrivée, toutes les sommes d’argent, toutes les troupes que je voudrais demander pour continuer ma route ? Cet ordre était venu de Constantinople par l’intermédiaire du Pacha de Tripoli. Mais alors nous n’étions donc pas complètement oubliés ? Quelqu’un s’était trouvé pour penser que la mission pourrait faire retour par le Sahara ! Je laisse à penser la joie dont nous étions pénétrés, la gratitude que nous éprouvions pour la sollicitude dont le Gouvernement de notre cher pays nous donnait ainsi des marques si éloquentes.

Cette reconnaissance, dont l’expression nous montait aux lèvres, n’était pas de nature purement sentimentale. Les secours qui nous venaient de manière si inespérée arrivaient à leur heure. Sans être à bout de ressources, j’étais peu riche ; mon capital était de 90 gros d’or environ ; mais leur vente, qui eût pu me produire un millier de francs à Tripoli, ne m’aurait pas procuré plus de 600 francs à Mourzouk, et j’eusse été réduit à un emprunt onéreux auprès des négociants arabes.

Or mon personnel était à bout ; Badaire avec un œdème énorme aux deux jambes ne pouvait continuer ; mes indigènes avaient eu les pieds tournés et, de plus, ils avaient d’énormes crevasses produites par la marche sur les roches glacées pendant les heures de nuit. L’un d’entre eux, je l’ai dit, était arrivé mourant des suites d’une bronchite grave. Tous étaient sans vêtements, et la température, pour les Soudanais et pour nous-mêmes, était très rigoureuse. Il était grand temps pour tous de substituer le mouton gras au poisson sec, les légumes rafraîchissants et le bon pain au couscous sablonneux, le bourkou de laine (burnous commun) au boubou de coton effiloché par un long-service.

Le lendemain de mon installation, je fis une deuxième visite au Montasarrif, intéressée celle-là, pour lui emprunter une somme de 300 medjidiés. Le même jour, je fis une visite aux officiers turcs de la garnison. Celle-ci est commandée par un Bimbachi (chef de bataillon) ; elle se compose de cinq cents hommes environ, presque tous du Fezzan, d’allure peu militaire en général.

La garnison habite dans un grand kasr ou citadelle, construit en briques crues, imposant comme masse et qui était, au moment de mon passage, en assez bon état d’entretien.

Je fus aussi rendre visite à Mohammed-ben-Aloua, dont Nachtigal fait si grand éloge dans son ouvrage, et dont j’ai eu l’occasion de parler déjà en narrant mon heureuse rencontre à Gatroun avec Hadj-Abdallah, frère de Karami.

Ce dernier est un petit homme aimable, habile en affaires, doux et tranquille, en même temps qu’intelligent et bon. Il est fortement teinté. Sa mère était une femme du Bornou. Il parle également bien arabe, bornouan et haoussa, comme, d’ailleurs, presque tous les gens du Fezzan.

Son installation est la plus luxueuse que j’aie vue à Mourzouk. Il a entre autres quelques belles choses : des grandes lampes, des candélabres d’argent, de belles glaces qui lui ont été données par son ami Nachtigal lorsque, revenu de son mémorable voyage, il était à Tripoli comme consul général d’Allemagne.

Quand je n’étais pas moi-même dehors, ma maison ne désemplissait guère ; on servait le café « à la turque[46] » toute la journée, car j’avais une domesticité nombreuse et un chaouch de planton. Un de mes visiteurs assidus, qui venait chaque jour et que je voyais toujours avec plaisir, était Mohammed-Effendi-el-Gourian, capitaine de gendarmerie, de son titre Yousbachi-Asker Zaptié-y-Wali-y-Fezzan.

C’était un homme aimable et intelligent, attentif à me rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. Natif du nord de la province de Gourian, il connaissait admirablement le pays et se trouvait à Mourzouk depuis plusieurs années déjà.

Il me parla souvent de Mlle Tinné qui avait laissé à Mourzouk une réputation de richesse et de bienfaisance. Chaque jour elle faisait distribuer cinquante pains aux pauvres et souvent leur donnait des vêtements et de l’argent. La Bent-el-Re (fille de roi), comme l’avaient surnommée les Arabes, à cause de sa richesse, avait véritablement conquis toutes les sympathies.

