IX
HISTOIRE DE LA PUCELLE

— C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal pour tromper son mari.

Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville n’était guère plus accueillant aux amours défendues : son Hôtel du Doyenné et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto… Or, madame Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus l’amour comme on satisfait une fringale : elle avait toujours beaucoup d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du danger : à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir savamment assaisonné et sans appréhensions.

Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit… Dans le vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait plus de plaisir que sa maîtresse.

— Ah ! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur… Dire qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous ne pouvons pas en profiter ! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari, c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru !

Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il avait répété à Pierre de Sableuse :

— Ne vous occupez de rien — les élections, j’en fais mon affaire ! — mais venez tenir compagnie à Mme Cousinet… Elle s’ennuie dans ce pays de sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se faire une relation intéressante !

— Vraiment ?

— Pas une, vous entendez ! Et cependant, c’est une femme très agréable… Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux !

M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas « s’évaporer », comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu « gosse » qui n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.

— Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième vitesse, tiens-le bien !

— Sois tranquille, mon gros loup !

Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire — certain jour d’orage — dans sa chambre… Les domestiques étaient à l’office, dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda, à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un air digne, au moment voulu.

— Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante… Je l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle. Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour elle un prix Montyon à l’Académie française.

Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se lançait avec ardeur dans la « lutte des idées ». Il avait recruté trois candidats pour compléter la liste « républicaine conservatrice », — c’était l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections futures.

Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé, tout simplement, le Salut national, avec cette devise « Pour Dieu, pour l’Ordre, pour la Patrie ». Titre et devise lui avaient été soufflés par Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très au courant de la cuisine électorale.

— Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois… C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires comme personne.

Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau : depuis trente ans et plus, il écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie en servant la cause des riches… Mais ce pauvre homme, que tout intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait être plus utile au cours d’une campagne électorale.

M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé : quand on a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de gros tabac.

M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres ; l’égoïsme étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne pouvaient l’étonner le moins du monde.

Il se mit donc à la besogne, fabriquant le Salut national avec un grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une « Variété historique », des faits divers régionaux et un bulletin très complet des Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à chandelles.

Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra inquiet.

— Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort… Vous traitez les députés sortants de « tristes individus » et « de lamentables fripouilles ». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins… Cela me serait très désagréable de me battre en duel !

— Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq fois au cours de périodes électorales : j’ai même reçu plusieurs coups d’épée et une balle… C’est dans mes attributions.

— Oh ! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami… Mettez-leur le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là !

M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment à l’archevêché :

— Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à l’horizon la victoire des braves gens ?

— J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous, plusieurs mois !

— Il est vrai… Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet ?

— Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit quelques mots des élections… « Je ne vous donnerai jamais qu’un conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter pour les bons bougres, contre les mufles ! »

— Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le moment venu, que ce brave curé marche à fond… Je le secouerai, soyez tranquille !

M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme :

— Tu dors… Il faut te remuer !…

Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter :

— N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez ?

Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait :

— Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut !

Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de Mme Cousinet :

— Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics ; il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes de Merville… Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la propagande dans ce monde-là ! Dis, elles te reçoivent bien, au moins ?

— Oh ! très bien… Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres, des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir ! Un jour, nous devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute la séance, je leur ai montré comment on danse le shimmy. Ah ! ce n’est pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province ! Mais c’est la nouvelle couche…

— En somme, ces dames te traitent gentiment ?

— On ne peut mieux… Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de suite : « Vous êtes Lisette de Lizac ? Ah ! chic ! on va rigoler ! » La baronne de la Brette a fait mieux : tandis que ces dames brodaient la bannière du Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, Moi, j’veux tout c’ qu’il veut, Victor, tu vas fort, C’est ça qu’est bon… Et, ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas des pimbêches.

— Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie ! C’est de la bonne propagande.

Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille, de la religion, de la propriété ? Le fils de l’ancien propriétaire du château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa maîtresse :

— Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature… Je ne tiens pas du tout à être député.

— Ne fais pas cela, mon petit : si tu plaques mon mari, nous ne pourrons plus nous voir…

— J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la liste républicaine conservatrice…

Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se dire : « En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt. Je ne peux pas me passer de Pierre… Mais lui non plus ! »

Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de plus en plus aigres : Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.

