VI
UN HOMME DU PASSÉ

Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait avec Poilu à sa cure près avoir fait une tournée chez les pauvres du village, quand Valérie, sa vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui dit en le débarrassant de son chapeau et de son parapluie :

— Eh ben, en v’là une nouvelle !

— Quoi donc ?

— Monsieur le comte est revenu !… Il est à la Saulnaye, avec madame et M. Pierre.

— Pas possible… Il m’avait cependant assuré qu’il ne remettrait jamais les pieds dans le pays. Au fait, tant mieux… Mais qui vous a dit ça, Valérie ?

— Évariste, vous le savez, le vieux domestique qu’ils avaient emmené à Paris… Il est venu, y a pas plus d’un petit quart d’heure, pour me dire : « Madame Valérie, nous voici… C’est nous. Monsieur le comte ne peut pas se faire à son appartement de Paris… Il étouffe. Quant à madame la comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, je m’y faisais… Alors, puisque voici la belle saison, nous avons décidé de nous installer pour quelque temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château, mais on y est bien tout de même… Prévenez donc monsieur le curé et dites-lui que nous serions bien aises de le voir… La Saulnaye, c’est pas bien loin de Sableuse : deux coups de pédale et on est chez nous ! » Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui est un homme bien aimable, un petit verre de cassis…

L’abbé répondit simplement :

— J’y vais !

Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à bicyclette vers le pavillon de la Saulnaye, situé à trois kilomètres du village… Tout en pédalant d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée de revoir les anciens châtelains avec qui, pendant plus de dix ans, il avait entretenu d’affectueuses relations : les Sableuse étaient, à ses yeux et d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les plus braves gens du monde…

Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre de Sableuse, l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, le fils du comte Hector. Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de mains, puis, tout de suite, Pierre expliqua :

— Oui, nous nous installons à la Saulnaye, tout ce qui nous reste ! L’air d’ici manquait à mes parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché de me reposer un peu dans ce petit coin tranquille…

Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté de cette décision, il reprit, après quelque hésitation :

— Qu’en pensera-t-on à Sableuse ?

— Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant… Vous savez que votre famille a laissé les meilleurs souvenirs dans le pays.

— Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, on sera surpris de nous revoir, on dira : « Ils ne sont pas fiers de revenir après avoir vendu leur vieille maison. »

— Il n’y a ici que de braves gens et…

— Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, moi, je ne verrai personne… Je me promènerai, je lirai, je travaillerai — vous savez que je me suis mis à faire mon droit — et, le moment venu, je chasserai. Le principal, c’est que mon père retrouve sa santé et que ma mère, maintenant à peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le château de Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces vieux arbres, les seuls qui, maintenant, soient encore à nous !

Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu qui, tout de suite, l’avait reconnu.

— Toujours solide, ce rescapé de la grande bagarre ?

— Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque… mais ce n’est plus, Dieu merci, une attaque de grand style, comme ils disaient. Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous sommes dans nos foyers !

— Tout le monde ne peut pas en dire autant, soupira le fils de l’ancien châtelain.

Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon de chasse Louis XIII qui reflétait dans un étang bordé de vieux saules et de hautes herbes sa façade à moitié recouverte de glycines et de lierre…

Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A la vue du curé qui s’empressait vers lui, il fit quelques pas en avant, non sans s’appuyer sur une canne à forme de béquille et s’exclama, joyeusement :

— Ah ! je savais bien que vous viendriez tout de suite, courtisan du malheur !

— Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit le prêtre en appuyant sa bicyclette contre le perron de pierre.

— Je vous attendais, dit le comte en lui tendant la main.

Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de Pierre et de Poilu, pénétrèrent dans le pavillon. Mme de Sableuse, assise dans un fauteuil de tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli de meubles disparates, fit un affectueux accueil au visiteur… Vêtue d’une robe noire, coiffée d’un bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, bien qu’elle eût à peine atteint la cinquantaine : son visage était d’ailleurs celui d’une femme lasse et comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs pas moins à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort bien, surtout depuis son arrivée à la Saulnaye.

— Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis quarante-huit heures à peine, je me sens moi-même tout ragaillardi…

Il plaisanta :

— Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma femme… J’ai soixante-dix ans bien sonnés !

