VIII
LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ

M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que ses négociations avaient réussi le mieux du monde.

— Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, j’ai eu une veine extraordinaire !

— Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme d’un air innocent.

— Ah ! Pourquoi ?

— Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude de la dompter !

— C’est vrai… Je les ai fait marcher là-bas. Je suis allé voir Bédarieux, le directeur de la Tradition. Entre nous, une belle fripouille ! Mais très intelligent et, surtout, très au courant de la situation… Il m’a donné des conseils, des tuyaux ; il me soutiendra énergiquement.

— C’est bien le moins… Tu es dans sa commandite pour cinq cents gros billets !

— J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons Français… Des amis !

— Je pense bien… A ce prix-là !

— Bah ! Trois cent mille francs… Mais je savais bien ce que je faisais. Je les rattraperai quand je serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le sénateur. Il m’a encouragé à me présenter… « Vous pouvez devenir, m’a-t-il dit, une des forces du parti, qui est celui des honnêtes gens. Un homme comme vous, un patriote qui a rendu tant de services à la France, doit servir la cause au premier rang ». Mâchecolle connaît, justement, ce pays… Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Impossible de trouver mieux, vu la situation de cette famille que tout le monde vénère dans la région, même l’élément ouvrier.

— Oui, dit Mme Cousinet, ce sont des gens très sympathiques.

— Le fils est bien un peu insignifiant…

— C’est vrai.

— … Mais cela vaut mieux, je ne veux pas avoir de rival !

— Tu as raison, approuva Mme Cousinet en l’embrassant.

— Bref, tout va comme sur des roulettes… Ah ! j’oubliais. Ces messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, Tricoud — tu sais, l’entrepreneur, — le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, peut-être un ou deux autres, arriveront samedi prochain. Ils viennent pour examiner la situation sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats qui compléteront la liste, pour prendre les premières dispositions en vue de la campagne qui ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au château… Débrouille-toi !

— Sois tranquille, mon gros loup.

— As-tu vu le jeune de Sableuse ?

— Vaguement…

— Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il n’est pas très rigolo, mais tu dois m’aider à l’amadouer, à le tenir en laisse… Et le curé, est-il venu te voir ?

— S’il est venu me voir ? répéta madame Cousinet avec un sourire bizarre… Oh ! oui !…

— Ah ! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins ? Tu sais, il faut lui ouvrir notre porte, bien largement.

— Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être sûr, mon chéri.

— Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, qui le connaît, me l’a dit. Tâchons de le mettre dans notre jeu complètement, comme M. de Sableuse. Je compte beaucoup sur toi, pour cela !

— Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est plus difficile.

— Au contraire ! Je vais commencer par lui lâcher quelque galette pour son église, pour ses pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, je demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne…

Et, partant d’un bon gros rire, il déclama :

— Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet !…

Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit tout bas à l’oreille :

— Nous nous coucherons de bonne heure, ce soir… Trois nuits sans amour ! Ah ! ma chérie, tu ne trouves pas que c’est long ?

— Terriblement, mon loup ! répondit Lisette de Lizac en lui rendant son baiser, du bout des lèvres, sur la joue.

Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir une enveloppe contenant deux billets de cinq cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces mots : Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant mieux.

A vrai dire, cette libéralité lui déplut : « Ça y est, se dit-il, on commence le bombardement par grosses pièces… Impossible de résister. Va falloir me rendre, c’est bien la première fois ! Mais, quoi, il y a tant de pauvres gens dans le pays ! Monsieur Cousinet, à ce prix-là je suis votre homme. »

Sans tarder, il alla faire de la monnaie au bureau de poste, puis il entreprit une tournée chez les plus malheureux de ses paroissiens. Dans ce bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne manquaient pas… Que de masures où grouillaient des marmailles affamées et loqueteuses, où des malades, des vieillards attendaient quelque secours ! L’abbé Pellegrin passa partout, ajoutant aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un billet de banque. La Planquart eut sa visite et reçut de quoi acheter des galoches à quelques-uns de ses « loupiots », comme il disait. La mère Lostellat, que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait à se débattre dans les bras de la mort.

— On verra ben, disait-elle parfois d’une voix sifflante, laquelle de nous deux lâchera la première : en attendant, je tiens bon !

A son chevet, le prêtre rencontra le docteur Profilex, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours. Les deux hommes sortirent ensemble.

— De nos deux visites à cette pauvre vieille, dit le docteur, la mienne est assurément la moins utile.

— Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers parfois à quelque chose.

— Oui, quand vous laissez quelque argent sur la table !

