De Sikasso à Bobo-Dioulasso.

D’ailleurs, toute cette contrée du Kénédougou est un pays admirable, aux terres fertiles, bien arrosées, avec de grandes forêts dans les parties peu peuplées. La végétation n’a plus le caractère épineux et rabougri des terrains où sables et argiles dominent ; ce sont des bois de karité, des ficus, des banians, des fromagers, etc.

La population est forte, le climat y est très sain. J’estime que toutes ces contrées arrosées par les affluents de la rive gauche du Niger et par la Volta seront susceptibles de recevoir dans l’avenir des colonies européennes.

A Souro, qui ne fait partie que nominalement du Kénédougou, commence le pays bobo habité par les diverses branches de cette race singulière qui se dénomment Tousias et Bobo-Oulé jusqu’au Bafing, Bobo-Fing entre Bafing et Baoulé, enfin généralement Bobo-Dioulas sur la rive droite du Baoulé et de la Volta.

A partir de Souro, on voit reparaître les toits de paille pour les cases, qui sont rondes pour la plupart ; mais toujours, dans un groupe appartenant à une même famille, il y a une case carrée ; cette case, au rez-de-chaussée, offre une grande salle très élevée de plafond où se tiennent les femmes pendant la journée, où elles écrasent le mil pour le thou, où elles filent le coton. Dans un des angles de la case, se trouve une sorte de cheminée dans laquelle on monte au moyen d’un tronc d’arbre entaillé, incliné suivant l’ouverture et qui sert d’escalier. Le débouché de cet escalier sur la toiture de la case est protégé par une tour circulaire recouverte d’un toit en paille. Sur la terrasse, semées indistinctement, s’élèvent des cases rondes à toiture de paille qui servent de coucher à la famille pour la nuit. Souvent, sur cette terrasse, s’élève une case carrée, à toiture de banco (mélange de terre et de bouse de vache), qui est celle du maître de la maison, et sur cette case encore un escalier extérieur, aussi primitif que le premier, mais non protégé, permet de monter.

Les greniers à mil, élevés sur de fortes pièces de bois, entourent la case principale et en forment la cour. Toute la famille couche la nuit à l’étage supérieur. Au rez-de-chaussée, il ne reste que la meule à mil.

Cette installation, que l’on retrouve partout sur la route dans les villages, jusqu’à Bobo-Dioulasso, est de coutume bobo, race craintive, successivement asservie par tous les conquérants, mais qui tient à son sol et envisage très philosophiquement l’agitation des conquérants, pourvu que sa liberté ne soit pas atteinte, car le Bobo ne souffre pas la captivité. Pris, s’il ne peut s’échapper, il se tue ; aussi, de captifs de cette race, il n’en existe nulle part. La construction de son habitation révèle sa nature un peu timorée et aussi son peu de sociabilité. Les groupes de cases sont isolés les uns des autres et les villages se composent de petits lots de cases appartenant en général à une seule famille. Le Bobo avant tout est un agriculteur et un chasseur ; le vêtement lui importe peu ; d’ailleurs peu industrieux et cultivant uniquement pour ses besoins, il n’a guère de ressources pour acheter des étoffes. Pour tout vêtement, il a un lambeau d’étoffe, lambeau retenu d’avant en arrière à de petits cordons de cuir tressés, enroulés autour des reins. L’aisance se manifeste, chez les jeunes gens surtout, par de gros glands assez gracieusement faits qui pendent devant et derrière, entre les cuisses. Quant aux femmes, les plus fortunées ont un pagne dont la largeur ne dépasse pas une coudée ; les plus pauvres se contentent de feuilles vertes dont les tiges tressées en bouquet pendent devant et derrière. La vertu habillée que nous nommons pudeur n’existe point pour le Bobo, car, affirme-t-il, « s’habiller est avoir quelque difformité à cacher. »

Passage de Baoulé.

Beaucoup de femmes portent leurs enfants à la mode habituelle ; mais une carapace en osier recouvre le corps de l’enfant, une autre lui recouvre la tête. La femme ne le porte pas constamment sur elle ; pendant qu’elle vaque aux menus travaux de l’intérieur, elle le dépose dans une corbeille en osier.

Le Bobo se pique d’une très grande franchise et d’une fidélité absolue dans ses promesses. Aux yeux des autres noirs la loyauté du Bobo est proverbiale, mais il est réputé aussi grand voleur de bestiaux. Les Bobos ont pour tout armement un arc et des flèches ; ils boivent le dolo et cultivent à cet effet un gros mil rouge sang de bœuf. Ils paraissent n’avoir aucune religion, ou mieux ils sont fétichistes et les sorciers sont très influents au milieu d’eux.

J’eus l’occasion d’en faire la désagréable expérience à Souro même.

Après avoir traversé la rivière dont j’ai parlé ci-dessus, nous rencontrons à peu de distance la plupart des habitants qui, armés de filets, de fouines et de tridents, s’en allaient à la chasse. Je me renseigne auprès d’eux et, à la description de l’animal, je m’étais fait idée qu’ils allaient chasser la loutre. Je demande qu’au retour on m’apporte un de ces animaux, puis je continue ma route vers le village, où je me fais précéder par le guide de Tiéba et Makoura, pour demander l’hospitalité.

J’arrive aux abords du village sans apercevoir mes gens, et, avisant une éminence couverte d’arbres superbes, je mets pied à terre à l’ombre. Le convoi se groupe bientôt. J’ordonne de décharger et j’envoie dans le village à la recherche de Makoura et du guide, le nommé Abdoulaye. Celui-ci m’avait le matin même demandé à alléger mon domestique de ma carabine Comblain dont il avait charge en même temps que de mon fusil de chasse. Avant de partir au village, il pose cette carabine contre un arbre voisin de celui que j’avais choisi pour mon propre campement.

Les bagages à terre, je donne l’ordre de faire la propreté du camp et de balayer la couche de feuilles sèches assez épaisse qui tapissait le sol sous les arbres.

Un quart d’heure après, alors que je commençais à m’étonner de ne voir venir personne, apparaissent enfin le guide et Makoura accompagnant un homme du village.

C’est le chef, me disent-ils ; ils ont eu grand’peine à le trouver tapi dans une cour obscure où il s’était caché pour échapper à leurs recherches. J’essaye en vain de calmer cet homme qui manifeste une véritable terreur. Je n’y réussis pas ; enfin il finit par me dire qu’il faut quitter cet endroit qui est le bois sacré du village. Je veux porter mon camp à 200 mètres environ plus loin auprès d’un grand rideau d’arbres en bordure d’un ruisseau, c’est également sacré. Nous tombons enfin d’accord pour un emplacement non éloigné de là, j’y fais transporter les bagages et m’y installe ; puis je demande au chef de me faire apporter un bœuf à acheter et aussi du mil.

Il y a bien quelques tiraillements, j’obtiens cependant ce que je désire et règle les achats à la convenance de tous. Dans la journée, les habitants aussitôt rentrés de la chasse viennent au camp ; on m’apporte un des produits de la chasse, c’est une sorte d’agouti qui vit au bord de l’eau dans des trous. J’achète l’animal, dont nous trouvons la chair très bonne.

Tout à coup, vers cinq heures, passant l’inspection du camp, je m’aperçois de l’absence de ma carabine. J’appelle Abdoulaye et lui demande ce qu’il en a fait. Il me rappelle qu’il était dans le village au moment où l’on a déplacé le camp et qu’à son retour, le transport des bagages étant presque terminé, il a pensé que l’arme avait été apportée par moi. Je l’envoie à l’endroit où il l’avait laissée. Rien. On cherche à nouveau partout sans succès. J’envoie alors vers le chef de village Makoura et le guide de Tiéba, pour qu’on fasse des recherches ; ce ne peut être qu’un homme du village qui l’a emportée, l’ayant trouvée abandonnée sous l’arbre.

On parlemente longtemps, on fait des recherches apparentes qui restent infructueuses ; finalement, à la nuit, on me fait répondre que l’arme n’a pu être retrouvée, que vraisemblablement, le diable, mécontent de la violation du bois sacré le matin, l’aura enlevée par punition.

Je ne suis pas disposé à me contenter de semblables sornettes, j’insiste en menaçant de faire prévenir Tiéba qui a déjà quelques griefs contre Souro et sera enchanté de venir le razzier. Pendant toute la nuit le village est en rumeurs ; allant de porte en porte par l’intérieur et l’extérieur du tata, des processions se promènent précédées de tam-tams, de clochettes et de torches, les sorciers pratiquent des exorcismes destinés à persuader au diable de rendre ce qu’il a volé. Peine perdue, la nuit se passe sans que la carabine soit revenue. Le diable, me dit-on au matin, a été inflexible.

Voulant gagner Samoroghan le jour même, où je savais trouver un beau-frère de Tiéba qui jouit d’une grande influence, je partis, répétant les menaces que j’avais formulées déjà et préférant laisser à ces gens le temps de réfléchir. Si la carabine était retrouvée après mon départ, j’indiquais de me la renvoyer à Samoroghan.

De Samoroghan le guide revint à Souro, accompagné de Sitafa, le beau-frère de Tiéba. La réponse qui leur fut faite était que le diable, particulièrement furieux de la profanation de son sanctuaire par un étranger, refusait de restituer.

Le succès du diable et des sorciers ne fut que de courte durée. J’écrivis au capitaine Quiquandon et quelques mois après le chef de Souro était cassé et ma carabine retrouvée. Lors de son retour en France, Crozat la rapporta à ma famille.

Cette première rencontre avec les sorciers n’était que le prélude de bien d’autres dont certaines revêtirent bien plus grave caractère, ainsi qu’on en jugera par la suite.

A Samoroghan, je fis un séjour de deux jours, que je mis à profit pour expédier un courrier au capitaine Quiquandon, qui devait le faire parvenir en France. Korté-Mohessegui, le guide de Tiéba, en devait être le porteur, car à Samoroghan s’arrêtait l’influence de Tiéba et les pays bobos de l’Est non seulement n’étaient pas sous sa dépendance, mais encore relevaient de principicules qui étaient ses ennemis.

Et, à ce sujet, quelques mots d’explication sont nécessaires.

Au temps de la splendeur du pays de Kong que le capitaine Binger a si bien décrit, l’influence des chefs de cette ville rayonnait sur tout le Kénédougou et les pays bobos. Des membres de la famille régnante de Kong, les Ouattara, furent envoyés en qualité de gouverneurs dans ces contrées. Leur principale fonction était d’y percevoir les impôts. D’autres familles les suivirent, en particulier celles des Daouda et des Sanou.

Ces percepteurs militants s’implantèrent peu à peu dans le pays et y firent souche ; un jour vint où la famille des Daouda se trouva assez puissante dans le Kénédougou pour s’y imposer comme famille royale : c’est la famille de Tiéba. De ce jour, elle rompit relations avec les Ouattara qui conservèrent les pays bobos de la haute Volta. Ceux-ci furent bientôt à leur tour divisés, chaque groupe de villages voulant avoir son indépendance. En même temps les Sanou se détachèrent des Ouattara, et établirent leur suprématie sur les Bobos-Dioulas. Actuellement on trouve ce spectacle, singulier pour nous autres Européens, mais qui n’est pas sans avoir d’analogie ailleurs qu’en Afrique, ainsi que nous le verrons pour le Haoussa, par exemple, d’une race conquérante en nombre restreint détenant des contrées de considérable étendue, sans avoir d’autre prestige que celui qui lui vient de son origine. Les pays bobos des Bobo-Fing et des Bobo-Oulé sont l’apanage des Ouattara qui ne comptent pas moins de trente-trois Famas. Cette désunion fait leur faiblesse.

Quant à Tiéba, ennemi mortel des Ouattara, il ne pouvait pour cette cause songer à s’ouvrir la route de Bobo-Dioulasso dont il eût voulu cependant détourner le mouvement commercial vers Sikasso.

A Samoroghan je m’entretins longuement avec Sitafa du remède de la lèpre qu’il me disait connaître. Il me donna en effet une recette dont je n’eus pas à faire usage ; mais ce fait que les noirs sont convaincus de posséder le remède de cette terrible maladie ne m’était pas inconnu.

Groupe de guerriers bobos.

J’ai dit au commencement de ce récit comment au début de ma carrière, après un premier séjour au Sénégal, j’avais été appelé à servir en Océanie. C’était à titre d’officier d’ordonnance de l’amiral Dorlodot des Essarts, premier gouverneur des Établissements français de l’Océanie. Au cours de mon séjour à Tahiti, j’eus l’occasion, accompagnant le gouverneur, de faire d’intéressants voyages dans les îles de nos établissements, en particulier aux îles Marquises. Or, dans ces îles, les lépreux sont fort nombreux et cette épouvantable maladie y fait des ravages considérables. Je pus voir sur place, au cours d’une enquête que mon chef, philanthrope éminent, poussa fort loin, s’éclairant des conseils des hommes de l’art, je pus voir, dis-je, toute la gamme de cette hideuse infirmité humaine — depuis la petite plaque terreuse qui est le premier symptôme de l’invasion jusqu’aux déformations les plus épouvantables, jusqu’aux mutilations les plus horribles. — J’ai vu des jeunes gens n’ayant plus comme membres que des moignons informes dont les pourceaux avaient pendant la nuit dévoré les extrémités sans qu’ils en ressentissent de douleur, sans qu’ils fussent capables de se défendre.

Griote de Guimbi.

J’ai vécu, par contre, d’heureux jours sous ce climat enchanteur, au milieu de ces populations tahitiennes aux mœurs douces et faciles, et jamais mon esprit n’était retourné vers ces souvenirs de ma jeunesse sans une impression de compassion poignante pour ces populations des Marquises si cruellement éprouvées. Je me rappelais avoir entendu autrefois au Sénégal parler de ce mal : on disait que certains médecins noirs en possédaient le remède, je m’étais promis de l’étudier.

Lors de mon séjour au Soudan, en 1884 et 1885, je n’en eus pas le loisir, quoiqu’y ayant songé. Cette fois, j’avais repris mes investigations, décidé à les pousser jusqu’au bout.

Le hasard me servit. L’homme que me procura le docteur Crozat comme interprète mossi, le nommé Abdoulaye. Traouré, était lépreux. Pendant mon séjour à Sikasso, j’étudiai son cas ; je constatai qu’il était guéri. Je lui demandai le remède. Il m’indiqua différentes plantes dont j’envoyai des échantillons en France en même temps qu’un rapport sur son cas. Mais je n’avais qu’une confiance limitée dans cet homme, je me promis de continuer mon enquête.

Sitafa me donna une médication nouvelle, mais la base était analogue : purgatifs et dépuratifs. Il me fallait pouvoir expérimenter, pour cela avoir un malade. Malgré mes recherches que je continuai à Bobo-Dioulasso, je ne pus y parvenir. Je remis à plus tard sans abandonner mon idée. Par la suite, je pus réussir, pendant le séjour à Zebba, à trouver le remède et à en appliquer l’usage à un cas que je traitai.

Le 5 mars, au matin, nous quittons Samoroghan pour entrer dans le pays bobo ; nous arrivons à Banso vers une heure, après avoir traversé deux bras du Bafing, une des têtes de la Volta. Banso est un village isolé au milieu d’un pays magnifique où de superbes forêts alternent avec les terres cultivées.

De Banso à Dioufourma, étape du lendemain, c’est un enchantement. Que faudrait-il pour faire de cette contrée l’un des plus beaux pays du monde ? Quelques bras, un peu de volonté. L’avenir de cette terre privilégiée — et je ne répéterai la même formule pour aucune autre contrée du Soudan traversée au cours de ma route — est assuré du jour où des voies de communication auront mis ces territoires à la portée des convoitises européennes.

Auprès de Banso, au village de Kountzéni, est une forêt de rômiers que les indigènes exploitent pour en extraire le vin de palme.

A Dioufourma, nous recevons bon accueil du chef, frère de Kharamokho-Oulé-Ouattara, chef de Kong. Il se dépense en protestations d’amitiés de toutes sortes en souvenir de Crozat et du blanc ami de son frère (Binger) jusqu’au moment où je lui ai fait un beau cadeau, puis il s’éclipse, tandis que des habitants du village continuent à m’entourer de mille marques de sympathie. Le moindre grain de mil eût mieux fait mon affaire, mais je ne pus réussir à en obtenir.

Il est vrai que je suis arrivé l’après-midi, vers quatre heures. Or c’est là, pour le voyageur, chose à éviter quand il le peut.

La vie au pays Noir est réglée le matin. C’est le matin que le chef de case donne la provision de grain pour la journée, qu’il distribue le travail à ses esclaves, qu’il indique les achats et ventes à faire au marché. Il reçoit aussi ceux qui ont à lui causer d’affaires personnelles. C’est le matin qu’il part à la chasse ou qu’il va voir ses travailleurs dans les champs. Vers deux heures, il est de retour ; alors a lieu le repos, après lequel il va visiter ses amis ou plus généralement va s’asseoir à l’ombre sur la place du village, pour y deviser de tout et de rien, ou y traiter des affaires publiques, des potins du jour. Le voyageur qui passe s’arrête un instant pour donner les nouvelles de la route ou du village voisin.

La femme, le matin, vaque aux soins de la maison, distribue l’ouvrage aux femmes esclaves, va au marché quelquefois à 10 et 15 kilomètres de là pour en revenir le jour même. Le marché est hebdomadaire ; dans un rayon de 20 à 30 kilomètres, les villages s’entendent pour avoir un jour différent.

Captives de Guimbi.

Le marché se tient toujours pendant les heures chaudes de la journée, de midi à trois heures, de manière à permettre aux femmes des villages voisins de venir et de s’en retourner le même jour.

Après le repas du milieu du jour, femmes et captives vont généralement à la rivière ou au puits laver les ustensiles de cuisine et le linge ; elles se rendent aussi dans les jardins potagers pour les arroser.

Le puits ou la rivière est pour les femmes ce qu’est pour les hommes la place du village ; pendant qu’on savonne et se baigne, les potins vont leur train ; les jeunes filles, les enfants s’ébattent, pendant que les graves matrones dissertent. Tout à coup se forme un cercle de quelques jeunes femmes et jeunes filles, dont l’une reprend un refrain que les autres accompagnent de battements rythmés des mains et une danse s’improvise. Mais voici que dans le sentier vient un homme grave, appuyé sur un long bâton ; c’est un chef de case qui s’est aperçu qu’un ouvrage qu’il a donné à la maison n’est pas en train ; il sait où trouver la négligente, elle est au puits ; aussitôt l’essaim se disperse au milieu d’une envolée d’éclats de rire et de cris d’oiseaux effarouchés. Au milieu du désordre, la délinquante n’oublie pas de ramasser sa calebasse ou sa cruche, et, relevant son pagne, de s’enfuir à toutes jambes par un autre chemin.

A la tombée de la nuit, tout le monde est rentré pour le repas du soir. On prend ensuite le frais dans la cour ou devant les portes. Mais, si la lune éclaire, des danses, conduites par les griots armés de leurs tambourins et de leurs guitares, s’organisent bientôt. Tout le monde peut y prendre part en entrant dans le cercle formé par les spectateurs qui rythment de leurs battements de mains les chants improvisés des griots, femmes ou hommes.

Nombre de ces danses sont lascives, d’autres sont simplement des acrobaties, d’autres sont héroïques, d’autres, enfin, sont des mimiques intéressantes souvent.

Il me souvient, à ce propos, d’une danse de la pileuse, que j’ai vue dans un village à la suite d’un mariage.

En voici le thème : Les deux amoureux se sont épousés depuis quelques jours ; pendant que l’homme sort pour aller aux champs, sa femme l’accompagne, qui, sur le devant de la porte, va piler le mil pour la préparation de la nourriture ; elle marche soutenue par le bras de son mari amoureusement penché sur son épaule ; ils se séparent, s’envoyant de la main d’affectueux saluts. Le champ est aux abords du village, ils pourront se voir de loin pendant qu’ils travailleront chacun de leur côté. L’homme parti, la femme installe son mortier, y met son grain, prend son pilon et commence à travailler avec ardeur. Mais voilà que trois ou quatre voisines viennent se placer auprès d’elle pour se livrer à la même occupation. Les caquetages vont bientôt leur train, il y a une série de bonnes petites histoires bien croustillantes, la langue travaille, les pilons se reposent. La jeune femme craintive, se sachant observée, s’est placée de manière à être masquée par ses amies. De temps en temps, elle lève la tête pour regarder furtivement au loin dans la direction de son mari ; s’il travaille penché sur le sol, alors la mimique s’accentue, marquant une conversation des plus animées, entrecoupée d’éclats de rire des amies. Si, au contraire, il paraît se reposer, le regard rivé dans la direction de la maison, alors les pilons font rage au milieu des rires étouffés. Et ainsi jusqu’au retour de l’homme. Résultat : rien n’est prêt pour le repas et la petite ménagère pourrait bien encourir le reproche de paresse. Elle se porte toute frissonnante et câline vers son mari et le reconduit à la maison en le faisant passer à distance des pileuses qui, cette fois, se sont sérieusement mises à la besogne. Aussitôt entrée, elle s’empresse de sortir à nouveau, et, un panier à la main, se précipite chez une voisine complaisante, pour lui demander de lui prêter la farine nécessaire à la préparation de son repas. Autant rieuse et volage elle était tout à l’heure, autant sérieuse, active, préoccupée elle est maintenant. Elle disparaît enfin dans sa maison, soulagée d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.

Je n’ai vu qu’une seule fois cette danse et il y a dix ans déjà, mais la jeune femme qui la mimait mettait à son rôle tant d’originalité et d’expression que je crois la voir encore.

Cette digression un peu longue n’avait qu’un but, celui de faire comprendre comment il vaut mieux arriver le matin que le soir dans un village ; le matin, vous compterez peut-être sans les préoccupations du jour ; le soir, vous ne prendrez que date pour le lendemain.

J’ajouterai, en outre, que c’est une coutume très générale au pays Noir, et même au pays arabe, que le voyageur doit se présenter le matin, que celui qui s’est absenté pour quelque temps de chez lui n’y doit pas rentrer dans la journée ou la nuit, sous peine de voir mille malheurs fondre sur sa maison. J’ai eu souvent maille à partir avec mes guides pour cette cause ; et combien n’ai-je pas connu d’hommes, même très importants, préférer passer la journée et la nuit à portée de fusil de leur maison plutôt que d’y rentrer après midi. Mais les anecdotes sur ce sujet m’entraîneraient trop loin. J’en conterai quelques-unes qui se placeront au cours du récit.

Le lendemain, avec des guides fournis par le chef de Dioufourma, je vais faire étape à Nanthéma. La route, en forêt, longe les bords du Bafing. C’est un merveilleux territoire de chasse où la plume et le poil abondent.

De Nanthéma, nous nous dirigeons, le 8 mars au matin, sur Bana. Ce n’est pas sans peine que nous passons le long des murs du village où ont lieu des fêtes de sorcellerie très singulières appelées Koma, et dont je parlerai plus loin. A onze heures, nous campons de l’autre côté du Baoulé (deuxième branche de la Volta. Bafing et Baoulé se réunissent dans le nord de la route pour former la Volta). Je me résous à passer la matinée au bord de la rivière plutôt que de continuer ; le paysage est enchanteur et tous nous profitons de la halte pour prendre un bain délicieux. Le soir, à quatre heures et demie, après une très courte marche, nous sommes à Balankénendara. Le lendemain matin, 9 mars, nous arrivons de bonne heure à Bobo-Dioulasso. Je me rends aussitôt à un groupe en dehors du village où habite la sœur du Fama de Dioufourma, Guimbi, l’hôtesse de Binger d’abord, puis de Crozat. Ce dernier, en me donnant des notes sur la route, m’avait marqué Guimbi, cote 20. Et, en effet, en son souvenir et celui de Binger, je suis reçu à bras ouverts. Nous ne sommes pas longs à faire connaissance : Guimbi est d’une exubérance, d’une activité étourdissantes.

C’est tôt fait que nous installer. L’accueil de l’aimable hôtesse devient du transport, lorsque, dans la journée, je lui fais, en mon nom et en celui de mes amis, des cadeaux royaux.

Elle est partout à la fois, se jette à ma tête, dans mes jambes, entre dans ma case à tout propos pour s’enquérir si je n’ai besoin de rien, me fait apporter du lait, du beurre, des œufs, des poulets, des bœufs, etc.

Enfin, nous allons pouvoir prendre quelques jours de repos dont chacun a besoin, et je vais pouvoir à l’aise préparer la route en me renseignant.


CHAPITRE IV

De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra

Séjour à Bobo-Dioulasso. — Mes porteurs désertent. — Mon cuisinier. — Sa fin tragique. — Les sorciers et les fêtes du Koma. — Le Fama de Boussoura. — Les funérailles au pays bobo. — Le frère et la femme du Fama. — Traité de Boussoura. — Le Mansakié toqué. — Le griot et les notables de Ouakouoy. — Les caravanes et les ruses et coutumes des Bobos. — Ouoronkouoy. — Retour d’une expédition à Kari. — Les Bobos et leurs sifflets. — Le passage de la Volta. — Le Mansakié de Koumbara. — Le Dafina. — Arrivée à Lanfiéra.

Le séjour à Bobo-Dioulasso, qui semblait devoir être, grâce à l’accueil de l’aimable Guimbi, réparateur pour tous, fut marqué, au contraire, par une série d’ennuis d’ordre divers.

