Dominique Savio, ou l’innocence conservée.
Michel Magon, ou l’innocence recouvrée.
Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon, ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux races d’adolescents prédestinés : ceux qui, grâce à ces soins merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui, vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers ! Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au Seigneur ; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut échapper à la douceur pénétrante du premier ? Sainte Thérèse de Lisieux compte des amis même parmi les plus grands pécheurs…
Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une main malhabile, il avait écrit :
1o Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que mon confesseur me le permettra ;
2o Je veux sanctifier les jours de fête ;
3o Mes amis seront Jésus et Marie ;
4o Plutôt la mort que le péché.
Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà.
« Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul ?
— Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi.
— Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école !
— Oh ! quand on travaille pour un maître qui paie bien…
— Quel maître ?
— Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour Lui. »
Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser.
« Dominique, viens-tu faire une partie ? lui demandait, un soir caniculaire d’août, un de ses compagnons :
— Une partie de quoi ?
— De nage.
— Non, merci : je ne sais pas nager.
— On t’apprendra.
— Merci encore ! C’est mal de s’exposer à un péril inutile.
— Penses-tu ? Tout le monde y va bien.
— En ce cas je vais demander la permission à ma mère.
— Ne fais pas ça, grosse bête : elle te le défendrait.
— Alors c’est donc mal : ne comptez pas sur moi. »
On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre service ; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il frisa même l’héroïsme.
En classe, une faute avait été commise ; pas une gaminerie, mais une faute grave, et le coupable méritait l’expulsion… Tout simplement on accusa Savio… Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître : Savio ! Le modèle de sa classe ! La perle de l’école !
Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui accorda la loi de sursis.
L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé.
Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il appela Dominique.
« Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent ?
— Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été sûrement mis à la porte ; tandis que moi, j’avais quelque espoir que… D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement accusé. »
Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien. Dominique, à l’école de son village, Mondonio, arrivait toujours bon premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir très cher, et il y progressait.
Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta.
Ce fut à sa maison natale, aux Becchi, où tous les ans, à l’époque des vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait être son disciple préféré.
L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père.
« Qui es-tu et d’où viens-tu ? lui demanda le prêtre.
— Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous parler de moi. »
Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie.
« Eh bien, que pensez-vous de moi ? questionna Dominique à la fin de cet entretien.
— Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.
— A quoi pourra-t-elle servir ?
— A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.
— Entendu ! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père.
— Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes études !
— Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore dans l’avenir.
— Mais que feras-tu à la fin de tes études ?
— Si Dieu le veut, je serai prêtre.
— Fort bien ! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier. Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule : tu viendras me la réciter demain. »
Dix minutes après, l’enfant était déjà là.
« Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon. »
Et il récita la page ; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco comprit le signe de Dieu.
« Tu as devancé le temps pour ta leçon : je devance, à mon tour, ma réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma petite bande. »
Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville, Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible, qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre : Da mihi animas : cætera tolle.
« Quel est le sens de ces mots ? interrogea le petit.
— Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire : « Donnez-moi des âmes ; pour le reste je n’en ai cure. »
— J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne sera une de celles que vous voudrez gagner. »
Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu.
De cette maison de son maître il aima tout.
Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent. Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse autour des « nouveaux », pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer leur premier sourire.
Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui : alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si gentil que bien peu lui résistaient.
Dehors, en se rendant en classe — car Don Bosco, en ce temps-là, était contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier en ville — Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût capté le moindre de ses regards.
Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la classe, et pour le bon motif.
Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis de la citadelle, à coups de pierres.
Dominique s’interposa : on ne l’écouta pas.
Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne pour séparer les adversaires.
Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance convenue… Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva au-dessus de sa tête son petit crucifix :
« Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de votre côté à haute voix : « Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une vengeance publique. »
Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria :
« Vas-y ; lance sur ma tête la première, pierre !
— Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis même prêt à te défendre si l’on t’attaque. »
Et la même scène se reproduisit avec le second.
« Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez perdre en commettant un gros péché !… »
Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les conduisit à l’église où ils se confessèrent…
Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé !
« Ne lancez pas des boules de neige en étude ; vous savez que Don Bosco l’a défendu », disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.
« Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi ? », lui clama insolemment un de ceux-ci.
Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco, l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans.
En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline : le médecin de son âme s’y opposa formellement : « Acceptez tout simplement, lui dit-il, d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque côté qu’elle vous tombe : c’est Dieu qui l’envoie. » Et Dominique, nous venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie commune.
Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement. Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée ; tous l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre.
Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite, l’avait observé très vite chez Dominique.
« Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas un ne vaut Dominique.
— Et qu’en savez-vous, mère ?
— Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après les offices ; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet, tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un ange du Paradis. »
C’était vrai.
Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas des lumières étranges.
En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco.
« Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire !
— Où veux-tu me conduire ?
— Venez vite, venez vite !… »
Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un homme agonisait.
« C’est ici », dit Dominique, en frappant à la porte… et il s’en retourna à l’Oratoire.
Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme, voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce « bon larron » s’endormait dans la paix du Christ…
Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme de mourant ; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus il ne chercha à savoir !…
Une autre fois — c’était en 1857 — Don Bosco se préparait à partir pour Rome.
« Vous allez bientôt aller à Rome, mon père ? demanda l’enfant.
— Mais oui.
— Oh ! que je voudrais vous y suivre !
— Pourquoi ?
— Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le catholicisme.
— Comment le sais-tu ?
— Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi. Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi qui doit éclairer l’Angleterre. »
A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini : « L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre. »
Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout : il arriva donc que le corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une certitude déconcertante.
Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. « Récitons un Pater, un Ave et un Gloria pour celui d’entre nous qui mourra le premier », murmurait l’officiant. « … Pour Savio qui, de nous tous, mourra certainement le premier », rectifia-t-il gentiment.
Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour auprès de son maître : « Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Si vous allez à Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir ! En Paradis ! »
Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage, le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court.
A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son lit, et monsieur le curé qui priait.
« Papa, dit-il, nous y sommes !
— Je suis là, mon petit, que veux-tu ?
— Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les litanies de la bonne mort. »
Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna.
Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les invocations suprêmes.
Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible transfigura les traits de son fils.
« Oh ! comme c’est beau ce que je vois ! » s’écria-t-il dans une extase.
Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur surnaturelle.