CHAPITRE VIII

De Say à la frontière de l’empire haoussa

Le Niger à Say. — Géographie physique et politique de la région entre Niger et Mayo-Kabbi, de Say à Gobéri. — Ce qu’on entend par Dalhol. — Les Dalhols et la mer Saharienne. — Sel et natron. — Hommes et choses du Djerma. — Vols et vexations. — Une caravane haoussa en marche. — En station. — Situation critique à Torso. — La sortie du Djerma. — Le Serky de Guiouaé et la « veine du blanc ». — Hommes et choses du Kabbi. — Je soigne le fils du Roi. — J’obtiens une lettre du Roi de Kabbi. — Pénible départ pour la frontière haoussa.

Say est une ville sans grande importance commerciale. Elle est située dans la vallée même du Niger, sur la rive droite. En hivernage, ou mieux aux hautes eaux du Niger, une dérivation du fleuve l’isole de la terre ferme ; en saison sèche, ce bras est un marais assez difficile à franchir. La chaîne de collines qui borde la vallée est peu élevée sur la rive droite, la hauteur est d’une quarantaine de mètres environ ; la chute du plateau au-dessus du marais dont je viens de parler est d’une vingtaine de mètres. Sur la rive gauche au contraire, des falaises argileuses très ravinées s’élèvent assez brusquement au-dessus du fond de la vallée à 60 mètres environ.

En face de Say, le Niger coule dans une vallée bien définie, il mesure 300 mètres de large, sa profondeur est de 4 à 5 mètres. La crue devant Say atteint sa plus grande hauteur en septembre et octobre.

Say n’a pas non plus d’importance politique. Le Roi, qu’on appelle généralement du titre de Mody-Bô (lettré), est en réalité sous la tutelle du chef d’Ouro-Guéladjio.

Dans la matinée du 27, je pris congé du Roi dans des formes très courtoises, lui apportant en cadeau un certain nombre de gros d’or que je lui avais promis. Rentré chez moi, je vis bientôt arriver un superbe cheval qu’il m’envoyait en présent. Bai brun, très membré, mesurant 1m,54 au garrot, Mody-Bô, comme les hommes l’appelèrent bientôt, devint la monture de Badaire.

Le Roi, après avoir fait toute l’opposition possible à mon intention de me porter sur Argoungou, m’avait promis un guide pour me conduire à Tond-Hiou, première étape de la route ; il me l’envoya sur la rive gauche, le lendemain, jour fixé pour le départ.

Rendu au bord du fleuve avec Abdou, homme de confiance du Roi, deux grandes pirogues commencent le transbordement. Trois voyages enlèvent la presque totalité des charges ; le quatrième, le peu qui reste et trois chevaux à la nage. La grosse difficulté est le transport des bourriquots ; le fleuve est un peu agité et réellement c’est une opération dangereuse ; il faut toute l’habileté des piroguiers et le sang-froid de mes hommes qui tiennent les animaux dans les embarcations, pour y arriver, car celles-ci donnent une bande extraordinaire. Enfin, c’est sans encombre que tout arrive sur la rive droite. Je passe moi-même après avoir donné 7000 cauries (7 francs) pour le prix du passage ; il y a bien des récriminations pour obtenir plus, parce qu’il semble que l’on peut tirer sur moi à boulets rouges ; j’ai eu en effet la main à la poche toute la matinée ; mais je ne me laisse pas fléchir. A dix heures, je prends pied sur la rive droite, la rive haoussa, comme disent les gens de Say.

Dans l’après-midi, nous recevons une tornade épouvantable ; il tombe en une heure plus de 0m,10 d’eau ; le fleuve monte de 1 mètre environ, car la roche signalée par Barth, située en face du camp, qui découvrait dans la matinée de 0m,70, est recouverte complètement sans que le moindre remous en marque la place.

28 août. — Dans la nuit nous avons force pluie, mais les tentes seules et quelques menus objets souffrent ; nous avons un très grand feu et c’est dans mon fauteuil que je passe la dernière partie de la nuit. Au matin, on prépare les charges, le guide arrive et à six heures vingt-cinq nous partons.

Passage du Niger à Say.

Nous faisons assez péniblement l’ascension de la falaise, qui est abrupte et ravinée. De la crête, je prends une dernière vue de la vallée majestueuse du grand fleuve qui sera bientôt, je l’espère, pour le plus grand profit de tous, blancs et noirs, le véhicule de nombreux produits, et je m’éloigne, songeant que ce blanc filet d’argent était ce qui me tenait encore attaché à la mère patrie ; que là-bas, au loin, dans l’Est, ses eaux baignaient des terres françaises ; qu’enfin je vais entrer dans l’inconnu et que les pronostics ne sont pas rassurants.

Au moment du transbordement, un cavalier venu du Djerma disait en effet, à la vue des nombreux bagages qui encombraient la rive :

« Ah ! il vient sur notre rive, le blanc ; tant mieux, nous aurons beaucoup de marchandises bientôt, car nous le pillerons. — Mais, lui fit-on observer, il a de bons fusils. — Qu’importe ! il a peu d’hommes. D’ailleurs, si nous ne l’attaquons pas tout de suite, nous le harcèlerons de demandes de cadeaux ; s’il ne consent pas, nous prendrons. »

Je ne devais pas tarder à m’apercevoir que ce n’étaient pas là des menaces vaines. Mais, avant d’entrer dans le récit des tribulations sans nombre dont cette route fut émaillée, je crois nécessaire de donner ici une idée de la géographie physique et politique des contrées qui s’étendent entre le Niger et Sokkoto.

Le Niger ne reçoit par sa rive droite qu’un affluent important, c’est le Mayo-Kabbi. Mayo, en foulbé, signifie rivière ; Kabbi est le nom du pays entre Sokkoto et Argoungou où la rivière se forme par la rencontre de deux autres dont nous allons parler, qui se réunissent sous les murs de Sokkoto. Le Mayo-Kabbi, en langue haoussa, s’appelle Goulbi N’Kabbi ou encore Goulbi N’Sokkoto, Goulbi ayant la même signification que Mayo. Le Mayo-Kabbi se jette dans le Niger en face de Goumba, après avoir arrosé Sokkoto et Argoungou. Il est formé : 1o du Goulbi N’Gandi qui vient du Sud, passe à Bakoura, Dampo, Yassakoua, Gandi, en ce point tourne à l’Ouest et par Koundous et Riri arrive un peu au nord de Sokkoto ; 2o du Goulbi N’Rima, lequel est formé de deux rivières ; la plus orientale est aussi la plus septentrionale, elle passe non loin de Katséna, à Kamané et Zyrmi ; la deuxième vient du sud de la province de Zaria ou Zozo, elle passe à Kaoura-Yankaba, Birni N’Goza, Boko, Dolé, Sansané-Issa et se rencontre avec la branche orientale à Tozei. De ce point, le Goulbi N’Rima se dirige vers le Sud-Ouest, passe à Vourno et rencontre le Goulbi N’Gandi au nord-ouest de Sokkoto.