— C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces arguments-là pour la fin de la campagne… Jamais vous ne trouverez mieux au moment décisif !

— Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au bout de mon rouleau ! J’ai l’habitude des luttes d’idées… Vous verrez quand je m’y mettrai !

L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales… Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu : cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. « Ah ! se disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève… Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme, même quand elle est un peu blette ! » Une fois seulement, l’abbé avait parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant :

— Cette compromission m’est pénible… Mais c’est en vain que j’ai cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne cause ! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue, puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris… C’est bien : c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne pas être compris, même par nos enfants !

Puis, tristement, il ajouta :

— Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là !…

L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche : il y répondit en faisant valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la consigne donnée par l’archevêché…

— Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi… Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V ! De là-haut, où il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance ?

La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette « créature maquillée et à moitié nue » dont la présence « déshonorait » le château de Sableuse.

— Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle ! Heureusement, Pierre est un garçon qui se respecte : il a de qui tenir ! Nous l’avons élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.

L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en cachant sa gêne :

— Ne vous frappez pas, madame la comtesse… S’il y avait quelque chose de ce côté-là, je vous ferais signe ! Mais je n’ai jamais rien vu…

En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses observations avaient été aussi mal accueillies que possible.

— Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun remords… Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît : je la prends, cela me paraît tout naturel. « Ils ont des droits sur nous », ont dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits sur leurs femmes !

— Oh ! fit le curé en rougissant.

— En prend qui en veut… Mais celui qui s’abstient n’a pas à en dégoûter les autres !

Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le « chiqué » des vertus mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le péché de la chair… Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir dramatisé la scène du petit salon bleu : « Après tout, se disait-il, les histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens… C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus ! »

Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup…

Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour sans faire jaser… Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage : cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux élections comme champion de la famille française !

De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques de M. Cousinet. Un jour, le Vrai Républicain publia cette petite note :

SIMPLES QUESTIONS

« Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait mieux de s’occuper de la chose privée que de la chose publique ?

« Est-il vrai que ce défenseur de la tradition a épousé une espèce de rosière de Montmartre, laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter pendant que Monsieur fait de la politique ?

« Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux figure sur sa propre liste ? »

LE FURET.

Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction du Salut national, M. Cousinet demanda à Plumoiseau d’une voix inquiète :

— De qui s’agit-il ?

— Je l’ignore…

— Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit de moi. C’est épouvantable !

— Bah ! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. J’ai été trompé, moi aussi, par une femme que j’adorais !

— Comment, vous croyez donc que c’est vrai ? Ai-je une tête de cocu, moi ? Quand je dis : « C’est épouvantable », j’exprime cette pensée qu’une polémique ainsi conduite dépasse les bornes… Oser mêler ma femme, ma chère petite femme, à ces saloperies ! La traiter de « rosière de Montmartre », elle, une artiste ? Plumoiseau, vous allez répondre, vous entendez…

— Permettez, répondit le rédacteur du Salut national… Vous savez que je suis pour la manière forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux ne pas relever tout de suite cette… cette… insinuation.

— Pourquoi ?

— Parce que si nous nous reconnaissons dans le personnage visé, il faudra y aller carrément et jusqu’au bout.

— Parfait !

— C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos témoins au directeur du Vrai Républicain.

— Bravo ! Envoyez-les…

— Pardon, Monsieur, quand je dis « nous », c’est de vous que je parle…

— De moi ? Mais il me semble que les duels, c’est aussi votre rayon.

— Oui, quand il s’agit des principes, des idées. Mais ce n’est pas le cas… Il s’agit de votre honneur de mari et de la réputation de votre femme : cela ne me regarde pas !

A ces mots, M. Cousinet parut très ému… Il resta silencieux, puis, reprenant le Vrai Républicain, il relut l’entrefilet, lentement. Enfin, il haussa les épaules et dit :

— En somme, ce sont des questions, de simples questions. En admettant que je sois visé, l’auteur de ces lignes n’affirme rien : il cherche à savoir, il s’informe… Il a même plutôt l’air de ne pas croire que la chose soit possible. « Est-il vrai ?… » écrit-il. Après tout, on peut en demander autant à propos de n’importe quel mari. On ne sait jamais… Vous avez raison, Plumoiseau : il ne faut pas attacher d’importance à ce qu’insinuent ces imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.