— Taisez-vous, vieux mécréant… A vous qui ne pouvez, avec vos drogues, sauver les corps, il va bien de railler les miennes, qui me permettent de sauver les âmes.

— Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons la paix. Vous savez que le comte de Sableuse s’est installé à la Saulnaye ?

— Je lui ai rendu visite.

— Moi aussi… Entre nous, M. de Sableuse ne va pas. Il a beaucoup vieilli depuis qu’il a quitté son château et je le trouve en mauvais état. Le moral est, chez lui, très atteint et comme le physique est aux ordres du moral…

— Je ne vous le fais pas dire.

— Je n’ai pas dit « l’âme »… Et cependant, c’est une belle âme que ce vieil aristocrate tout d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi royaliste qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous sépare, mais je l’estime, ce bonhomme-là : il se tient droit. J’aime les gens qui ne transigent pas !

Après un instant de silence, le docteur Profilex reprit :

— Et que devient votre Cousinet ?

— Mon Cousinet ? Mais personne ne m’en a fait cadeau.

— Il paraît que vous êtes au mieux avec lui… Et le bruit court que vous allez l’aider à devenir député.

L’abbé, embarrassé, répondit à côté :

— M. et Mme Cousinet sont d’excellentes personnes qui font beaucoup de bien. Grâce à elles, je peux soulager bien des misères dans le pays. Le reste, ça ne compte pas !

— Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense de la bonne cause… Oui, la cause des gens qui ont horreur de la République, de la « gueuse », la cause des partisans de l’ancien régime ! Et le plus drôle, c’est que votre Cousinet en est, de ce parti-là, lui qui s’est servi de ses millions tout neufs pour déloger le comte de Sableuse de son château féodal… Ah ! quelle époque !

L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, dans ses discussions avec le docteur Profilex, mais cette fois, il ne trouva rien à répondre. D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de chercher une riposte : déjà, en riant d’un air sarcastique, il s’éloignait…

« Bah ! se dit le curé, je ne me suis pas encore engagé… Laissons flotter les rubans. Tout se tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai distribuer aux pauvres un peu de la galette de Cousinet : c’est toujours ça de repris ! »

Mais quelques jours après, il était convoqué à l’archevêché où Mgr Sibuë le reçut, cette fois, avec une surprenante bienveillance.

— Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons besoin de vous… L’heure s’approche où les forces mauvaises vont tenter un assaut qu’elles croient décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le savez, est, avant tout, un élément de conservation sociale : elle oppose traditionnellement la digue religieuse au flot de la révolution impie… Elle prendra donc part, sinon ouvertement, du moins en sous-main, à la prochaine lutte électorale. Tous les fidèles et à plus forte raison, tous ceux qui portent notre saint habit doivent faire bloc contre l’ennemi… Vous, mon cher curé, qui disposez d’une réelle influence dans la région, vous vous mettrez, cela va sans dire, au service de la bonne cause… Une liste conservatrice et catholique va être formée par les soins d’un de vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le connaissez, je le connais-moi-même, c’est un homme aux idées excellentes et, de plus, en possession de moyens puissants. Très généreux aussi… Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti les effets de sa générosité chrétienne, dont madame Cousinet, admise dans nos comités, est la pieuse et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte sur votre dévouement, nous y comptons nous-mêmes et, dès maintenant, cher monsieur le curé, je bénis vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence saura rendre fructueux pour la cause des honnêtes gens !…

C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin répondit :

— Ça va, Monseigneur… Je marcherai jusqu’à la gauche !

— Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le coadjuteur avec un sourire mince… Car je crois que c’est de ce côté que votre influence sur les brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus utilement.

Peu de jours après cette entrevue, le curé de Sableuse reçut la visite d’un entrepreneur de Merville qui lui demanda :

— Quand commençons-nous les travaux ?

— Quels travaux ?

— La restauration du clocher de l’église… Je suis allé le voir : il ne tient plus guère. Un grand coup de vent et tout s’écroulera. Et puis, les embellissements intérieurs… Mais n’est-ce pas convenu avec M. Cousinet ? Il m’a dit : « Mettez-vous à la disposition de M. le curé. » Me voici : nous commencerons quand vous voudrez. Tout est arrangé avec le conseil municipal.

— Soit… Mon clocher tient bon depuis six siècles, mais quelques soins ne lui feront pas de mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous verrons…

Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir bousculé ainsi, songea : « Décidément, notre ami Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud. Impossible de résister à cet homme-là ! »

La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle châtelaine lui apportait elle-même, en auto, un magnifique Saint-Joseph en plâtre peint :

— J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien plaisir.

— Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà un…

— Vous n’allez pas me le refuser ? Regardez, comme il est gentil avec sa barbe frisée et ses yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari qui l’a choisi.

— Comment, c’est M. Cousinet qui…?

— Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée qui lui est venue… en passant du côté de Saint-Sulpice.

— Saint Joseph est un grand saint, répliqua le bon curé, et qui a rempli dignement une mission bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie bien, comme je remercie votre mari… Je caserai votre Saint-Joseph dans l’église : cela nous en fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à la volonté divine.

Madame Cousinet écoutait gravement, sans avoir le moins du monde l’air d’une femme coupable qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse : évidemment, dans son esprit, elle ne faisait aucun rapprochement entre son mari et ce Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure même où sa femme le faisait cocu. Le bon curé songea que les filles d’Ève avaient reçu de Dieu ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam, l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, au moment voulu, tout souvenir gênant et faire l’ange aussitôt après avoir fait la bête.

— Mais j’oubliais ! dit l’ancienne vedette du Casino de Paris… Nous recevons, au château, samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, des membres du comité de la Ligue des bons Français. Ils viennent pour organiser la campagne électorale… M. Cousinet tient absolument à ce que vous les rencontriez. C’est très facile : venez dîner dimanche soir… C’est convenu, n’est-ce pas cher ami ?

Ce « cher ami », venant après le Saint-Joseph, était irrésistible. Le curé promit… D’ailleurs, maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se débattre ? Et puisque la Ligue des bons Français patronnait le nouveau châtelain de Sableuse, vraiment, il n’avait plus le droit de douter et de résister. La Ligue des bons Français ne luttait que pour la foi et l’Église, et elle savait certes mieux que lui comment et avec qui il fallait les défendre.

Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé Pellegrin prenait place à la table de l’ex-Lisette de Lizac avec les éminents représentants de la Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur Mâchecolle, un vieux monsieur à favoris solennels, Tricoud, l’entrepreneur, un grand sec qui portait sur un nez formidable de rondes lunettes d’écaille, le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, un homme jeune encore à tête de monoclard mondain et Bédarieux, le directeur de la Tradition, organe officiel de la Ligue… Anselme Bédarieux n’avait vraiment rien de traditionaliste dans son aspect : vêtu d’un complet de style britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire pavée de dents en or, il faisait penser à un bookmaker ou à un manager de boxe.

M. Cousinet commença par expliquer l’absence de M. Pierre de Sableuse en disant :

— Ma femme l’avait invité… Mais il lui a répondu qu’il était souffrant. N’est-ce pas, chérie ?

— Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi qu’il se sentait fatigué… très fatigué !

Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de Mme Cousinet, mais celle-ci ne broncha pas et c’est avec une parfaite sérénité qu’elle ajouta :

— Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.

— Bah ! dit son mari, nous n’avons pas besoin de lui pour causer politique… D’autant plus qu’il n’y connaît rien. Nous avons son nom et c’est l’essentiel !

— Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort utile. Sableuse, la tradition, Cousinet, le progrès : c’est admirable ! Je crois au succès…

Des laquais en culotte de velours écarlate et en habit bleu-barbeau à boutons d’or servaient cérémonieusement un potage à la Montmorency dans une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas de dire, d’un ton négligent, qu’elle était de Sèvres, — origine facile à vérifier, ajouta-t-il avec bonhomie, en montrant derrière son assiette le monogramme de la manufacture nationale.

Le homard à l’américaine parut et la conversation se trouva aiguillée sur la gastronomie et les restaurants parisiens où se conservent les bons principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des mieux renseignés sur ce chapitre et Mme Cousinet, qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit preuve aussi d’une brillante documentation. Le baron Kepler vanta les cabarets de Montmartre : l’ancienne divette marqua, en quelques traits précis, leurs mérites respectifs… Mâchecolle cita un établissement « très rigolo » où il allait parfois passer la soirée avec des amis politiques, des électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme aux lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes de la Butte où, vraiment, la chère était bonne et où il n’y avait pas moyen de s’embêter.

— Mais, remarqua à un moment donné le baron Kepler, il me semble que nous nous oublions un peu devant M. l’abbé.

— Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un ancien poilu. Il y est peut-être allé, à Montmartre, en permission !

— Ma foi non, dit l’abbé… Paris nous était interdit, à nous autres, paysans. Et puis quand même, ma soutane, je la portais toujours, moralement. Et je n’ai point l’habitude de la balader dans ces endroits-là.