M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait dû être beau et qui gardait une allure imposante malgré ses épaules voûtées et sa démarche difficile : son visage un peu rude quoique affiné par une moustache et une barbiche blanches à la Henri IV, était creusé de rides profondes, mais ses yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante expression de douceur et de naïveté.

— Oui, déclara-t-il après les premières paroles de bienvenue, nous sommes revenus à la Saulnaye… Jadis ce n’était pour nous qu’une vieille baraque sans importance. Maintenant, c’est notre maison. Il est vraiment fort heureux que nous ne l’ayons pas vendue avec le château… Nous aurions été obligés de passer la belle saison dans ce Paris qui est devenu inhabitable depuis la guerre. Nous vivons là-bas dans un appartement qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix fou… Ah ! c’est que les temps sont difficiles pour ceux que la guerre n’a pas aussi bien traités que cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous vu… chez lui ?

— Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé… Pas moyen de faire autrement.

— Mais c’est tout naturel… Il est un de vos paroissiens. Vous avez fait la connaissance de Mme Cousinet ? Ah ! reconnaissez qu’elle est plus gaie que nous… Un peu originale, peut-être, mais ne sommes-nous pas, nous aussi, des originaux à notre manière ? Allons, mon cher curé, tout cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes sont riches et vos pauvres, pour qui vous plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt leur générosité.

Il y avait un peu d’amertume dans ces propos du vieux gentilhomme et sa femme d’une voix douce, comme lointaine, lui dit :

— Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de personne…

— Mais, repartit le vieillard, nous ne nous plaignons pas… Nous n’en avons pas le droit. Nous devons même, somme toute, nous estimer heureux d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes conditions, à des gens qui nous ont payés rubis sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une situation que la guerre avait encore aggravée… Quoi de mieux ?

Mais le comte soupira profondément en prononçant ces mots, et, dans le silence qui était tombé, il reprit :

— Me plaindre ? Pourquoi ? Je dois avoir pris, depuis si longtemps, l’habitude de l’exil. J’ai d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le comte de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir jusqu’à son dernier jour, j’ai toujours été exilé de mon époque ; je le suis maintenant de ma maison… Je dois suivre la destinée de ceux que toutes sortes de Cousinets délogent et chassent de partout. Évidemment, il faut me soumettre à cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que moi, à commencer par le Prince qui, né au palais des Tuileries, est mort dans une bicoque. Sa Saulnaye à lui ! Encore n’était-elle pas en France. Me plaindre ? Mais Monseigneur ne s’est jamais plaint… Et même il a eu cet admirable courage qui consiste à faire semblant d’espérer.

— Suivons donc cet exemple, dit madame de Sableuse.

Son fils avait eu un léger haussement d’épaules et c’est d’une voix claire, quasi joyeuse, qu’il s’exclama :

— A t’entendre, papa, on croirait que nous sommes finis… Quelle drôle d’idée ! Le passé, toujours le passé…

— Nous sommes des gens du passé.

— Pas moi, fichtre, en tout cas ! Nous ne pouvons cependant pleurer éternellement le comte de Chambord… C’est un peu comme si nous n’arrivions pas à nous consoler de la mort de Louis XVI ! Je pense au contraire qu’il faut, non pas regretter ce qui n’est plus et ne peut plus être, mais nous occuper du présent et lui tenir tête, carrément. Je t’assure qu’à la tête de ma compagnie de chasseurs, je ne me sentais pas du tout un homme du passé… Et je ne me laissais pas déloger de ma tranchée ! Allons, ne prenons pas des attitudes de vaincus… Moi, je suis de mon temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets de la terre !

— Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, mais l’un d’eux est chez nous et il y est bien.

— Bah ! nous arriverons peut-être à l’en faire sortir un jour ou l’autre… Et, en attendant, nous ne sommes pas mal ici !

L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son vieil ami se lamenter sur la misère de ce temps où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie de la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle dans la société moderne ; le bon curé savait que l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier « roi légitime » de France vivait surtout de regrets sans cesse ravivés et que même à l’époque où le comte Hector habitait son château familial, il éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire exclu d’un siècle où il n’avait d’ailleurs pas cherché à se faire une place.

Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait pas cette sorte de répulsion inspirée par une époque vraiment digne d’être vécue, argumenta :

— Vous voilà encore dans vos idées noires, monsieur le comte… Et tout à l’heure vous me disiez que votre retour au pays vous avait ragaillardi ! Chassez donc ce cafard-là ! D’abord, il faut se dire que le bon Dieu a ses idées qui valent bien les nôtres… Avant de critiquer les ordres, faut savoir ce que donnera la manœuvre : nous jugeons trop vite les hommes et les événements et souvent, nous sommes obligés de reconnaître, par la suite, que le plan dont nous ne pensions rien de bon a donné d’excellents résultats. La cause que vous avez servie est perdue, M. Cousinet s’est installé en maître à Sableuse, les temps sont difficiles, c’est vrai… Et, certes, je m’en voudrais de trouver que c’est le rêve, mais, enfin, vous avez bien quelques raisons de remercier le Ciel, qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec vous… Vous avez perdu votre château, votre fortune, à cause de la guerre, mais vous avez gardé votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi, par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à pied qui n’a lâché le front que juste le temps de se guérir de ses blessures ! Cela pèse dans la balance, une veine comme celle-là ! Ah ! votre fils en a mis pour deux, lui, et bien loin de se tenir ou d’être tenu à l’écart de son époque, il s’est collé à la besogne, et comment ! Ce n’est donc rien, cela, d’avoir un fils qui est revenu de la guerre avec tous ses membres, avec la croix d’honneur et la victoire ? Le comte de Chambord, la légitimité, le retour du roi de France, faut y renoncer, rien à faire… Mais le présent devrait vous consoler de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si j’étais à votre place, je remercierais le bon Dieu tous les jours, comme le fait sans doute madame la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le dire, est bien plus raisonnable que vous.

Et il s’exclama dans un gros rire cordial :

— Allons, faut pas vous en faire… Ça ne sert à rien ! Je crois même que ça empêche plutôt les choses de s’arranger, parce que la Providence aime les gens de bonne volonté !

Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en répliquant :

— Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit qu’au front, vous avez toujours été de bonne humeur, même dans les pires moments.

— Oh ! cela m’était facile… Moi, je pouvais faire le rigolo, je n’avais personne derrière moi, sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien pleuré, au moins jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Sans compter que, dans le métier de brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote les clients et, parfois, ça les empêche de se laisser glisser… Ah ! c’est un peu comme brancardier que je viens chez vous et, vous voyez, mon petit truc réussit encore. Vous voilà moins triste que tout à l’heure, vous réagissez, il y a du bon !

Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient au village, eut réenfourché sa bicyclette et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le comte Hector dit à son fils :

— C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui de l’optimisme et de la bonne humeur… La guerre l’a transformé, lui aussi : il a pris une rondeur populaire, une jovialité entraînante qui doivent le faire aimer plus encore.

— Oui, dit Mme de Sableuse, mais pourquoi emploie-t-il ces expressions triviales ? Sans jouer à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un vocabulaire plus choisi.

— Bah ! intervint Pierre, c’est une habitude prise pendant la guerre. Et, comme il ne fréquente guère les salons, à part le tien, maman…

— Et celui de Mme Cousinet ! dit le comte.

— Oh ! reprit Mme de Sableuse, je ne l’ai aperçue qu’une fois, pendant les pourparlers de la vente… Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque du langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, d’autant plus que j’en ai entendu bien d’autres, à Paris, même dans le meilleur monde.

— Oui, déclara son mari, c’est le nouveau style… Évidemment, il n’est pas fait pour exprimer les idées que j’ai servies en l’auguste personne du comte de Chambord !

— Et pourquoi ? protesta Pierre… On peut être traditionaliste en parlant argot. J’ai connu à Paris des royalistes qui n’ont rien d’académique, ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils engueulent la République et même ils annoncent, en propres termes, qu’ils vont la f…iche par terre.

— Peuh ! des Orléanistes !…

Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation du vieux fidèle de la légitimité défunte, que Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas insister.

Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en selle avec la souplesse d’un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux approches du parc de Sableuse.

Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et parfumées ; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient, les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et leurs feuillages légers. Là-bas, par delà des haies vives, au pied du clocher de Sableuse, brillaient déjà les premières lumières du village et, plus loin encore, dans la plaine, les sirènes des usines lançaient dans l’air transparent, sous le déroulement des fumées, leur hululement qui annonçait la sortie des ateliers…

Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la colline boisée, la silhouette du château qui, aujourd’hui, n’était plus le sien et cette vision lui gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait cependant retrouvé avec joie.

Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, mais de l’autre côté de la clôture, une auto découverte dont le volant était tenu par une femme… « Notre remplaçante ! se dit-il avec un sourire… Mme Cousinet fait son tour de propriétaire et, ma foi, elle a l’air de conduire avec une certaine maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux parc qui n’a vu que des amazones, c’est amusant ! Mon père, lui, trouverait cela profondément triste… » Il s’apprêtait à saluer au passage Mme Cousinet, qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était conclu l’achat de Sableuse, mais l’auto s’arrêta en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle châtelaine lui dire avec une désinvolture d’ailleurs piquante :

— Tiens, vous voilà ? Enchantée… Mais pourquoi n’êtes-vous pas entré ?

Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le volant, elle était tête nue et le vent l’avait quelque peu décoiffée : ses cheveux blonds, trop blonds peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage peint, mais qui, dans le crépuscule, paraissait d’une jeunesse et d’une beauté délicieuses.

— Madame, répondit Pierre, je ne me serais pas permis… D’ailleurs, je vous l’avoue, je n’y ai pas songé.

— Ça n’est pas gentil ! prononça-t-elle sur un ton de petite femme gâtée…

Puis, plus grave :

— Ah ! oui, je comprends… Vous nous en voulez un peu, n’est-ce pas ?

— Pas le moins du monde, madame.

— Bien vrai ?

— Bien vrai.

— Alors, ça va…

Mme Cousinet examinait, d’un regard évidemment connaisseur, le jeune et élégant cavalier et après un court silence, elle lui dit avec la voix la plus naturelle :

— Savez-vous que vous faites très bien sur ce canard ? Vous devriez vous exhiber au cirque Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces dames et, surtout, de ces demoiselles !

— Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai pas songé non plus.

— C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler du cirque Molier, c’est fou ! Nous sommes au bout du monde… Que voulez-vous, j’ai tant vécu à Paris !

— Vous allez bien vous ennuyer ici, madame ?

— Mais non, c’est charmant ! Moi, j’adore la campagne… Vous savez, comme toutes les artistes !

— Vous êtes artiste, madame ?

— Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en cache pas, je m’en vante ! Voyons, Lisette de Lizac…

— Du Casino de Paris ?

— C’est cela… Du Casino !

— Vous êtes Lisette de Lizac ? Ah ! ça, par exemple…

— Vous ne vous attendiez pas à celle-là !

— Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai rencontrée pour la première fois en compagnie de votre mari : « Je n’ai jamais vu Mme Cousinet et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux ! »

— Amoureux de moi ?

— Non, madame, amoureux de Lisette de Lizac.

— Comme c’est amusant ! Racontez-moi ça…

— Rien de plus simple. Étant en permission, je me suis arrêté à Paris et je suis allé vous applaudir. Vous jouiez dans une revue… Cela s’appelait, attendez donc…

— En quelle armée ?

— 17…

— En 17, c’était T’en veux, chéri ?

— En effet, il me semble me souvenir…

— J’étais la vedette. Je paraissais dans une scène d’apaches, dans une scène patriotique où je dansais le tango sur l’air de la Marseillaise et je terminais dans le Triomphe de la France… Je faisais la France, naturellement.

— Oui, et vous étiez superbe… Une ligne, un galbe, des jambes ! Mais je vous demande pardon : j’ai tort de parler à Mme Cousinet des jambes de Lisette de Lizac !

— Pourquoi ? Ce sont les mêmes.

— Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de vous…

— A cause de mes jambes ?

— A cause de tout.

Mme Cousinet se mit à rire :

— Il faut dire que je ne cachais pas grand chose !

— De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps en moi le souvenir de cette apparition… Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant à Lisette de Lizac !

— Pauvre garçon !