On sait qu’en 1870, partie de Mourzouk pour pénétrer dans l’intérieur du Sahara, elle fut traîtreusement assassinée par ses guides. Elle avait, avant de s’engager vers l’Ouest, écrit à Icknoukou, Aménokal des Azgueurs, qui lui avait donné son neveu pour la conduire à Khat. Longtemps on a accusé de ce meurtre indigne les Touaregs. Mon ami le Yousbachi m’a donné des détails très précis qui permettent de rétablir la vérité historique. Voici ce qu’il m’a conté à ce sujet : Le véritable assassin de la Bent-el-Re serait un Arabe Oulad bou-Sef (tribu habitant sur la route de Tripoli à Mourzouk par Gourian et le val Shiati) du nom d’Ethmann-bonn-Badia. Il était parfaitement connu à Tripoli où il venait fréquemment, sans être inquiété le moindrement par les autorités turques. Le Yousbachi l’avait lui-même vu dans cette ville. S’il n’était pas inquiété, il n’en avait pas moins encouru la réprobation générale pour le crime qu’il avait commis, et il ne réussissait à demeurer au milieu des siens que par la terreur qu’il inspirait. Il ne sortait jamais qu’armé d’un fusil-revolver à seize coups.

Il mourut, vers 1890, de mort tragique, dans des circonstances où les Arabes se sont plu à voir le doigt de Dieu. Un jour, dans un pacage voisin de sa tente, vint s’établir un jeune Arabe avec sa vieille mère et deux chameaux ; il laissa paître ces derniers sur place après les avoir entravés[47]. Ethmann, mécontent, vint lui chercher querelle et lui intima l’ordre de partir ; le jeune homme, un enfant, prétexta que les animaux étaient fatigués et demanda de rester deux jours. Le troisième jour au matin, Ethmann revint ; le jeune homme étant absent, il s’en prit à la vieille femme et employa vis-à-vis d’elle la violence pour la faire lever, après avoir abattu la tente. L’enfant survint sur ces entrefaites et reprocha à Ethmann sa mauvaise action ; celui-ci s’emporta jusqu’à menacer l’enfant qui, furieux, le coucha en joue et l’abattit.

Beni-Oulid (le fort turc).

« Ainsi périt, ajouta en manière de conclusion le bon Yousbachi, de la main d’un enfant armé d’un mauvais fusil, celui qui s’était souillé du meurtre d’une femme et ne sortait qu’avec un fusil à seize coups. Allah Amdellillahi[48] ! »

En parlant des Touaregs, le Yousbachi me donna le récit de l’attaque de la mission Flatters, tel qu’il le tenait d’un Hoggar qui y avait joué son rôle. J’ai raconté au long, d’après sa narration, ce guet-apens dans mon étude « Tombouctou et les Touaregs[49] ». Quand le colonel, séparé par ruse de ses guides et de la plus grande partie de ses compagnons, eut campé, les Chambas conduisirent le bill aux pâturages. Les Hoggar embusqués massacrèrent les bergers et poussèrent les chameaux vers le camp. Tout d’abord le malheureux Flatters crut que ses ordres avaient été mal compris et ordonna de reconduire les animaux, puisqu’on devait faire séjour pour attendre les autres fractions du convoi. Or il est de règle que le bill reste aux pâturages pendant la durée du séjour au puits. Ce ne fut qu’en voyant que les chameaux continuaient à avancer qu’il sauta sur ses armes et ouvrit le feu contre ce rempart vivant. Poussés par les Touaregs à coups de lance, les chameaux peu à peu enserrèrent le camp, renversant les tentes, pendant que Flatters et ses malheureux compagnons épuisaient en vain leurs munitions contre leurs propres animaux, sans causer le moindre dommage à leurs adversaires. On en vint aux mains, mais les Français avaient perdu l’avantage de leur armement ; entourés de toutes parts, ils se défendirent vaillamment, mais furent tués à coups de lance et de sabre.

Les jours passaient ainsi à deviser agréablement, quand je n’étais pas absorbé par les soins de ma correspondance et l’organisation du départ. Pendant ce temps, peu à peu mes hommes se rétablissaient. Les cinq premiers jours, je n’avais pu obtenir d’aucun un seul mouvement ; jour et nuit ils dormaient, ne se réveillant que pour se mettre sur leur séant à l’heure des repas, et pour retomber aussitôt après dans un lourd sommeil.

