Jusqu’au moment où le suisse, majestueux sous son tricorne emplumé, vint le chercher pour le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait, dans la tranchée, avant l’heure fixée pour l’attaque…
Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône de Son Éminence qui paraissait somnoler, non loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur profil, l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant de prier avec sa piété ordinaire, mais comment ne pas penser à la redoutable épreuve qu’il allait subir ? Malgré toute son énergie, il n’arrivait pas à dominer le tremblement nerveux qui le secouait sous son surplis blanc, le plus beau de ceux qu’il possédait et que Valérie avait repassé la veille plus soigneusement que jamais.
Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage au milieu de la cohue attirée par l’annonce de ce sermon extraordinaire, l’abbé Pellegrin sentit qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid. Resté seul, il gravit le petit escalier de bois sculpté qui conduisait à la chaire et quand il mit, dans un geste familier, les deux mains sur le rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il embrassa l’immense nef remplie d’une foule compacte, il se retrouva aussi calme qu’il était dans sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les publications de mariage à ses paroissiens.
S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière, il entrevit le cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant se penchait dans sa direction pour mieux entendre ; il distingua aussi le coadjuteur qui l’observait, immobile, et il devina l’expression de son regard derrière les brillantes lunettes d’acier. Devant la chaire, se tenaient au banc du chapitre les chanoines qui portaient le camail de soie noire bordé de violet…
Après le bruit des chaises que les fidèles retournaient pour s’asseoir sans perdre de vue le prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes, impressionnant.
Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession de ses moyens, le curé de campagne, ayant fait avec de larges gestes le signe de croix, se mit à parler…
Il avait annoncé au cardinal — qui l’avait reçu paternellement dans la sacristie, quelques minutes avant la messe, — qu’il développerait simplement l’Évangile du jour, lequel était le Xe dimanche après la Pentecôte.
Lentement, en appuyant sur les mots, il lut l’admirable récit :
« En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui mettaient leur confiance en eux-mêmes, comme étant justes… Deux hommes montèrent au temple pour y prier : l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même : « Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères ; ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède ». Le publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait seulement lever les yeux au ciel ; mais il frappait sa poitrine en disant : « Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur ». Je vous déclare que celui-ci s’en retourna justifié, et non pas l’autre. Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ».
L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix forte, il lança :
« Combien y en a-t-il parmi nous, et je n’excepte personne, qui ne sont pas pareils à ce pharisien ? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne se sont pas agenouillés dans cette église en se disant : « Le bon Dieu doit être content de me voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout cas, si je vole, c’est bien peu et parce que tout le monde en fait autant ; si je suis injuste, ce n’est pas de ma faute, mais parce que la justice, on l’exige pour soi, quitte à ne pas l’accorder aux autres ; si je trompe ma femme — ou mon mari — c’est par hasard et personne n’en sait rien. A part cela, je vis honnêtement, j’obéis à la loi religieuse, quand elle ne me gêne pas trop, et avec d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller rôtir dans les flammes éternelles ; j’obéis aussi à la loi humaine, quand il n’y a pas moyen de faire autrement, et parce que j’ai la frousse des gendarmes… Je paie à l’État ce que je lui dois d’impôts ; je paie à Dieu ce que je lui dois d’orémus, de patenôtres et de génuflexions, sur une chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je donne de temps en temps deux sous aux pauvres. Que veut-on de plus ? Et combien de gens n’en font pas autant ! Ne suis-je un brave homme ? Ne fais-je pas partie de l’armée des honnêtes gens, de la phalange des bons chrétiens ? » Voilà ce que vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes ! Et vous vous croyez meilleurs que le publicain qui se tient là-bas, dans le fond de l’église, qui n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son nom, qui ne débite pas des prières toutes faites, qui peut-être n’est pas entré dans une église depuis longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre, sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit à Dieu : « Faut pas m’en vouloir… Ayez pitié de moi… Je sais bien que je me suis toujours comporté avec vous comme un dégoûtant ! » Oui, vous croyez que c’est vous, les bons, les justes, les chouchoux de Dieu et que le publicain pourra se mettre la ceinture le jour où il se présentera à la distribution des récompenses célestes. Eh bien, mes chers frères, vous vous mettez le doigt dans l’œil… Vous n’y êtes pas du tout et j’ai comme une idée que vous trouverez un fameux bec de gaz dans la vallée de Josaphat ! »
Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent les messieurs qui, au banc d’œuvre, alignaient leurs visages de notaires, de notables commerçants ou de fonctionnaires retraités ; les dévotes qui, au pied de la chaire, levaient vers le prédicateur des yeux blancs, prirent des mines offusquées et quelques-unes échangèrent entre elles des réflexions probablement assez défavorables à ce curé du Danube dont le langage rappelait vraiment bien peu celui des onctueux chanoines du chapitre et moins encore l’éloquence académique du cardinal archevêque… Son Éminence ne parut cependant pas scandalisée : elle se tourna même avec un regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air revêche, ses doigts osseux entrelacés sur son ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un regard hostile.
L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant son sermon, de châtier son vocabulaire, de se garder de tout argument pittoresque, de ne pas s’adresser directement à ses auditeurs en leur faisant en quelque sorte jouer un rôle dans son argumentation : il voulait démontrer que, tout comme un autre, il savait plaider la cause de Dieu dans le langage fleuri qui plaît aux dames de la Société de l’Immaculée-Conception, aux messieurs du Cercle Saint-Joseph… Vaines résolutions ! Le curé de Sableuse était bien incapable de faire un choix prudent parmi les expressions que lui soufflait sa verve populaire ; d’ailleurs, il avait déjà oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière, de Mgr Sibuë, des membres du conseil de fabrique, et dans cette cathédrale immense où sa voix prenait une sonorité formidable, il se sentait, au contraire, plus emporté que jamais par son inspiration ardente, brutale, pareille à celle des cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus des foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient avec une verdeur plébéienne du Dieu né dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un charpentier.
L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des invectives, à ces pharisiens modernes qui, gonflés de l’orgueil de leur fausse vertu, se prétendent de bons chrétiens et imaginent être en règle avec leur créateur et leur juge… « Je te connais, s’écria-t-il, dévot égoïste pour qui Dieu est une espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de procurer une fille avec dot à ton fils, de te fournir les moyens de faire ta pelote ici-bas en attendant que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les élus boivent le pinard divin dans des quarts en argent doré… Tu t’es fabriqué, à ton usage personnel, un Dieu bon à tout faire qui te coûte moins cher que ta bonne : tu ne lui parles que de toi, tu ne t’adresses à lui que pour demander quelque chose et quand il ne marche pas, quand il t’envoie dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter, tu rouspètes et tu dis : « Mon Dieu, vous n’êtes vraiment pas très gentil pour moi… Je vais cependant à la messe tous les dimanches et j’irais même aux vêpres, si à la même heure, il n’y avait pas le cinéma ! » Non mais, mince de culot ! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur de ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un gendarme préposé à la garde de ton coffre-fort… Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches : c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton journal conservateur et qui, bien qu’il soit partout, ne siège qu’au centre et à droite à la Chambre et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande barbe comme dans les tableaux : il porte des favoris, il ressemble à ces vieux économistes qui, autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les intérêts des grandes banques et de la grande industrie. Et tu es persuadé, au fond, que s’il a voulu que son fils meure sur la croix, c’est pour sauver, non pas seulement ton âme, mais encore et surtout tes dividendes… Les apôtres, les martyrs, tu les as rangés, eux aussi, parmi les défenseurs de ta galette : c’est pour que tu jouisses en paix des biens de la terre, en attendant ceux du ciel, que l’Église a été fondée et, de toutes les vertus qu’elle recommande, c’est la résignation qui te paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que tu n’as rien à craindre de ceux qui la pratiquent… Ah ! toi aussi tu aimes le bon Dieu pour les services qu’il te rend ! Cela ne t’empêche pas de la faire au bon chrétien, parfois même au saint homme, comme Tartufe… C’est vrai, tu n’as pas de grands vices, pas plus que tu n’as de grandes vertus. Tout chez toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez toi est tiède… Eh bien, Dieu a horreur des tièdes : il aime les emballés, ceux qui se donnent à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et sans se dire qu’ils sont des zigottos comme on n’en fait plus. C’est pourquoi, il a préféré au pharisien le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas devant son miroir pour voir si, des fois, une auréole lui pousserait pas autour de la cafetière… Veux-tu que je te dise ? Eh bien, tu le dégoûtes, le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites, tous les égoïstes, tous les mauvais riches, tous les salauds ! »
Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient le prédicateur d’un air ahuri, voire révolté… L’un d’eux, un grand sec qui était le principal avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien intendant militaire, et lui dit quelques mots à l’oreille, lesquels furent approuvés d’un énergique signe de tête. Les visages alignés au banc du chapitre exprimaient des sentiments divers, la surprise, la colère, la gêne, mais aussi l’approbation et la joie : un gros chanoine, entre autres, paraissait enchanté et certaines expressions du curé de Sableuse paraissaient l’amuser beaucoup.
Cependant l’orateur avait repris :
— Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le visage pavoisé aux trois couleurs, du bleu autour des mirettes, du blanc sur les joues et du rouge au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins pour plaire à Dieu que pour plaire aux hommes, est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée, vous aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou maîtresse du publicain, sera élevée ?… Celle-là, au moins, n’en veut faire accroire à personne et ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve épatante. Elle ne la fait pas, comme vous, à la vertu… Ce n’est pas une poule qui veut se faire passer pour une colombe ! Cependant, elle ne dit pas plus de mal que vous de ses voisins et de ses copines, elle ne montre pas plus que vous ses nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les affaires du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de faire celles du bon Dieu.
« Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance, un chiqué, un bourrage de crânes… Elle fait partie de votre existence mondaine, comme le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse beaucoup moins, il est vrai, mais elle vous rassure quand vous vous demandez — pas souvent ! — ce qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil petit corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté, sera livré aux asticots. Et pour vous, c’est ça la religion, une habitude et une vague assurance contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes éternelles. Quelques petites prières lues dans votre paroissien parfumé, quelques agenouillements qui, vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous faites pour garder le beau titre de chrétienne. Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église n’est pas pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour regarder ce que font les autres, peut-être vous occupez-vous de quelques œuvres… Vous organisez, sous la présidence de votre curé, des ventes de charité où se débitent des scapulaires, des flacons d’odeur, des chapelets et des jarretelles ; vous administrez un bureau de placement pour nourrices qui allaitent avec le sein de l’Église, un patronage où vont les bonniches trop laides pour fréquenter le dancing… Enfin, vous êtes dame patronnesse et, en attendant les récompenses célestes — vous n’êtes pas pressée — vous goûtez toutes les rigolades que procure la charité mondaine, vous prenez le thé chez madame la marquise, vous baisez l’anneau de monseigneur, vous siégez autour d’un tapis vert les jours de comité, vous dirigez, vous discourez et vous obtenez — qui sait ? — une mention dans le discours sur les prix de vertu !… Et vous croyez que c’est ça, la charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion ? Vous en avez une santé, mes petites brebis… Non, vrai, ce que le bon Dieu doit se tordre quand il vous voit jouer cette comédie ! A moins cependant qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car ce qu’il déteste c’est le maquillage de la conscience, le simili de la charité, le chiqué de la foi. Or, c’est ça qu’on trouve partout aujourd’hui… Où sont-ils les vrais chrétiens ? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes ? Vous me dites qu’il y en a… Où ça, que j’y coure ! Moi, je vois surtout des profiteurs, des roublards, des types qui font un placement. La religion, c’est pour eux une combine : ici-bas, elle rapporte à qui connaît l’art et la manière de s’en servir en se disant que là-haut, — qui sait ? — c’est peut-être aussi la bonne affaire !…
