Gracieusement, le 26, le commandant supérieur me prévient qu’il met à ma disposition trente mulets d’un convoi qui partira le 28 pour Kita. Le colonel Archinard prépare une colonne sur Nioro, et il m’a été impossible de trouver ni porteurs à loyer, ni animaux de transport à acheter.
Sur ces entrefaites, M. Rosnoblet, très souffrant depuis quelques jours, tombe très sérieusement malade de typho-malaria. Je fais venir le docteur Colomb, chef du service de santé du Soudan, qui déclare qu’il est incapable de partir et prescrit son entrée d’urgence à l’ambulance.
Le 28, après avoir pris les mesures pour régler la situation de M. Rosnoblet et son rapatriement, la mission, au complet, quitte Khayes avec le convoi sous les ordres de M. le capitaine d’artillerie de marine Parisot.
La mission compte, outre Badaire, un interprète, un traitant (marchand indigène chargé de la vente de nos marchandises), dix hommes d’escorte, un cuisinier, deux domestiques.
Je n’insisterai point sur la traversée du Soudan, de Khayes à Bamakou ; ces régions sont trop connues du lecteur par les faits d’armes et les campagnes où se sont illustrés les colonels Borgnis-Desbordes, Combes, Frey, Galliéni, Archinard.
Ce n’est, d’ailleurs, pas pour moi une impression neuve ; car j’ai parcouru autrefois ces contrées dans leurs moindres détails, en 1884 et en 1885, à la recherche d’un tracé de chemin de fer dont Binger, alors lieutenant, sous mes ordres, exécuta le levé régulier. L’heure n’est pas éloignée, il faut l’espérer, où ce projet sera enfin mis à exécution, pour le plus grand bien du Soudan qui en retirera des avantages bien supérieurs à ceux que j’ai cités pour le Cayor, car ici les terres sont riches et bien arrosées.
Nous atteignons Bafoulabé, le 3 novembre. Bafoulabé, où rien n’existait il y a dix ans, quand on y établit le poste, compte aujourd’hui quatre à cinq mille habitants. Le poste est sous le commandement du lieutenant Manet[1].
J’engage un nouvel interprète, Makoura-Seck[2], Ouoloff de Saint-Louis. En ce point, nous traversons le Sénégal ; on forme un convoi de voitures et nous nous mettons en route pour Kita.
Le 18 novembre, nous entrons dans le poste qui est le plus important du Soudan. Kita, par le fait de sa position, en un pays sain, au pied d’un massif très peuplé, est destiné à un grand avenir, quand la locomotive, venant de Bafoulabé, éveillera de son sifflet strident les échos des montagnes de Badougou, de Manambougou, de Oualiha.
Le commandant de Kita, capitaine Conrard, sachant ma hâte de continuer, fit diligence pour me réunir les cent porteurs qui m’étaient nécessaires, et, le 25 novembre, la mission se mettait en route pour Koundou, où elle arrivait le 28.
Le lieutenant Vigy commandait le poste. Je l’avais connu en Annam ; c’était un laborieux, doué d’une intelligence d’élite. Quelques mois après, chargé dans le Sud d’une mission pour aller recueillir des renseignements sur la mission du capitaine Ménard et la mienne, qu’on disait l’une et l’autre massacrées, il mourut de la fièvre, au sud de Sikasso.
Le 29, nous quittons Koundou pour arriver à Bamakou le 2 décembre.
Nous sommes l’objet d’un aimable accueil de la part du capitaine Aulabasse, commandant du fort, et des officiers. Le lendemain, on réunit les porteurs qui me sont nécessaires, et je me renseigne sur la route. Il est décidé que jusqu’à Koulicoro je suivrai la route du bord du fleuve et que là je prendrai des pirogues pour gagner Ségou par le Niger.
Le départ a lieu le 4, au matin ; le 6, nous sommes à Koulicoro.
En ce point, je me résous à faire deux convois : le premier, sous mes ordres, prendra la voie du Niger ; le deuxième, sous les ordres de Badaire, avec le gros de l’escorte, les chevaux, douze bourriquots dont le colonel Archinard m’a fait don, suivra la rive gauche jusqu’à Nyamina, traversera le Niger en ce point et continuera sur Ségou par la rive droite.
Koulicoro était précédemment le point d’attache des canonnières qui, maintenant, sont à Ségou.
Le 7 décembre, à une heure du soir, les deux convois se mettent en marche. Le 8, dans la journée, passant à Nyamina, je règle avec le sergent du poste les détails relatifs au passage du convoi de terre. Le 10, à dix heures et demie du matin, avec mes huit pirogues, j’accostais la berge de la rive droite, en face la résidence de Ségou. En deux mois nous avions franchi les 1700 kilomètres qui séparent Saint-Louis de Ségou ; c’était d’heureux augure, car de la mise en train dépend souvent le succès final d’une expédition. Ce résultat n’a pu être atteint que grâce à l’extrême complaisance que me témoignèrent le commandant supérieur et tous mes camarades au Soudan, en mettant à ma disposition tout ce qui était en leur pouvoir. Mon entreprise n’était pas sans éveiller quelque peu leur scepticisme, parfois ; mais dans leurs actes ils se solidarisaient dans une seule pensée : assurer, dans la mesure de leurs moyens, mon succès. Le succès est venu, ils en ont leur part. Je les en remercie.