Déchirant le Vrai Républicain, il en jeta les morceaux sur le parquet, les piétina et s’exclama :

— Voilà tout le cas que je fais de cette ordure !

Puis il soupira :

— Cherchez donc à faire le bonheur de vos concitoyens ! Vrai, c’est décourageant…

M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua de sa voix fluette :

— Attendez… Nous allons bientôt commencer notre série de réunions contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant.

Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que d’habitude. Pourquoi ? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de sa femme — il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel que lui — mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. « La politique, se disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la politique me prend trop… Et Lisette finira par m’en vouloir ! »

Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à des recherches aussi peu historiques que possible.

Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se passait certainement quelque chose.

— Madame ! Madame !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a que Monsieur vient de rentrer…

— Comment, déjà ? Ah ! Flûte !…

Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui demanda :

— Où est Madame ?

— Dans sa chambre, Monsieur, je crois…

— J’y monte…

M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit la porte de la bibliothèque : sa femme était là, le nez plongé dans un énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.

— Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans ? demanda-t-il avec la surprise d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est vraiment étrange qu’on s’aventure…

— Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur… sur… sur la Pucelle !

— C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc. Quoi de mieux dans le Salut national ? Alors, vous voyez, nous bouquinons…

— Ah ! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa femme feuilletait d’un air infiniment sérieux.

— Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu tiens là ?

— Oui, tu vois, le Bottin des départements… On y trouve des tas de choses très intéressantes.

— Sur Jeanne d’Arc ?

— Sur n’importe qui et n’importe quoi.

M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant… Pierre de Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard :

— Rien de nouveau à Merville ?

— Si… Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère… Il va falloir, mon cher ami, que vous vous en mêliez.

— Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est parce que vous ne m’y avez pas invité.

— Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des réunions contradictoires… Vous êtes tête de liste : il faut vous montrer.

— Je me montrerai.

— Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce n’est pas une petite affaire… Pendant trois mois, nous mènerons une existence de vagabonds.

— Tu m’emmènes ? demanda madame Cousinet, câline.

— Tu n’y penses pas, ma chérie.

— J’ai déjà fait des tournées… Je connais ça !

— Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes… Non, non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de l’archevêché…

Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet se dit avec une quiétude plus grande que jamais : « Comme elle m’aime ! »

Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que jamais… Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse « pour le mettre au courant. »

Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une seule fois : cette existence devenait intenable.

— Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement.

— Ah ! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai ?… On s’y embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre !

— J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre…

La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage.

— Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous…

A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de « gouvernement » de M. le curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses larges hanches :

— Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député ? Ah ! tenez, j’aurais jamais cru ça de vous !

— M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause…

— C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par des gens comme ça !

— M. Pierre de Sableuse en est aussi.

— Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé pendant la guerre ? Ah ! vrai, c’est à n’y rien comprendre !

— M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres…

— Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée… Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous savez, ça surprend bien du monde.

— Faites comme moi, Valérie, laissez dire…

Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu ; mais, par une coïncidence bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses larges pattes sur les genoux de son maître.

— Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa façon ce qu’il en pense.

D’autres poilus — les camarades du soldat Pellegrin — répondirent assez mal à l’invitation du curé.

— Eh ! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion ?

— On ira… Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre misère. C’est pas chic !

Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta :

— Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme… En bleu, tu pensais comme nous : en noir, tu penses comme eux.

— Comme eux ?

— Oui, comme les riches, quoi ! N’as-tu pas repris ton métier de curé ?

Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant.

— Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale… Ah ! vous l’avez bien arrangé, le pharisien ! je croyais entendre un bon père capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque… Je n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient démocrates : ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur… Ah ! curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre !

L’abbé Pellegrin répliqua, offensé :

— Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.

— En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet.

— Non, je sers les idées qu’il représente.

— Les idées ? Vous voulez dire les intérêts…

Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit :

— L’église et le château, toujours la vieille alliance !

— Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse.

— Ce n’était pas la même chose.

— Je ne vous comprends pas, docteur… Vous êtes républicain, et vous m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi, tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse qui est royaliste.