— Pourquoi ? On n’est pas à plaindre lorsqu’on a, au fond de soi, une jolie image qu’on peut contempler quand on veut, quand on est triste, quand on cherche à oublier une réalité affreuse… Lisette de Lizac m’a fait du bien : j’en remercie Mme Cousinet !

— C’est un succès et j’en suis fière ! Mais il faut croire que vous avez perdu la jolie image, car vous ne m’avez pas reconnue…

— Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements et cinq années ! Et puis…

— Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai beaucoup changé ?

— Non certes… Mais, enfin, je ne m’attendais pas à vous retrouver chez un notaire sous les espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter le château de mes pères ! Vous reconnaîtrez que de Sableuse au Casino de Paris, il y a loin…

— Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez !

— Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue très nette… Je vous revois telle que vous étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée dans ma cagna, en Argonne.

— Chut ! Il faut déchirer cette image-là : on y voit trop mes jambes. Lisette de Lizac a quitté le théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est transformée en Mme Cousinet.

— Je vous présente mes respects, madame, fit Pierre de Sableuse en affectant plaisamment un ton cérémonieux.

— Et dans quelques mois, je serai la femme de M. Cousinet, député.

— Ah ! votre mari songe à faire de la politique ?

— Dans sa situation, c’est tout indiqué.

— Où se présente-t-il ?

— Ici… Il se fera inscrire sur la liste du département.

— La liste radicale, sans doute ? Peut-être même socialiste. Dame, quand on est châtelain, il est assez dans la tradition de se montrer un peu révolutionnaire.

— Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. M. Cousinet veut défendre la bonne cause…

— Bravo ! je voterai pour lui.

— Vous plaisantez ? Mais c’est très sérieux…

— Je n’en doute pas, chère madame !

— Mon mari estime que c’est son devoir de servir le pays… Il l’a fait pendant la guerre, dans ses usines, il le fera pendant la paix, à la Chambre.

— Noble ambition !

— N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer ainsi ? Seulement, voilà, ce n’est pas facile… Mon mari est nouveau venu dans le pays : on le connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, c’est de composer sa liste… Il lui faut des gens tout à fait bien.

— Ah ! madame, je suis bien tranquille, votre mari en trouvera. M. Cousinet est un débrouillard… Mais ne parlons pas politique : j’ignore le premier mot de toutes ces questions !

Mme Cousinet parut songeuse ; brusquement, elle demanda :

— Votre père ne s’est jamais présenté ?

— Présenté à quoi, madame ?

— Aux élections.

— Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait bien s’il vous entendait.

Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la main à Pierre de Sableuse qui y posa ses lèvres.

— Il se fait tard, dit-elle… Bonsoir, beau cavalier !

— Adieu, charmante chauffeuse !

— Adieu ? Pourquoi ? Vous m’en voulez de vous avoir parlé politique ? Moi, je vous ai bien permis de me parler de mes jambes… Au revoir, mon cher !

Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un rapide virage en poussant un éclat de rire… Elle était déjà loin, lorsque Pierre se décida à reprendre, au galop de son cheval impatient, le chemin de la Saulnaye.

Quelques minutes plus tard, Mme Cousinet rentrait au château et se mettait à table avec son mari pour dîner.

— J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque le maître d’hôtel se fut retiré.

— Pardon, il me semble que c’est à moi de…

— Non, il te faut un type épatant, un as, une vedette, quoi ! Toi, tu seras, si tu veux, le deuxième de la distribution…

— Alors, à qui as-tu pensé ?

— Au comte Hector de Sableuse ! Hein, crois-tu que ça la posera un peu là, ta liste de conservateurs ? Ce vieux bonhomme est très gobé dans le patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de gens et il ne leur a jamais rien demandé… S’il se présente, il sera élu et il fera élire les autres. N’est-ce pas que c’est une idée ?

M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama :

— En effet… Et dire que je n’y avais pas pensé ! Mais je croyais le comte définitivement parti… Je n’ai appris que ce matin, par un garde-chasse, qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, le comte Hector de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Moi, Cousinet, je viens aussitôt après. Les trois autres, nous les trouverons sans peine. D’ailleurs, il est à peu près certain que seuls, les deux premiers seront élus… Oui, mais, voudra-t-il ? Je me suis laissé dire que c’était un vieux sauvage…

— Bah ! dit madame Cousinet, nous en avons conquis de plus sauvages que lui. Et puis, n’oublie pas ceci : il est pauvre.