Ségou était le dernier des postes du Soudan ; en ce point j’avais à faire mon organisation définitive.
Ségou-Sikoro est la capitale de l’ancien empire fondé par le prophète toucouleur El-Hadj-Oumar. L’odyssée de ce conquérant appartient à notre histoire coloniale. Retour de la Mecque vers 1850, il tenta de constituer dans le bassin du Sénégal, à son profit et à notre détriment, un empire musulman. Battu dans le Fouta sénégalais par le général Faidherbe, il se retira au delà de la Falémé et vint assiéger en 1856 le poste de Médine, qui était alors notre sentinelle avancée vers l’intérieur.
La défense héroïque de la garnison permit au général Faidherbe, alors gouverneur, d’arriver en temps utile pour la débloquer. A partir de cette date, El-Hadj-Oumar franchit le Sénégal et, en un petit nombre de campagnes, réussit à mettre sous ses lois, tous les pays bambaras et malinkés entre Sénégal et Niger, asservissant les populations qui refusaient de se convertir à l’Islam. A Ségou, l’ancienne capitale des Famas (rois) bambaras, il établit sa propre capitale où il laissa comme chef son fils Ahmadou-Sheikou, pendant qu’il continuait vers l’Est sa marche conquérante. Il s’empara de Macina et contraignit Tombouctou à lui payer tribut, puis mystérieusement disparut, tué, dit-on, à Bandiagara, au cours d’une révolte.
Ahmadou-Sheikou lui succéda en prenant le titre de Lamido-Dioulbé (Commandeur des Croyants). Point n’est besoin de relater ici l’histoire de la longue lutte que nous dûmes, sous diverses formes, soutenir au Soudan contre ce potentat fanatique et sanguinaire.
En avril 1890, Ségou tombait presque sans coup férir au pouvoir de la colonne du colonel Archinard.
Le capitaine Underberg, de l’artillerie de marine, fut investi des fonctions de résident à Ségou, auprès du Fama bambara restauré, qui devenait notre protégé. Ce Fama, pris dans la dernière famille régnante, fut supprimé à la suite d’une conspiration contre le résident, qui fut découverte ; un homme de famille royale qui nous avait donné de nombreuses marques d’attachement, Bodian, le remplaça.
Sur la berge, en débarquant, je trouvai le capitaine Underberg qui venait au-devant de moi avec les officiers de la Résidence. C’était d’abord le docteur Grall, un vieil ami. Nous avions fait ensemble autrefois une traversée légendaire à bord d’un transport à voiles revenant de la Nouvelle-Calédonie, cent trente-huit jours de mer avec une unique relâche de quatre jours à Sainte-Hélène, puis je l’avais retrouvé plus tard au Soudan. L’enseigne de vaisseau Hourst, commandant la flottille du Niger, qui, peu après, devait recevoir simultanément son grade de lieutenant de vaisseau et la croix de chevalier de la Légion d’honneur ; puis le docteur David, médecin de la flottille, que j’avais autrefois connu à Tahiti ; enfin un simple artilleur, Godichet, qui remplissait de multiples fonctions dont il s’acquittait fort bien. Il était le seul soldat européen, et, pour lui moins faire sentir son isolement, les officiers l’acceptaient à leur table.
Tous étaient de gais compagnons et des hommes de valeur ; leur santé était très bonne, la cause venait de ce qu’on n’était pas oisif à Ségou. Underberg, qui, autrefois, avait étudié l’architecture, était en train de construire la Résidence sur les ruines de l’ancien Dionfoutou (palais) d’Ahmadou ; il avait tenu à respecter l’architecture locale et, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par la reproduction ci-contre, elle avait fort grand air, la Résidence, avec ses ornements coniques qui dessinaient les crêtes. Hourst construisait un port entaillé dans la berge du fleuve pour abriter les canonnières, et aussi un arsenal qui devait servir de logement au personnel, de remise au matériel et aux rechanges de la flottille. Grall[3] empaillait des oiseaux, faisait de l’histoire naturelle, chassait, et avec passion jouait de la clarinette, instrument sur lequel il avait un talent apprécié. David, avec le plus grand succès, se livrait à l’exercice de son art ; il avait réussi un grand nombre d’opérations délicates.
Quoique trois mille travailleurs fussent encore occupés journellement aux travaux, certains bâtiments de la Résidence au premier étage étaient très logeables déjà. Chacun vaquait, le jour durant, à ses occupations accoutumées ; le soir, on se retrouvait réunis à table. Avec Hourst, nous nous étions attelés à une série d’observations et de calculs astronomiques qui devaient me servir de point de départ pour mes opérations ultérieures. Aussitôt que Badaire fut arrivé, le 14 décembre, il se mit à la réfection des charges, à la confection de bâts. Puis vinrent les achats d’animaux de transport, des bœufs porteurs.
