IX
LES DEUX PURS

Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude et de pardon, le curé de Sableuse trouva que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient venus bien vite… Malgré les invites répétées de M. Cousinet, il n’était pas retourné au château et il avait laissé sans réponse une lettre de l’abbé Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à prendre une part plus active à la campagne électorale.

« Tous ces gens-là me dégoûtent », se disait-il en caressant la grosse tête de Poilu qui, pendant l’absence de son maître, n’avait touché qu’à peine aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par ordre de l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui demandait ses impressions parisiennes, l’abbé Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise humeur :

— Ne parlons pas de ce voyage… Si c’était à refaire, je ne marcherais plus !

— Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très importante pour le succès de la bonne cause.

— Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai soupé, de la bonne cause !

— Que me dites-vous là ?

— Sinon de la bonne cause, du moins de certains types qui la représentent… Et si je ne regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est uniquement parce que j’y ai rencontré une chrétienne dont la foi naïve m’a ému.

— Ah ! Qui était-ce, cette pieuse personne ?

— Une danseuse… Oui, une danseuse de l’Opéra ! J’ai prié pour elle… Et j’espère qu’elle y a été admise, dans son premier quadrille !

— Oh ! monsieur le curé…

— Mais oui, cela m’intéresse autrement que l’entrée de M. Cousinet à la Chambre des députés : c’est plus moral.

Le vicaire se hâta de prendre congé : décidément, l’abbé Pellegrin n’avait pas volé sa réputation d’original !

Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des cris joyeux, le curé s’en alla voir le docteur Profilex. A ce moment de la journée — il était près de deux heures de l’après-midi — son vieil ami parvenait parfois à prendre quelque repos avant de recommencer sa tournée. L’espoir du prêtre ne fut pas déçu… Le docteur Profilex était assis dans sa bibliothèque et lisait un gros livre illustré de gravures sur bois.

— C’est la bible ? plaisanta l’abbé en entrant… Ah ! il est temps que vous vous convertissiez, mauvais esprit que vous êtes.

— Vous l’avez dit, curé. C’est la Bible de l’Humanité, par Michelet : un livre admirable !

— Possible, mais elle ne vaut pas l’autre… Michelet écrit bien, mais Dieu écrit mieux. D’ailleurs, il a plus de succès. Il n’y a plus que vous pour ouvrir ces bouquins-là !

Tandis que le docteur lui servait un petit verre de vieux kirsch, l’ecclésiastique lisait, à haute voix, avec une solennité ironique, les titres des ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande pièce :

— Histoire des Girondins, de Lamartine ; la Révolution, d’Edgar Quinet ; l’Histoire de la Révolution, de Michelet ; Histoire de dix ans, de Louis Blanc ; Histoire de la Révolution française, par Mignet ; Quatre-vingt-treize, Histoire d’un Crime, Napoléon-le-Petit, les Châtiments, de Victor Hugo ; Histoire de la Révolution française, de M. Thiers ; Géographie universelle, d’Élisée Reclus ; les Discours, de Raspail ; l’Encyclopédie ; l’Essai sur le Tiers-État, d’Augustin Thierry ; les Discours, de Robespierre ; la Philosophie positiviste, d’Auguste Comte ; les Chansons, de Béranger ; les Œuvres complètes, de Barbès ; De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, de Proud’hon… Eh bien, docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs rigolos !

Le vieux médecin répondit :

— Ne raillez pas mes dieux !

— Vous blaguez bien le mien…

— Non, car le Christ était républicain. Je critique son Église, ou plutôt — car elle n’est pas la sienne — l’Église qui prétend défendre et répandre ses théories… Allons, curé, goûtez-moi ce kirsch-là. En fait de bon Dieu, on croirait en avaler un, en culotte de velours !

