Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait regagné la sacristie, fut assailli par une foule de curieux où, certes, les admirateurs n’étaient pas en majorité : en vérité, ce sermon, quoique sensationnel, avait déçu… Une telle éloquence ne pouvait plaire à des fidèles timorés et benoîts sur lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler leurs homélies comme une eau tiède et fade. Mais on voulait voir de près ce « phénomène » que le cardinal, grand seigneur toujours original et quelque peu fantaisiste, avait distingué entre tous les prêtres de son clergé.
Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés, avec des haussements d’épaules, les chanoines du chapitre, le curé de Sableuse allait se retirer, quand une femme audacieusement maquillée et décolletée fendit la presse en disant d’une voix sonore :
— Où est-il ?… Je veux le voir !… Moi, je trouve qu’il a été très chic… On vous en fichera des prédicateurs comme lui !
C’était Mme Cousinet qui, suivie de son mari, s’élançait vers l’abbé Pellegrin… Dans un mouvement d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus, cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre le prêtre, mais celui-ci recula d’un pas, l’air stupéfait.
— C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds la tête… L’habitude, entre artistes, de s’embrasser les soirs de générale quand la pièce a bien marché. Et vous savez, c’est un succès fantastique, un triomphe ! J’étais dans la salle, je veux dire dans l’église… Ah ! vous pouvez dire que vous leur avez bien envoyé ça !
— Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait toujours, croyez que je…
Mais la dame reprenait de plus belle :
— Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu ça… Mais ça ne fait rien, mon cher curé, vous avez été étonnant, j’ai failli applaudir… Ah ! quel talent vous avez ! Vrai, à Paris, vous feriez salle comble tous les soirs, je veux dire tous les dimanches matin.
M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main à l’abbé en le félicitant « d’avoir si bien dit ce qu’il fallait dire »… En réalité, le nouveau châtelain de Sableuse n’en pensait pas un mot : cette éloquence triviale ne l’avait pas enchanté du tout et la froideur, la désapprobation de la plus grande partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé : « Est-ce là, se demandait-il, le propagandiste qui convient pour faire réussir ma candidature ? Il serait peut-être très bien comme agent politique socialiste… Soutane à part, il a tout ce qu’il faut pour séduire les révolutionnaires, mais, moi, je me présente comme conservateur : je suis le candidat des gens bien élevés, comme il faut, riches ou aisés pour la plupart… Ces électeurs-là, je viens de les voir dans la cathédrale : ils en ont fait, une tête, en écoutant le boniment de ce brave curé. Ah ! non, je préfère me passer d’un bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs, je demanderai conseil à Mgr Sibuë. »
Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin que madame Cousinet continuait à complimenter dans un langage de coulisses.
C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha… Un sourire ironique errait sur ses lèvres minces et son regard, après avoir examiné avec quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le visage peint de Lisette de Lizac, s’arrêta sur la bonne grosse figure, maintenant inquiète, du curé de Sableuse.
— Mon cher, prononça d’une voix douce le secrétaire du coadjuteur, je ne vous avais jamais entendu… Vraiment, c’est très curieux, très curieux. Ah ! évidemment, cela nous change du genre d’éloquence qu’on nous enseignait au séminaire ! Et cela vous vient tout seul, ces arguments, ces mots ?
— Mais oui… Je dis les choses comme elles me viennent !
— Très curieux… Enfin ! Mais je ne suis pas qualifié pour donner un avis sur votre façon de prêcher, mon cher curé… Monseigneur vient de rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire que Son Éminence désire vous voir.
— Tout de suite ?
— Elle vous attend…
Quelques minutes après, l’ancien brancardier régimentaire s’agenouillait devant le cardinal Arnaud de Blandignière… Mais aussitôt après l’avoir béni paternellement, le prélat lui tendait ses deux mains pour l’aider à se relever. Puis, sans autre préambule, il lui demanda :
— Êtes-vous sincère ?
A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps… Il pâlit, puis rougit et, enfin, répliqua, d’une voix tremblante :
— J’espérais, au moins, une bonne parole de Votre Éminence… Il n’y avait que cela pour me remonter. Maintenant, je comprends… Pas la peine de chercher à me raccrocher : j’ai eu tort.
— Quel tort, mon enfant ?
— Tort de monter dans cette chaire, trop haute pour moi, tort de parler à cette foule qui ne m’a pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre. Mea culpa, c’est ma faute, ma très grande faute…
Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur, humble et repentante, que le cardinal en fut ému.