J’allais omettre de dire qu’à Mourzouk se trouvaient des prisonniers, ou mieux peut-être des condamnés à la déportation.

Pour la plupart, c’étaient des chrétiens crétois, arméniens, albanais, serbes. Ils se faisaient reconnaître de moi en esquissant un signe de croix en passant devant ma maison. Je pus leur faire remettre quelque argent ; ils me firent tenir plusieurs suppliques que je remis, arrivé à Tripoli, au consul de Grèce, par l’intermédiaire du consul de France.

Un instant j’avais arrêté de partir avec mon ami Zaggar par la route de l’Ouest, par le val Shiaté et Gourian ; j’avais même écrit au consul général de Tripoli dans ce sens ; je sus plus tard qu’il avait envoyé au-devant de moi par cette route ; mais la difficulté de trouver des chameaux me fit choisir la route de Sokna, pour laquelle une bonne occasion se présentait.

Après avoir fait un nouvel appel de 300 medjidiés à la caisse du Montasarrif, je louai sept chameaux pour le voyage. Malgré les instances du Gouverneur, je refusai de prendre une escorte de soldats turcs, de crainte de voir ma marche retardée ; j’acceptai seulement, comme guide et intermédiaire auprès des fonctionnaires turcs, le chaouch Ali, qui me servait de planton.

Le 5 novembre, après avoir pris de tous un cordial congé, nous entamions la dernière grande étape, bien munis de lettres du Montasarrif pour les fonctionnaires du Fezzan, et de mon ami le Yousbachi pour les Zaptiés, ses subordonnés.

Ma caravane se compose des deux chameaux qui restent de ma caravane et de sept autres que j’ai pris à loyer à un homme de Sokna.

Nous campons, le premier jour, à la limite nord-est de l’oasis de Mourzouk, à Delim. Onze heures de marche en deux étapes nous conduisent, le 7, à Rhodona, pauvre bourgade ruineuse, où nous trouvons de nombreux campements d’Oulad-Sliman qui reviennent de leur voyage de dattes au sud du Fezzan. Ainsi, jusqu’à Sokna, nous allons presque chaque jour rencontrer les échelons des hordes que nous avons vues déjà à Gatroun et qui remontent vers le Nord, à leur territoire de la Cyrénaïque.

La marche du 8 se fait dans une immense plaine dénudée ; c’est, en petit, l’apparence de la Tintoumma. Après huit heures de marche, nous campons auprès de quelques arbres, et le lendemain, après neuf heures de route, nous arrivons à l’oasis dans laquelle est la petite ville de Sebbah. Nous avons passé le puits d’El-Biban, situé au débouché d’un cirque montagneux, à la troisième heure de route.

Départ de Mourzouk. — La dernière étape.

Je dois donner un peu de repos. Le Moudir me donne l’hospitalité dans la maison de Beylick.

Nous repartons le 11 novembre, à cinq heures vingt du matin, pour être à la petite oasis de Temenhint à midi et demi ; le temps de manger, d’acheter quelques dattes et de la paille, et nous repartons à quatre heures, pour recamper à six heures et demie dans un pâturage de hâd. Le lendemain, par une marche de six heures, nous atteignons Zirrhen. Plus nous marchons, plus toutes choses renchérissent.

Le 13 novembre, nous attaquons la région déserte qui sépare Zirrhen de Sokna.

Cinq heures de marche nous conduisent, ce jour-là, à Om-el-Abid, puits où il nous faut faire de l’eau pour cinq jours. Nous trouvons campée une bande d’Arabes Oulad-Chergui, qui tentent, pendant la nuit, de nous voler les chameaux ; mais on veille ; ils en sont pour leurs frais.

Le 14 commence la marche terrible de quatre jours qui doit nous conduire à Bir-Godefa, seul point d’eau avant Sokna.

Le premier jour, partis à six heures et demie, nous campons à midi, pour repartir à deux heures et camper à six heures quinze du soir, après avoir passé, vers cinq heures et demie, le « Petit-Sable », région de hautes dunes où je laisse un de mes chameaux.

Le Petit-Sable donne accès à une immense sérir caillouteuse à peu près dépourvue de végétation.