MM. Staundinger et Hartret ont, à la suite de leur voyage, fait modifier les cartes construites jusque-là seulement d’après les travaux de Clapperton et de Barth ; ils ont fait de la rivière de Kaoura et de celle de Gandi une seule rivière. La version de Barth était la vraie. Ils ont été trompés par les lignes de marais qui se trouvent entre Magami N’Didi et Yankaïoua. Pour mon compte, je certifie que les rivières de Kaoura et Gandi sont différentes ; car, arrivé à Yassakoua et manquant d’animaux, j’ai voulu charger mon canot Berton avec les bagages que je ne pouvais faire porter ; j’ai dû m’arrêter à quelques kilomètres au Sud, à Dampo, la rivière venait directement du Sud par Bakoura. C’est par la voie de terre seulement que j’ai pu gagner Kaoura.

Un point important fixé par ces voyageurs est celui de Boko, qu’ils ont placé à sa latitude véritable, bien différente de celle admise d’après Barth ; de ce fait, la courbe du Goulbi N’Rima est beaucoup plus au Sud que ne l’indiquent les cartes actuelles.

A l’inspection de la carte, il semblerait que le Niger reçoive d’autres affluents importants qui sont portés sur les cartes sous le nom de Dalhols. Il n’en est rien. Ces immenses tranchées, qui atteignent jusqu’à 20 kilomètres de largeur, ne sont pas des lits de rivières ; j’essayerai ci-après, sans pouvoir donner ici une théorie complète qui nécessiterait de trop longs développements, mais que je me réserve d’exposer avec preuves à l’appui, j’essayerai, dis-je, de faire comprendre ce que sont ces phénomènes géologiques.

La région qui s’étend entre le Niger et le Mayo-Kabbi jusqu’à Sokkoto est très peu arrosée, mais cependant fertile et assez peuplée.

En partant de l’Ouest, elle est divisée politiquement en trois États, qui sont : le Djerma (foulbé) ou Zaberma (sourhaï), le Maouri (foulbé) ou Arewa (haoussa), le Kabbi indépendant. Au sud de ces États est le Dendi.

Le Djerma et le Dendi ont des populations de race sourhaï ; le Maouri et le Kabbi sont habités par des populations de race haoussa. Indépendants les uns des autres, les chefs de ces divers États, dont les capitales respectives sont Dosso, Guiouaé, Argoungou et Bounza, reconnaissent cependant la suzeraineté du Roi du Kabbi dont le titre est Serky N’Kabbi.

De Say à Sokkoto.

Ils se sont affranchis de la domination des Empereurs de Sokkoto, depuis une trentaine d’années ; Argoungou, ainsi que je l’exposerai ci-après, était — et cet état de choses a duré jusqu’à une époque postérieure à mon passage — le boulevard de la résistance de ces contrées contre la domination de l’empire haoussa. Quelques mois après mon passage, Argoungou fut pris par l’Empereur de Sokkoto, pendant qu’Ibrahima-Guéladjio s’emparait du Djerma et du Maouri.

Malgré ces divisions politiques bien nettes, l’autorité des chefs du Djerma, du Maouri et du Dendi est plutôt nominale ; sur leur propre territoire, le moindre chef de village met facilement en échec cette autorité. Le prestige du pouvoir tient à l’homme seul qui en est investi, il a ou n’a pas la force de faire exécuter ses ordres. Dans le Djerma, le Djermakoy était d’une extrême faiblesse et incapable de se faire obéir ; dans le Maouri, le Serky de Guiouaé avait dans sa capitale du moins un certain prestige, mais qui ne rayonnait pas bien au delà. L’un et l’autre, que j’avais fini par disposer assez favorablement, ne purent me faire passer (et l’on verra plus loin au prix de quelles vexations), qu’en invoquant que j’allais auprès du Roi du Kabbi : « Laissez aller ce blanc, disait le Djermakoy aux forcenés qui nous harcelaient, il va comme envoyé auprès du Serky N’Kabbi. Celui-ci le mangera[16], s’il lui convient. » Cette restriction avait bien sa valeur et j’étais bien décidé à montrer au Serkyon N’Kabbi que ce qui pourrait lui être agréable rencontrerait de ma part une opposition que chacun peut comprendre.

Nous sommes au 28 août, jour du départ de la rive droite, l’étape se fait après trois heures de marche à Tond-Hiou. En route nous avons rencontré nombre de gens se rendant au marché de Say avec du grain et du sel. Ce sel vient de la vallée de Foga dans le Maouri ; il est enfermé dans des prismes de paille de 0m,40 de longueur sur 0m,10 de hauteur. Un homme porte cinq ou six de ces paquets. C’est du sel terreux, couleur bistre, que j’ai vu sur le marché de Say ; il s’y débite sous la forme d’un petit cône de 0m,04 de hauteur sur 0m,03 de diamètre à la base. Il est obtenu à froid par simple lavage des terres salifères, tandis qu’ailleurs, dans le Bornou par exemple, on évapore dans des moules d’argile les eaux préalablement saturées par des lavages successifs.

Sans trouver à Tond-Hiou d’hostilité bien marquée, je rencontre cependant du mauvais vouloir et c’est avec beaucoup de difficulté que j’obtiens le lendemain un guide pour Djiddal.

En ce point l’accueil est bon, le vieux chef me donne un guide pour le lendemain en me conseillant de prendre une route qui descend un peu vers le Sud par Tondo et Kourfari.

A mi-chemin de Tondo nous rencontrons une dizaine de cavaliers qui nous barrent le chemin et veulent contraindre le guide à nous conduire à leur village, Bossadjio. Une vive altercation s’engage, le guide refuse énergiquement de les suivre ; les coupeurs de route le prennent de haut, les menaces pleuvent ; ce que voyant, je fais grouper le convoi en dehors de la route et charger les armes, puis le revolver à la main je signifie à ces malandrins d’avoir à laisser le chemin libre. Ils s’exécutent de mauvaise grâce et nous pouvons arriver à Tondo sans encombre. L’accueil qui nous est fait est bon ; le chef de village est un vieillard parent du chef de Tond-Hiou ; je lui fais un cadeau dont il est enchanté, il me promet son frère pour me guider le lendemain jusqu’à Kourfari. Il faut veiller toutefois, car le camp est entouré de gens qui profiteraient de la moindre négligence pour voler et se sauver. Je constate depuis deux jours combien est immodéré l’amour de la pièce d’argent, appelée katibidjé dans le pays. J’en puis profiter pour mes achats ; mais aussi, chaque fois qu’on tentera de me pressurer, ce sera uniquement dans le but de m’en extorquer.

Le lendemain, nous partons pour Kourfari ; au village de Gobéri, nous descendons dans le Dalhol-Bosso.

Le Dalhol-Bosso est une énorme déclivité qui offre les apparences d’un lit de rivière et qui, de Gobéri à Kourfari situé à la bordure orientale, mesure 8 kilomètres de large. La berge, aussi bien du côté occidental que du côté oriental, ne domine que de 3 ou 4 mètres le plafond du Dalhol et cependant il y a un changement radical dans l’apparence et dans la nature du terrain. A l’inspection on se rend compte que, quelle que soit l’importance des pluies, une rivière ne peut couler dans cette tranchée ; il se trouve en effet des déclivités profondes dans lesquelles se forment en hivernage des mares d’étendue variable, mais il existe aussi des seuils plus élevés que les berges elles-mêmes et qui tiennent toute la largeur du lit. Si l’on étudie le terrain environnant, un fait d’importance capitale frappe l’observateur qui a quelque habitude de l’étude du sol. Si cette tranchée était un lit de rivière desséché, la direction suivrait celle des lignes de plus grande pente de la surface et la vallée serait constituée par des chaînes de hauteur en harmonie avec le relief environnant. Or il n’en est rien ; la direction générale du Dalhol est oblique quand elle n’est pas perpendiculaire à ces lignes de plus grande pente. En poursuivant cette étude, on remarque bientôt des phénomènes d’érosion qui, au lieu d’être localisés comme il arrive ordinairement, s’étendent sur toute la longueur du lit ; on se rend compte qu’il s’est produit un phénomène d’un ordre particulier comme celui d’une immense colonne d’eau qui se serait frayé un chemin en écrêtant tous les reliefs du sol qu’elle a trouvés sur son passage. On se rend compte aussi que le phénomène n’a eu qu’une courte durée, car le lit n’a pas de pente qui ait permis en aucun temps un écoulement régulier des eaux ; le sol a été seulement comme raboté parallèlement à sa surface.

D’où pouvaient provenir ces masses d’eau et quelle était leur nature ? La constitution du sol et la faune spéciale qui se développe à sa surface vont nous permettre de le définir. Les terres du Dalhol sont des terres salifères, argiles et sables ; outre du sel, elles contiennent aussi du natron. Or la présence du sable au milieu de terres argilo-ferrugineuses qui constituent les terrains des abords des Dalhols, unie à l’existence des sels de potasse et de soude, atteste de façon indiscutable que les eaux qui ont déterminé par leur passage ces énormes tranchées étaient des eaux de mer.

D’autre part, la flore du Dalhol, nous l’avons dit, est très spéciale ; un arbre en particulier y domine : c’est l’hyphème, appelé aussi palmier flabelliforme ou palmier d’Égypte. Or, et ceci est une constatation que j’ai maintes fois vérifiée, partout où l’hyphème se montre sous ces latitudes, on retrouve à sa base le terrain du Dalhol. Du fait que cet arbre n’est pas dans la zone climatérique qui lui convient, puisqu’il croît seulement dans la moyenne et la basse Égypte, il ressort que les semences qui ont donné naissance aux sujets existants se sont trouvées mêlées aux terrains de transport entraînés par les eaux.

Je suis obligé d’écourter à cette place cette étude que je me réserve de faire plus complète, et de donner seulement la conclusion à laquelle je suis arrivé, conclusion dont j’ai vérifié les éléments au cours de ma route jusqu’au Tchad, puis dans ma traversée du Sahara, éléments qui ont été rapprochés et se sont trouvés en harmonie avec des constatations de phénomènes de même nature que je me suis rappelé exister le long du cours du Sénégal et du Niger. Cette conclusion est la suivante :

A un âge géologique relativement récent, alors que les fleuves Sénégal, Niger et Nil avaient leur cours déjà bien défini jusqu’à la mer, que le lac Tchad était vraisemblablement un lac formé par le Chari, lequel en sortait vers l’Est pour se jeter dans le Nil, à cet âge, dis-je, existait dans l’intérieur du continent, à l’emplacement actuel du Sahara, une immense mer intérieure.

Si l’on examine attentivement une carte d’Afrique, on remarque qu’il existe une ligne de soulèvement partant du nord-ouest de l’Atlas pour aboutir aux sources du Nil. Cette ligne est jalonnée dans le Sahara par les montagnes, au nord de Rhat, les monts Toummo, le massif du Tibesti, les hauts plateaux du Borkou, du Wadaï et les lignes de hauteur entre Oubanghi, Congo et Nil. La poussée intérieure qui fit émerger ces divers massifs eut pour effet de déterminer deux plans inclinés, l’un vers le Nord-Est (Méditerranée et Nil), l’autre vers le Sud-Ouest, et sur la pente de ces versoirs la mer Saharienne s’écoula partie vers la Méditerranée, partie vers l’intérieur du continent.

Occupons-nous en particulier du versoir sud-ouest. La plus grande poussée de la masse liquide déséquilibrée se fit sentir vers le fond des golfes ; des sinus de la mer Saharienne, les eaux s’y précipitèrent sous de grandes hauteurs en masses énormes, qui se frayèrent chemin dans la direction de ces golfes prolongés, et, ainsi, elles déterminèrent ces lits momentanés qui sont les Dalhols. Leur course se prolongea jusqu’à la rencontre des grands fleuves, dont elles empruntèrent le lit pour arriver jusqu’à la mer. C’est ainsi qu’au nord de la boucle du Niger des indications de Dalhols arrivent jusqu’au fleuve ; de même aussi les Dalhols Bosso et Foga joignent le Niger avant l’embouchure du Mayo-Kabbi. Le Dalhol-Boudi joint le Mayo-Kabbi au nord d’Argoungou.

Or le fait est digne de remarque. A partir du point où le Dalhol rencontre le lit d’une rivière, la végétation spéciale dont j’ai parlé et qui, en outre du palmier flabelliforme, comprend nombre d’espèces que je n’ai pu étudier, par défaut de connaissances spéciales, apparaît immédiatement, sur la rive qui n’est pas suivie par le courant, c’est-à-dire sur la rive où se produisent les dépôts ; si le courant change de rive, la végétation change avec lui pour toujours suivre la rive opposée.

Pour compléter cet examen, il faudrait étudier le cours du Sénégal, du Niger et de leurs affluents dans la partie qui a été empruntée comme issue par les eaux de la mer Saharienne ; ce serait sortir du cadre de ce récit.

Quant au versoir dont j’ai parlé, il est parfaitement indiqué sur les cartes, et l’étude altimétrique du Sahara permet d’en constater l’existence. Partant du Tchad à la cote 270, on arrive aux monts Tummo à la cote 800 sans aucune interversion du sens de la pente.

Une dernière remarque qui doit bien montrer que les Dalhols n’ont jamais servi de lit à des rivières, même temporaires, c’est que la largeur de leur lit va se rétrécissant du Nord vers le Sud, c’est-à-dire du point le plus voisin de leur commencement à leur point d’aboutissement vers leur embouchure dans le fleuve. La chose s’explique d’elle-même avec la théorie que nous venons d’exposer ; elle ne saurait s’expliquer dans l’autre cas.

Du Dalhol les indigènes extraient du sel par le procédé que j’ai indiqué, et aussi du natron. On appelle kaoua dans les pays foulbés et haoussa le natron présenté sous la forme marchande qui est l’état cristallisé. La préparation est la suivante : les terres qui contiennent du natron sont d’aspect noirâtre ; à la suite de l’évaporation de l’eau des pluies, cette terre se tuméfie à la surface et, en enlevant la croûte, on trouve une terre blanche que l’on mélange avec un peu d’eau. Cette solution, on la laisse tomber goutte à goutte sur une plaque de fer fortement rougie au feu. On obtient par ce procédé une plaque de natron cristallisé qui, sous cette forme, s’exporte sur les marchés de Say et de Dori.

Du natron les indigènes font parfois usage pour remplacer le sel dans la préparation des aliments, mais il est surtout employé pour la mastication du tabac. Dans tous les pays foulbés et haoussa chaque homme est porteur d’une petite poire en cuir où se trouve sa provision de tabac séché, sans autre préparation que l’élimination des côtes. Dans le même récipient est un morceau de kaoua. Pour former sa chique, l’homme prend une pincée de tabac, la place sur le devant de la bouche, entre la lèvre inférieure et les dents ; puis, portant à sa bouche le morceau de natron, il en détache une parcelle qu’il mélange au tabac. Quoique chiquer soit une habitude très répandue, l’indigène dépourvu de natron préfère s’abstenir plutôt que de chiquer du tabac seulement.

Au Bornou, le natron se prépare comme le sel, par évaporation à chaud des eaux mères saturées au préalable.

Mais revenons au récit. Le 31 août au soir, nous campons à Kourfari, situé à la rive orientale du Dalhol-Bosso. Cette partie du Dalhol porte le nom de Dahel, tandis que la partie occidentale est désignée sous le nom de Boboï.

Plus nous pénétrons dans le pays djerma, plus l’hostilité des gens s’accentue, plus leur avidité devient gênante, plus se vérifie chaque jour la menace du cavalier rencontré au bord du Niger. Il est malaisé de se faire idée du cynisme éhonté, de la cupidité de cette race, de sa mauvaise foi, de ses instincts traîtres et pillards. A Kourfari, le soir, le chef me promet un guide pour le lendemain ; mais, lorsqu’il faut partir, il faut renouveler les cadeaux qui avaient déjà péniblement arraché la promesse de la veille. Au moment du départ, le 1er septembre, tout à coup sur le chemin surgit un homme, la lance à la main, qui, d’un ton menaçant, s’adresse au fils du chef de Kourfari, mon guide :

« Comment, lui dit-il, as-tu laissé camper ce blanc dans ton village, sans me prévenir ? Est-ce qu’aussi bien que ton père je n’ai pas droit à un cadeau pour lui permettre passage ? Il a campé chez toi, mais il aurait pu aussi bien le faire dans mon village. Vous ne passerez pas sans que le blanc m’ait fait un cadeau qui me satisfasse. »

On me traduit les propos de cet homme qui est le chef de Karra, village situé à 7 ou 8 kilomètres de la route que nous suivons. Je lui fais répondre que je ne suis pas un dioula (traitant) dont on puisse exiger quoi que ce soit ; je donne à qui il me plaît, et, poussant mon cheval, je le force à s’écarter du chemin. Il se retire en maugréant. Deux heures après, nous passons auprès des quelques cases qui forment le village de Bandi ; j’envoie au passage saluer le chef. Celui-ci vient à moi et la scène du matin avec le chef de Karra se renouvelle. J’oppose le même refus et je sens que les fils du chef de Kourfari hésitent à continuer ; ils ne se décident qu’en me voyant m’éloigner. A Kouré, nous campons à midi et demi, après avoir essuyé en route une tornade.

La saison des pluies, qui s’est ouverte le 6 juin pendant que nous étions à Zebba, bat en ce moment son plein ; presque chaque jour depuis Ouro-Guéladjio nous avons tornade ou grande pluie ; hommes et animaux s’en ressentent. Les récoltes sont presque à maturité et les mils atteignent une hauteur que je n’ai vue nulle part ailleurs. Cette région est d’une extrême fertilité.

A Kouré, je trouve un accueil meilleur que je n’espérais à cause des incidents de la route ; la journée se passe dans d’excellentes relations avec le village.

A l’entrée de la nuit, le temps est pluvieux ; au lieu de faire replier ma tente comme je le fais chaque soir de manière à surveiller mon camp de mon lit, je suis obligé de la laisser dressée. Comme à l’habitude, on a allumé des feux. Sous l’une des tentes qui sert de bâche pour les bagages, les hommes ont pris refuge contre la pluie ; sous la mienne, dressée sous un arbre en bordure d’un champ de mil qui longe le chemin conduisant au village éloigné d’une centaine de mètres, sont le lit de Badaire et le mien ; deux de mes hommes, mon chef d’escorte Aldiouma et mon domestique Benissa, sont couchés à l’intérieur. Mes cantines sont empilées contre ma couche ; un sac maure contenant mon linge de corps, mon képi, mon chapeau, mon revolver sont placés sur mes cantines.

Vers onze heures, je me réveille ; je mets la tête hors de la tente, je vois qu’à dix pas ma sentinelle veille auprès d’un feu bien clair ; je l’appelle pour m’apporter un tison à la lueur duquel je lis l’heure à ma montre. Au moment où je vais me recoucher, il me semble entendre comme le bruit du passage d’un homme au milieu des tiges de mil ; j’appelle en demandant : « Qui est là ? » Aldiouma se réveille et se précipite immédiatement dans la direction que je lui indique. Il revient, un moment après, me dire qu’il a bien cru qu’il y avait un rôdeur qui fuyait devant lui, mais qu’il n’a pu ni le voir, ni l’atteindre. Je me recouche en prescrivant au factionnaire de bien veiller et je me rendors avec la conviction que le rôdeur en a dû être pour ses frais.

Au matin, je suis bien obligé de constater que j’ai été victime d’un vol d’une audace inouïe ; tout mon linge de corps, mon képi, mon chapeau, les hardes de mon domestique ont disparu. Un léger bruit qu’a dû faire le voleur m’a réveillé ; c’était bien lui que j’avais entendu s’enfuyant au travers du champ de mil. J’envoie de nouveau de ce côté ; on retrouve mon képi, mon chapeau, le sac de Benissa éventré, objets dont le voleur s’est débarrassé quand il s’est senti poursuivi par Aldiouma ; mon revolver a échappé par miracle.

Je ne perds pas mon temps en vaines récriminations, je sais que le vol est permis vis-à-vis de l’étranger, même s’il est l’hôte du village ; d’ailleurs je dois arriver dans la journée auprès du Roi du Djerma (Djermakoy) auquel je me réserve de recourir, s’il est possible.

Le chef nous servant de guide, nous nous mettons en route pour Dosso où je me fais, comme de coutume, précéder à l’avance par Makoura. Le Djermakoy envoie au-devant de moi deux de ses hommes, qui me guident jusqu’au cantonnement, groupe de cases ruineux en mur mitoyen avec la propre demeure du Roi.

Celui-ci que je vois dans la journée m’accueille assez bien ; c’est un brave homme qui a une notion très exacte de sa faiblesse, qui se sent presque honteux de commander, même fictivement, à de semblables malandrins. Sa recommandation dernière au moment où je le quitte est de me dire : « Surtout fais bien veiller de jour et de nuit, car tous les voleurs et coupeurs de bourse de la région se sont donné rendez-vous à Dosso, à cause de la présence de la caravane haoussa. Contre eux je ne peux te protéger ; protège-toi toi-même. »

Le pays ne vit que de l’exploitation et du vol ; les caravanes haoussa sont les vaches à lait qui enrichissent pour plusieurs mois ceux qui ont fait montre de plus de hardiesse pour exiger, de plus de ruse pour dérober.

Le lendemain, je fais des ouvertures au Djermakoy pour un traité ; après avoir mûrement réfléchi et consulté, il me répond que, quoique indépendant comme Roi du Djerma, il ne peut passer un traité de quelque sorte sans l’assentiment du Roi du Kabbi qui réside à Argoungou. Je lui demande un guide pour me conduire auprès de celui-ci ; il me fait un prix tellement exorbitant que nous ne pouvons nous entendre ; mais il ajoute toutefois que le conseil qu’il me donne est de partir avec la caravane haoussa qui se mettra en marche deux jours après, qu’à sa suite j’ai grand’chance de n’être pas trop inquiété, parce que toutes les préoccupations des rôdeurs seront tournées du côté de la caravane.

Pendant ces trois jours de séjour à Dosso, j’eus occasion de prendre contact avec la population, d’en étudier les coutumes. J’appris ainsi à mes dépens que, pour avoir la permission de tirer de l’eau à un puits, il faut louer à un prix très onéreux la corde et le seau d’un habitant du village ; qu’il ne faut jamais accepter un cadeau, quelque faible qu’il soit, un poulet, une poignée de mil ou d’arachides. Le bon apôtre qui vous l’offre sous les dehors les plus simples ne manque jamais de vous affirmer que c’est un don d’hospitalité sans importance, dont il ne saurait avoir le mauvais goût de demander la moindre rétribution ; n’êtes-vous pas l’hôte du village ? Il n’est pas parti qu’il revient s’assurer que le poulet a été égorgé, le mil mangé ; alors c’est d’un ton menaçant qu’il exige un cadeau décuple de la valeur de ce qu’il a apporté. Il n’y a pas à le convaincre de mauvaise foi, c’est un procédé d’usage courant, le village entier est là pour soutenir ses revendications. Il est vrai que vous trouvez immédiatement, si l’incident ainsi provoqué grossit, un défenseur parmi l’assistance ; celui-ci le prend de très haut avec ces misérables, les chasse en les invectivant de belle sorte ; mais, si vous acceptez ses services, vous vous êtes mis sur les bras une dette de reconnaissance que vous ne pourrez acquitter, c’est un maître chanteur qui a tous ces canaillards pour complices.

J’avais pris à Tondo, pour me servir d’interprète djerma et haoussa, un certain Peul du nom d’Ahmadou. Sans cesse bafoué et rudoyé par ces braillards, il ne me rendait que de faibles services ; il était en butte à toutes les menaces et se renfermait dans un mutisme absolu chaque fois que je lui demandais un renseignement.

Le départ de la caravane haoussa a été fixé pour le 5 septembre au matin ; nous partons ce même jour avec le fils du Djermakoy pour guide. En route nous rencontrons des fractions de la caravane qui attendent, sans cesse en alerte, que toute la caravane soit en mouvement. De tous côtés c’est une agitation extrême, les femmes sont bousculées, les porteurs sont adroitement débarrassés de leur charge de kola par des gens embusqués ; ce ne sont partout que cris et bruits de querelles. Nous prenons les devants, et, sauf un léger retard provoqué par un bourriquot qui s’est déchargé et se fait chasser comme noble bête de vénerie, nous arrivons sans encombre à Tambokiré, à huit heures. Malgré mes protestations sur le peu de longueur de l’étape, le fils du Djermakoy m’oblige à camper. Vers neuf heures et demie seulement, la caravane arrive ; elle marche avec une extrême lenteur, mais dans un ordre parfait. En tête sont quelques chameaux qui ont été loués pour la traversée du pays et qui portent quatre charges de kola, puis viennent les femmes très lourdement chargées des ustensiles de ménage et de cuisine, des pots en terre, de grandes calebasses, des escabeaux contenus dans de grands filets. Les malheureuses, outre ce pesant fardeau de 50 à 60 kilogrammes, portent souvent un enfant ; derrière marchent les porteurs, en file indienne comme les femmes, ou seuls avec une lourde charge de kola, ou poussant les animaux, ânes, bœufs, mulets, chevaux aussi pesamment chargés. Sur les flancs marchent les propriétaires des charges, quelques-uns à cheval ; en arrière enfin, fermant la marche, le Madougou, chef de la caravane, entouré d’une nuée de quémandeurs qui lui feront, au campement, durement expier l’honneur de l’avoir escortée pendant la route.

La caravane haoussa en marche.

La race haoussa est essentiellement industrieuse et commerçante ; je ne saurais mieux comparer Kano, la capitale commerciale de l’Afrique centrale, qu’à Nijni-Novogorod, et les caravanes qui en sortent, qu’à ces caravanes mogoles qui viennent apporter sur le marché de la grande cité commerciale russe les produits de l’Orient.

Chaque année sortent de Kano, entre mars et mai, une vingtaine de caravanes qui vont chercher au Gougia (nord du pays des Achantis) des noix de kola, pour les apporter sur le marché de Kano.

A cet effet, un certain nombre de commerçants se réunissent, qui ont résolu de partir ensemble ; ils choisissent parmi eux un homme expérimenté, énergique et habile qu’ils désignent pour leur chef ; il prend le nom de Madougou. Pendant la durée de la route, il a les pouvoirs semblables à ceux du Roi de Kano lui-même, c’est-à-dire que son autorité est absolue. C’est lui qui a charge de s’entremettre avec les autorités locales pour acheter le passage de la caravane ; la réussite de l’opération dépendra de l’habileté avec laquelle il saura manœuvrer pour se soustraire aux taxes trop lourdes. Il est admis que la caravane ne peut faire résistance, il faut donc contenter chacun sans ruiner l’entreprise. Il a mission de répartir au prorata de l’importance des charges les impôts prélevés sur la caravane. A ces riches marchands, qui emmènent des esclaves chargés, des bourriquots, des mulets, des chevaux, s’en joignent en outre de plus humbles, qui ont, pour toute fortune, la charge qu’ils portent sur la tête.

Au départ, dans les paniers garnis de cuir, qui sont destinés à rapporter les kolas, on emporte les divers articles de l’industrie de Kano, des boubous, des pantalons ordinaires, d’autres plus riches, artistement brodés, des pagnes communs et d’autres spécialement renommés, appelés tourkédis, qui sont fortement teints à l’indigo pur et glacés d’un côté, puis des peaux préparées dont Kano fait un immense commerce.

La route est la même à l’aller qu’au retour ; elle passe par Gandi, Sokkoto, Argoungou, Guiouaé, Dosso. En aval de Say, généralement à Kirtassi, la caravane traverse le Niger, puis entre dans le Gourma, atteint Soudou M’Bodjio, aussi appelé Fada N’Gourma ou Noungou, capitale du Gourma, longe la frontière du Mossi et par le Gourounsi, le Mampoursi, le Dagomba, arrive à Salaga, capitale du Gondia.

En ce point, elle échange ses marchandises contre des noix de kola, puis, son chargement opéré, fait retour sur Kano où les premières caravanes arrivent vers le milieu d’octobre.

Chaque jour la caravane doit payer passage au village où elle campe ; mais surtout la traversée du Djerma était[17], pour les malheureux caravaniers, la cause de soucis sans nombre, de pillages continuels, de vexations de tout genre. Je ne puis mieux en donner une idée qu’en citant la parole d’un de ces hommes auquel je manifestais mon étonnement de le trouver si calme en présence des exigences jamais inassouvies du chef de Tambokiré.

« Que veux-tu ? Il faut passer ; chaque jour, nous achetons nos têtes ! »

Je ferai, en parlant de Kano, la monographie de la noix de kola ; mais je veux donner ici une idée des fatigues supportées par ces caravaniers pour aller à la recherche du précieux produit.

Lorsque la caravane arrive au village où elle doit s’arrêter pour la journée, elle se rend à un emplacement connu à l’avance où se fait le déchargement des hommes et des animaux, et aussitôt la configuration, toujours la même, que doit avoir le camp, est marquée par les charges rangées sur le sol.

L’instant d’après, pendant que les esclaves conduisent les animaux à l’abreuvoir, puis aux pâturages, que les femmes font le marché et se livrent à la préparation du repas, tous les hommes qui ne sont pas laissés à la garde des charges se rendent dans la brousse ou dans la forêt, pour y couper des branches et des feuillages au moyen desquels des huttes en branchages sont immédiatement édifiées ; puis, ce premier travail fait, on entoure le camp d’une enceinte continue avec des matériaux de même espèce. Ainsi, à la mode des légions romaines, chaque jour la caravane établit un camp dans une enceinte fermée, qui a pour objet de la mettre à l’abri des entreprises des rôdeurs de nuit.

Pendant ce temps, le Madougou discute, soit au village, soit au camp, avec le chef et les notables, le taux de l’impôt qui sera prélevé en kolas ou en argent et vêtements. La discussion en général dure de longues heures au pays djerma, car le chef du village n’est pas seul à avoir des prétentions ; les chefs des autres villages, à grande distance, sont aussi venus, alléguant qu’ils ne sont ni moins puissants ni moins difficiles, partant, à satisfaire. Les rodomontades qui, en temps ordinaire, n’auraient d’autre effet que d’amener des rixes de village à village, ont au contraire pour résultat de rendre légitimes les exigences exprimées ; l’un n’a pas reçu satisfaction qu’il s’associe aux autres pour appuyer les revendications de celui dont on discute les droits. Lorsque cette tâche ardue est terminée pour les chefs, vient le tour des individualités turbulentes auxquelles il faut aussi donner satisfaction.

Enfin, on est tombé d’accord, le tribut est versé, mais jamais guère avant l’entrée de la nuit ; alors on barricade les portes de l’enceinte, et le griot (héraut) du Madougou annonce d’une voix retentissante aux échos d’alentour que les affaires sont réglées avec le village, à la satisfaction de tous, que la nuit il est défendu à quiconque de s’approcher de l’enceinte ou de tenter de la franchir, qu’il courrait risque d’être pris pour un voleur et qu’on tirerait dessus.

L’écho seul tient compte de ces menaces et les habitants mettent toute leur ruse et leur audace à pénétrer dans l’enceinte pour y voler.

Le lendemain, quand la caravane veut partir, nouvelles exigences ; si elles sont trop élevées, elle doit rester la journée pour parlementer ; sinon, le Madougou consent et presse la mise en route.

Au moment de notre passage à Tambokiré, la malheureuse caravane haoussa et la mienne furent plus qu’à l’ordinaire harcelées par des quémandeurs menaçants. La raison était que, quelques jours auparavant, le Roi du Kabbi avait demandé au Djermakoy de rassembler une colonne pour se joindre à lui, dans le but d’aller razzier un important village de la banlieue de Sokkoto.

