En arrivant à la gare Montparnasse vers dix heures du soir, le curé de Sableuse se souvint des sombres pronostics de Valérie :
— Si c’est Dieu possible de vous lancer dans une aventure pareille !… Vous n’en reviendrez point tout entier, c’est bien sûr ! A Paris, on est écrasé à tous les coins de rue… De plus, vous serez roulé, volé par toutes sortes de filous ! Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que cette Mme Cousinet soit partie avec le fils de M. le comte ? Si son mari ne peut pas se passer d’elle, qu’il aille donc la rechercher lui-même… Un curé n’est pas fait pour courir après les cocottes ! Et puis, vous ne la retrouverez point dans cette ville où vous n’avez jamais mis les pieds qu’entre deux trains, quand vous étiez en permission !
L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa mission était difficile, délicate, dangereuse… Mais comment résister aux supplications de M. Cousinet ? « Vous avez connu Pierre de Sableuse tout enfant, lui disait-il… Il vous écoutera si vous allez lui redemander ma femme. Moi, vous comprenez, je préfère ne pas le rencontrer en ce moment. Je me connais : je serais capable de faire un malheur. Et je le crois très violent aussi… Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment, sans bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre qu’il s’agit… Vous ramènerez une égarée dans le chemin du devoir conjugal. Sans compter que, si le scandale éclate, le parti des bons Français sera battu aux prochaines élections ! Tout cela se tient, comme vous voyez… Vous seul pouvez tout sauver, mon cher ami ! Partez vite… Je vais demander par téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne un remplaçant pour quelques jours ! » Impossible de refuser… D’ailleurs, en apprenant la fugue de son fils, Mme de Sableuse avait eu la même idée : « Allez le rechercher, dit-elle à l’abbé Pellegrin… Seul, vous pouvez l’arracher à cette créature diabolique qui a certainement abusé de sa jeunesse, de sa naïveté ! » Évidemment, la bonne dame se faisait des illusions sur la candeur de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que lui répondre ? Il est vrai que M. de Sableuse avait exprimé une autre opinion en disant à l’abbé : « Moi, je trouve que tout est bien ainsi… Ce Cousinet m’a pris mon château : mon fils lui a pris sa femme. Ce n’est pas grand’chose, évidemment, mais c’est toujours ça ! »
Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie dans l’autre, le curé de Sableuse, encore tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue de Rennes… Maintenant qu’il foulait de ses gros souliers l’asphalte parisien, il avait perdu de son optimisme et de son assurance et il se demandait comment finirait une aussi singulière expédition. Mais il voulut réagir et il y parvint en se disant : « Faut pas s’en faire… Mieux vaut chercher deux amoureux dans Paris que des blessés dans les fils de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai le secours de la Providence ! »
Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au coin d’une rue obscure, ne sachant d’ailleurs pas bien où diriger ses pas. Deux femmes qui arpentaient le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, avec un rire canaille :
— Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a l’air de chercher… Des fois, c’est bon !
Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin :
— Alors, comme ça, on a besoin d’un petit renseignement ? Vous savez, m’sieu le curé, je peux vous rendre service, je suis bien gentille !
Le prêtre se découvrit et répliqua :
— Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement vous adresser la parole…
— Voyez-vous ça ! Eh bien, suivez-moi.
— Où ça ?
— A l’hôtel, parbleu ! Où voulez-vous que ce soit ?
— Vous avez donc deviné que je cherchais un hôtel ? Ces Parisiennes, tout de même… Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un hôtel convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. On m’a dit qu’il y en a du côté de l’église Saint-Sulpice. Pourriez-vous m’en indiquer un ? Pas trop cher, bien entendu, car je ne suis qu’un pauvre curé de campagne !
La fille, surprise, se rapprocha du curé de Sableuse. Elle observa ce bon visage aux yeux d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama :
— Ben, zut alors ! j’allais faire une belle gaffe !
Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta :
— Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue du Vieux-Colombier, la deuxième à droite… Elle donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y trouverez l’Hôtel du Grand Fénelon… C’est une boîte sérieuse : vous y serez bien !
Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir remercié cérémonieusement, s’éloignait, la pierreuse rejoignit sa camarade pour lui dire :
— Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a… Heureusement, il n’était pas à la page. J’aurais dû lui demander une petite médaille. Ça m’aurait peut-être porté bonheur !
L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une maison des mieux tenues : on n’y voyait guère que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de grands saluts dans l’escalier obscur, dans le salon austère, dans la salle à manger quelque peu monacale, ornée d’un portrait chromolithographié du Cygne de Cambrai et d’un buste en plâtre colorié du pape.
Cet établissement, situé entre deux magasins d’articles religieux, était tenu par Mlle Badinois, personne d’âge, au visage sévère, et qui gouvernait avec autorité des garçons aux allures glissantes de bedeaux. Elle reçut sans trop de façons ce curé campagnard aux brodequins cloutés : c’est qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des prêtres élégants, des chanoines à la soutane liserée de violet, voire des évêques qui daignaient, entre deux dîners en ville, apprécier les menus de sa table d’hôte.
— Sans doute, dit-elle à son nouveau client, sans doute, monsieur l’abbé vient assister, comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue ?
L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit :
— Pas du tout, la patronne… Je suis venu à Paname pour repérer une femme mariée qui s’est trottée en douce avec un ancien lieutenant de chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont peut-être chez vous !
Mlle Badinois, que ce langage avait tout d’abord interloquée, sursauta en entendant ces derniers mots. Elle répliqua, indignée :
— Vous n’y pensez pas… L’Hôtel du Grand Fénelon ne reçoit pas de couples, même mariés. Ma maison est décente !
— Ça va, ça va… Je pensais bien que je ne les trouverais pas ainsi tout de suite. Mais le bon Dieu me guidera… En attendant, je voudrais bien me fourrer au plumard : j’ai une de ces envies de pioncer !
Mlle Badinois le regarda avec inquiétude… Jamais, au grand jamais, elle n’avait entendu un prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain, elle se toucha le front comme une personne qui a trouvé l’explication d’un mystère, et elle s’exclama :
— Je devine… Vous êtes un prêtre des missions. Vous arrivez d’un pays de sauvages !
— Vous l’avez dit… De vrais sauvages ! Mais, vous savez, de bons types tout de même, quand on sait les prendre !
Du coup, Mlle Badinois se sentit rassurée et, tendant au curé un bougeoir de cuivre, elle lui dit d’une voix chaleureuse :
— Je vais vous donner une bonne chambre… Un prêtre des missions doit en effet avoir besoin de repos !
— En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, j’en ai une qui n’est pas ordinaire… Mais enfin, on verra. Dieu soit avec vous, la petite mère !
Et il suivit le garçon à qui Mlle Badinois avait donné ses ordres.
Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie les provisions préparées par Valérie et, son couteau de poche à la main, en bon paysan qu’il était, il croqua avec son appétit d’optimiste une aile de poulet et un énorme morceau de pain. De temps en temps, il buvait une lampée de vin à son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à penser que son expédition commençait le mieux du monde.
Après avoir passé une excellente nuit, le curé de Sableuse prit son petit déjeuner en compagnie d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et son vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de son inséparable parapluie, il se mit en route pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait l’hôtel particulier des Cousinet et le mari délaissé lui avait conseillé d’aller tout d’abord à cette adresse : peut-être y trouverait-il quelque indice sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait sans doute pas manqué d’y passer en arrivant à Paris, ne fût-ce que pour reprendre possession de ses bibelots personnels.
Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue de Villiers : le bon curé, qui demandait son chemin à chaque coin de rue, se compara plus d’une fois, en traversant les carrefours encombrés d’autos, à Daniel dans la fosse aux lions.
A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge à favoris et à livrée déclara d’un air surpris :
— Madame ? Non, elle n’est pas rentrée… Madame est toujours avec Monsieur à la campagne. Peut-être venez-vous pour quelque œuvre charitable ?
L’abbé répliqua, jovial :
— Vous l’avez dit… Je m’occupe d’une bonne œuvre !
— Il faudra que vous voyiez Madame en personne.
— Justement, je cours après.
— Vous pourriez peut-être lui écrire.
— Oui, mais à quelle adresse ?
— Au château de Sableuse, près de Merville.
— C’est une idée, mon vieux ! Mais ça ne fait rien, si votre patronne passait ici un de ces jours, vous lui diriez que… Au fait, non. Pas la peine… Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout hasard.
Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. « Si vous ne trouvez rien ni personne avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux nouvelles rue de Douai, no 47, juste en face du bal Tabarin. Ma femme a gardé là son appartement d’artiste… Une fantaisie, disait-elle. Mais, je le comprends maintenant, c’était une précaution. Et dire que c’est moi qui payais le terme ! »
Le bon curé se mit donc en devoir de gagner la rue de Douai… Une pluie fine s’étant mise à tomber, il ouvrit son immense parapluie de toile brune et, sans même s’apercevoir que les passants le regardaient avec surprise, il déambula le long des trottoirs luisants. Il entendit cependant ces mots : « Tiens, l’abbé Constantin ! », mais il pensa qu’on le confondait avec quelque ecclésiastique de ce nom.
En approchant de Montmartre, il admira l’imposante silhouette de la basilique du Sacré-Cœur, toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et il constata que les cinémas, les music-halls, les théâtres devenaient nombreux. « J’ai entendu plus d’une fois, songea-t-il, Mme Cousinet parler de ce Montmartre en soupirant… Évidemment, cela ne ressemble guère à Sableuse. Mais je m’en faisais tout de même une autre idée… Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est moche ! Les voilà donc, ces lieux de perdition qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il, tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, sans parler bien entendu des païens ! Ben, ma foi, le diable ne se met pas en grands frais pour les tenter ! » Des petites femmes décolletées, aux jambes gantées de soie transparente, éclataient de rire en le voyant passer sous son invraisemblable riflard, mais cette bonne humeur ne lui déplut pas le moins du monde. Et même, il arrêta une de ces irrespectueuses Montmartroises pour lui demander, le plus naturellement du monde :
— Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin ?
— Ben, vous en avez une santé ! Et vous en aurez un succès !… Mais Tabarin est fermé à cette heure-ci.
— Ma petite demoiselle, je cherche une personne qui habite juste en face, car vous parlez que je ne vais pas au bal, même si on y gigote pour le bon motif et en tenant compte du mandement de Monseigneur sur ces danses indécentes que le diable a inventées pour induire en tentation les créatures de Dieu.
— Oh ! vous savez, monsieur le curé, répondit la petite femme, nous autres, nous ne dansons pas toujours pour notre plaisir…
Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé Pellegrin arriva enfin à l’adresse que lui avait donnée le châtelain de Sableuse.
Dans la loge de la concierge, une jeune personne à l’air fatal et en jupon court vociférait devant sa glace en brandissant un revolver :
— Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la noble descendante de deux connétables, de trois maréchaux et de plusieurs favorites des rois de France… Vous avez abusé de ma faiblesse, vous m’avez déshonorée ! La mort seule peut laver cette souillure. Je vais me tuer… Soyez maudit, monsieur le duc, et que mon sang retombe sur votre tête infââââme !…
Et la victime de monsieur le duc appuya le revolver sur sa tempe en poussant une clameur effrayante.
Le curé se précipita vers elle en criant :
— Arrêtez !… Arrêtez !… C’est affreux ! C’est idiot !
Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la jeune désespérée, le repoussant d’une bourrade vigoureuse, lui lança d’un air impatienté :
— Non mais… De quoi vous mêlez-vous ?
— Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter le ciboulot… D’abord, c’est un grand péché !
— Ah ! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie un rôle ?… je suis artiste ! Je débute la semaine prochaine au théâtre Moncey, dans un grand drame, le Satyre en habit noir !
— Je vous demande bien pardon, mon enfant.
— De rien… Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur l’abbé ?
— Je voudrais savoir si Mme Cousinet est rentrée.