Le labeur de la journée accompli, on devisait gaiement le soir après dîner. C’était le bon moment. Les récits de voyage, de guerre, de plaisirs se succédaient à l’envi. Les souvenirs du pays étaient le plus longuement évoqués : la France, la Patrie, Dieu combien on l’aime à cette distance ! et chacun de supputer les mois, les jours qui restent encore avant de la revoir. C’est là l’espérance qui soutient, qui fait la saveur de la tâche journalière ; on se sent grandir, si petit qu’on soit, à savoir que tout travail, quelque ingrat qu’il soit, est profit pour la patrie absente mais représentée par le pavillon aux trois couleurs qui flotte sur le bâtiment central.
Tout à coup, autour de la table un silence se fait. Les domestiques entrent, qui ont fini leur service ; ils vont regagner le village pour la nuit ; ils se rangent et celui qui par sa situation a le droit de porter la parole, gravement prononce ces mots :
« Commandant, messieurs les officiers, toutes les brutes, tous les animaux qu’il y a dans le poste, y a dire bonsoir.
— Bonsoir les animaux, bonsoir les brutes, » répond gravement Underberg.
Un éclat de rire général accueille l’humoristique salut de la conception d’Underberg et la conversation interrompue un instant reprend jusqu’au coucher ; à moins qu’on n’aille jusqu’au bord du fleuve contempler, au milieu du profond silence de la nature endormie, les flots du majestueux Niger qui scintillent à la clarté des astres de la nuit. Au loin, vaguement on perçoit les bruits du tam-tam aux sons duquel les noirs font la veillée ; peu à peu tout rentre dans le calme, quelques rares grenouilles coassent seules dans les bas-fonds marécageux ; la silencieuse sentinelle qui, pieds nus, se promène devant la porte, rend les honneurs aux officiers qui rentrent, et chacun va prendre quelques heures de repos.
Ainsi, pendant douze jours furent poursuivis les derniers détails d’organisation, et chacun d’aider de tous ses moyens aux préparatifs de la dernière heure.
Les adieux furent tout de reconnaissance et d’espoir. Merci ! Au revoir en France !
Hélas, mon pauvre ami Underberg et aussi David ne devaient jamais revoir le sol natal. Ils reposent là-bas sur les bords du grand fleuve africain, loin de ceux qui les ont aimés, ayant sacrifié leur vie, comme tant d’autres que j’ai connus jeunes et pleins d’ardeur, à une grande idée qu’on ne saurait traiter de chimère, car elle est l’avenir !
De Ségou à Sikasso
Départ de Ségou. — L’empire de Ségou. — La nuit du 1er janvier 1891 à Fatené. — Mauvais accueil à Ouakoro. — Le passage du Bani. — San. — L’Almamy de San et le traité. — Scienso. — Traversée du Miniankala. — Je quitte ma mission à Bougounso. — Attitude hostile de Kimberi. — J’attends ma mission à Koutiala. — Départ de Ouelenguena pour Kinian. — Le siège de Kinian. — Quiquandon. — Crozat. — Le Fama Tiéba. — Bodian, Fama de Ségou. — Je rejoins ma mission à Sikasso. — Je rétablis la discipline et organise le départ.
Le 23 décembre, l’organisation est terminée ; la mission se compose du personnel énuméré plus haut, plus trois porteurs, dix bourriquots, dix bœufs porteurs.
Vers trois heures commence le chargement ; à quatre heures, on se met en route. Les adieux sont émus, nous avons conscience que, pour longtemps, nous avons vu non seulement les derniers de nos compatriotes, mais même les derniers Européens.
Mon but est de marcher droit à l’Est vers San, et, de ce point, de gagner Say en continuant la même direction.
A Sanin-Koura, nous prenons le campement du premier jour, vers six heures, mais nombre d’animaux n’ont pas coutume de porter et ont entravé la marche ; on mit près de trois heures pour faire 3 kilomètres. L’inconvénient, je le sens dès ce jour, est que j’ai plus d’animaux que de conducteurs ; les hommes ne sont pas eux-mêmes sans y mettre une certaine mollesse ; il faut que quelques jours se passent, car il leur a coûté de quitter Ségou. Pour eux comme pour nous, la mission n’a en réalité commencé qu’aujourd’hui.
Le lendemain, nous suivons encore le Niger jusqu’à Baninkoro, puis nous prenons à l’Est par Pentiéla, Tessenébougou, Boussé, Kala, Dionfalla.
Nous traversons ainsi le plateau peu élevé, marécageux même sur un grand nombre de points entre le Niger et le Baninko ou Bani.
Peu à peu la marche se régularise.
Le service au camp est réglé de manière très uniforme, que j’indiquerai en quelques mots. Un peu avant le jour, je donne le réveil ; mes domestiques ont été réveillés un moment avant par la sentinelle de la dernière veille. Pendant qu’on refait mes cantines et qu’on boucle les lits, Badaire et moi mangeons rapidement un bouillon, un peu de viande froide additionnée d’un verre de vin, puis d’une tasse de café tant qu’il y aura de l’un et de l’autre. Aussitôt on bâte et l’on charge, et, vingt minutes environ après le lever, le convoi se met en marche dans l’ordre suivant : le guide devant, puis l’interprète et moi-même ; le convoi suit ; enfin la marche est fermée par Badaire, qui a pour mission de faire rallier les traînards et de veiller au rechargement des animaux. Je me renseigne en même temps que je fais le levé de la route.