— C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, ça ne résiste jamais bien longtemps. Et puis, pourquoi résisterait-il, celui-là ? Un siège de député, un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne se refuse pas. J’irai demain à la Saulnaye…

Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez M. de Sableuse qui le reçut aussitôt avec une assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était bien persuadé que sa proposition serait mieux accueillie et, après quelques banales formules de politesse, il la formula, carrément.

Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et même ne lui répondit pas tout de suite.

— Vous consentez, n’est-ce pas ? dit l’ambitieux châtelain… Il s’agit, je le répète, de former une liste d’honnêtes gens dont le programme est nettement conservateur.

— Conservateur ! répliqua M. de Sableuse avec une inquiétante ironie… Mais, mon cher monsieur, qui vous a dit que je voulais conserver quoi que ce soit ?

— Il s’agit de l’ordre, de…

— Non, vous voulez conserver ce que vous avez et voilà pourquoi, j’imagine, vous êtes conservateur. Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait rien encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé n’était perdu aussi… Je suis, monsieur, un homme du passé, d’un passé mort à jamais. Et je ne conserve que des souvenirs.

— Nous défendrons le passé, la tradition.

— A quoi bon ? Je vous dis que c’est mort…

— Cependant, il y a un parti qui oppose à la Révolution une barrière. C’est le drapeau de ce parti que je vous demande de tenir aux prochaines élections.

— Le drapeau sous lequel j’ai servi a été déposé dans le cercueil du comte de Chambord, à Goritz : c’est le drapeau blanc. Personne n’ira jamais le chercher où il est… C’est un drapeau mort comme ce qu’il représente.

Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une voix lointaine… Il se tenait debout, près d’une fenêtre presque entièrement obstruée par un lierre épais et dans cette pénombre, avec son visage émacié que prolongeait une barbe blanche, avec des yeux profondément enfoncés sous un front creusé de rides profondes, il prenait un aspect quasi-fantomatique… Vraiment, oui, ce grand vieillard avait l’air de sortir du passé. Et devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant ce qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua :

— Monsieur, j’ai renoncé à tout… Quand avec mes amis, de Blacas, du Bourg et quelques autres fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière fois sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas tourné vers l’avenir. A quoi bon ? Il n’avait rien qui pût m’intéresser… Avec le comte de Chambord, quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs espérances : je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne me suis mêlé de rien, je n’ai écouté aucun appel : je suis devenu un spectateur que la pièce ennuie, attriste ou dégoûte le plus souvent. Me mêler d’élections, moi un des derniers partisans du roi par la grâce de Dieu et maître absolu des biens et même de la vie de ses sujets ? Vous n’y pensez pas… Monsieur Cousinet, j’excuse votre démarche, car j’imagine que vous ne me connaissiez pas avant de la tenter… S’il en était autrement, je considérerais cette offre comme une offense.

Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla :

— Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous fournissant l’occasion de devenir député !

— Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en parlons plus.

Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama tout d’abord :

— En voilà un vieux piqué !

— Il ne marche pas ?

— J’ai vu le moment où il allait me flanquer à la porte.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Des choses fantastiques… il m’a parlé du comte de Chambord — le comte de Chambord, je te demande un peu ! — du roi de France et de Navarre qui est le maître absolu, du drapeau blanc, du déluge et de la fin du monde…

— Alors, rien à faire ?

— Rien du tout.

— Tu lui as parlé d’argent ? demanda madame Cousinet…

— Jamais de la vie… C’est même la première fois que je me trouve en face d’un pauvre à qui je n’ose demander son prix, parce que je sens qu’il n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types comme ça, la vie deviendrait impossible.

— Alors ?…

— Alors… Écoute, c’est à mon tour d’avoir une idée ! Le vieux ne marche pas : j’ai peut-être trouvé quelqu’un pour le remplacer.

— Qui ?

— Son fils.

Un sourire passa sur les lèvres peintes de Mme Cousinet.

— J’y pensais, dit-elle.