Des mets compliqués — à l’apparition desquels M. Cousinet vantait chaque fois la maîtrise de son « chef », ancien cuisinier du roi de Portugal — des mets compliqués, servis dans des plats en vermeil, se succédaient, arrosés de vins célèbres. On se mit à parler politique et, tout de suite, la question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, sur le terrain des réalités.

— Nous avons, déclara-t-il, un programme habilement dosé qui doit valoir un grand nombre de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, je l’ai composé avec nos amis… Ma vieille expérience politique, ma situation au Sénat, mes relations dans le monde des affaires, tout cela me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion publique et de choisir les remèdes qui peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot, voici : il s’agit de défendre les intérêts que les menaces révolutionnaires inquiètent…

— C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a peur, se terre et voilà pourquoi les temps sont difficiles. La Tradition fait beaucoup moins d’affaires de publicité que l’an dernier… Les couturiers se plaignent, les théâtres jouent devant des banquettes.

— Que fait le Casino de Paris ? demanda Mme Cousinet.

— Des demi-salles tout au plus…

— Quand j’y jouais, c’était le maximum tous les soirs !

— Ceci explique cela, chère madame, fit le baron Kepler, galamment.

— Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit Mâchecolle.

Le curé de Sableuse lança, ironique :

— Faire remonter les recettes du Casino de Paris !

— Quand les établissements de plaisir vont, mon cher curé, tout va…

— Soit, mais pour entraîner les électeurs de la région, il faudra leur parler d’autre chose.

— Évidemment… La situation est d’ailleurs très favorable, au point de vue électoral. Les paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, sont devenus conservateurs. On est toujours conservateur, quand on a quelque chose à conserver ! Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet — je dis la liste Cousinet, parce que notre ami est la vraie tête de liste — voteront pour la liste Cousinet comme un seul homme. La Ligue des bons Français — tout le monde sait ça — place au-dessus de tout la défense de l’agriculture, c’est-à-dire de la propriété agricole.

— Oui, dit le baron Kepler en ajustant son monocle, nous sommes, au fond, une ligue de paysans.

— Les hobereaux nous suivent aussi… La candidature de M. Pierre de Sableuse, fils d’un légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les industriels…

— Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur Tricoud. Je peux vous en parler savamment. La Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, la sympathie et l’appui de ceux qui occupent des salariés… Nous prêchons la pacification sociale, c’est-à-dire la fin de cette agitation déplorable qui effraie les capitaux et compromet la prospérité nationale. L’industrie et surtout la grande industrie est avec nous… Elle sait que nous la soutenons.

— Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. Notre ami Cousinet est précisément l’un de ces hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont compris la nécessité d’organiser la lutte contre l’armée de la haine et de la révolte. Mais la Tradition n’est pas encore aidée comme il le faudrait !

— Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, nous échappent en grande partie…

— Elles ne sont pas sympathiques, les classes moyennes, fit Tricoud. Elles sont, en somme, composées de ratés…

— De mauvais esprits, en tout cas, affirma le baron Kepler.

— D’aigris ! insista Cousinet.

— Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont des besoins mais qui ne savent pas gagner d’argent. Les classes moyennes fournissent leur personnel aux cadres de l’armée révolutionnaire : c’est un milieu interlope où foisonnent les intellectuels envieux, les avocats ambitieux, les raisonneurs, les idiots nourris d’idées générales… Moi, je ne voudrais voir que deux grandes catégories de Français : les chefs, ceux qui ont le nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait et les paysans.

— Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce que vous faites des ouvriers ?

— Les ouvriers ? dit Mâchecolle… En effet, ils existent et nous devons compter avec eux.

— Hélas ! soupira Tricoud.

— Eh bien, mon cher curé, j’allais justement vous en parler… Il y a beaucoup d’ouvriers dans ce pays et, dame, nous devons songer à eux. C’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à votre concours… Les ouvriers, c’est votre rayon !

— Ah ! vous croyez ! fit l’abbé à qui Mme Cousinet versait du champagne dans une coupe de cristal taillé et doré.

— Mais oui, voyons… Vous les aurez comme vous voudrez, les ouvriers. Vous les avez même déjà ! Votre popularité est fantastique dans tout le pays… Ne dites pas non. Nous sommes au courant ! Et c’est vous, vous seul, qui pouvez nous amener une partie, une bonne partie de ces gaillards-là… Ça vous est facile ! Ah ! si vous étiez un abbé pommadé, un prêtre qui ne sait pas parler au peuple le langage qu’il comprend, nous ne vous demanderions pas de marcher avec nous… Ce ne serait pas la peine, vous nous gêneriez ! Mais, justement, vous avez tout ce qu’il faut pour enlever cette clientèle-là : le geste, l’allure, la voix, le ton…

— Vous me flattez ! fit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur.