A quatre heures vingt, le 15, on lève le camp. A midi, nous sommes au « Grand-Sable », où nous trouvons quelque nourriture pour les chameaux ; nous en repartons à deux heures pour camper, à neuf heures et demie du soir, dans un lit d’oued desséché, appelé El-Gaf, où les plantes de séné sont très abondantes.

Mon cheval est fourbu ; il a les jambes arquées ; il ne peut plus poser les pieds sur le sol, tant la fourchette est devenue sensible, par suite de la marche sur la sérir caillouteuse. Je prends Guéladjio, qui ne vaut guère mieux, tandis que Badaire monte sur un chameau. En réalité, c’est à pied que je vais achever la route jusqu’à Tripoli.

La sérir que nous venons de traverser s’appelle la Maïtaba rouge. Nous en sortons le lendemain 16, pour entrer dans la Maïtaba noire, à l’extrémité de laquelle nous campons à onze heures, après cinq heures de marche.

A deux heures du soir, nous abordons les montagnes Noires (Djebel-Soda), écheveau très confus de massifs caillouteux entrecoupés par des cuvettes, lits d’oueds passagers dont les directions générales sont très difficiles à définir. A trois heures cinquante, nous sommes à Fiker, cuvette dans les roches, où les Turcs ont tenté, il y a quelques années, de creuser un puits, qui est resté inachevé. Les Arabes et le chaouch Ali prétendent qu’à Constantinople on croit que ce puits, qui serait si utile aux caravanes, existe, alors que jamais, au cours des travaux, on n’a atteint la nappe d’eau. Nous campons, à sept heures et demie, dans le val de M’zer-el-Had, riche en plantes fourragères pour les chameaux.

Le 17 novembre, après une heure de marche, nous sortons du val pour aborder les grands chaînons du Djebel-Soda. Marche épouvantable, non plus dans les cailloux, mais dans les roches, qui se termine par une descente extrêmement pénible pour les animaux dans l’entonnoir où est sis le Bir-Godefa. Nous avons fait en quatre jours une route qui en demande cinq habituellement ; mais l’escapade d’un chameau nous avait fait perdre en chemin quatre outres d’eau, ce qui nous obligea à forcer les étapes.

Le 18 novembre est un vendredi ; mon convoyeur ne veut pas entrer ce jour-là dans sa ville natale, il me faut faire charger malgré lui les animaux. Partis à six heures et demie, nous entrons à Sokna à trois heures.

L’oasis de Sokna est fort grande et belle, ses dattes sont renommées. Sokna est la dernière ville du Fezzan ; elle possède une certaine importance commerciale, elle est à la bifurcation des routes de Tripoli et de Djerboul, oasis célèbre parce qu’elle contient la zouaïa fameuse du Mahdi Es Senoussi.

Je reçus à Sokna l’hospitalité dans la maison de Beylick et j’étais à peine arrivé que s’empressait d’accourir auprès de moi Boun-Ali, père de mon hôte de Mourzouk.

Un grand mariage avait lieu et, suivant la coutume, le cortège faisait le tour des remparts. Il vint s’arrêter sous mes fenêtres. L’épousée était montée sur un très beau chameau blanc tout couvert de pompons et de panaches. Elle était cachée aux regards par une sorte de dais recouvert de tapis, sous lequel elle était couchée ou assise sur un lit de repos placé sur l’animal dans le sens perpendiculaire à l’échine.

Le chameau et son précieux fardeau formaient le centre du cortège flanqué à droite et à gauche de musiciens et de danseuses. Les premiers soufflaient dans des binious et des cornemuses, ou frénétiquement battaient du tambour, pendant que les secondes esquissaient des pas de hanches et des danses de bras accompagnées de jeux de foulards, car, on le sait, la danseuse arabe ne danse pas, tout au plus esquisse-t-elle quelques pas traînants.

Les invités, jeunes gens pour la plupart, excités par ces harmonies, faisaient parler la poudre ; la plupart étaient à pied. Ils se livraient à de véritables exercices de jongleurs avec leurs armes chargées, puis, se rapprochant du centre du cercle par des mouvements plus ou moins gracieux, mais qui toujours indiquaient beaucoup de souplesse, venaient un genou à terre décharger leur coup de fusil, dans la pose la plus fantaisiste, sous le nez de l’impassible animal.

Les quelques cavaliers se livraient à des exercices équestres, surtout des charges ou des courses au galop par deux, enlacés, qui témoignaient de leur habileté d’écuyer.

Lorsque le cortège reprit sa marche, généreusement j’octroyai aux musiciens le prix d’un fauteuil d’orchestre à l’Opéra.

Je dus attendre trois jours, d’avoir loué de nouveaux chameaux, pour continuer ma route ; ma demeure ne désemplit point pendant ce temps de toutes les notabilités de Sokna, et cependant la ville est entièrement sous l’influence des Senoussis qui y possèdent un très bel institut.

Le 22 novembre, accompagnés du Moudir et du fils de Boun-Ali, nous quittons Sokna pour aller à deux heures de là camper auprès d’une source où nous devons faire de l’eau pour la route et qu’on appelle El-Hamman. Là sont des vestiges d’anciens thermes romains dont on ne peut juger l’importance, des sables ayant tout envahi.

Nous partons le soir ; le lendemain, nous trouvons un puits dont l’eau est salée ; mais, le 25, nous campons à onze heures et demie aux bords d’un très joli lac, El-Gra-Cheik-Ator, dont l’eau est d’une fraîcheur et d’une saveur délicieuses.

Nous faisons, le 26, une pénible marche, dans les sables d’abord, dans une sérir accidentée et caillouteuse ensuite. Nous y rencontrons le chatma (courrier) ; il ne m’apporte rien et cependant j’avais calculé que par lui j’aurais pu avoir mon premier courrier.

Le lendemain 27, nous sommes à Bonn-Djeim. Quelques pauvres maisons, un kasr en ruines construit par ordre du Sultan Abdul-Medjid, les restes ensablés d’un château romain, quelques maigres dattiers, de rares figuiers, telle est la petite ville perdue entre Beni-Oulid et Sokna. Le sel de Bonn-Djeim est renommé.

Le 28 novembre, on se remet en route, le cœur allègre, quoique la vue du paysage n’inspire guère d’autre sentiment que la mélancolie ; mais désormais cinq jours nous séparent de l’Europe, puisque le télégraphe vient jusqu’à Beni-Oulid, le premier et dernier lieu que nous devions rencontrer jusqu’à Tripoli.

Dure route cependant ; il fait froid et la roche est dure aux pieds de ceux qui depuis vingt-six mois bientôt sont attachés à ma fortune.

Le 29, dans l’Oued-Semsem, le 30, dans l’Oued-Belem, nous trouvons quelques maigres cultures d’orge. Le 1er décembre, nous pénétrons dans l’Oued-Néfet. Là se trouve un puits magnifique, très ancien, creusé dans une roche calcaire tendre, dans laquelle les grosses cordes de fibres de palmiers ont creusé de multiples sillons et poli les surfaces à les rendre brillantes comme du vieil ivoire.

Le 3 décembre, nous entrons dans des plateaux rocailleux, entrecoupés de ravins où végètent de maigres cultures d’orge et de blé. Les hauteurs sont couronnées d’anciens châteaux forts romains et arabes, de retranchements en pierres, derniers vestiges des luttes des Oulad-Sliman contre la domination turque. Péniblement enfin, à cinq heures, nous arrivons au bord d’une immense ravine qui est la vallée de Beni-Oulid. Le vert des champs d’orge qui s’étendent sous les oliviers fait contraste avec la désolation du plateau et des flancs rocailleux du vallon. Le kasr turc, sur la rive droite, domine la vallée dans laquelle d’ailleurs il n’y a pas trace de ruisseau.

Nous faisons notre entrée dans le fort au milieu des soldats turcs qui se précipitent pour faire entrer les animaux et les charges : le commandant du fort, capitaine Ghalib-Effendi, vient à ma rencontre et me souhaite la bienvenue.

Le Kaïmakam[50] est absent ; on me donne sa chambre et son lit !!! Qu’il est loin le dernier ! C’était celui de mon ami Delor à Saint-Louis, il y a vingt-six mois.

A Beni-Oulid. — Chargez ! C’est la dernière fois.

Un désenchantement m’attendait ; pas de courrier ! Je télégraphie dès le lendemain au consul et, ne recevant point de réponse, je me résigne à attendre. Attente faite d’impatience, c’est vrai, mais bien adoucie par les mille soins dont nous entourent les officiers de la garnison.

Il y a à Beni-Oulid une garnison de deux compagnies d’Albanais, soldats petits, mais robustes, dans le genre de nos montagnards des Alpes. Ils manœuvrent parfaitement à l’allemande. Chaque jour, à trois heures, a lieu une cérémonie intéressante, c’est le Salut au Sultan. Les hommes en armes sont formés en ligne sur la place d’exercice ; au commandement du capitaine, ils présentent les armes, puis à un second commandement font de la main droite le salut militaire en portant cette main ouverte au fez, continuant de la main gauche à maintenir l’arme vis-à-vis du milieu du corps. Puis le capitaine levant son sabre crie trois fois : « Vive le Sultan Abdul-Hamid ! » cri que tous les hommes répètent, puis ils replacent la main droite à la poignée de l’arme. Généralement un maniement d’armes de quelques mouvements suit, qui s’exécute avec une précision digne de nos meilleures troupes.

Enfin, le 6, au matin, arrivent deux cavaliers, l’un, kavas du consul général de France, l’autre, artilleur à cheval envoyé par le Pacha de Tripoli.

Mohammed, le kavas, entre dans ma chambre, ouvre avec son couteau la poche de sa veste de zouave qu’on a eu la précaution de coudre et en tire une lettre de M. Destrées qu’il me remet. « Quoi ! c’est là tout ! dis-je. Rien autre ? » Mohammed ne répond pas.

J’ouvre la lettre, un peu dépité, je l’avoue. Quoi ! après deux ans de privation de toutes nouvelles, alors que nous avons écrit et expédié de Tedcherri et de Mourzouk à Tripoli des dépêches pour la France, rien des nôtres ? Badaire, qui me suit des yeux et entend mes réflexions, est aussi navré que moi.

Nous nous réconfortons un peu à la lecture de la lettre de notre aimable consul qui nous donne en paquet une série de bonnes nouvelles. Je suis chef de bataillon ; cela, je le savais ; ce n’était ni une surprise, ni un avancement ; officier de la Légion d’honneur, c’était une récompense insigne. Badaire était décoré de la médaille militaire ; aussitôt, sans aller plus loin, je lui donne l’accolade. Puis il y a de bonnes nouvelles de tous les nôtres et enfin est jointe une dépêche de félicitations du Gouvernement.

La lecture terminée, je replie la lettre. Il n’y a pas abondance de courrier, mais nous sommes heureux, surtout tranquillisés ; c’est bien ce que pense Mohammed qui me regarde d’un air narquois. Il soulève alors l’autre face de sa veste, d’un geste lent, et me montre une deuxième poche cousue également, mais qui semble bondée ; il me dit que c’est à moi de l’ouvrir.

Ahmet-Rassim-Pacha.

C’était la surprise : lettres et dépêches en sortent comme les serpentins de papier du chapeau d’un prestidigitateur. Il y a plus de cinquante dépêches et lettres de tous les amis d’hier et du jour, beaucoup d’écritures nous sont inconnues.

Aux dépêches d’abord. La première que j’ouvre, c’est une dépêche de mes camarades de promotion (de son nom « la Grande Promotion »). Des félicitations chaleureuses comme de raison, mais elles étaient pour moi tellement inattendues que les larmes jaillirent de mes yeux. Dieu ! la belle récompense que celle que vous décernent spontanément ceux qui ont débuté dans la vie avec vous ! Puis, fiévreusement, je passe à celle des parents, des amis, des admirateurs inconnus ; il y a dépêches et lettres de toutes les Sociétés de géographie, du Comité de l’Afrique française, de la Société de Géographie de Paris, de la Société de Géographie commerciale, etc., etc.

Tout à l’heure, ce n’était pas assez, maintenant c’est presque trop.

Il est une d’elles qui me fait un plaisir particulier : c’est celle de M. Étienne. Il a eu confiance, et il est heureux de mon succès qui est un peu son œuvre.

Quelle débauche en quelques heures ! Il n’y a pas un nuage à notre bonheur, car nous retrouvons l’un et l’autre nos parents, notre famille au complet, et nous avons la satisfaction de savoir que la France entière est fière du résultat de nos travaux, qu’elle a applaudi à notre réussite.

Le 7 décembre, à huit heures du soir, les officiers du fort, Ghalib-Effendi en tête, nous font la conduite ; de l’autre côté du ravin, nous nous séparons de nos amis turcs qui nous ont généreusement offert ce qu’ils appelaient eux-mêmes l’hospitalité du soldat.

M. Destrées.

La dernière étape couronna dignement la traversée de l’Afrique ; le 10 décembre, à six heures du matin, nous campions à l’oasis d’Aïn-Zara, aux portes de Tripoli, ayant fait à pied, nos chevaux n’en pouvant plus, 165 kilomètres en soixante-dix heures. Sur l’avis de Mohammed, nous nous arrêtons pendant que le cavalier turc va prévenir à Tripoli le consul et le Pacha.

Des dunes en avant du camp masquent la vue de la ville. Je monte à leur sommet, et de là enfin, en proie à une émotion que je ne saurais exprimer, je contemple la mer qui, comme un large ruban bleu, borde l’horizon par-dessus les panaches des dattiers de la côte. C’est en ce moment que j’ai seulement la perception bien nette que la tâche est terminée ; le désert est d’un côté de la dune ; devant c’est la France, la patrie retrouvée ! Et de mes lèvres inconsciemment s’élève vers le ciel une ardente et muette prière d’actions de grâces à la Providence qui nous a protégés, qui m’a permis de ramener au port, sans en perdre un seul, les compagnons qui ont partagé les périls de cette longue campagne.

Je ne sortis de ma rêverie, qui avait duré plusieurs heures, que pour me porter au-devant des voitures qui arrivaient. Le consul général, M. Destrées, descend, accompagné du premier drogman, M. Piat. Avec une émotion que je n’ai pas besoin de dire, je me précipite dans leurs bras. Puis ce sont les poignées de main échangées avec les Européens qui ont tenu à les suivre pour me souhaiter la bienvenue. Sont là présents aussi deux aimables reporters, MM. d’Attanoux et Paul Combes, l’un pour le Temps, l’autre pour la Politique coloniale et les Débats. Si je les ai cités, c’est à cause des aimables relations que j’ai eues avec eux, mais aussi et surtout parce qu’il me semble que cette heure solennelle ait décidé à tous deux de leur vocation.

D’Attanoux, qui entrevoyait le désert aux sables d’Aïn-Zara, a voulu le connaître mieux et l’on sait la pointe hardie qu’il a poussée cette année au cœur du pays des Touaregs-Azgueurs ; Paul Combes est devenu l’un des plus ardents et des plus écoutés propagandistes de l’expansion coloniale.

Pendant qu’on échange ces saluts et présentations, nous remontons vers le camp où Badaire reçoit à son tour accolades et félicitations ; il est en un instant, avec son chapeau bornouan, le point de mire d’une série d’objectifs de photographes amateurs. Point n’est besoin de dire que, dans ce rôle, les Anglais tiennent le premier rang.

« Chargez ! — C’est la dernière fois ! » ne puis-je m’empêcher d’ajouter à mon commandement habituel. La joie la plus vive se lit sur les visages de tous nos hommes qui, péniblement, car ils sont bien à bout cette fois, entassent un peu n’importe comment les quelques bagages sur les animaux.

Avec le consul, nous montons en voiture ; Kouka et Guéladjio suivent en main ; le repos aussi approche pour eux. Ils l’ont bien gagné !

Ici, je devrais écrire le mot fin, si je n’avais à cœur de remercier M. Destrées, notre aimable consul général, et Mme Destrées, sa digne compagne, de leur cordiale hospitalité. Dès le jour même, la sympathie de leur accueil nous donna l’illusion que nous avions regagné déjà notre foyer depuis si longtemps déserté. Je crois que Mme Destrées doit garder le souvenir de ce premier jour où son salon fut transformé pendant plusieurs heures en un bazar où étaient amoncelés vêtements, linge, objets de toilette. Il était temps de nous mettre en costume présentable.

Lorsqu’il en fut ainsi, deux jours après, je pus faire visite à Son Excellence Ahmet-Rassim-Pacha, Waly de la Tripolitaine. La présentation fut faite par M. Destrées. Je remerciai vivement Son Excellence de l’accueil que j’avais rencontré partout, suivant ses ordres, de la part des autorités ottomanes. Puis nous causâmes et je fus charmé par la conversation de ce vieillard aimable et fin qui maniait la langue française comme sa langue mère.