On fait des haltes de quelques minutes toutes les heures, pendant lesquelles on revoit les charges.
Arrivés à l’étape, on décharge les bagages qui sont empilés au centre du camp ; par-dessus on jette une tente en guise de bâche ; sous l’arbre le plus proche on hisse l’autre tente ; aussitôt l’on va abreuver les animaux et on les conduit au pâturage. Une demi-heure avant la nuit rentrent les animaux auxquels on donne le mil ; on abat la tente et l’on resserre le camp pour la nuit.
A ce moment a lieu le repas du soir. Celui-ci terminé et la nuit faite, on règle le service ; j’indique la place des feux et Badaire, sur un contrôle, commande les sentinelles. Trois hommes sont désignés, qui se relayent jusqu’au jour en trois veilles. La sentinelle de la dernière veille donne le fourrage de réserve et le mil aux animaux, et, en temps convenable, éveille mon cuisinier.
Deux, trois fois par nuit je saute de mon lit pour faire le tour du camp. Badaire n’arrive que très à la longue à prendre cette habitude.
Au camp, je fais mon journal, je prends des renseignements sur les routes et le pays, je tiens palabre avec les chefs, enfin, je fais journellement des observations astronomiques que je calcule aussitôt. Badaire fait réparer les charges, distribue les rations, cherche dans les sacs les cadeaux que je lui demande, en consultant son contrôle.
Pendant ces premiers jours, la marche a été très mauvaise ; les hommes, peu accoutumés aux bœufs porteurs, les chargent mal ; les animaux eux-mêmes, mal dressés, se déchargent sans cesse ; les charges sont lourdes et souvent mal arrimées. Enfin, à Ségou, je n’ai pu trouver qu’insuffisamment hommes et animaux.
Depuis huit mois à peine notre domination, comme je l’ai exposé plus haut, a été assise sur la rive droite du Niger ; j’ai dit aussi comment on avait dû substituer au premier Fama choisi, lequel était de la famille des Diaras, un deuxième, Bodian, qui était Kourbari[4] d’origine. Or cette substitution violente n’avait pas été sans provoquer du trouble dans le pays. Les indigènes, qui avaient vu avec bonheur la restauration de leur dynastie nationale, n’avaient accepté qu’à contre-gré l’avènement de Bodian. Ils avaient rêvé de leur affranchissement complet, notre protectorat effectif n’était point pour leur plaire. Aussi bientôt, de tous côtés, éclatèrent contre l’autorité de Bodian des révoltes partielles qu’il fallut réprimer. D’autre part, notre Fama manquait de prestige : la guerre seule, en lui mettant en main des ressources qu’il distribuerait ensuite à ses compagnons, pouvait le relever à leurs yeux.
Le résident crut avoir trouvé l’occasion en conseillant à Bodian de lever les contingents pour aller conjointement avec Tiéba, Fama du Kénédougou, notre allié, mettre le siège devant un gros village de l’intérieur nommé Kinian, repaire de détrousseurs de caravanes, qui était en lutte ouverte contre lui.
Bodian partit et avec lui M. le lieutenant Spitzer, quelques spahis, tirailleurs et une pièce de canon ; Tiéba avait auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon que secondait le docteur Crozat.
De ce fait, le nord du Ségou se trouvait dégarni et le moment parut convenable à un marabout des bords du Baninko de lever l’étendard du prophète et d’appeler à la guerre sainte contre Bodian et les Français les Peuls nomades et les Bambaras, partisans des Diaras. Les chefs des pays voisins appuyaient plus ou moins le fauteur de troubles, en particulier le Roi du Sarro, pays situé entre le Ségou et le Macina.
Telle était la situation politique au moment de notre départ de Ségou, situation contre laquelle le résident était pour le moment impuissant.
Toutefois, jusqu’à Dionfalla, l’attitude de la population avait plutôt été sympathique et j’avais trouvé aisément, dans chaque village d’étape, les quelques hommes que j’avais demandés pour aider mon personnel insuffisant.
En arrivant à Fatené, le 30 décembre, je pris campement à une centaine de mètres du village, sous un très beau tamarinier, et j’envoyai aussitôt, comme de coutume, mon interprète saluer le chef de village, lui annoncer ma venue et mes projets, lui demander contre payement les vivres qui m’étaient nécessaires.
Mon interprète trouva chez le chef des dispositions plutôt hostiles ; il ne vint pas me voir, m’envoya ses conseillers, et, au cours de la journée, suscita à tout propos des difficultés. J’avais décidé de faire séjour le lendemain, parce que c’était jour de grand marché et que je voulais faire des provisions en même temps que donner un jour de repos à mes animaux.