— Si une faute a été commise, dit Son Éminence, elle ne l’a été que par moi… A moins, cependant, que dans cette chaire, où je vous ai prié de monter, vous ne vous soyez cru obligé de prendre une attitude, de jouer un rôle, de justifier une réputation que certains trouvent fâcheuse, mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique. Votre sermon m’a touché, je vous l’avoue, mais, à un moment donné, je me suis repris en me disant : « N’est-ce pas une façon comme une autre de chercher le succès ? Parle-t-il avec son cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude ? » Et j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un cabotin qui se couvrirait du sayon en poils de chèvre, qui se poudrerait la tête de la cendre des vrais prophètes.
Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé Pellegrin qui s’écria :
— Votre Éminence me soupçonne… Elle me prend pour un bourreur de crânes. Tout ce qu’elle voudra, mais pas ça !
Le cardinal l’observa en silence, pendant un instant, puis :
— Non, c’est impossible… Et ce serait dommage !
Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement, presque à voix basse, il articula :
— Ce serait dommage, oui, car l’Église manque de voix ardentes, bibliques comme la vôtre. Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos livres saints ne sont que les échos de paroles pareilles à celles que vous venez de prononcer. Ah ! je me demande si la décadence de l’idée religieuse n’est pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille, au manque d’énergie de ceux qui sont chargés de la répandre… Née dans le peuple, la foi a perdu sa tradition vivifiante en devenant une espèce de philosophie académique que l’on explique, que l’on défend d’une voix mesurée, avec des arguments et des gestes d’avocats d’affaires… Moi-même, je me le reproche depuis longtemps, j’ai confondu cette religion essentiellement populaire avec je ne sais quelle littérature pour gens du monde. Trop de douceur, trop de cantiques, trop de couplets arrondis et de ritournelles faciles… Au fond, pour faire reculer le démon, il faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses, et combattre avec la sainte colère des apôtres, lesquels ne se souciaient guère de plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes pour qui le Christ, sur sa croix, après trois jours d’agonie, ressemblait au joli garçon bien peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la rue Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux qu’une naïveté apprêtée, qu’une fausse véhémence, et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon fils, de votre sincérité.
Et comme le curé de Sableuse esquissait un geste de protestation contre ce doute qui le blessait au plus profond de lui-même, le cardinal ajouta :
— Non, je vous crois… Vous ne mentiriez pas à un vieillard comme moi qui vous ai défendu et qui, peut-être, vous défendra encore… Et puis, vous êtes un poilu !
— Éminence, dit simplement l’abbé, je suis venu, ce matin, à la cathédrale, en service commandé. Je ne demande rien, je n’ambitionne rien… Ici comme là-bas, je fais ce que je peux et l’estime de mes chefs, si je l’obtiens, me suffit.
— Vous avez, en tout cas, la mienne… Mais ce n’est pas en chef que je veux vous dire un dernier mot, c’est en ami. Un conseil : prenez garde, vous pouvez faire, sans le vouloir et même sans le savoir, beaucoup de mal à certaines des âmes que vous toucherez et que vous dominerez…
— Beaucoup de mal ? se récria le curé de Sableuse, mais je ne veux jamais servir que la cause de Dieu et de l’Église.
Le cardinal lui prit les mains et dit :
— Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à tous, vous entendez, la vérité… Ne choisissez pas, dans votre troupeau, des brebis que vous chérirez et auxquelles vous passerez tout, tandis que vous traiterez durement les autres. Un danger vous menace et c’est celui de la popularité. La popularité, on l’obtient parfois sans rien renier de ce que l’on croit être vrai, mais on la garde rarement sans se composer une attitude, sans se mettre un masque, sans devenir injuste… Restez juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu n’a pas toujours parlé aussi sévèrement que vous. Allez, mon fils, je vous bénis…
Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait ainsi avec le curé de Sableuse, M. et Mme Cousinet, qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché, étaient reçus par Mgr Sibuë.
Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour ouvrir sa porte à ce couple que sa situation de fortune, son installation dans un château célèbre, avaient tout de suite classé parmi les plus notables habitants de la région. Mgr Sibuë, très renseigné sur tout ce qui touchait à la politique, savait aussi que M. Cousinet songeait à se présenter, comme candidat conservateur, aux prochaines élections, et c’était une raison de plus pour accueillir le mieux du monde cet important diocésain.
Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie, maints personnages de marque, princes portugais, grands-ducs moscovites, ministres de la République, généraux, etc. Une vedette des music-halls parisiens n’est peut-être pas reçue partout, mais elle reçoit tout le monde, à commencer par le meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne figurait dans sa collection et elle l’avoua, gentiment, en disant au grave coadjuteur :
— C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque ! A part, bien entendu, celui qui m’a flanqué une claque le jour de ma confirmation.
Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres se plissèrent avec une intention aimable.
— Madame, articula-t-il en serrant la main potelée et baguée de l’ancienne chanteuse, je suis heureux de faire votre connaissance, ainsi que celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont vos mérites… J’ai entendu souvent parler de vous et dans les meilleurs termes.
— Ah ! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette au Casino de Paris ? C’est vrai, j’étais très gobée du public…
— Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre passé et vos succès d’artiste : je faisais allusion à l’affection, à l’estime que vous avez déjà su inspirer aux populations de ce pays. Vous êtes bonne, vous êtes charitable, vous êtes pieuse… C’est parfait et je vous en félicite, comme je félicite votre mari d’avoir, en votre personne, une épouse aussi accomplie…
M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles indiscrétions de Lisette, s’inclina, la bouche en cœur…
— Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste et, vous le voyez, elle ne s’en cache pas… Quand on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être le droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur.
— Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le talent partout où il se manifeste, surtout quand il est accompagné de la charité. Vous continuez la tradition de M. et Mme de Sableuse… Votre nom sera béni comme le leur.
— Et même un peu plus, je l’espère, dit M. Cousinet, car nous avons l’intention de faire plus largement les choses… Nous avons les moyens !
— Les occasions d’être généreux à bon escient ne vous manqueront pas.
— J’ai déjà décidé de retaper l’église de Sableuse…
— Excellente idée ! La maison du Seigneur ne saurait être trop belle… Mais nous avons ici, à l’archevêché, des œuvres très intéressantes auxquelles, hélas ! la dureté des temps porte un cruel préjudice. Cette loi de séparation…
— Quand je serai député, je n’aurai rien de plus pressé que de demander le rétablissement du Concordat, avec le remboursement de toute la galette qu’on a volée à l’Église.
— « Volée » est bien le mot, soupira Mgr Sibuë. Mais, en attendant, les temps sont difficiles.
— Comptez sur moi pour ce que vous voudrez, Monseigneur.
— Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta Mme Cousinet, nous sommes prêts à arroser… Nous savons bien que la politique, c’est une question d’argent !
Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils, mais aussitôt, il reprit son air aimable et déclara :
— Évidemment, madame, la défense d’une cause, si bonne soit-elle, comporte des sacrifices personnels… Ils trouvent d’ailleurs, le moment venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut. M. Cousinet sera, j’en suis sûr, parmi les élus et ici-bas, pour commencer. Alors, mon cher diocésain, votre nom figurera aux prochaines élections sur la liste conservatrice ?
— Oui… La liste n’est pas encore composée, mais il y a un fait sûr et certain, c’est que je serai dessus. Et justement, Monseigneur, je venais vous demander un conseil… Dès maintenant — les élections ont lieu dans six mois — je dois préparer et pousser ma propagande : il ne faut pas que, le moment venu de choisir les candidats, le Comité central puisse me dire : « Mais on ne vous connaît pas ! » J’ai donc pensé à me servir, pour faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité populaire dans le pays… Votre Grandeur devine de qui je veux parler ?
— Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un geste évasif.
— C’est le curé de Sableuse que nous venons d’entendre à la cathédrale.
— Ah ! fit Mgr Sibuë d’un air froid.
— N’est-ce pas une bonne idée ?
Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit :
— Oui, je comprends et votre pensée répond à la mienne… Après avoir entendu ce sermon, je me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien indiqué pour me faire connaître des électeurs, moi, le propriétaire du château de Sableuse, un homme qui a une grosse situation et qui veut représenter à la Chambre les gens comme il faut…
Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet repartit de plus belle :
— Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois, de me donner son opinion sur un des membres de son clergé !… Mais je devine ce qu’elle ne veut pas me dire : ce brave curé me compromettrait et finirait par me faire blackbouler.
Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son nez pointu, puis, avec une sorte d’ironie amère, il répliqua :
— Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait un concours infiniment précieux.
Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui, battant des mains, se tourna vers son mari et s’exclama :
— Ah ! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit… Moi, je l’adore, ce curé !
Mgr Sibuë continuait :
— Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé Pellegrin exerce une grande influence, non seulement à Sableuse, mais encore à plusieurs lieues à la ronde… Ses allures, son langage plaisent aux paysans et surtout aux ouvriers, surtout à ceux qui ont fait la guerre : j’ai mon opinion sur son genre de popularité, mais enfin, je dois constater le fait. Évidemment, ce matin, le curé de Sableuse n’a pas séduit son auditoire et j’en suis désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple, franc, vraiment évangélique, malgré son absence de douceur. Mais les citadins sont difficiles : on les a habitués à un style plus élevé… A la campagne, tels défauts deviennent des qualités. Je vous conseille donc, cher monsieur, d’utiliser les services réels que peut vous rendre cet excellent homme… Mais vous a-t-il promis son concours ?