L’abbé mira son petit verre avec gravité, le réchauffa dans sa main fermée, puis, les yeux clos, en avala une petite gorgée, voluptueusement. Enfin, d’une voix émue, il prononça :

— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après avoir savouré cette merveille, on n’élève pas pieusement sa pensée reconnaissante vers le divin Créateur…

— Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux kirsch vaut dix barriques d’eau bénite !

— Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans l’impénitence finale.

— C’est probable.

— Mais je pense que Dieu vous absoudra parce que vous êtes un brave homme, secourable aux malheureux, et aussi parce que vous avez une bonne cave !

Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, chacun ayant allumé sa pipe, ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes…

— Et ces élections ? questionna enfin le docteur…

L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit pas.

— On me dit qu’elles s’annoncent bien pour vous… Je veux dire pour M. Cousinet et ses amis ! Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la bonne cause qui vous est chère.

— Moi ? Mais j’ai laissé tout tomber.

— Ah ! je croyais que…

— Cela ne me dit plus rien. Après tout, on veut me faire jouer un rôle qui n’est pas celui d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes… Non, vrai, j’ai soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, plus mufles que les pharisiens dont parle l’Écriture et, cette bonne cause dont ils parlent, ils finiront par la rendre odieuse.

Le docteur Profilex secoua la tête :

— Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui s’emparent d’une idée pour la transporter dans la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est pure : la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, n’existe pas et je dirai même qu’elle ne peut pas exister : c’est pour cela qu’elle est belle. Je la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui nous entourent… Elle vit dans les pages poétiques de Michelet, dans les théories de Quinet, dans certaines phrases de Lamartine, certains vers de Hugo, certains refrains de Béranger, mais que je tente de l’arracher à ces pages imprimées pour la réaliser, et je la flétrirai et je deviendrai pareil à ces politiciens dont vous vous écartez avec dégoût. La « bonne cause » — quelle qu’elle soit — est toujours gâtée, enlaidie par la politique agissante et militante. Tous les Évangiles sont sublimes, car il n’y a pas que le vôtre, mais il faut se contenter de les lire et d’y rêver…

— Et l’action ? demanda l’abbé Pellegrin.

— J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps… J’ai même agi, oui, lors des débuts de cette république que j’ai vu naître. J’étais l’ami de ses fondateurs… J’ai servi, à leurs côtés, cette « bonne cause »-là ! Eh bien, non, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il était impossible de modeler le buste de la Marianne que j’avais imaginée : je me suis obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort… D’année en année, j’ai vu que toute œuvre est faite de concessions, de renoncements, d’abdications : il y a terriblement loin de l’idée à la vie… Alors, j’ai préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car tous ces historiens, tous ces philosophes, tous ces sociologues si sérieux, si convaincus de la netteté de leurs conceptions, sont des rêveurs, des créateurs de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, mais je ne les en aime que plus. Je vis parmi eux, je les écoute en fermant ma fenêtre aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain d’une république idéale, impossible…

— Une vieille barbe, quoi ! gouailla l’abbé.

— Oui, mais une vraie…

— Dire que vous auriez pu être conseiller général, député, sénateur !

— Moi, siéger dans une de ces assemblées de fantoches ? Vous n’y pensez pas, curé… Je laisse cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque jour aux débats de la Convention, je siège au Comité du salut public, j’entends Saint-Just, Couthon, Robespierre, je vis les grands jours où la République fut vraiment grande et belle… Je retrouve ces voix puissantes et ces grandes ombres dans les livres qui nous entourent, et voilà pourquoi il n’en faut pas rire, citoyen curé !

Puis, changeant de ton, il demanda :

— Allons, encore un petit verre ?…

Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement le vieil élixir, le docteur Profilex lui dit :

— Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne va pas fort.

— Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, en effet.

— C’est un homme usé, fini…

— Vous êtes inquiet ?

— Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La flamme baisse à vue d’œil. Je m’efforce bien de la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire. La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand le principal intéressé se laisse aller…

— J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi fit l’abbé que ces paroles avaient affecté.