Le lendemain, la situation devint bien différente. Fatené était un grand village aux confins du Ségou, du côté du Sarro, si bien que les jours de marché il s’y trouvait un grand nombre d’étrangers.
Ce jour-là en particulier s’y donnèrent rendez-vous les agents du marabout révolté, qui venaient tenter de raccoler des partisans tant dans le Ségou que dans le Sarro.
Sous les prétextes les plus divers mon camp ne désemplissait point de gens venus d’un peu partout, ou pour me saluer, ou pour se renseigner. Vinrent ainsi les neveux du Roi du Sarro et foule de chefs des environs.
Vers trois heures de l’après-midi, j’avais appris par les renseignements que les agents du marabout avaient presque décidé le chef de Fatené à m’attaquer le soir après le départ des femmes du marché. Une lettre que je recevais au même instant du capitaine Underberg se terminait par cette phrase : « Veillez, car les gens du marabout ont l’intention d’aller vous cueillir du côté de Fatené. Heureusement que dans ce pays on parle beaucoup, mais qu’on agit peu. »
Vers le soir, au retour des animaux, mes bergers me rapportent des propos tenus sur le chemin par des femmes du Sarro qui retournaient chez elles après le marché : « Les gens de Fatené attaqueront le blanc cette nuit, disaient-elles ; mais nos hommes n’y seront point s’ils ont écouté nos conseils ; ils n’ont rien à y gagner que des mauvais coups. »
Je n’avais pas voulu prendre de dispositions particulières jusqu’à la chute du jour, de crainte d’éveiller les soupçons, et je savais que les projets belliqueux qui étaient dans l’air ne seraient pas mis à exécution avant un grand korfo (palabre, réunion) qui se tiendrait dans le village, après que les femmes du marché seraient rentrées et que les portes auraient été fermées.
Aussitôt la nuit venue, je prends mes mesures de défense. On éventre les ballots d’outils ; je fais élaguer les basses branches du tamarinier sous lequel était établi le camp, et couper la brousse de manière à me ménager des champs de tir du côté du village. Les animaux sont parqués en arrière, bien couverts par des abatis. Autour de l’arbre, avec les charges, je construis un retranchement, à l’intérieur duquel on place ouvertes les caisses de munitions.
Cela fait, je place à 50 mètres en avant du camp deux petits postes et j’envoie jusqu’aux abords du village des hommes écouter et surveiller. Moi-même, avec l’interprète, je pousse une reconnaissance jusqu’à l’une des portes.
Deux espions que j’ai dans le village sortent vers neuf heures et me disent que l’attaque a été décidée pour le lever de la lune, qui doit avoir lieu vers dix heures. Il y a eu un korfo très bruyant, accompagné d’une grande beuverie de dolo[5]. Les guerriers sont ivres et refusent d’écouter les avis de quelques vieux qui n’approuvent pas leurs projets. Cependant, affirment mes hommes, tout espoir n’est pas perdu et les choses pourront s’arranger peut-être si le parti des étrangers n’est pas le plus fort. Je renvoie aussitôt l’un d’eux dans le village en lui donnant pour mission d’essayer de susciter une querelle en prenant à partie l’un de ces étrangers.
Le temps se passe dans l’attente, la lune se lève sans qu’aucun changement se produise. Dans le village, des clameurs qui vont grandissant s’éveillent ; on entend les bruits du tam-tam qui doit rallier les guerriers aux portes. Toutes les têtes sont échauffées, des disputes interminables ont lieu, au milieu desquelles domine le cri : « Il faut attaquer les blancs ! »
Au camp, tout est dans le plus grand calme ; je suis beaucoup plus rassuré depuis le lever de la lune, car on y voit presque comme en plein jour ; toute surprise est impossible et je suis bien décidé à brusquer l’attaque en ouvrant le feu aussitôt que les assaillants sortiront du village.
La veillée se fait en devisant de choses et d’autres ; de temps en temps, l’un de nous se détache pour aller jusqu’aux petits postes. On mène toujours grand bruit au village.
Tout à coup, Badaire, qui a tiré sa montre plusieurs fois depuis quelque temps, se lève et me souhaite la bonne année.
C’est en effet l’année 1891 qui commence. Sous quels auspices ? Nous le saurons tout à l’heure. Et tout entière, pour nous, elle s’écoulera loin des nôtres, et après elle une autre encore peut-être !
Vers minuit et demi, je me rapproche du village où les rumeurs semblent s’affaiblir. Mon espion revient et déclare que tout danger n’est pas conjuré, mais que mes partisans ont augmenté de nombre.
Vers une heure et demie, je relève les postes, ne laissant que trois sentinelles autour du camp et sous leur garde j’ordonne le repos.
La nuit se passe sans autre incident. Vers quatre heures, je réveille tout le monde. On refait les charges et on donne au camp son aspect de la veille. Car je ne veux pas partir sans avoir le dernier mot de cette affaire.
Elle se termine de la plus simple manière. Le chef de village me fait faire des excuses, me donne des hommes et à sept heures nous partons.
L’étape se fait à Tacirma, où j’arrive à acheter un animal pour alléger mon convoi. Mais encore les charges sont trop lourdes ; il me faudra faire des sacrifices, si je ne trouve pas d’animaux.