— Mme Cousinet ? Nous n’avons pas ce numéro-là ici… Du moins, je ne crois pas. Moi, vous savez, je suis la fille de la concierge et je ne connais pas toutes les locataires. Mme Cousinet ? Ce n’est pas un nom dans le genre de la maison…
Et s’approchant d’un casier rempli de lettres multicolores, elle lut à haute voix les étiquettes : Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby de Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de Saint-Amour, Irène de Chantilly, Maud de Frontenac…
— Votre maison est bien habitée, dit l’abbé Pellegrin… Vous n’avez ici que des dames de la noblesse !
— En effet ! dit la jeune comédienne avec un sourire… Moi-même j’ai un chic nom, Denise de Villetaneuse !
— Pauvre demoiselle ! Vos parents sont ruinés, sans doute ?
— Et comment ! Mais je continue l’appel… Il en reste trois : Pervenche des Mirettes, Patricia de Toledo et Lisette de Lizac !
— Lisette de Lizac ? s’exclama l’abbé… Mais c’est elle, c’est Mme Cousinet !
— Ah !… Maman doit être au courant, mais moi, je ne sais rien.
— Si, si, c’est bien elle, je la connais…
— Tout le monde connaît Lisette de Lizac, sinon Mme Cousinet. Elle en a eu un succès, pendant la guerre, au Casino ! Ce n’est qu’une chanteuse de music-hall, elle n’a jamais joué des œuvres littéraires comme le Satyre en habit noir, mais enfin…
— Est-elle chez elle ? interrompit le curé de Sableuse impatient.
— Elle n’y est jamais.
— Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours ?
— Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.
— Quel malheur ! soupira l’abbé… Et moi qui croyais la repérer ici !
Comme il prononçait ces mots, la porte de la loge s’ouvrit et Léa entra…
— Monsieur le curé ! s’écria la femme de chambre de Mme Cousinet.
— Mademoiselle Léa !
— Par exemple ! Et je parie que vous venez pour voir madame !… Quelle idée ! Qui vous envoie ? Comment savez-vous ? Mais c’est madame qui ne va pas aimer ça, elle qui ne veut plus entendre parler des gens de Sableuse !
— Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une exception !
Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille de la concierge, elle déclara :
— Madame m’envoie chercher quelques objets dans son appartement… Je monte !
Puis elle dit à l’abbé :
— Venez avec moi… Nous serons mieux à l’entresol pour causer.
L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes pas délaissé, car lorsque Léa eut tourné quelques commutateurs électriques, il n’offrit pas l’aspect poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent plus la lumière et la vie… Ce n’étaient que chaises et fauteuils fragiles auxquels se nouaient des rubans roses, bleu-clair, jaune paille ; canapés bas, divans chargés de coussins, tapis épais, peaux d’ours, rideaux lourds, paravents, bibelots en fouillis sur les guéridons, les cheminées, les étagères, les bonheur-du-jour… Partout des statuettes de femmes nues, d’amours tendant leur carquois, de faunes lutinant des bacchantes ; aux murs, des tableaux et des gravures évoquaient des galanteries du XVIIIe siècle, couchers de mariées, escarpolettes libertines, baigneuses comparant leurs charmes potelés. Et Léa, montrant l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air narquois :
— Qu’en dit l’abbé ?
— Moi ? répliqua le curé de Sableuse en tirant sa pipe de sa poche… Je trouve que votre patronne est bien logée, mais elle ne vient sans doute pas ici pour faire oraison.
— C’est son appartement d’artiste.
— Bien sûr que ce n’est pas son appartement de bourgeoise mariée à un futur député de la Ligue des bons Français.
— Pourquoi pas ?… Il est venu ici des sénateurs, des généraux, des académiciens, même des grands-ducs.
— Entendu. Mais avouez que c’est la première fois qu’on y voit un curé !
Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, alluma sa pipe.
— Oui, répondit Léa… Il faut pour cela des événements extraordinaires.
Le bonhomme lança une bouffée de fumée au nez d’une Vénus de marbre qui se tortillait sur une sellette de bois doré et, après un silence, demanda d’un air décidé :
— Enfin, quoi, où sont-ils ?
La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, mi-sérieux :
— Je n’ai pas confessé madame, mais les secrets qu’elle me confie, je les garde.
— Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de l’avoir vue avec celui qui l’aide à commettre le péché d’adultère.
— Eh bien, vous attendrez longtemps.
— Aussi longtemps qu’il faudra.
— Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes pas assez naïves, elle et moi, pour nous exposer à recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, c’est si encombrant, quand on ne les aime plus !
Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est d’une voix sévère qu’il prononça :
— Mademoiselle, vous vous rendez complice d’une vilaine action, d’un grand péché… Votre patronne a trompé et quitté son mari, profanant ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et entraîné avec elle un jeune homme naïf et confiant, un vrai gosse. Dieu sait où elle est capable de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre et si vous êtes une brave et honnête fille, vous devez m’aider.
Léa haussa les épaules :
— M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant… Dirait-on pas ! Mais madame en a eu de plus jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes perdues. Nous sommes artistes, nous avons un nom, une situation, des relations et nous faisons vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial sans le sou en quittant pour lui un mari qui est encore très présentable et qui a beaucoup de galette… Enfin, je dois veiller sur le bonheur de madame. Je l’ai toujours fait et je continuerai. Voilà !
— Vous ne rougissez pas en parlant ainsi ?
— Pourquoi ? C’est vous, monsieur le curé, qui devriez être gêné en venant vous mêler de ces choses-là… Est-ce que cela vous regarde ? Est-ce que votre place est ici ?
L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit sur son visage.
Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit :
— Ma place est partout où je peux faire quelque bien… Si je ramène Mme Cousinet à son mari, si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli mon devoir.
Il promena son regard sur les tableaux libertins, les estampes grivoises, la Vénus aux formes provocantes et ajouta, en haussant les épaules :
— Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement !
Et, remettant son parapluie sous le bras, il se retira, laissant la camériste tout interloquée.
En repassant devant la loge dont la porte vitrée permettait d’entrevoir et d’entendre la jeune artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse songeait que, tout de même, cette deuxième démarche n’avait pas été complètement inutile. Mme Cousinet et son amant étaient à Paris, puisque Léa y était. Il tenait un bout du fil… Que la Providence l’aidât un peu dans cette mission décidément épineuse et il ne pouvait manquer d’atteindre son but.
Le brave homme se sentit tout ragaillardi par ce raisonnement optimiste et il décida d’interrompre ses investigations, d’autant plus que son estomac criait famine. « Ce n’est pas tout ça, se dit le curé, il faut trouver un endroit pour croûter… Un endroit convenable, bien entendu, et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas dans le quartier ! »
Il se mit à la recherche d’un restaurant à enseigne rassurante… Mais, par une fatalité singulière, les établissements d’aspect modeste s’intitulaient « chez Gaby », « Poul’s bar », « Le Mirliton », « Montmartr’s suppers », ou bien affichaient des prix fantastiques ; quant aux bouillons populaires, où abondent les festons et les astragales, l’abbé n’osa même pas s’en approcher, car il les prenait pour des restaurants accessibles aux seuls milliardaires américains.
Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri :
— Voilà mon affaire !
Il venait de lire cette enseigne : « Abbaye de Thélème ». Quoi de mieux pour un digne curé à la recherche d’un restaurant ? Évidemment, cette maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, à la façade quelque peu provinciale était, comme l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus particulièrement par une clientèle ecclésiastique… Et, plein d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le fameux restaurant montmartrois.
Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont l’habit noir, le ventre proéminent et la bonne figure de bedeau lui produisirent la meilleure impression. « Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans une boîte sérieuse… Mais ça a l’air d’être beaucoup mieux que place Saint-Sulpice. »
Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air surpris, articula :
— Vous demandez, monsieur le curé ?
— Je demande à boulotter.
— Mais…
— En vitesse, car je commence à avoir l’estomac dans les talons.
Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, il reprit :
— Vous devez être nouveau dans la maison… Mais rassurez-vous, je ne suis pas difficile. Une bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et un litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me faut.
— C’est que…
— Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à l’abbaye de Thélème ! A l’hôtel du Grand-Fénelon, vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on est un peu plus dégourdi !
Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant une minute, puis revint, suivi d’un personnage en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse d’un regard perspicace, sourit et prononça :
— Ce n’est pas la première fois… Conduisez monsieur l’abbé au no 8. Et soignez-le.
— Ah ! enfin ! dit le bonhomme… Mais, vrai, vous en faites des histoires pour un pauvre curé de campagne ! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme remue-ménage quand il vous arrive un évêque !
Le maître d’hôtel installa le client inattendu dans un cabinet particulier et lui fit servir un déjeuner de premier ordre, arrosé d’une bouteille de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille fine et d’un havane, « On est tout de même mieux ici que chez mademoiselle Badinois, se dit l’abbé Pellegrin… Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant ! Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que chaque fois qu’on m’apporte quelque chose, c’est une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien, la maison est bonne et comme le curé-doyen du canton doit venir prochainement à Paris pour acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je lui recommanderai l’abbaye de Thélème ! »
Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était satisfait.
— Enchanté ! répondit-il… Vous avez une cuisinière qui pourrait en remontrer à Valérie. Mais ce n’est pas tout : donnez-moi votre petite note !
— Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.
La « petite note » ne comportait que cette indication : « Un déjeuner, dix francs. »
Le curé de Sableuse songea : « Ce n’est pas trop cher. Et puis, une fois en passant, on peut bien faire une petite folie ! »
Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, et dit au garçon avec un bon sourire :
— Voici votre petit bénéfice !
En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit plusieurs rues encombrées et bruyantes. Puis il entra dans l’église Notre-Dame de Lorette où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se retirer, une jeune femme s’approcha de lui et lui demanda, timidement :
— Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il vous plaît ?
— Avec plaisir.
— Voici… Je suis de la paroisse — j’habite rue Labruyère — et j’appartiens au corps de ballet de l’Opéra. Je vais passer un examen pour être admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. Et moi, je n’ai pas d’ami influent…
— Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.
— Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous qu’il me soit permis d’adresser une prière à saint Joseph pour qu’il me protège et me fasse bien danser devant ces messieurs du jury ? J’ai peur qu’il ne me prenne pas au sérieux ou qu’il ne se montre vexé… Une danseuse ! Ça ne doit pas être très bien considéré là-haut et cependant, je vous assure, je suis très sage… Dites, monsieur l’abbé, est-ce que saint Joseph fera quelque chose pour moi ?
Le curé de Sableuse commença par se moucher dans un vaste mouchoir à carreaux, puis, avec un bon sourire, répondit :
— Toute prière qui vient du cœur est bien accueillie… Saint Joseph vous écoutera, j’en suis sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon bougre de saint qui comprend et admet bien des choses. Mais peut-être auriez-vous bien fait de vous adresser aussi à sainte Marie l’Égyptienne… Elle n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient passer une rivière. Ce qui m’étonne même c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris… Tenez, dans cette paroisse !
La ballerine se récria :
— Oh ! moi, je danse en maillot !
— Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de même au paradis, parmi les bienheureuses… Ne vous en faites donc pas : vous serez entendue là-haut et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie au ciel pour une humble et naïve prière de petite danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes… Allez, mon enfant, vous en serez, de ce premier quadrille !
Et tirant une petite image de sainteté de son bréviaire, il la donna à la ballerine toute réconfortée.
L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique du Sacré-Cœur : le curé de Sableuse la trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la nef imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant des cantiques. Puis, un prédicateur monta en chaire et aux paysans, aux paysannes qui l’écoutaient, il adressa une homélie hérissée de citations latines, bourrée d’arguments purement théologiques, empêtrée de phrases redondantes et nébuleuses. Un ennui pesant tombait de la haute coupole byzantine : toute cette pieuse éloquence endormait les pèlerins fatigués.
Et le curé de Sableuse songea : « Si les apôtres avaient parlé comme ça, sûr qu’ils n’auraient pas converti le populo et que notre sainte religion, au lieu de se répandre dans le monde, serait restée dans les choux. »
Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.
Mlle Badinois lui indiqua son couvert tout au bout de la table d’hôte que présidait un monsignor imposant et qu’entouraient des ecclésiastiques d’importance et d’âges divers. Après le benedicite qu’expédia le prélat, les convives, qui faisaient pour la plupart grand honneur au menu d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par groupes sympathiques, à mi-voix… Le curé de Sableuse, qui avait grand’faim et grand’soif, mettait les bouchées doubles et les gorgées triples. Quand cette offensive gastronomique marqua un temps d’arrêt, il prêta l’oreille aux propos que tenait le monsignor. Ce digne personnage expliquait à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de bazar où les missions étrangères se procuraient les accessoires nécessaires à leur apostolat.
— Je vends, disait-il, des articles d’église, des cotonnades pour sauvages, des objets d’équipement, des catéchismes dans n’importe quelle langue, des perles de verre, des phonographes, des chapelets, enfin, de tout. C’est une œuvre très intéressante et très utile, montée par actions et bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu à Paris pour me ravitailler… Les sauvages deviennent très difficiles : il faut que je crée sans cesse de nouveaux rayons !
Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec complaisance :
— Je crois que ma pièce sera bien montée à l’Odéon. C’est une pièce à costumes, avec danses et musique. J’aurai Mlle Florange pour jouer Salomé. Elle sera très bien…
Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint coloré, disait à un vieux prêtre décoré des palmes académiques :
— Voyez-vous, c’est par le sport que nous les gagnons et que nous les retenons. Dommage que vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de Jeanne d’Arc ! Elle est classée en première catégorie… Des as, je vous dis !
— De mon temps, disait le vieux prêtre, nous organisions des patronages où les jeunes gens jouaient de petites comédies honnêtes…
— Fini ! Aujourd’hui, il n’y a que le sport… J’ai des sauteurs à la perche qui franchissent trois mètres cinquante, des coureurs qui s’alignent avec des champions du Racing et du Scuf ! J’ai même créé une section féminine… Ah ! Quel succès ! Mes jeunes paroissiennes galopent, sautent, lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, cela nous change un peu des Enfants de Marie… Mais que voulez-vous ? Il faut marcher et même courir avec son temps !
L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque peu dédaigneux :
— Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère paroissial, je me consacre à des travaux historiques… C’est très intéressant. Je recherche, dans les archives publiques et privées, les documents qui permettent de restituer à certaines familles une noblesse perdue à travers les guerres et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, de la patience et même quelque ingéniosité… Tant d’arbres généalogiques ont été foudroyés, ou, simplement, sont morts de vieillesse ! Mais je retrouve des titres qu’on croyait perdus à jamais… Tel que vous me voyez, j’ai pu — avec l’aide de la divine Providence — faire rentrer dans les rangs de l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes et trois marquis. En cela, j’ai bien servi la cause de l’Église, car les bourgeois plutôt libres-penseurs qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont pas manqué de retourner aussitôt à la religion de leurs ancêtres… Noblesse oblige !
— Ils vous sont reconnaissants, au moins ?
— Pas tous, soupira le vieux prêtre… Ce métier d’héraldiste est dur et peu lucratif. Cependant, depuis la guerre, c’est meilleur… Beaucoup de nouveaux riches veulent un blason, un blason authentique. J’ai des commandes ! Malheureusement, ma vue faiblit et je déchiffre avec peine les vieux parchemins… En ce moment, je travaille à la Bibliothèque nationale : il s’agit de trouver des aïeux nobles à un M. Taupin qui est très pressé… J’y arriverai, mais c’est difficile !
Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait ces conversations et regrettait les histoires assez salées, mais peut-être plus vraiment chrétiennes, qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le doyen avec les curés du canton. Il en contait d’ailleurs lui-même, selon la tradition rabelaisienne des prêtres du bon vieux temps… Et il se souvenait des sonores éclats de rire de ces braves curés de campagne qui, certes, n’avaient pas grand’chose de commun avec la plupart des clients de Mlle Badinois.
D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais ce milieu ne lui plaisait guère et le café à peine servi — il n’osa pas demander un verre de cognac — il se leva et monta se coucher.
Le programme de sa journée du lendemain comportait une visite à l’adresse de M. et Mme de Sableuse, rue de Verneuil.
La mère de Pierre lui avait dit :
— Peut-être mon fils est-il passé à la maison… Le concierge pourra sans doute vous dire quelque chose.
La rue de Verneuil ne ressemble guère à la rue de Douai : tout un demi-monde les sépare. La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on s’étonnait de ne pas rencontrer des dames sévères, drapées de cachemire, des messieurs, sans doute membres de l’Académie des Sciences morales et politiques, et cravatés à six tours.
La loge de la concierge était entièrement occupée par un lit que recouvrait un énorme édredon écarlate : au mur, deux lithographies représentant Poniatowski se noyant dans l’Elster et le Supplice de Mazeppa. Décor traditionnel, reposant, rassurant… Mais une étrange jeune personne surgit devant l’ecclésiastique : elle avait des cheveux jaune paille qui moussaient d’une façon extraordinaire, des yeux d’une grandeur exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son visage, d’ailleurs blafard, exprimait avec une intensité saisissante l’inquiétude, l’angoisse, la terreur.
— Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en prie… Remettez-vous. Je viens tout bonnement vous demander un petit tuyau.
A ces mots, la jeune personne changea d’expression. Une joie prodigieuse se peignit sur sa figure et ses mains se tendirent dans un geste charmant qui signifiait évidemment : « Parlez, parlez, je vous écoute ! »
— M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci ?
Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une nouvelle transformation de la physionomie de cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux et ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, avec une expression de ravissement céleste. Mais, à la fin de la phrase, c’est une tristesse effrayante qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont la poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long soupir. Puis, ayant fait un signe de tête négatif, la pauvre enfant se laissa tomber dans un fauteuil Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter silencieusement.
Le curé de Sableuse, navré, se lamenta :
— Oh ! mon Dieu !… Si j’avais su !… Mademoiselle, je vous en prie, excusez-moi !
Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne se redressa en poussant un éclat de rire et en battant des mains.
— Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, monsieur le curé… Hein, croyez-vous que je l’ai jouée, cette scène-là ! Mary Pickford, Lilian Gish elles-mêmes n’auraient pas mieux fait… Ah ! Quel dommage que vous ne soyez pas metteur en scène : vous m’auriez engagée et je serais devenue une star !
— Comment, c’était une comédie… Encore ?
— Je me destine au cinéma, car je suis photogénique… Alors, j’étudie mes expressions et je joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion qui se présente ! N’est-ce pas que, celle-là, on aurait pu la tourner ?
— Et moi qui croyais…
L’abbé se dit : « A Paris, toutes les filles de concierges se destinent donc au théâtre ou au cinéma ? » et il se demanda si le curé sportif de la table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes paroissiennes pour son patronage en ouvrant un cours d’art dramatique et cinématographique.
— Vous demandiez M. Pierre de Sableuse ? reprit la future vedette de l’écran… Nous ne l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit être à la campagne avec ses parents.
— Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui dire d’aller voir l’abbé Pellegrin à l’hôtel du Grand Fénelon, place Saint-Sulpice ?
Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté quelque renseignement utile, le brave homme sortit de la vieille maison — si différente du splendide hôtel de M. Cousinet ! — où les Sableuse cachaient, en hiver, leur existence de nouveaux pauvres.
Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là et alla visiter Notre-Dame dont la beauté vraiment chrétienne l’émut, puis, après avoir longé les quais et traversé la place de la Concorde, la Madeleine qui lui parut peu faite pour la prière et la parole sacrée… « Je ne m’en ressens pas, se dit-il, pour prêcher là-dedans… Au fait, qu’est-ce qu’elles diraient, les belles madames de Paris, si elles m’entendaient ? Je préfère ma vieille église de village à ce temple de Jupiter. Là, au moins, je peux parler à mes paroissiens comme cela me vient et à l’occasion, les engueuler comme ils le méritent. »
L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de l’insuccès de ses démarches. Et, par retour du courrier, il reçut cette réponse :
Merville, le 18 septembre 192.
Le Salut national
Journal hebdomadaire« Religion, Famille, Propriété sont les trois mamelles de la France. »
Cousinet.
« Cher monsieur le Curé,
« M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me prie de vous remercier et aussi de vous répondre, car il part aujourd’hui même avec deux de ses colistiers pour une nouvelle tournée électorale. A ce propos, j’ai le plaisir de vous apprendre que les fâcheux incidents de la réunion de Sableuse ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes où nous avons exposé, ces derniers jours, notre programme. La candidature de M. Cousinet semble particulièrement sympathique aux paysans qui reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument hostile à toutes mesures qui pourraient inquiéter la propriété, surtout quand elle est rurale.
« En ce qui concerne l’affaire dont vous vous occupez en ce moment à Paris, M. Cousinet croit que vous obtiendriez des indications probablement précieuses en vous adressant au Casino de Paris, établissement où la personne en question a conservé de nombreuses relations et où il est probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre le cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez les dangers au point de vue de notre position électorale. Je vous signalerai, en passant, la campagne de plus en plus perfide du Vrai Républicain qui semble malheureusement très renseigné sur les complications où nous nous débattons en ce moment.
« Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma qualité de journaliste conservateur, nourri (assez mal) depuis si longtemps dans le sérail traditionaliste, je remplis avec quelque gêne la mission dont m’a chargé M. Cousinet… Vous envoyer au Casino de Paris ! Mais votre dévouement à la bonne cause est infini, comme le mien. Quand il s’agit de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. Moi aussi… C’est pourquoi je n’hésite pas à vous faire part de ce désir de M. Cousinet qui attend impatiemment de vos nouvelles.
« En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes sentiments très déférents et très sympathiques.
Signé : « Plumoiseau. »
Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se dit : « Le vin est tiré, il faut le boire… Trop tard pour reculer. Pourquoi, au fait, n’irais-je pas au Casino de Paris ? Mes intentions sont pures, Dieu le sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai dans ce lieu de perdition, où ne se perdent, d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien. »
Et c’est sans penser le moins du monde à mal, que l’excellent abbé dit à Mlle Badinois :
— Je vais au Casino de Paris… Vous devez connaître ça, vous, une Parisienne ? Indiquez-moi donc le secteur !
A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand Fénelon écarquilla les yeux, poussa un petit cri scandalisé, puis s’exclama :
— C’est épouvantable ! Si ces messieurs vous entendaient…
— Moi, je les entends, et je vous assure que, parfois, ça me choque !
— Monsieur, fit sèchement Mlle Badinois, ne comptez pas sur moi pour obtenir de tels renseignements.
— Ça va… On se débrouillera. Vous frappez pas, la petite mère !
« La petite mère ! » Mlle Badinois, indignée, voulut protester contre cette appellation outrageante… Mais déjà le curé de Sableuse, son inséparable riflard sous le bras, quittait le bureau de l’hôtel. Il parvint sans trop d’encombre rue de Clichy.
Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris — et sans doute y avait-il de quoi — en voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique… Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque qu’il le prit pour un artiste grimé en curé de campagne et qui, entre deux scènes de la revue en répétition, venait lui demander quelque service.
Aussi lui répondit-il avec un rire jovial :
— Lisette de Lizac ? Il y a belle lurette que nous ne l’avons pas vue ici… Allez donc vous renseigner à la Régie.
Et il ajouta :
— Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans ce costume-là. Ma parole, je ne vous reconnais pas !
— La Régie ? Où ça se passe-t-il ?
— Voyons, vous le savez bien… Au premier, à droite, en passant par le hall.
L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et bientôt, ne sachant plus que devenir, il se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il poussa, après avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, car il venait d’apercevoir une douzaine de petites femmes en culotte qui, aux sons d’un air baroque tout à coup martelé par un pianiste hirsute, s’étaient mises à danser avec des attitudes et des gestes de poupées mécaniques.
En faisant demi-tour précipitamment, il se heurta à un homme vêtu d’une longue redingote noire, cravaté de blanc et qui avait un visage sévère.
— Oh ! pardon… fit le curé de Sableuse.
— Excuse me, répondit l’inconnu qui, reconnaissant un prêtre, ajouta aussitôt avec un fort accent anglais : « Aoh ! c’est extraordinaire… Je n’ai jamais vu ici un ministre papiste ! Very glad, mon cher collègue ! »
L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.
— Je pense, continua l’autre, que vous venez rappeler aux girls catholiques les principes de leur religion.
— Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette de Lizac.
— Je ne la connais pas… Mais, moi, je recherche trois danseuses qui ont quitté notre maison : Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est décidément très dangerous pour la continence des girls. Je suis le pasteur Hercule Allan Patterson, de l’église anglicane, directeur de la Girls-House, fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante danseuses britanniques… Je les surveille, car il faut bien protéger ces enfants, qui sont si exposées, contre la french immorality. Et je viens précisément adresser quelques paroles morales aux Cocktail-girls dont le mauvais exemple de Lotty, Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme innocente.
L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna :
— Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des danseuses ?
— Yes, exactly…
— Ça ne doit pas être une petite affaire !
— C’est une tâche peut-être moins compliquée que celle du vice-roi des Indes, mais elle est très importante. Ces enfants sont des sujettes de Sa Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent sur la scène d’un music-hall parisien. Et c’est pourquoi notre gouvernement et notre église ne les abandonnent jamais… D’autant plus que beaucoup d’entre elles se marieront avec des lords et seront présentées à la Cour. Ces girls sont les futures grandes dames d’Angleterre !
— Je comprends, fit l’abbé en riant, vos duchesses et vos comtesses sortent du music-hall comme les nôtres sortaient autrefois du couvent des Oiseaux !
— Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses françaises ?
— Moi ? Grand merci… Ce n’est pas tout à fait mon genre de paroissiennes ! J’en ai une cependant qui est un peu de cette partie-là… Eh bien, elle me donne plus de soucis à elle seule que toutes mes ouailles réunies !
Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le curé de Sableuse retourna sur ses pas à travers des couloirs encombrés de décors, tapissés d’affiches dont quelques-unes représentaient Lisette de Lizac… Enfin, il parvint dans un magasin où se combinaient l’odeur de la naphtaline et une sorte de parfum composite et fade. Une femme y maniait des étoffes dont les paillettes scintillaient sous l’unique lampe électrique qui éclairait ce décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut pas l’étonner le moins du monde et quand elle eut entendu prononcer le nom de Lisette de Lizac, elle s’exclama :
— Mais elle est mariée depuis longtemps et avec un archimillionnaire, un nouveau riche ! Elle n’a plus rien à fricoter ici : elle a fait sa pelote, celle-là ! C’est maintenant une bonne bourgeoise, une honnête femme, quoi ! Quand je pense… Et dire que nous avons débuté ensemble ! En 1897, à l’Eldo ! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, j’ai épousé un camarade, un brave garçon qui n’avait pas le sou. Et, naturellement, je ne suis arrivée à rien ! Pour arriver, faut pas coucher avec un seul… Oh ! pardon ! Enfin, me voilà employée au magasin des costumes… Qu’en pensez-vous, monsieur le curé ? Est-ce vrai que la vertu est toujours récompensée ?
— Toujours.
— Et le vice puni ?
— Toujours.
— Ah ! monsieur le curé, c’était peut-être vrai à l’Ambigu, autrefois… Mais le répertoire a changé !
— Ne vous en faites pas, ma bonne dame : le bon Dieu est là, et même un peu là, pour remettre les choses en ordre quand elles sont vraiment trop de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en train de tout perdre et c’est même pour cela que… Mais suffit.
— Ah ! tenez, je voudrais la voir ici, comme moi, chargée de retaper ces costumes… Alors, j’y croirais, à la justice de votre bon Dieu !
Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes ces conversations n’avançaient guère ses affaires. Heureusement la Providence veillait… Elle le conduisit, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut ces mots : « Secrétariat général. »
Un jeune homme extrêmement élégant parut quelque peu interloqué en voyant entrer cet ecclésiastique dans son cagibi. Mais il se ressaisit aussitôt et, s’empressant, il demanda :
— Vous venez sans doute de la part de Son Éminence ?
Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta :
— Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire général du Casino de Paris et informateur religieux de la Gaule catholique. Vous pouvez donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication en toute confiance… Il faut qu’elle soit importante et urgente pour que vous n’ayez pas craint de vous aventurer jusqu’ici…
A vrai dire, le confident de l’archevêque ne reconnaissait pas en ce curé au visage rude, à la soutane mal coupée, au parapluie monumental, le type en quelque sorte classique des abbés bien parisiens qui forment l’état-major du cardinal-archevêque.
— Non, répondit le visiteur, je ne suis pas dans les huiles. Je viens tout simplement vous demander des nouvelles de Mme Cousinet.
— Connais pas, fit M. Levysohn d’un air désappointé.
— Je veux dire Lisette de Lizac…
— Ah ! J’y suis. Lisette ? Mais elle n’est plus de la maison… Nous ne l’avons pas revue ici depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi… A Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de Mgr Lobien, évêque de Palmyre.
Et le secrétaire général du Casino de Paris ajouta, négligemment :
— Un de mes amis !
— Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, c’est la poisse… Impossible de la repérer, cette poule-là !
Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant M. Abraham Jacob Levysohn et, voyant l’effet produit, l’ancien brancardier s’excusa :
— Faites pas attention… Ce sont des revenez-y du temps où je vivais avec les poilus. L’argot, c’est contagieux et on ne s’en guérit pas facilement.
Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur religieux de la Gaule catholique prit sur son bureau un exemplaire de ce journal mondain et s’exclama :
— Mais, au fait, c’est vrai… Je n’y pensais pas ! Nous en parlions ce matin, de Lisette de Lizac !
Et parcourant la Gaule catholique d’un regard d’aigle, il y trouva cet entrefilet qu’il cherchait et qu’il fit lire au curé de Sableuse :
Toujours les colliers de perles.
« Mlle Lisette de Lizac, l’artiste bien connue que les Parisiens regrettent de ne plus pouvoir applaudir depuis trop longtemps, vient d’être à son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où l’audace le dispute au parisianisme.
« Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du magnifique collier de perles, évalué à plus de 200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son cabinet de toilette, au Mirific-Palace.
« Mlle Lisette de Lizac, que nous avons pu interviewer, nous a déclaré… »
L’abbé ne lut pas plus avant.
— Le Mirific-Palace ! s’écria-t-il… Où ça que j’y coure ?
— Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.
Quelques minutes après, le digne homme, qui avait pris un taxi, arrivait au Mirific-Palace. C’était l’heure du thé et des limousines basses qui s’arrêtaient devant le péristyle illuminé descendaient, pareillement longues, souples et vêtues de noir, des élégantes dévotement suivies par des messieurs évidemment négligeables et qui, eux aussi, se ressemblaient tous avec leur air morose, leurs moustaches en brosse à dents et leurs binocles d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres, cambrés dans leur veston cintré, arrivaient en même temps, mais à pied… Cette foule, franchissant le hall égypto-munichois, pénétrait dans de vastes salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes électriques et d’où s’échappaient les sonorités sauvages d’un jazz-band.
En entendant ce vacarme, le bon curé crut tout d’abord à une bagarre et il songeait déjà à reprendre son ancien emploi de brancardier, quand, s’étant approché de l’entrée d’un des salons, il put apercevoir des nègres vêtus de casaques écarlates qui tapaient à tour de bras sur les diverses pièces d’une batterie de cuisine.
« C’est une musique de ce genre, songea-t-il, qui doit couvrir dans l’enfer les cris des damnés… Les gens que je vois ici cherchent sans doute à s’y habituer dès maintenant. »
Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations et brodé d’or sur toutes les coutures le dirigea vers l’office de renseignements où un personnage à visage circonspect de diplomate lui répondit, quand il eut demandé à voir Mme Lisette de Lizac :
— Elle doit être au dancing. A moins cependant, qu’en raison de cette déplorable histoire de collier… Je vais téléphoner au bureau de l’étage. Voulez-vous me donner votre nom ?
L’abbé se dit que Mme Cousinet allait peut-être refuser de le recevoir. Et, usant d’un subterfuge, il répondit, en rougissant :
— Pas la peine… Mon nom n’a aucune importance. Dites à cette dame que je viens précisément au sujet du collier… Ce que j’ai à lui raconter l’intéressera.
Mme Cousinet était dans sa chambre et bientôt le curé de Sableuse, qui avait été confié à l’amiral bolivien en personne, était introduit auprès d’elle.
Un cri de surprise l’accueillit, puis :
— Non ?… Vous ici !
Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas. Était-ce vraiment la châtelaine de Sableuse, cette créature bizarre qui portait des cheveux courts et qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe bariolée ? Et comme il paraissait hésiter, elle s’exclama :
— Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux courts ? Et puis, je suis en pyjama… Si j’avais su que c’était vous, monsieur le curé !
— Ça va… Je vous retrouve maintenant. Et pas sans peine, Mme Cousinet !
— Je suis ravie de vous revoir…
— Il faut, tout d’abord, que je vous avoue quelque chose : je n’ai rien à vous dire au sujet du collier ! Mais, vous comprenez, je voulais être reçu…
— Quelle idée ! Mais vous l’auriez été sans cela. Voyons, vous, le seul type sympathique que j’aie connu à Sableuse !
Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé se sentait embarrassé : il ne savait comment s’y prendre pour aborder le plus délicat des sujets, il ne trouvait pas ses mots… Mais Mme Cousinet, qui l’observait en souriant, lui tendit la perche :
— Avez-vous lu la Dame aux Camélias, monsieur le curé ?
— Non… Moi, vous savez, je ne lis guère que mon bréviaire.
— On a tiré une pièce de ce roman : Sarah Bernhardt y était épatante ! Surtout dans une scène qui ressemble étonnamment à celle que nous jouons en ce moment. Moi, je suis la Dame aux Camélias et vous, vous êtes le père Duval qui vient me réclamer son fils… N’est-ce pas, c’est à peu près ça : vous venez me demander de lâcher Pierre ?
— Ma foi…
— Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne vais pas pousser des cris de désespoir et je ne verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non plus dans une dernière quinte de toux au cinquième acte. Qu’est-ce que vous voulez ? Moi, je suis une comique, une fantaisiste et je serais mauvaise dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce que je vous réponds, papa Duval ?
Et, comme le curé de Sableuse restait interdit, elle lança, en mettant les mains dans ses poches et faisant une pirouette :
— Votre bon jeune homme ? Reprenez-le… Je vous le rends !
— Comment, vous ?…
— Oui, j’en ai assez ! A Sableuse, il faisait très bien en jeune provincial, en gentilhomme campagnard : il avait des naïvetés, des gaucheries charmantes et même son accent me plaisait. Mais à Paris, ah ! non ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ce garçon qui n’est au courant de rien, qui ne sait pas danser le Shimmy, qui n’a aucun chic en smoking et qui me parle à chaque instant de sa mère. Fini ! le charme s’est rompu… Remmenez-le, monsieur le curé, remmenez-le !
— Entendu, madame, fit le brave homme, un peu étonné, tout de même, d’entendre parler avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui était à ses yeux le plus accompli des jeunes hommes.
— Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame Cousinet… Si je vous disais qu’il m’a quittée, cet après-midi, pour aller voir un camarade de régiment ! D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté… Je devine qu’il regrette son escapade, comme il dit.
— Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce côté-là. Mais ce n’est pas tout.
— Ah ! qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Il y a vous.
— Moi ?
Avec une vive appréhension, le curé de Sableuse articula :
— Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai que je suis chargé aussi de vous faire rappliquer auprès de votre mari qui vous pardonne et vous attend.
Mme Cousinet répondit simplement :
— Mais je l’espère bien ? Il ne manquerait plus qu’il la fasse au type jaloux… J’ai horreur de ça, c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet n’a pas à se plaindre de moi : il y a trois ans que nous sommes mariés et c’est la première fois que je le fais cocu, moi, une indépendante, une artiste, une grande vedette ! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup de bourgeoises qui pourraient en dire autant ?