Étant repassé au presbytère, il y trouva Mme Cousinet installée dans son propre fauteuil, la cigarette au bec. Elle était plus décolletée que jamais et ses jambes croisées se découvraient à peu près jusqu’aux genoux. Elle tendit sa main étincelante de cabochons à l’abbé Pellegrin en disant :

— Votre chien me reçoit poliment, mais votre vieille bonne est bien désagréable… Quelle différence avec Léa !

Et comme le curé cherchait quelque excuse, elle reprit, avec bonne humeur :

— Nous ne nous sommes pas revus depuis notre conversation au Mirific-Palace. Vous nous lâchez, ce n’est pas gentil !

— J’ai eu beaucoup à faire.

— Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, des mariages. Mais à l’occasion, vous vous occupez aussi de divorces…

Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents éclatantes (deux brillaient d’autant plus qu’elles étaient en or) et fit tressauter son triple rang d’énormes perles.

— Ah ! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à me prêcher bien longtemps. Ce pauvre Pierre ! Un garçon charmant en province, mais bien nul à Paris ! Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien fini… M. Cousinet a été parfait. C’est un mari qui s’est beaucoup amélioré : il s’est conduit en cette affaire comme un véritable homme du monde ! A propos, c’est de sa part que je viens vous voir, monsieur le curé… Il m’a chargé de vous remettre ceci, pour vos pauvres.

Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, elle la tendit au prêtre… Celui-ci eut instinctivement un mouvement de recul : pendant deux secondes, il eut envie de refuser cet argent qui semblait le prix de services rendus ou à rendre. Mais aussitôt, il songea aux malheureux qui attendaient sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat que tous, sauf le docteur Profilex et lui, avaient abandonnée, à la famille Planquart qui venait de s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard dont les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux usines de Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), enfin à toute la misère de cette paroisse industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool conjuguaient leurs ravages… Le brave homme prit, avec des paroles reconnaissantes, l’enveloppe qui dégageait un parfum quelque peu agressif, mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non plus n’a pas d’odeur.

Mme Cousinet, qui était décidément de bonne humeur, s’exclama en secouant la tête pour éparpiller ses boucles folles :

— Vous savez, mes cheveux courts ? Eh bien, ils ont un succès énorme… Mon mari croyait qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils compromettraient le succès de la bonne cause. Au contraire !

— Ils vont nous aider ? fit l’abbé, un peu surpris.

— Parfaitement. Toutes ces dames des comités trouvent que cette coiffure rajeunit d’une façon extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus pressé que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui préside les zélatrices de l’adoration perpétuelle, la comtesse de Rochefeu, qui s’occupe des poules repenties, et même la vieille chanoinesse de Charmeroy se coiffent maintenant à la Ninon… Et ça leur va, faut voir ça ! M. Cousinet avait donc bien tort de s’inquiéter… Moi, je suis d’ailleurs de cet avis que nos idées feraient bien plus de progrès dans l’opinion si ceux et celles qui les défendent suivaient d’un peu plus près le mouvement moderne.

— Vous croyez que la coiffure à la Ninon…

— Je crois qu’il en faudrait quelques-unes comme moi pour secouer toutes les vieilles momies de votre parti, monsieur le Curé. Et savez-vous à quoi je pense ? A créer un dancing à Merville, un dancing religieux, placé sous le patronage de l’archevêché… Qu’en dites-vous ? Cela distraira ces pauvres enfants de Marie qui, entre nous, ne doivent pas beaucoup s’amuser… Et on ne dira plus que nous sommes un parti de gens ennuyeux !

— Je comprends, madame… Montmartre, quoi !

— C’est-à-dire…

— Oui, Montmartre… sans le Sacré-Cœur, bien entendu.

— Monsieur le Curé…

— Et vous croyez que Son Éminence vous approuvera ?

