Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse.
Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie française : L’Enfant et la Vie.
Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre. Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant lui. Telle n’est pas notre pensée.
Le Saint a bien écrit au début de son petit traité : « Il y a deux systèmes employés de tous temps en éducation, le répressif et le préventif. » Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.
Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement d’abord, s’y reprend à plusieurs fois ; puis, un beau matin, surgit une force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles.
Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.
Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur ; mon cœur se complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au dehors ; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.
Isaïe.
On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât ; mais les disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent… » Et les embrassant et imposant les mains sur eux, il les bénissait.
Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit Jésus ; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de la mer.
Jésus leur dit cette allégorie : « Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite ; et le loup les ravit et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie ; il faut aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul pasteur.
Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes : car mon joug est doux et mon fardeau léger.
Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, ses disciples Jacques et Jean lui dirent : « Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? » Jésus, s’étant tourné vers eux, les reprit en disant : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des âmes, mais pour les sauver. » Et ils allèrent dans un autre bourg.
Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la terre !
Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde.
Les Évangiles.
Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si Dieu ne leur donnera pas de se convertir…, et de recouvrer leur bon sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté ?
Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous.
La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin…
Saint Paul.
Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui lui est confié.
Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer à être utile qu’à être le maître.
Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les maximes anciennes et nouvelles.
Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice, afin qu’il obtienne pour lui-même un traitement pareil.
Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.
Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès, de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase. Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté.
Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se fortifier ; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec prudence et charité, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de chacun, et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint.
En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : « Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour. »
Saint Benoit.
« Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant ils deviennent toujours pires.
— Vous ne cessez de les battre ! répondit saint Anselme ! Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils ?
— Hébétés ou brutes.
— Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes ?
— Qu’y pouvons-nous ? Nous les contraignons de toutes les manières pour qu’ils fassent des progrès : résultat nul.
— Vous les contraignez ! — Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin ; si vous le comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel arbre trouverez-vous ? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues et entortillées. Et à qui la faute ? Eh bien ! Voilà ce que vous faites pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction. Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. Et comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de travers. Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner ainsi contre eux ? Ne sont-ils pas de la même nature que vous ? Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez à leur place ? — Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes mœurs à force de coups ? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure ? Pour donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le frappe doucement à l’aide d’un instrument ; puis, avec des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles par une fraternelle bonté, par une assistance pleine de mansuétude… Si vous vous mettez ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le faire. »
Saint Anselme.
Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple ; et bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur tout l’esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne les âmes…
Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les anges font, par des mouvements gracieux et sans violence.
Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge, puissamment, vaillamment, mais doucement, paisiblement… Je ne me suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point courroucer.
Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent : or, maintenant que son entendement commence à se desployer, il faut y fourrer doucement et suavement les prémices et premières semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des bonnes amitiés de filles bien nées et sages.
Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement… On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine que la raison seule.
Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre propre cœur.
Saint François de Sales.
Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger. Ils sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus à cette première simplicité.
Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu.
Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la crainte.
Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.
Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient incapables.
Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible.
Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les autres remèdes.
Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les choses que vous exigez de lui.
Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air austère et impérieux qui fait trembler les enfants.
Faites-vous aimer d’eux ; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts.
Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires : on met tout le plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre ; tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux ? Tâchons donc de changer cet ordre : rendons l’étude agréable : cachons-la sous l’apparence de la liberté et du plaisir.
Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur état naturel et de les connaître à fond. Enfin, quand même vous les réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre but : tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en hypocrisie. Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement à leur inspirer l’amour.
Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content d’eux ; car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction ordinaire ; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage. S’ils sont vifs, on les irrite ; s’ils sont mous, on les rend stupides. La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les organes : une âme menée par la crainte en est toujours plus faible.
Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu…
Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal : c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre ? J’ai envie de l’étrangler. — Gardez-vous-en bien, dit la causeuse ; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que vous. Allez : léchez doucement votre fils ; il sera bientôt joli, mignon, et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla remercier la corneille en ces termes : « Si vous n’eussiez modéré mon impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant tout le plaisir de ma vie. » O que l’impatience empêche de biens, et cause de maux !
Fénelon.
Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans.
Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les pensées de l’autre… Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète indifférence.
… Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants… Alors, comme, sans aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des générations nouvelles et les guidèrent vers le bien.
Newman.
Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation… soyez pères ; ce n’est pas assez : soyez mères. Il faut être comme une mère : fovens filios suos. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir qu’on les aime : non seulement en évitant avec eux la dureté, les froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours.
Voilà pourquoi il faut être mère.
Le père n’est pas toujours avec ses enfants ; il a d’autres soins : la mère n’en a pas d’autres ; elle y est toujours. La mère, qui les a portés dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais : Sicut gallina congregans pullos suos sub alas, dit Notre-Seigneur.
Tel est le modèle : Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux, converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux, en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours.
On fait comme cela quand on aime.
Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de ses maîtres : Oh ! ici, écrivait-il à sa mère, nos maîtres nous aiment. Quand ils me rencontrent, ils me disent : Édouard, comment cela va-t-il ? Ils nous parlent en récréation ; ils s’intéressent à nous ; ils jouent même avec nous.
Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la bienveillance, de la charité affectueuse.
Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre, pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison ? — Ce n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami ; et cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection.
C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le voyez. Je n’ai guère de meilleur secret… Je dois ajouter, toutefois, et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle.
C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions ; car il le faut bien entendre : Quand on a des cantiques, le tribunal de la pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien ; si on est obligé de sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession, le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut punir en même temps, tout est perdu… Non, non, c’est autrement qu’il faut gagner les âmes.
J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du monde dans cette pensée : et même, à parler franchement, l’expression et la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever n’est pas un régiment : un collège n’est pas une caserne ; ni le supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique très profonde : au régiment, il n’y a guère charge d’âmes ; dans une maison d’éducation, il y a charge d’âmes : il ne faut jamais l’oublier. C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile, je le sais, mais il le faut. Ah ! sans doute, la discipline matérielle coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent ; on n’y songe guère aux âmes ; on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre matériel est tout ; le corps, à peu près tout ; l’âme, à peu près rien. On peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur soi-même, ni sur les autres.
Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des enfants : il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on ? A une exacte police, dit Fénelon : ce sont des âmes qu’il faudrait élever ; ce sont des corps qu’on mate et qu’on dresse ; mais pour arriver là et faire d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont pas nécessaires ; des sergents de ville suffiraient au besoin.
Cela obtenu, que devient le reste ? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le reste ? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.
Mgr Dupanloup.