La première phase d’une révolution est consacrée à combattre les nécessités économiques et sociales qui régissent la vie des peuples. L’expérience prouvant bientôt que ces nécessités dominent les volontés, l’ancienne organisation reparaît sous des noms nouveaux. Ainsi se terminera nécessairement la révolution russe.
Les rêveurs n’ont aucun pouvoir créateur, mais ils possèdent parfois une puissance destructive considérable. Sous leur dissolvante action, les institutions péniblement édifiées par le temps se désagrègent avec une extrême rapidité. Quelques mois suffirent aux communistes russes pour ramener leur pays à la barbarie.
L’imagination créatrice prépare l’invention. Le laboratoire en fixe les contours. L’usine la transforme en éléments de progrès qu’utilisent tous les hommes. Le massacre des intellectuels par les communistes russes montre combien est ignorée des foules cette genèse des découvertes dont elles profitent. Le bolchevisme a révélé le degré de misère auquel peut tomber l’ouvrier privé de la pensée capable d’orienter ses efforts.
Si équitable que puisse être un idéal révolutionnaire, il ne triomphe qu’au prix de guerres acharnées. Vingt années de luttes meurtrières furent nécessaires pour établir en Europe le principe d’égalité devant la loi et supprimer les privilèges de certaines classes.
Un gouvernement révolutionnaire ne subsiste qu’à la condition de tomber sous le despotisme de quelques meneurs.
Les révolutions ne durent jamais longtemps parce qu’elles se heurtent bientôt au mur des nécessités économiques et sociales qui dominent le monde. Percevant alors l’impuissance des théoriciens, la foule se détourne d’eux. Avant d’arriver à cette dernière phase, bien des ruines sont accumulées. La Russie en fait aujourd’hui l’expérience.
Les révolutions enrichissent quelques-uns des chefs qui leur survivent, mais elles augmentent invariablement la misère des foules qui les ont réalisées. Cette vérité étant inaccessible aux multitudes, les meneurs révolutionnaires pourront continuer longtemps à bouleverser le monde.
L’histoire des assemblées révolutionnaires de tous les temps montre que les fanatiques n’ont encore découvert aucune autre méthode de persuasion que le massacre systématique de leurs adversaires.
Ce n’est pas à la liberté mais à la servitude que beaucoup de révolutionnaires modernes aspirent sans le savoir. La liberté n’est conçue par eux que sous forme de soumission à un maître dont les moindres paroles sont des oracles. Toutes les révolutions modernes se terminent par la création d’un autocrate.
La soif d’inégalité semble un besoin irréductible de la nature humaine. On sait avec quelle ardeur les Conventionnels échappés à la guillotine sollicitaient de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire qui les avaient conduits à tant de massacres n’était donc en réalité qu’un violent désir d’inégalité à leur profit. L’histoire n’a pas encore cité, d’ailleurs, de pays où régnât l’égalité.
Jamais baron féodal ne manifesta pour les serfs un mépris égal à celui que témoignent au peuple les chefs des nouveaux partis révolutionnaires, le communisme russe notamment. Dès l’arrivée au pouvoir des dictateurs bolchevistes, la liberté de la presse, la journée de huit heures, le suffrage universel, furent supprimés et l’ouvrier devint un simple esclave.
On ne rencontre guère d’exemple dans l’Histoire de révolutions n’ayant pas finalement engendré des résultats absolument contraires à ceux que poursuivaient leurs auteurs.
La Révolution bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux combien les buts atteints par les révolutions peuvent différer des buts poursuivis. Elle triompha en promettant la paix, et se trouva bientôt en guerre avec tous ses voisins. Elle voulait supprimer le militarisme et n’a fait qu’établir un régime militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. Elle prétendait abolir le droit de propriété et n’a réussi qu’à créer la propriété individuelle dans un pays qui n’avait encore connu que la propriété collective.
Étant donné le nombre immense de paysans russes devenus propriétaires et possédant, dès lors, la mentalité particulière que détermine la propriété, on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du monde qui renfermera le moins de socialistes.
Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation profonde des idées que résultent les réformes durables.
D’après tous les enseignements de l’histoire des révolutions, l’extrémisme en politique a comme terminaison nécessaire soit la destruction de la civilisation où il sévit, soit l’anarchie et la dictature.
Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir un équilibre durable et peu de temps pour le perdre.