— A peu près, et je crois qu’en insistant…
— Parfait ! je suis enchanté d’apprendre qu’il s’oriente vers le parti dont vous serez, je l’espère, un des élus les plus écoutés. Car, entre nous, je craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant démocratiques… C’est ce qui arrive le plus souvent à ces prêtres qui se laissent entraîner par leur tempérament et griser par l’accueil qu’on leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc si l’abbé Pellegrin marche avec vous et pour vous… Vous en tirerez profit tous les deux.
— Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta Mme Cousinet, car je serai la femme d’un député !
— Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que ce sera un excellent résultat pour nous tous, car le succès de la bonne cause, c’est le succès des honnêtes gens et notre pauvre France a bien besoin que le règne des impies prenne fin au plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont déjà purifiée, mais il nous faut de bonnes élections pour mériter les grâces de la Providence.
— C’est vrai, dit Mme Cousinet, il faut envoyer des honnêtes gens à la Chambre, des gens qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que le maniement des affaires… Nous en avons assez d’être gouvernés par des sans-le-sou !
— La défense des idées religieuses et des intérêts, voilà mon programme ! déclara Cousinet.
— Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en reconduisant le couple qui paraissait enchanté de cette flatteuse réception. Et comme il soulevait lui-même la lourde portière qui cachait la porte de son cabinet, il ajouta :
— Madame, je compte sur vous pour nos œuvres… Nous en avons de très intéressantes. Je vous inscrirai parmi ces dames des comités : elles seront enchantées de vous accueillir. J’en parlerai à madame la marquise de Longpré…
Lisette de Lizac accepta avec ravissement et dès qu’elle eut repassé le seuil de l’archevêché, elle dit à M. Cousinet :
— Il est vraiment très gentil, Monseigneur ! Vrai, ça vous change de ces malappris qu’on rencontre partout aujourd’hui.
La torpédo des nouveaux châtelains les attendait devant le palais épiscopal… A côté, stationnait le tacot du docteur Profilex, qui attendait l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse.
— Rentrons vite, dit Mme Cousinet, il est près de midi et nous ne serons pas à table avant une heure.
Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture, quand l’abbé Pellegrin sortit à son tour de l’archevêché.
— Cela tombe bien, lui dit-elle… Mon cher curé, je vous enlève !
— Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons…
Le curé, embarrassé, répondit :
— C’est que mon vieux copain, le toubib, est là avec sa bagnole… Je ne peux pas le plaquer !
— Bah ! il ne vous en voudra pas pour cela… Je tiens à rentrer à Sableuse avec vous. Une idée !
— Madame…
— Tenez, je vais le dire à votre ami… C’est le docteur Profilex, n’est-ce pas, de Sableuse ?
— Oui, vous ne le connaissez pas ? Un brave type… Impossible de le laisser tomber.
Mais Mme Cousinet, avec l’allure et le sourire d’une grande dame qui consent à faire connaître sa volonté à un simple mortel, s’était approchée du tacot et s’adressant à son conducteur, disait :
— Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains de Sableuse… Nous vous prenons M. le curé pour le reconduire chez lui. Voilà !
Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour cette femme oxygénée et maquillée qui, évidemment, croyait produire sur lui une vive impression. Il s’inclina, mais avant de répondre il lança à l’abbé Pellegrin :
— Est-ce vrai, curé, que vous préférez la 40 chevaux à mon vieux tacot ?
L’abbé allait répondre « Non, mais des fois ! » quand Lisette de Lizac, tendant ses bras nus, le saisit et le poussa vers la torpédo.
— Allons, dit-elle, laissez-vous faire… C’est moi qui vous le demande. Vous n’allez pas faire le vilain !
Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette pression doucement tyrannique, mais avant de monter, il répondit au docteur Profilex :
— Excusez-moi… Vous voyez, je ne peux pas refuser.
Quelques secondes après, la robuste voiture se mettait en marche et, dans un élan souple et silencieux, filait vers Sableuse à toute allure.
Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle de son tacot pour réveiller, si possible, le moteur paresseux et il murmurait, avec un sourire de vieux philosophe :
— La torpédo du pharisien… Encore un sujet de sermon pour ce bon M. le curé !