J’avais été, le jour de mon arrivée, voir le chef de village. Son abord avait été plutôt froid, mais il m’importait peu, j’en savais la cause ; elle résidait dans ce fait que j’étais descendu chez Guimbi au lieu de lui demander l’hospitalité à lui-même, revenant bon qui lui eût été des plus agréables.

Le lendemain, l’Almamy vient me faire visite. Crozat me l’a représenté comme un personnage dont il y avait lieu de se défier ; qu’il lui avait montré quelque hostilité lors de son passage, et qu’en particulier il l’avait empêché de signer un traité à Boussoura avec le Fama des Bobos-Dioulas, dont Bobo-Dioulasso dépend.

Je fais à l’hypocrite l’accueil qu’il mérite, car la considération pour les Français lui est subitement venue lorsqu’il a appris que je suis loin d’être démuni de ce qui pourrait le satisfaire.

Pas plus au pays Noir qu’en Europe, il n’est de bon goût de tenir rigueur à un homme riche. Donner assaut à son coffre est méritoire ; c’est lui reprendre ce superflu dont tant d’autres ont besoin. Pour une fois que je me suis trouvé dans cette situation privilégiée, j’ai su, malgré le manque d’habitude, faire bonne et longue résistance. D’aucuns diront peut-être que de mon mien propre je n’eusse point su être si sagement ménager.

Mais la richesse était mon arme principale de combat ; si la défendre devait être l’objet de mille soucis, souvent même de périls, d’elle seule je pouvais attendre le succès. Je me procure le plaisir de faire lire à mon visiteur le traité de San ; la rédaction l’enchante, car d’un regard il a inventorié les nombreuses caisses qui garnissent ma case. Cette vue, qui allume dans ses yeux les flammes ardentes de la convoitise, le convainc mieux que tous les raisonnements que l’Almamy de San est un sage dont chacun doit suivre l’exemple ; quant à moi-même, je suis, certes, le fils du Roi des Français lui-même pour voyager si loin en si grand équipage. Binger et Crozat, qui faisaient moindre mine, devaient être mes captifs peut-être, venus pour préparer les voies. Je le détrompe en l’assurant que ce sont seulement mes amis ; c’est à peine s’il veut le croire.

En le laissant se retirer sans lui parler de préparer un traité pour Boussoura où, m’a-t-il complaisamment informé, il n’y a pas de marabout (lettré musulman), je lui fais cadeau de quelques feuilles de papier. Il a dû en faire usage pour préparer contre moi quelque maléficieux grigri.

Dans la soirée du 10, vers quatre heures, je m’aperçois de l’absence de dix de mes porteurs ; aussitôt j’envoie deux hommes à leurs trousses, accompagnés de quatre autres que me donne Guimbi.

Peine superflue ; deux jours après, mes batteurs d’estrade rentrent bredouille. Ils ont su le passage des fugitifs à Balankénendara. Ceux-ci ont montré au chef de village un morceau de journal, disant que c’était un courrier pour le blanc, ami de Tiéba ; qu’ils allaient à Sikasso chercher des charges.

De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra.

Cette invention de ces hommes, qui ne connaissent pas nos habitudes, me semble étrange ; j’ai tout lieu de suspecter un de mes hommes d’avoir favorisé leur fuite. Mes soupçons se portent sur mon cuisinier, que je fais surveiller. Le lendemain, sous couleur d’aller au village acheter des vivres, il ne revient pas. Je fais prévenir le chef ; on fait des recherches en apparence, mais qui sont, ainsi que je pouvais le prévoir, sans résultat. J’ai toujours eu le regret, au cours de la route, de n’avoir pas fait un exemple sur ce misérable, que j’avais eu déjà dans une de mes précédentes missions et qui m’avait fort mal servi. Par commisération, je l’avais emmené ; mais, au cours du voyage, je m’étais aperçu que sa fidélité, aussi bien que son honnêteté, étaient des plus douteuses.

A ma rentrée en France, j’eus le bonheur d’apprendre qu’il avait porté la peine de sa trahison. Il avait réussi à gagner, en s’enfuyant, Sikasso, puis Ségou ; mais, arrivé là, reconnu comme un de mes hommes, il s’était rendu à la Résidence, où il avait raconté au capitaine Briquelot une histoire de brigands. Le capitaine Quiquandon et le docteur Grall, Hourst aussi, étaient encore là à cette époque, je crois. Certains détails donnés par cet homme leur parurent suspects ; d’après lui, ma mission avait été massacrée ; seul, il avait réussi à s’enfuir. Mais le récit qu’il donnait fourmillait de contradictions ; il mettait dans ses récits des situations qui parurent invraisemblables pour mes amis, qui me connaissaient ; on n’eut pas de peine à le convaincre d’imposture ; il avoua. Son sort fut vite réglé ; ordre fut donné et exécuté de le raccourcir de 25 centimètres, suivant la formule humoristique de mon ami Underberg.

Craignant, en suite de ces désertions, de voir ma mission se fondre, j’entrepris de quitter Bobo-Dioulasso au plus vite. Mais, nouveau contretemps : impossible de traiter aucune affaire, vente ou achat. La cause en était que les fêtes du Koma venaient de commencer et qu’elles devaient durer cinq jours. Les fêtes du Koma sont des fêtes de sorcellerie, basées sur de vieilles coutumes fétichistes, dont je ne puis donner d’autres détails que ceux que j’ai été à même de voir. Dans les pays fétichistes, surtout chez les Bobos et les Mossi, les sorciers ont une organisation très puissante ; ils forment une sorte de caste dans laquelle on n’entre que par une initiation accompagnée de coutumes barbares et bizarres. Les sorciers jugent du présent et de l’avenir ; ils exercent, en outre, un sacerdoce qui s’accomplit d’après des rites déterminés ; jamais on n’entreprend, au pays fétichiste, une opération de quelque importance, soit individuelle, soit collective, sans consulter le sorcier. Les entrailles des poulets ou des animaux de boucherie sont les révélateurs ordinaires de leurs oracles. Les endroits où les sorciers se réunissent, où ils consultent le sort sont sacrés ; malheur à l’étranger inconscient qui les viole : il doit être frappé de mort par la puissance occulte qui est supposée détenir ces lieux. Si la dite puissance oublie de s’exercer, la corporation y supplée par la suppression violente. Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de la fabrication des poisons, que les Bambaras appellent korté ; c’est là surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent la mort en quelques heures. Les noirs craignent beaucoup le korté ; il en est de toutes sortes. Les uns servent à empoisonner les flèches, d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir pour base, d’après le docteur Crozat qui les a spécialement étudiés, une graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présente sous la forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras, cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à peu s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter. Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que, l’empoisonnement étant complet, cela au bout de plusieurs mois, la victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui avaient fini de cette manière ; bien des chefs, que je n’ai pu voir, avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté perfectionné.

Le Koma.

Les fêtes du Koma ont lieu annuellement ; pendant leur durée, les sorciers sont maîtres absolus de se livrer aux pires excentricités. Vêtus à se rendre méconnaissables de peaux ou de feuillage, le visage bariolé, souvent couvert d’un masque, ils courent tout le jour dans les rues du village et aux alentours, armés d’une forte matraque. Aussitôt qu’ils aperçoivent une femme ou un enfant, des hommes même, non affiliés, surtout des esclaves, ils se mettent à leur poursuite et les frappent, s’ils ne se garent à temps en entrant dans une maison. Grâce à ces sottes coutumes, les affaires, pendant la durée des fêtes, sont suspendues ; les petits marchés journaliers même ne sont plus tenus.

J’eus recours à Guimbi et, grâce à son entremise, je pus enfin terminer mes approvisionnements.

Bobo-Dioulasso est un marché important où se tissent des cotonnades célèbres d’une grande finesse de trame en même temps que de grande solidité. Les principales transactions du marché portent sur l’or, la noix de kola et le coton.

La noix de kola vient du sud du Ouorodougou et du Gondia. Il y en a à Bobo-Dioulasso deux variétés, l’une rouge, l’autre blanche, également estimées. Les blanches viennent du Ouorodougou. Je ferai la monographie de la kola en traitant de cet important commerce à propos des caravanes de Kano.

Le 14 mars au matin, nous quittons Bobo-Dioulasso. Guimbi, son mari et sa petite fille de six ans, mignonne enfant qui avait égayé de son gentil babil ma case, me font un bout de conduite. Notre guide est le neveu de Guimbi, qui doit nous mener jusqu’à Boussoura.

En passant à Dafinso j’apprends par des dioulas[10] la prise de Kinian par Tiéba. Nous campons sous les murs de Sandibougou.

Le soir, je suis témoin d’un trait de mœurs bobos quelque peu singulier. A la nuit faite, au milieu du silence, s’élève dans le village la voie stridente d’un griot qui prononce une assez longue tirade. La voix s’éloigne et ainsi fait le tour du village. Je fais chercher l’explication. J’apprends que le griot a fait une annonce. Un homme du village, celui-là même qui a fait faire l’annonce, avait caché dans la brousse un pécule en cauries ; étant retourné à sa cachette, il l’avait trouvée vide ; il en avait conclu que quelqu’un de son propre village avait découvert son magot et l’avait emporté. Le réclamant voulait bien croire que si, en effet, un homme du village avait pillé sa cachette, c’est qu’il en ignorait le propriétaire ; aussi le priait-il instamment de lui rapporter le bien dérobé dont le griot donnait le montant exact.

C’est là un trait de mœurs bien primitives ; je fus bien étonné quand on me dit que très probablement le réclamant rentrerait dans son bien, car il est d’usage bien établi que les Bobos, ceux d’un même village au moins, ne se volent pas entre eux.

Le lendemain, nous faisons étape à Satiri ; merveilleux campement sous des doubalels gigantesques aux abords du village, dont l’accueil est des plus cordiaux. Je reste deux jours à cause de deux de mes hommes qui ont été fortement luxés par un de mes bœufs porteurs, véritable bête féroce.

Le deuxième jour est jour de grand marché. Je puis y faire des provisions. Nous trouvons en abondance du bon beurre, du laitage apportés par des femmes peules, charmantes de grâce et de coquetterie. Nous trouvons aussi des œufs, dont nous sommes sevrés depuis Sikasso.

Le 17 mars, après étape dans la journée à Dougou-Birama, nous sommes à Boussoura à cinq heures et demie. J’ai envoyé à l’avance Makoura et le guide prévenir le Fama Mahmadou-Sanou de mon arrivée. Je trouve préparée une très large installation dans de bonnes cases en terre, recouvertes de toits de chaume. Sélou, le frère du Fama, vient à ma rencontre, et tout de suite, en sa compagnie, je vais saluer ce dernier. C’est un vieillard très doux et affable, je ne crois pas que celui-là ait jamais pressuré personne.

Dès le lendemain matin il est chez moi, pour m’apporter une chèvre, du miel et du riz ; armé de sa longue pipe, il me regarde curieusement vaquer à mes diverses occupations ; nous causons de Binger et de Crozat ; il a gardé des deux le meilleur souvenir.

Dans la journée, je lui fais remettre de très beaux cadeaux, et à Sélou qui vient me voir je fais des ouvertures pour un traité. Je lui fais lire et interpréter le traité de San. Au cours de la conversation, j’apprends qu’ils redoutent la venue de Tiéba qui, maintenant débarrassé de Kinian, va certainement se porter sur Bobo-Dioulasso pour s’ouvrir la route de ce marché. Or la prise de Bobo-Dioulasso serait leur ruine, et, d’autre part, Tiéba a contre les Sanous une vieille rancune. Dans son enfance, il a été enlevé à son père et vendu comme captif à Satiri ; mais un homme de Bobo-Dioulasso a pu le racheter et le rendre à Daouda. Ils pensent que Tiéba a gardé mauvais souvenir de ce fait et pourra le leur faire expier durement, aujourd’hui qu’il est si puissant et qu’allié aux Français il possède de si nombreux fusils.

Je rassure Sélou et lui dis que, dès l’instant que son frère sera notre allié, Tiéba ne pourra rien contre le pays des Bobos-Dioulas ; que, s’il veut passer un traité avec moi, je lui remettrai au nom du chef des Français un pavillon qu’il lui suffira de hisser sur son village le jour où Tiéba se présentera et que, devant cet emblème qu’il connaît bien, il s’arrêtera.

Sélou et Makoura se rendent chez le Fama et celui-ci accepte le traité. On se met à la rédaction et la signature en est arrêtée pour le 19 mars.

Le 19, je pars de bonne heure pour aller aux bords du Baoulé, qui coule à 5 kilomètres environ au nord-est de Boussoura. C’est une rivière de 40 mètres de large et de 1 mètre de profondeur en cette saison. Les berges surplombent le lit normal de 4 à 5 mètres, mais le lit d’inondation doit avoir une étendue considérable. Les vestiges appendus aux arbres sont à 5 mètres environ au-dessus des berges.

Toutes ces rivières de la boucle et aussi les affluents de la rive droite du Niger ont dans leur partie moyenne le même régime. Coulant dans des terrains sans relief, leur lit d’inondation occupe une grande étendue ; aussi les villages sont toujours à grande distance des rives et situés à la limite des collines basses qui déterminent la vallée.

La rivière ici porte le nom de Kou ; c’est la Volta de Binger. Elle est formée du Bafing, branche nord et Baoulé branche sud que nous avons traversées entre Sikasso et Bobo-Dioulasso. Ces deux branches se réunissent à Tankoro, situé à environ 40 kilomètres dans le sud-ouest de Boussoura.

J’attendais l’après-midi le Fama et Sélou pour signer le traité, quand le Fama me fait prévenir qu’il a perdu une de ses femmes, puis deux heures plus tard qu’un de ses frères vient également de mourir.

Je vais lui porter mes doléances ; il paraît très affligé ; je savais qu’il aimait beaucoup la jeune femme qui venait de mourir en mettant au monde un enfant qui non plus n’avait pas vécu ; je savais aussi que son frère était vieux et infirme, que depuis longtemps sa mort était prévue. Je crus devoir lui apporter cette nuance dans l’expression de mes doléances ; mon étonnement fut grand quand j’entendis le Fama me répondre : « Je regrette beaucoup mon frère, je l’aimais, nous avons passé notre vie côte à côte, rien ne peut le remplacer dans mon affection. Quant à ma femme, je la regrette, c’est vrai ; mais la remplacer m’est aisé, il me suffit d’en acheter une autre. Rien au contraire ne peut tenir la place de mon frère. »

Le double enterrement eut lieu dans la journée. La coutume dans les pays de la boucle du Niger, Bobos, Mossi, est d’enterrer dans l’intérieur des maisons ; seuls les esclaves sont enterrés en dehors des villages. On creuse un trou dans le sol de la case, on y place le cadavre enseveli dans un pagne, après l’avoir préalablement lavé, puis on dame fortement la terre par-dessus ; la case reprend peu après son aspect habituel. Dans les grandes familles, une case spéciale sert à la sépulture ; mais les gens du commun continuent à habiter la case où le défunt est enseveli. La cérémonie funèbre est accompagnée par les gémissements des femmes et les coups de fusil tirés par les assistants. Lorsqu’un homme de grande famille est mort, de toutes parts viennent des amis et des parents, non à date fixe, mais isolément pendant deux ou trois mois, et l’arrivée de chacun d’eux est l’occasion de brûler de la poudre en l’honneur du mort.

Une audience du Fama de Boussoura.

C’est ainsi que souvent, passant devant un village, le voyageur surpris d’entendre les coups de fusil se renseigne. « C’est un enterrement, lui est-il répondu. — Qui donc est mort ? — Personne aujourd’hui, mais il y a un mois un tel a été mis en terre que des amis de tel village viennent enterrer aujourd’hui. » En effet faire parler la poudre en l’honneur d’un mort ne s’exprime pas autrement que « l’enterrer ».

Le lendemain, 20 mars, il a été arrêté qu’on signerait le traité. En effet le Fama et Sélou viennent dans la journée, mais accompagnés de plusieurs hommes, dont des sorciers. On donne lecture des actes ; mais, quand il faut signer, nous ne nous entendons plus, les sorciers s’y opposent. Le Fama et Sélou disent qu’ils ont donné leur parole, qu’elle ne peut être mise en doute. Ce qu’ils veulent surtout, c’est le pavillon. Je n’accepte point ; je veux, sinon leur nom, puisqu’ils ne peuvent l’écrire, du moins leur signe qui montre bien qu’ils ont accepté. Je perds mon temps à essayer de les convaincre. Je refuse le pavillon, certain de les amener à composition.

Dans la soirée, le Fama envoie chercher Makoura et lui dit qu’il donne à Sélou pleins pouvoirs pour signer. Celui-ci vient en effet presque à la nuit. La scène qui se passe est du dernier comique. Sélou est grave et songeur ; en entrant, il demande précipitamment la plume et les papiers. Il appose sur chacun deux signes, un pour son frère, l’autre pour lui ; il a la sueur au front, il lui semble commettre une action abominable ; puis aussitôt il demande le pavillon, le cache sous son boubou et se sauve tant qu’il a de jambes.

Le lendemain matin à patron-minette, le Fama est chez moi qui me confirme qu’il a bien envoyé Sélou pour signer. Je lui donne un exemplaire du traité et lui fais faire une pinte de bon sang en lui racontant la scène de la veille. Il me dit qu’ils ont été contraints à ces allures mystérieuses par crainte des sorciers ; mais ce qu’il veut avant tout, c’est mettre son pays à l’abri des entreprises de Tiéba, et pour cela il a confiance en moi, tandis que les sorciers n’y pourraient rien.

Le 22 mars au matin, nous quittons Boussoura. Le premier village de la route vers Ouoronkouoy est Boundoukouoy, mais on ne peut l’atteindre d’une seule étape ; il faut camper dans la brousse à une rivière qu’on appelle le Farako et ce campement est très redouté, il est réputé peu sûr.

Une forte caravane de gens de Kong allant à Bandiagara vendre des kolas est restée à Boussoura pour faire avec moi cette marche ; ils comptent sur ma présence seule pour les protéger, mais ils ne se sont point préoccupés d’entrer en rapports. Le chef de cette caravane seulement est venu m’amener un homme horriblement brûlé sur tout le torse et la figure, un barillet de poudre lui avait éclaté entre les mains ; j’ai indiqué les soins à lui donner, là se sont bornées nos relations.

En arrivant au campement vers midi et demi, je trouve la caravane établie ; au passage, je ne recueille d’eux aucune des marques de la civilité obligée entre voyageurs au pays Noir. Cependant ces gens qui connaissent admirablement le pays pourraient m’être utiles en me renseignant ; ils connaissent les blancs, Binger est resté longtemps parmi eux. Une fois campé, j’essaye d’entrer en relations par mon interprète et quelques hommes que j’envoie dans leur camp. Peine perdue. Je me décide toutefois à leur acheter mille kolas, ce qui permet à mon interprète de pouvoir causer un peu avec deux ou trois d’entre eux.

A la tombée de la nuit, le griot de la caravane jette aux échos de la solitude un éloquent défi à tous ceux qui, mal intentionnés, voudraient attaquer la caravane pendant la nuit. C’est du dernier comique de voir ces gens endosser la peau du lion alors que sans ma présence ils n’eussent jamais osé s’arrêter en ce point. Leurs rodomontades leur valent quelques quolibets de mes hommes qui sont furieux de n’avoir pu de la journée échanger quelques paroles en leur langue avec des hommes de leur race. La nuit se passe tranquille en mon camp, mais personne ne dort dans la caravane voisine.

Au matin, je fais charger et nous partons à cinq heures cinquante ; nous passons Ouamina et à neuf heures nous arrivons à Boundoukouoy.

Le chef de village dont Crozat m’a parlé est plein de prévenances, mais c’est un agité et un maniaque. Je ne suis pas arrivé qu’il me propose de faire le lendemain une opération contre le village voisin de Bokouoy, j’ai toutes les peines du monde à décliner cet honneur. Lorsque la caravane de Kong arrive deux heures plus tard dans un ordre parfait, le chef se plaint du vol d’un fusil pratiqué par les gens de Ouamina qui ont essayé de piller la caravane.

Le Mansakié (nom bobo des chefs de village), dont l’esprit toujours en éveil a été excité par l’appât de grigris que lui a promis le marabout de la caravane, vient me demander de partir avec lui-même et quelques-uns de mes hommes pour faire rendre ce fusil. A lui s’est joint le chef de la caravane de Kong qui n’est plus l’arrogant de la veille, il est tout sucre et tout miel, et c’est en invoquant le nom du blanc qui a été l’hôte de Kharamokho-Oulé à Kong (Binger) qu’il me demande de me joindre au Mansakié pour aller à Ouamina réclamer le fusil volé. Je m’abstiens d’acquiescer, car c’est la pire maladresse pour un voyageur que vouloir se mêler aux affaires des pays qu’il traverse pour s’en faire l’arbitre ; mais le difficile est souvent de trouver le prétexte à donner pour rester neutre. En maintenant mon refus je dis au Mansakié que je lui serai reconnaissant de ce qu’il pourra faire pour faire rendre justice à la caravane ; s’il réussit, je lui promets un pistolet.

Dans la soirée, il revient triomphant avec le fusil ; mais de son pistolet il ne veut pas, il veut un grigri. J’ai toute peine à lui faire comprendre que je ne fais pas métier de marabout, et, devant son insistance, je lui promets de lui en rédiger un en français. Il part et je ne le revois plus. Au départ, le lendemain, il m’envoie un guide presque aussi fou que lui-même. Mais deux Peuls m’accompagnent de leur gré, pensant grappiller quelque chose. L’un d’eux est un vieux griot qui connaît admirablement ces êtres si simples, si enfants, que sont les Bobos.

Jusqu’à Boussoura la traversée du pays bobo n’a présenté que peu de difficultés, il n’en est plus de même maintenant. Les divers villages, à partir de Boundoukouoy, sont indépendants les uns des autres, souvent en hostilité ; il sera très difficile d’obtenir des guides.

Nous faisons étape à Ouakra dans la matinée ; le chef me donne dans l’après-midi son fils pour me conduire à Ouakouoy. En route cet homme me raconte qu’il est lui-même le chef du village où nous nous rendons, que le chef bobo que j’y pourrai trouver n’est que son mandataire.

Nous campons auprès du village et, comme de coutume, à l’arrivée j’envoie saluer le chef, car je n’ai qu’une confiance modérée dans les dires de mon guide. Celui-ci reçoit les cadeaux que je lui envoie, cadeaux dont le fils du chef de Ouakra, à titre de commission, perçoit, il est vrai, la plus large part, mais en retour ne daigne ni me faire une visite, ni m’envoyer la plus simple marque d’hospitalité. Mon guide est venu me saluer, puis est reparti. Je renvoie, avec le griot peul qui persiste à m’accompagner, mon interprète au village, faire part au chef de mon étonnement au sujet de son manque de civilité. Makoura revient en me disant que le chef a déclaré qu’il allait venir lui-même. Une heure se passe et la nuit vient sans que rien arrive. J’en fais l’observation au griot en lui faisant sentir qu’il remplit à coup sûr de manière insuffisante ses fonctions de deuxième interprète. Celui-ci se pique d’autant plus du reproche, qu’il avait escompté aussi bien la venue d’un mouton que celle de quelques jarres de dolo qui l’eussent aidé à passer gaiement la soirée. Aussi retourne-t-il au village avec la résolution d’un homme dont l’estomac est peu garni et le gosier sec, et auquel cet état ne sied qu’à moitié. Un quart d’heure après, je le vois revenir avec trois hommes complètement nus, sauf un imperceptible langouti. Il me les présente, l’un comme le chef de village, les deux autres comme les adjoints. Je les fais asseoir devant moi et tout de suite je leur marque mon étonnement de leur manque aux lois les plus élémentaires de l’hospitalité. Sur ce sujet, le griot de partir et, sur un ton d’orateur populaire, de faire le procès de ces malheureux. Il leur dit combien ils ont manqué au plus élémentaire de tous leurs devoirs, mais leur cas est singulièrement aggravé du fait que l’affront a été fait à un blanc. Je ne sais exactement le thème qu’il leur développe avec une verve infatigable et un grand accent de conviction ; toujours est-il que je vois l’attention de ces sauvages se fixer ; leur regard ne quitte pas la physionomie expressive du griot dont un feu voisin éclaire les traits ; je vois dans leurs yeux se succéder les sentiments les plus divers, mais où la surprise, puis l’admiration dominent ; bientôt ils sont sous le charme. L’habile improvisateur se rend bien compte de l’effet qu’il produit, car à un instant il s’interrompt pour dire en peul : « De ce moment je les tiens, ils sont mes captifs. » Et de fait les malheureux Bobos sont rivés à ses lèvres. J’ai grand’peine à maintenir le fou rire qui me gagne, mais moi-même je suis impressionné par cette scène réellement éloquente dans sa simplicité. Je sens l’âme de la brute s’éveiller, vibrer au son d’une parole entraînante. Enfin le griot arrive aux grands effets, je vois la terreur envahir les traits des malheureux que l’accent de l’orateur subjugue ; tout à coup le chef se levant vient se prosterner devant moi, le dos tourné, les mains croisées sur les reins, ses deux adjoints l’imitent et le spectacle risible peut-être de ces trois hommes qui font acte de soumission, en me présentant presque à hauteur du visage leur postérieur vierge de tout vêtement, revêt un caractère grandiose quand le Peul lui-même, enthousiasmé de son succès, me dit : « Ce sont tes esclaves, ils t’indiquent que tu peux les enchaîner. »