Le lendemain, à Ouakoro, je vois le moment où les incidents de Fatené vont se produire à nouveau. Les puits aux abords du village sont gardés et le village est sous les armes à notre arrivée. Les choses se calment un peu dans la journée ; mais nous devons nous relayer, Badaire et moi, pour veiller la nuit.
Des bruits circulent que les révoltés du Baninko, alliés aux villages de Fatené et de Ouakoro, doivent m’attaquer au passage du Bani.
Quoique l’étape soit longue, je prends la résolution de gagner le fleuve le jour même. A quatre heures, je donne le réveil, je fais abandonner quatre charges de pacotille pour alléger le convoi ; ce que je ne puis détruire, je le fais semer un peu partout. Pendant qu’on s’attardera à récolter nos dépouilles, nous marcherons.
On part à six heures. Le convoi marche bien groupé. J’ai un bon guide, homme du Sarro, que j’ai réussi à me gagner la veille, car du village je n’ai rien pu obtenir. La marche se poursuit dans de bonnes conditions. Nous traversons les deux villages de Kandala et Kama qui relèvent du Sarro. A midi et demi, nous sommes au bord de la rivière. Le Bani a, en cet endroit, 150 mètres de large environ. A trois heures, sans encombre, la mission est campée sur la rive droite ; tout s’est passé sans le moindre incident. Si les révoltés voulaient me couper la route, ils ont perdu bonne occasion, mais j’ai eu le soin de mettre le temps à profit.
L’inaction et l’indécision sont pour le voyageur au pays Noir les pires ennemis. Le noir est par tempérament un timoré ; il parle beaucoup, agit peu ; il accepte volontiers le fait accompli ; brusquer une situation est presque toujours un sûr moyen de le désarmer.
Le danger est de tous les jours ; mais, en Afrique, c’est une règle générale à laquelle je n’ai jamais failli : il faut savoir marcher droit vers lui.
Toujours en saluant un chef, quelle que fût son importance, je lui ai dit, après les compliments d’usage :
« Et demain ou dans tant de jours, je veux partir et que tu m’assures des guides pour la route. »
Et toujours aussi, j’obtenais cette première réponse :
« Non, suis mon conseil, la route est mauvaise, reste quelques jours, que les nouvelles soient meilleures. »
Le lendemain ou au jour dit, après avoir eu soin de faire des adieux convenables, je me mettais en route, que les guides demandés fussent arrivés ou non.
Toujours je me suis bien trouvé de cette méthode. Si j’avais voulu attendre chaque fois qu’un conseil d’ami, sincère souvent, voulait me retenir, je serais au centre de l’Afrique pour longtemps encore et réduit à la mendicité.
Rarement j’ai trouvé le danger signalé ; quand je l’ai rencontré, je m’en suis aisément affranchi.
Le lendemain, nous reprenons la route pour faire, après une marche pénible dans les marais, étape à Tiékelinso, village bobo[6], où nous recevons un accueil cordial de ce peuple si primitif, et dans l’après-midi j’envoie à San mon interprète prévenir l’Almamy de mon arrivée.
Le 5 janvier, après une laborieuse traversée de marais, nous arrivons à San à onze heures et demie, escortés de deux cavaliers que l’Almamy a envoyés au-devant de moi.
Je trouve une installation préparée à l’extérieur de la ville, contre le marché. C’est un grand enclos entouré de murs élevés, dans l’intérieur duquel sont quelques cases en terre très habitables.
Dans l’après-midi, je vais faire visite à l’Almamy Alassana, chef de San. Almamy est un titre que se donnent les chefs de village ou même de contrée quand en même temps ils sont personnages religieux, c’est-à-dire lettrés musulmans. Je le trouve au premier étage d’une maison située à peu près au centre de la ville ; c’est un vieillard cassé par l’âge, mais aimable et intelligent. Nous causons assez longuement de toutes sortes de questions, mais en particulier de la situation politique de son pays qui n’est pas sans lui inspirer des inquiétudes. Je lui laisse comprendre, sans trop insister sur l’instant, que son alliance avec nous aurait pour effet de lui assurer la sécurité dont il a si grand désir et besoin.
Dans l’après-midi, son fils Khalilou vient de sa part me rendre visite et à nouveau me sont soumis différents faits, petits ou grands, que j’utilise à nouveau pour arriver à la conclusion d’un traité.
Après quatre jours de négociations, l’Almamy en vient lui-même à me demander de le rédiger.
Le texte français une fois composé, je fis demander un marabout pour écrire le texte arabe. Ce fut un travail difficile, parce que la science assez rudimentaire de ces lettrés ne comporte guère la précision des expressions. J’eus bien avec Khalilou, personnage très intéressé, quelques tiraillements ; mais enfin nous vînmes à bout du travail. Au dernier moment, la question des quatre expéditions faillit tout compromettre : j’envoyai Makoura à l’Almamy lui expliquer les choses et enfin j’obtins satisfaction.
Le 14 janvier après midi, accompagné de Badaire et de Makoura, je me rends chez l’Almamy. Celui-ci, ayant Khalilou auprès de lui, nous reçoit sur la terrasse de sa maison. Les salutations d’usage faites, je présente à l’Almamy les quatre exemplaires du traité ; il lit très rapidement et à haute voix le texte arabe en approuvant à chaque paragraphe ; la lecture terminée, il dit :
« Cette parole écrite entre moi et les Français, je l’accepte devant Dieu. »
Je lui passe alors une plume pour qu’il signe au-dessous du texte arabe, je signe moi-même au-dessous du français, puis de même Badaire et Makoura.
Prenant alors un pavillon français que j’avais apporté, je le déploie et le remets solennellement à l’Almamy en lui disant qu’il est le symbole auquel se reconnaissent entre eux les hommes de notre nation ; que partout où il flotte il a droit de demander aide et protection.
Le lendemain, j’envoyai à l’Almamy et à ses fils de superbes cadeaux au nom du Président de la République, à l’occasion de la signature du traité.
L’acte qui venait d’être signé était à mes yeux d’importance capitale. On n’en saurait juger ainsi si l’on se place seulement au point de vue de l’étendue des territoires qui se trouvaient ressortir désormais à notre protectorat. San, en effet, est seulement un marché, sorte de ville libre où convergent les caravanes qui, du Sud et de l’Est, apportent du Ouorodougou et du Gondia l’or et la noix de kola qu’elles vont vendre plus loin dans le Macina, à Djenné, Bandiagara et même Tombouctou, ou au Nord, sur la rive gauche du Niger, dans les pays bambaras. Du Nord viennent aussi d’autres caravanes, qui apportent à San le sel en barres, qui est le produit base de toutes les transactions entre le Niger et la côte de Guinée, et les étoffes du Macina. C’est ainsi qu’à San se coudoient chaque jour au marché les Armat (population noire) de Tombouctou vendant leur sel, les Dioulas (marchands) du Macina et du Haoussa offrant leurs étoffes et vêtements brodés, les gens de Kong, les Bobos qui travaillent très ingénieusement le cuir et le fer, les Peuls enfin avec les produits de leurs troupeaux.
Les transactions se font à San en toute sécurité : aucun droit n’est perçu, ni à l’entrée, ni à la sortie, pas plus que sur les opérations d’achat ou de vente, et la justice de l’Almamy est reconnue par tous comme très équitable. Son renom de sagesse et de sainteté est universel dans toute la boucle du Niger, et le fait d’avoir signé avec moi un acte semblable au traité dont je viens de parler, devait assurément prédisposer en ma faveur tous les chefs ou lettrés musulmans que je pouvais rencontrer dans la suite.
San est entouré par des États divers dont il est indispensable de donner en quelques mots la physionomie politique en même temps que d’en définir à larges traits les populations.
Ces pays sont : au Nord, le Sarro ; à l’Ouest, le Baninko, anciennes provinces de l’empire toucouleur d’El-Hadj-Oumar et d’Ahmadou-Sheikou. Ce dernier dépossédé, l’année précédente, de sa capitale Ségou, que son fils Madani n’avait su défendre contre le colonel Archinard, était à ce moment enfermé dans Nioro, dont bientôt il devait être chassé par nos armes. Le Sarro avait son Fama (roi) qui avait reconnu notre suzeraineté, le Baninko relevait de Bodian, Fama de Ségou, mais était, ainsi que je l’ai dit, fort troublé en ce moment par les menées d’un marabout peul qui, profitant de l’absence de Bodian et de la faiblesse de la garnison de Ségou, tentait sous couleur de guerre sainte de se tailler un État indépendant. Ces deux pays sont peuplés de populations bambaras. Quelques villages bobos s’étendent le long du Bani, à l’est et au sud de San.
A l’est de San est le Macina. Le Macina occupe toute la partie septentrionale et occidentale de la boucle du Niger. Sa capitale est Bandiagara. La population indigène, actuellement réfugiée dans le massif montagneux du Hombori au sud-est de Bandiagara, est de race sourhaï ; elle a été successivement asservie par les Peuls, dont la dernière dynastie régnante était les Cissé. Puis ceux-ci ont été dépossédés par les Toucouleurs, lors des guerres d’El-Hadj-Oumar. J’ai dit comment, après s’être emparé du Macina tout entier et avoir contraint Tombouctou à lui payer tribut, le conquérant disparut dans une révolte. Son neveu Tidiani lui succéda vers 1864 environ ; il se refusa à reconnaître la suzeraineté d’Ahmadou, sultan de Ségou, et, tant que dura sur les bords du Niger la domination toucouleur, les deux États vécurent l’un vis-à-vis de l’autre en état de paix armée.
Tidiani n’eut pendant son règne assez long (plus de trente ans) qu’une seule fois à entrer en contact avec les Européens : ce fut en 1887. Lors de sa mémorable exploration du Niger jusqu’à Tombouctou, M. le lieutenant de vaisseau Caron, laissant ses canonnières au mouillage de Mopti, alla rendre visite dans sa capitale au Cheik du Macina.