Les guerriers s’étaient empressés de répondre à son appel et la caravane était obligée de supporter les vexations et les prétentions incessantes de tous ces fanatiques insatiables.

Je comptais personnellement m’affranchir plus aisément de ces misères, grâce à la présence du fils du Djermakoy et à l’ordre qu’il avait donné à chaque village de me pourvoir d’un guide. Je ne devais pas tarder à perdre cette illusion. Dès mon arrivée, j’avais envoyé au chef du village un cadeau qu’il avait accepté avec satisfaction, mais à ce moment il avait à s’occuper de la caravane.

Dans l’après-midi, un certain nombre de batteurs d’estrade tentèrent de pénétrer dans mon camp. J’eus toutes les peines du monde à les en expulser sans provoquer une bagarre. Ils s’éloignèrent dans la direction du village et revinrent accompagnés du fils du chef qui, fort insolemment, me rapportait mon cadeau. Je me bornai à le rendre à Badaire, qui le remit dans une caisse, et, malgré menaces de tout genre, je me refusai d’y ajouter la moindre chose. « Je suis un envoyé, leur dis-je, je ne puis être astreint à payer des droits comme une caravane de commerce ; que celui qui n’est pas content de ce que je lui donne, vienne prendre ! »

Peu habitués à entendre pareil langage, ils se retirèrent furieux, menaçant de la voix et du geste. Je n’en pris cure, mais j’installai, la nuit venue, un service sérieux de surveillance, aussi bien pour la garde des bagages que des animaux. Je doublai mes sentinelles et pris le parti de veiller une partie de la nuit. Vers neuf heures, le fils du chef revenait chercher le cadeau dédaigné. Je ne le lui rendis qu’à la condition qu’il me servirait de guide le lendemain. Il m’objecta que je devrais attendre le départ de la caravane, laquelle, faute de s’être entendue avec le village, ne pourrait encore continuer sa route.

Je trouvais gênant le voisinage de celle-ci qui attirait tous les gens en quête d’un mauvais coup à faire ; je désirais même m’en affranchir pour gagner l’Arewa ou Maouri, où je pouvais être assuré d’une meilleure protection de la part de l’autorité, et 30 kilomètres au plus m’en séparaient, que je voulais franchir au plus vite. J’insistai donc, promettant à cet homme un cadeau en argent, s’il voulait me guider le lendemain ; il consentit. Pendant ces pourparlers, un de ses hommes, assis contre la tente qui couvrait les bagages, réussissait à me voler mon petit appareil photographique ; je ne m’en aperçus que le lendemain.

J’ai dit que la maladie des bœufs sévissait encore, mais elle tirait à sa fin ; toutefois, un Djerma intelligent, qui possédait encore quelques têtes de bétail, craignant de les perdre, suivait la caravane et chaque jour abattait un animal pour le vendre en détail. Je fis marché dans la journée avec lui pour un petit bœuf ; mais, lorsque je voulus le lui payer, il me déclara préférer n’être payé qu’à Argoungou, et en argent.

Le lendemain, nous partons avec le fils du chef du village, laissant à Tambokiré la caravane haoussa. A neuf heures, nous sommes au village de Torso, où mon guide refusant d’aller plus loin m’oblige à camper. Comme je poursuis mon idée de sortir du Djerma au plus tôt, j’envoie un cadeau au chef du village en lui demandant un guide pour l’après-midi. Il accepte mon cadeau et me fait promesse d’un guide qui viendra en même temps m’apporter la nourriture pour mes hommes.

Mon camp n’est pas installé que je sens que ces bonnes dispositions sont mensongères. En effet, l’attitude de la population est des plus malveillantes ; à tout propos naissent des difficultés que j’ai grand’peine à calmer. Vient mon marchand de bœuf de la veille, qui me réclame le prix de son animal ; pour éviter des contestations, je le règle à un prix supérieur à celui convenu. L’instant d’après, c’est un certain Salé, jeune homme audacieux, chef d’un village voisin, qui me réclame insolemment un tribut de passage ; je l’éconduis, puis fais de même d’un deuxième.

Sur ces entrefaites étaient venus les fils de l’ancien Roi, prédécesseur du Djermakoy actuel, qui m’avaient offert, pour me guider, leurs services à un taux très élevé ; ils veulent me persuader que partir sans la caravane haoussa serait une imprudence ; je maintiens ma décision de partir le soir, trouvant qu’ils mettaient une réelle impudeur à vouloir traire deux vaches à la fois.

Je suis d’autant plus pressé de partir que je sens la situation de plus en plus tendue avec le village. Vers deux heures, le factotum du chef, qui devait me servir de guide et qui avait exigé à l’avance ses arrhes et les avait reçues, revient apportant le repas de mes hommes, mais à mon grand étonnement, en même temps, le cadeau du chef. Le voyant venir, j’avais donné l’ordre de chercher les animaux au pâturage ; toutefois, je ne puis m’empêcher de demander une explication. Cet homme me dit qu’avant tout une question est à régler et il me représente mon marchand de bœuf qui n’accepte plus son prix et veut davantage ; j’ai beau protester que j’ai déjà donné plus que je ne devais, mais comme je veux partir, j’ajoute 2 francs. Cette affaire réglée, il faut, me dit-on, régler le tribut de Salé et des chefs voisins ; le chef lui-même enfin trouve son cadeau insuffisant. Je m’insurge tout de bon cette fois et fais charger. Alors Salé et d’autres se jettent au milieu de mes hommes et des bagages et veulent employer la violence pour empêcher le chargement ; à bout de patience, je saisis mon revolver et, l’appuyant sur le front de Salé, je lui fais comprendre que, s’il ne sort pas de mon camp, je lui brûle la cervelle. Pour un instant le calme revient, mais les têtes sont fort échauffées. Pendant ce temps, craignant de se trouver mêlé à une mauvaise affaire, mon Peul Ahmadou prend son arc et ses flèches et s’enfuit. Que faire sans interprète au milieu de ces forcenés que j’hésite, les voyant sans armes, à éloigner à coups de fusil ? Je suis le conseil d’un sage, qui me dit qu’aller voir le chef du village est le plus sûr moyen d’arranger les choses. Je me rends à cet avis ; le chef est tout miel et sucre : c’est un malentendu, les choses vont s’arranger, il est tard déjà, il me demande de rester à mon camp jusqu’au lendemain.

Le soir revient l’obsédante question du cadeau ; il ne faut rien moins que de l’or, des assiettes, des gobelets, etc. Finalement on s’arrête à une pièce de flanelle blanche et 5 francs que je donnerai le lendemain quand le guide sera au camp. Salé revient à la charge, je le renvoie.

7 septembre. — Je voulais tenter de profiter de la nuit pour partir ; mais ma seule ressource comme guide eût été mon interprète peul qui n’aurait pas manqué, aux premiers préparatifs, de s’enfuir pour prévenir le village. Réflexion faite, j’ai chance, en partant, d’avoir le lendemain sur les bras les villages de la route ; je me résous à rester, fidèle au principe que j’ai toujours maintenu, de sortir de jour et la tête haute.

Au matin, je fais charger ; le factotum du chef arrive, qui, de nouveau, refuse le cadeau arrêté la veille ; cette fois c’en est trop, c’est un parti pris de renchérir sur chacune de mes concessions. En route ! Nous nous mettons en marche pour tourner le village ; celui-ci nous est caché par un pli de terrain ; j’entends bientôt le tam-tam et les habitants sortent en armes du village, qui avec arcs et flèches, qui avec une lance, qui avec un bâton. Je fais charger les armes, et, le convoi bien groupé, nous continuons à avancer. Je suis résolu à attendre l’attaque, car je ne me sens pas le courage de faire exécuter le feu sur cette centaine d’inconscients auxquels des femmes et des enfants sont mêlés et qui n’ont pas même à m’opposer un fusil à pierre.

Au moment où je pousse droit sur un des assaillants qui me tient en joue à cinq ou six pas, son arc bandé, le chef du village s’élance vers moi, les bras au ciel, attestant que c’est chose ridicule que ce qui va se passer et me conjurant d’arrêter.

Je me rends au désir de l’hypocrite et, sur-le-champ, par l’intermédiaire d’Ahmadou qui avait trouvé bon d’esquisser une deuxième fuite, on reprend la question du cadeau. Malgré tout l’esprit de conciliation que j’y veux mettre, on ne peut arriver à s’entendre. Je comprends qu’il me faut ruser pour éviter une effusion de sang inutile qui pourrait avoir pour effet de me fermer définitivement la route. Je déclare que, ne pouvant nous entendre, je vais changer mon camp que je trouve défectueux et qu’on reprendra les pourparlers quand j’aurai installé mon nouveau campement. Mon but est de profiter de la situation pour me rapprocher d’une mare que j’ai reconnue et dont la position, beaucoup plus rapprochée de la route que je dois suivre, présente cet avantage qu’en y prenant position j’aurai tourné le village.

Cette manœuvre s’exécute sans incident. Je m’installe et entoure mon camp d’une corde pour défendre l’approche des bagages.

Bientôt la foule grossit, devient menaçante ; ce n’est plus le village seul que j’ai sur les bras, mais bien tous les villages environnants qui ont rallié à l’appel du tam-tam. Les hommes sont assis sur les bagages, les armes prêtes ; j’ai mon revolver à portée de ma main, pendant que je parlemente pour les cadeaux. J’entreprends de gagner Salé, qui me semble le plus accessible ; j’y réussis par quelques concessions et l’instant d’après il me débarrasse d’un braillard qui fait mine de se jeter sur moi, mais que j’attends au bout de mon revolver. Plusieurs objets sont volés, que Salé fait restituer. Toutefois, l’horizon est des plus sombres ; sûrement les coups de fusil partiront avant la fin de la journée. Des rixes éclatent à tout instant, suscitées par entente entre eux pour provoquer un désordre à la faveur duquel ils se livreront au pillage. Le règlement même des cadeaux sur lesquels ils sont obligés de transiger, parce que la caravane haoussa est signalée et qu’ils ont hâte d’aller l’exploiter, n’amène qu’une détente passagère. Mon Peul, un instant revenu, s’enfuit à nouveau. Nous sommes à la merci du plus futile incident qui mettra l’un de nous aux prises avec un de ces forcenés, qui ont l’intuition que la voie de fait seule leur est défendue et se permettent le reste.

Je me faisais cette triste réflexion que, même chez les plus sauvages des peuples que j’avais fréquentés, j’avais pu trouver à éveiller un sentiment généreux ; le Djerma n’en possède aucun. Il est cupide, voleur et lâche. Un exemple montrera l’impudeur étrange de cette race. A côté de moi s’était assis un homme à qui, au milieu de tous ces événements, on avait omis de payer un achat fait la veille ; à un moment il s’éloigne et revient s’asseoir à la même place. Tout à coup il me demande où se trouve ma canne ; l’instant d’avant je l’avais auprès de moi, je la cherche en vain. C’était une canne de bois noir renfermant un stylet d’acier qui sortait de lui-même, si l’on imprimait une secousse un peu forte. J’appelle mon domestique et lui demande où il l’a mise, et mon homme de me dire :

« Inutile de la chercher, on te l’a volée.

— Si tu connais le voleur, lui dis-je, et que tu me la fasses rendre, je te donnerai vingt sous.

— Donne la pièce.

— Non, quand tu me rapporteras ma canne.

— C’est moi qui l’ai prise, mais je te la rendrai si tu me donnes une pièce de vingt sous. »

Je ne pus même en ce moment m’empêcher de sourire de tant d’impudence, et, sachant qu’une pièce de dix sous n’avait pour eux aucune valeur, j’entrepris de le mystifier en lui en proposant une. Il refusa de la prendre, et moi je persistai à ne pas lui donner plus. Il s’en alla furieux d’être obligé de garder la canne qui n’avait aucune valeur, car le stylet en était cassé.

Vers dix heures, aucune détente ne se produisait dans notre situation, qui ne pouvait au contraire que s’aggraver du fait de l’arrivée de la caravane haoussa et des dangereux parasites qu’elle traînait à sa suite.

Mais il existe une Providence pour le voyageur, et, comme à Gastiatbé[18] dans le Ferlo, au moment où je pouvais le moins m’y attendre, l’horizon s’éclaircit. Le rayon de soleil avait figure, c’était le Djermakoy. Celui-ci, allant joindre la colonne en formation dans le Kabbi dont j’ai parlé, avait rejoint, la veille, à Tombokiré, la caravane haoussa et, faisant route avec elle, arrivait à Torso. Mon Peul en désertion, craignant autant pour lui que pour moi, se précipite au-devant du Djermakoy qui lui demande de mes nouvelles. Ahmadou répond en racontant les événements du jour et de la veille. Le Djermakoy entre dans une violente colère ; ses ordres ont été méconnus : « Le blanc est un envoyé, je lui ai donné la route jusque vers le Roi du Kabbi ; si celui-ci veut le manger, il le mangera, c’est affaire à lui ; mais j’entends que dans mon pays il soit respecté. »