L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la chaire et lança d’une voix furieuse :
— Tas de pharisiens !… C’est votre faute si l’Église est dépeuplée, si la parole de Dieu n’est plus écoutée. Vous avez transformé la religion de l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée, une servante des esprits les plus étroits, les plus durs, vous avez fait du tabernacle le pendant de votre coffre-fort ! Dieu vous demande la simplicité, l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est que calcul… Vous devriez être les soldats du Christ, tout donner, même votre vie, pour assurer la victoire, et vous n’êtes que des embusqués ! Alors, quoi, c’est tout naturel que nous écopions, que nous ramassions la bûche, que l’ennemi, que Satan nous foute la râclée. C’est bien fait… Et il ne faut pas dire que Dieu nous lâche : c’est nous qui l’avons plaqué chaque fois qu’il fallait sortir de la tranchée pour en mettre un bon coup !
Le prédicateur s’échauffait de plus en plus… En lui ressuscitaient les moines prêcheurs d’autrefois, le frère Maillard, l’implacable père Menot, tous ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime et grossière secouait les foules dans ces cathédrales où se mêle aussi l’élan des colonnes, des arcatures, des tours, des flèches à la vulgarité des détails naïvement sculptés aux portails et aux chapiteaux.
Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art mystique et naturaliste ne sont plus de notre temps, grand amateur de banalités quiètes, d’euphémismes circonspects, d’accommodements avec les hypocrisies nécessaires… Les voix dures détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne sont pas dorées comme des pilules, ont de la peine à passer : ce prêtre qui, du haut de la chaire, lançait aux ouailles médusées des invectives et des menaces, ce père Duchêne en surplis choquait les belles dames accoutumées à la douceur vanillée des sermons à la guimauve, les vieilles dévotes qui aiment à être bercées par les phrases ronronnantes des beaux vicaires aux gestes arrondis… Les hommes ne désapprouvaient pas moins ces boutades de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire des pires faubourgs et ils s’étonnaient qu’un prédicateur osât, devant Son Éminence, traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien élevées, ce qui est, en somme, la même chose.
Un vague murmure s’élevait de la foule qui donnait des signes d’agitation, mais l’abbé Pellegrin, emporté par sa fougue, repartait de plus belle et d’une voix plus impérieuse encore.
Ah ! quelle joie de faire le procès de cette religion facile, émolliente, douceâtre, qui suffit à la plupart des chrétiens !
— Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion née dans les larmes et le sang du fils de Dieu a quelque chose de commun avec celle que vous pratiquez ? Vous vous êtes fabriqué une religion pépère où vous vous la coulez douce en vous disant : « C’est bien assez… Et puis, le bon Dieu est encore bien content de ce que nous faisons pour lui : il n’a plus l’habitude d’être gâté et aujourd’hui un rien lui fait plaisir ! » Faudrait voir !… Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que ça ? En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être bête et on ne le roule pas aussi facilement que vous le supposez. J’ai comme une idée, au contraire, qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui, les boniments ne prennent pas. Pour être bien avec lui, faut y mettre du sien, et beaucoup. Il faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même ! Il ne se contente pas de quelques simagrées, de quelques boniments… Il est exigeant et il en a le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien en faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a pas été justifié… Alors pourquoi voulez-vous être mieux traités que lui ? Le vrai chrétien c’est le soldat de la foi qui a mérité en combattant d’être admis là-haut dans le cantonnement où les bons poilus se la couleront douce pour l’éternité. Mais ne comptez pas y trouver le moindre petit coin, vous autres qui êtes restés peinards tandis que les autres se débattaient au milieu des barbelés… Non, non, il n’y aura rien pour vous qui n’avez pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas pratiqué la sainte fraternité des tranchées, pour vous qui n’avez pas partagé le contenu de votre bidon ou de votre musette avec le camarade qui avait le gosier sec ou l’estomac creux… Vous ne serez pas du grand défilé sous l’Arc-de-Triomphe des élus !
Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer qui attendait tous ces tireurs au flanc, tous ces embusqués, tous ces mufles qui se sont cavalés chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même leur peau, mais un peu de leur tranquillité, de leurs jouissances, de leur galette… Il ne leur décrivit pas, comme les moines visionnaires du moyen âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante, des grils chauffés à blanc sur lesquels on rissole pendant l’éternité, des broches effroyables qui transpercent les damnés de part en part, comme des poulets à rôtir : cet enfer-là, bien fait pour inspirer les prédicateurs truculents, l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des messieurs et dames qui l’écoutaient, par une géhenne peut-être plus effrayante parce que moins truquée, moins grandiose, moins bien organisée pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept cercles de l’enfer dantesque, l’occasion de subir orgueilleusement un supplice sensationnel… Non, il inventa des souffrances moins théâtrales : il montra la bourgeoise vaniteuse transformée en souillon qui, dans les cuisines de Satan, lave et relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il montra le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui, travaillant sans répit dans d’affreuses usines sous le fouet de surveillants diaboliques, portant de lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au long de quais dallés de plaques de fer brûlantes ; il montra les mauvais juges comparaissant à leur tour devant des magistrats en robes couleur de feu et condamnés à des milliards d’années de prison et 50 francs d’amende au milieu des sarcasmes et des injures d’un public de diablotins ; il montra les femmes et les filles folles de leur corps muées en lépreuses effroyables et obligées de se contempler pendant les siècles des siècles dans leur armoire à glace… L’abbé Pellegrin créait ainsi une manière d’enfer moderne et il mêlait à sa description un humour sarcastique, une jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique de cette variation sur un thème cher aux prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne parurent produire aucun effet sur l’auditoire ; les dévotes les plus impressionnables craignaient moins, évidemment, cet enfer-là que l’autre, celui qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche de l’Archange rebelle, les pécheurs et les pécheresses condamnés par le Souverain Juge.
L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins il fallait le même enfer qu’aux bonnes gens de Sableuse.
— Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés, puisque vous préférez ça ! Vous serez brûlés, si…
Et, changeant de ton, il se mit à leur parler avec douceur, mais toujours avec le même vocabulaire. Il leur demanda de s’inspirer du pauvre publicain, affirmant que pour plaire à Dieu l’humble aveu des faiblesses humaines valait mieux que cent pieuses vantardises. Il avait commencé par l’invective et la menace, il termina par des paroles de réconfort et d’espoir.
— Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire tout un plat… Au fond, on ne vous en demande pas tant : un peu de bonté, un peu de justice, un peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement difficile quand on est chrétien, ou alors, vraiment, ce n’est pas la peine… Et même la bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir essayé ou même simplement d’avoir voulu essayer ! Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous est tendue, faites un effort pour la saisir et cela vous sera compté là-haut par le Dieu des bons bougres… Amen.
Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises remuées, des exclamations étouffées, des réflexions échangées à mi-voix par les fidèles, redescendit, lentement, les degrés de la chaire, au bas de laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice, le suisse empanaché.
Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha le regard de Mgr Sibuë, mais ne le rencontra pas : le coadjuteur, plongé dans son bréviaire, avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au cardinal, il s’était tourné vers l’autel où l’officiant avait repris le service divin, et la tête inclinée, les mains jointes, il priait, comme ployé sous sa pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que l’on voit, taillés dans la pierre, sur les tombeaux d’autrefois…