— Je constate, tout simplement.

— Oui, fit le baron Kepler, vous êtes the right man in the right place.

— Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers de Sableuse, pour ne nous occuper que de ceux-là, sont assez récalcitrants. Si je leur parle de la sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts de la grande industrie, de…

— Parbleu ! s’exclama le sénateur Mâchecolle, mais aussi, vous avez bien soin de ne pas employer ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous leur direz…

— Quoi ?

— Enfin, vous leur ferez des promesses… augmentation des retraites ouvrières… participation aux bénéfices… maintien des huit heures…

— Hum ! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées.

— Je sais bien… Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si vous voulez qu’ils votent pour vous !

— Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le crâne, aux ouvriers !

— Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là.

— Les faire marcher ? Je comprends… Mais il y a quelque chose dont nous n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance.

— Laquelle ? La question du journal local à créer ?

— Non, pas cela.

— Le point de vue financier ?… Notre ami Cousinet vous ouvrira les crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet ?

— Ce n’est pas cela non plus… Il s’agit d’une question d’ordre général.

— Précisez, monsieur le curé.

— Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion ?

— La religion ? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique… mais avec prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là : ce serait extrêmement dangereux.

— Compris, dit l’abbé… Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être catholique avec prudence : impossible de me camoufler. Quand je m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu.

— Du bon Dieu ? Aïe !… Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle pas du tout du bon Dieu.

— C’est ça, le bon Dieu vous gêne !

— Nous parlons sérieusement…

— Le bon Dieu, c’est très sérieux… même en temps d’élections !

M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat :

— Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez de voix pour être élu. Le reste ne compte pas !

Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça :

— Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose.

— Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au point de vue des intérêts matériels…

— Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être utiles à l’Église ? Elle nous aide, nous l’aiderons.

— Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la religion.

Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.

— Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous les problèmes humains est dans l’Évangile.

— L’Évangile ? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de tomber.

— L’Évangile ? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon.

— L’Évangile ? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros comme une bûche.

Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme Cousinet échangeaient un regard inquiet.

— Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il faut nous inspirer… Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas ?

— Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien…

— Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur… Que cette morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de haines, plus de saloperies dans le monde.

Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue ; mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas.

Bédarieux ne put cependant se contenir… Il avait repris de la fine Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait.

— Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut encore en pincer, de la guitare de l’Évangile ? Ah ! ça, mais vous êtes donc socialiste ?

— Je suis croyant.

Mais Mâchecolle intervint, souriant :

— L’abbé est croyant… Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat. Vous voyez ! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut nous être très utile. Un peu de socialisme — chrétien, bien entendu, c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public — un peu de démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers. Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité, donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes vagues qui n’engagent à rien… Et vous nous attirerez des voix, j’en suis sûr !

— Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane !…

— Oh ! très drôle ! pouffa le baron Kepler.

— Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires populaires.

— Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens sont bons pour faire triompher la cause ! Et permettez-moi d’ajouter, monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en définitive, les forces sociales…

— Ça dépend, répliqua le prêtre…

— Comment, ça dépend ?

— Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les combat. Léon XIII…

— Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux… Il a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés.

— C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux personnel.

— Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie mission… Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être : des gendarmes !

— Des gendarmes ? se récria l’abbé… Moi, je suis un gendarme ?

— Sans doute… Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie : c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas ! Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente !… Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce qui constitue la base même de la société !

— Oui, un gendarme ! répéta le baron Kepler… Quoi de mieux ? C’est beau, un gendarme !

— C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.

— C’est utile ! affirma Cousinet.

Mais le curé était devenu écarlate — d’autant plus qu’il avait avalé, sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon — et s’étant dressé, il s’écria :

— Moi, un gendarme ?… Moi, qui suis allé au front ? Moi qui ai été poilu ?…

— Un gendarme moral, entendons-nous ! précisa Mâchecolle.

— Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille !…

Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse, proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du café, de passer dans la galerie.

Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles quand les convives se mettent à parler politique.

Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin : ces messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des instructions du coadjuteur lui revint aussi…

Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode.

— Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer… Ce serait trop leste pour M. le Curé !

Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne humeur :

— Pensez-vous !… Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux tout entendre et même je peux tout voir… Pour l’effet que ça me fait !