A sa mort ce fut un des frères d’Ahmadou, Monirou, qui lui succéda. Il ne put qu’imparfaitement asseoir son autorité sur le pays ; le parti toucouleur ne s’était qu’à contre-gré rallié à lui ; celui-ci eût préféré la domination d’Ahmadou lui-même, reprochant à Monirou d’avoir autrefois invoqué notre assistance contre son frère.
J’aurai établi la situation exacte quand j’aurai ajouté que l’instabilité de la situation de Monirou s’aggravait en ce moment. La chute de la domination d’Ahmadou sur la rive gauche du Niger était à prévoir à bref délai ; la seule place qui lui restait, Nioro, venait de tomber au pouvoir du colonel Archinard (1er janvier 1891), et, de tous leurs vœux, les Toucouleurs du Macina appelaient la venue du fugitif, décidés à lui offrir le turban s’il réussissait à gagner les bords du Niger et à abandonner Monirou à sa vengeance.
D’autre part, l’ancienne famille régnante, représentée par Ahmadou-Addou, Oumar-Balobo et Seydou, s’agite et voudrait profiter de l’impopularité de Monirou pour ressaisir le pouvoir en chassant les Toucouleurs.
Les campements peuls qu’ils commandent sont dans le voisinage de San à une dizaine de kilomètres dans l’Est, à Tnéniba et plus loin à Fio. Mais la désunion règne entre eux et ils n’osent point se compromettre ouvertement vis-à-vis de leurs fanatiques congénères, en nous faisant des ouvertures pour les appuyer.
Monirou, qui craint toutefois cette éventualité, aussitôt qu’il est avisé de mon arrivée à San, envoie une colonne de trois cents Toucouleurs sur le flanc de la route San-Tnéniba-Fio et me fait prévenir qu’il me fera attaquer si je m’engage dans cette direction. Ahmadou-Addou, de son côté, me refuse le passage que je lui demande sur son territoire.
C’est en conséquence de la situation politique que je viens de définir que, ne pouvant prendre la route de l’Est pour gagner le Mossi, je dus me rabattre sur une route par le Sud-Est.
Au sud de San s’étend une région connue sous le nom de Miniankala. On peut la diviser en deux parties. Le Miniankala nord dépendait du Ségou, le Miniankala sud récemment conquis dépendait de Tiéba. Mais il faut considérer que ces attaches politiques sont très vagues, et il faut voir là en réalité une série de groupes de villages qui sont souvent les uns vis-à-vis des autres en état d’hostilité. L’aspect général de la contrée est boisé, le sol y est bien arrosé et d’une grande fertilité.
La terre est ici admirablement cultivée ; la houe a un fer de 25 centimètres de large et de 35 centimètres souvent de longueur, et c’est au minimum à cette profondeur que les terres sont défoncées partout ; les terres sont fumées et retournées au moins deux fois avant l’époque des semailles ; ainsi, en ce moment, le mil est encore en gerbe dans les lougans que déjà les terres sont préparées, les chaumes de la dernière récolte enfouis.
Les cultures principales sont le mil, le coton en très grande quantité, dont les champs, souvent fort grands, sont entourés de clôtures serrées en tiges de mil. C’est le coton annuel. Pour le semer, on plante d’abord du mil en sillons espacés, puis entre deux rangs de mil on sème le coton ; autour du champ on plante du mil très serré ; lorsque l’arbuste est sorti et peut affronter le soleil, on coupe le mil protecteur ; puis, lorsque la gousse va s’ouvrir, on recourbe les tiges du mil de l’enceinte, garantissant ainsi le champ des effets des grands vents et aussi contre les animaux.
L’indigo est planté sur foule de points, ainsi que l’igname et le manioc ; dans tous les villages il y a en outre de nombreux jardins pour la culture vivrière ; le riz ne se récolte plus guère depuis Scienso, mais l’herbe de Guinée croît en abondance et donne un excellent fourrage aux bestiaux, qui sont très nombreux. Cependant ceux-ci sont surtout la propriété des Peuls et ils ne dépassent guère Bougounsou dans l’Ouest. Partout où sont des bestiaux, on trouve abondamment du lait délicieux et du beurre excellent. Depuis Bamakou jusqu’ici nous avons fait exclusivement la cuisine au beurre.
Le karité[7] est très abondant et dans tous les villages on trouve des trous à noix et des fours. La préparation est la suivante : au moment de la cueillette, les indigènes mangent la pulpe sucrée du fruit et enfouissent les noix dans des trous, en les recouvrant de terre mouillée. Dans cet état la noix se conserve très longtemps sans se modifier beaucoup dans sa forme ; toutefois le beurre intérieur se resserre, se durcit et peut facilement être détaché de la coque. On met alors la noix dans un mortier et avec un pilon on décortique ; la coque est rejetée, puis le beurre est écrasé entre des pierres plates. Ce beurre écrasé est mis ensuite dans de grandes marmites en terre et celles-ci dans un grand four ; on laisse cuire quelques heures, puis on fait des pains que l’on entoure de feuilles et ainsi le beurre se garde pendant de longs mois.