— Oh ! le cardinal est vieux jeu ! Mais j’en ai parlé à Mgr Sibuë, son coadjuteur… Il est, comme moi, d’avis que nous devons marcher et même, à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un évêque moderne, celui-là ! Aussi, le moment venu, nous le pousserons et nous en ferons un cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse beaucoup à l’élection de M. Cousinet… Et quand nous serons à la Chambre, nous n’oublierons pas nos amis.

Lisette de Lizac bavardait, interminablement, et l’abbé se demandait comment il allait s’en débarrasser quand Valérie entra et, après avoir lancé, en dessous, un regard hostile à la « créature », prononça :

— Il y a là un domestique qui vient de la Saulnaye… M. de Sableuse ne va pas du tout et madame la comtesse fait demander à monsieur le curé d’y aller tout de suite.

— Dites que j’y cours…

Mme Cousinet s’était levée et, avec une intonation théâtrale, s’exclama :

— Le pauvre homme !… Un vieux monsieur si chic ! Ah ! vraiment, cela me fait de la peine, beaucoup de peine.

Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et mouillé du doigt le coin des yeux pour étendre le kohl, elle prit congé en poussant un profond soupir, un soupir de théâtre.

Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et pédala vigoureusement jusqu’à la Saulnaye où il rencontra le docteur Profilex qui sortait de la chambre du malade.

— Eh bien ? lui demanda-t-il, anxieusement.

— Mon rôle est terminé, le vôtre commence… Je reviendrai dans une heure, car on ne meurt pas qu’ici.

Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais il était visiblement ému.

Le curé entra dans la chambre où le comte de Sableuse s’éteignait lentement… A son chevet se tenaient debout et silencieux Mme de Sableuse et son fils.

— C’est vous, monsieur le Curé ? murmura le moribond. Je crois que vous arrivez à temps…

D’une voix plus faible encore, il dit à sa femme :

— Chère amie, laissez-moi pendant quelques minutes…

Puis à son fils :

— Pierre, je te reverrai tout à l’heure.

Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme se confessa sans se départir d’un calme saisissant. Aux paroles entrecoupées du prêtre, il répondit : « J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et servi, mon roi… Dieu me sera indulgent, je l’espère, car j’ai été fidèle, malgré tout. »

Mme de Sableuse et son fils reprirent leur place au chevet du mourant qui avait demandé un portrait du comte de Chambord et, les yeux mi-clos, le contemplait en prononçant d’un air extasié :

— Mon roi… mon roi…

Le prêtre récitait la prière des agonisants ; la comtesse, le vicomte de Sableuse et le vieux valet de chambre, qui avait été appelé, s’étaient agenouillés aussi et pleuraient…

La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. A sa vue, le comte Hector fit un effort pour se soulever, mais il était trop faible et sa tête pâle, sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba sur l’oreiller.

— Ah ! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, approchez, approchez…

Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui dit, dans un souffle douloureux :

— Merci, mon cher docteur, mon cher ami… Nous ayons souvent discuté ensemble… Mais, au fond, nous sommes les mêmes hommes… nous avons vécu d’espérances… de déceptions… de regrets… Maintenant, il me semble que je vois plus clair, que je comprends mieux… Oui, j’ai rêvé… Ce n’était qu’un rêve… Ce royaume-là ne peut plus être de ce monde…

— Ma république non plus ! répondit le vieux médecin.

Depuis quelques minutes, un hymne lent et grave prolongeait au loin ses notes assourdies… C’était l’Internationale que chantaient, à Sableuse, les ouvriers des usines convoqués à un meeting révolutionnaire.

— Des fous ! prononça encore le mourant.

— Des imbéciles ! fit le docteur.

— Des malheureux ! murmura le prêtre.

M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui tendit une main déjà glacée et prononça quelques paroles indistinctes… La mort entrait, et comme l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur Profilex, dont les lèvres ne remuaient cependant pas, plia le genou…