— C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet ? Ce bonhomme est pour ce que vous appelez « la bonne République », celle qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres… La mienne ne ressemble pas à celle-là !

Le curé de Sableuse répondit, après un silence :

— Et puis, quoi, je ne suis pas libre… J’ai reçu des instructions de l’archevêché. Service commandé !

Le docteur Profilex lui tendit la main :

— Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé… Quant à votre réunion, eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai comme une idée que votre Cousinet m’amusera !

Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit en entrant dans la salle : « Je m’y connais… Cela va chauffer ». En effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant… Le bureau, composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire, avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire, parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla s’asseoir dans la salle.

M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse parviendrait à remonter le courant… Mais où était-il ? Personne ne l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille : M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la réunion, restait introuvable.

Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions :

— Nouveau riche !

— Profiteur !

— Où les as-tu volés, tes millions ?

Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et vociféra d’une voix ardente :

— Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire… Camarades, nous pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon !

Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de coups de sifflets.

M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que, seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par fragments :

«  — L’ordre dans le travail… le travail dans l’ordre… l’équilibre de nos finances… l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent être défendus… la prospérité publique, produit de la collaboration fraternelle du capital et du travail… »

— La barbe !

«  — … Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des travailleurs… »

— Ferme ça, eh ! mercanti !

«  — … Mon dévouement… mon zèle… mon amour des petits et des humbles… »

— Ta gueule !

«  — … Notre chère patrie… nos mutilés… nos morts… »

Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse :

— Parle pas de ça, eh ! salaud ? Est-ce que ça te regarde ?

Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda :

— Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain ? La patrie, les mutilés, les morts… Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur le Curé, pour les faire servir à son élection ?

Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre, déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille :

— Ils vont nous écharper !

— C’est bien possible… Ce sont les risques du métier.

— Allons-nous-en.

— Moi, je reste… Je n’ai jamais battu en retraite devant des électeurs. Et voici ma septième campagne !

Plumoiseau était admirable… Mais un groupe d’assaillants se précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M. Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant sa voix sonore, s’écria :

— Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous ?

Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux, M. Cousinet fut renversé, piétiné… Mais l’abbé Pellegrin s’élança à son secours : les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse extraordinaires… Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui ordonna :

— Suffit… Maintenant faut les mettre.

— Les mettre ? bégaya le millionnaire.

— Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain !

Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila au milieu des coups de sifflets et des huées.

....... .......... ...

La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet ; elle devait finir plus mal encore.

Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur d’un plateau d’argent.

Sur ce plateau, il y avait une lettre.

Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien compréhensible, était ainsi conçue :

« Cher ami,

« Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M. de Sableuse, qui est mon amant, et Léa.

« J’en ai souppé de cette existance… Moi, je suis faite pour l’art et pour l’amour.

« Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans mon cœur de femme et de grande vedette.

« Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme que j’aime.

« Adieu et bien sincèrement,

« Lisette de Lizac ».

— Ah ! ça, c’est le bouquet ! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre Plumoiseau pour ne pas tomber.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le rédacteur en chef du Salut national.

— Il y a que… Lisez plutôt !

Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix calme, proféra :

— C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale, mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter de cette façon-là ! Quel atout pour nos adversaires !

— Cocu et battu, voilà mon sort !…

— Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça… N’importe, il ne faut désespérer de rien.

— Ce Pierre de Sableuse est un misérable ! Voilà comment il me récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique ! Que faire, mon bon Plumoiseau ?

— Cacher cette histoire, à tout prix… Sinon, nous nous écroulons dans le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui défend les vieilles traditions de la famille française !

— Ah ! peu importe, maintenant… La réunion de ce soir prouve bien que je serai blackboulé !

— Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans… Les paysans sont avec nous ! Mais il faut sauver la face, avant tout.

— Vous avez une idée, Plumoiseau ?

— Aucune.

— Moi non plus… Ce coup m’abat ! Et cependant, je suis un lutteur. Mais être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable !

— Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait pas. Allons nous coucher… La nuit porte conseil.

Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide.

— Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce sans-le-sou ! s’exclama-t-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas et trop doré…

Après un long silence, M. Cousinet murmura :

— Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes supérieurs… Les femmes ne nous comprennent pas !

Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha.