II
LES FORCES ÉCONOMIQUES

Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois économiques qui, dans les temps modernes, déterminent la destinée des nations.


Si un bouleversement géologique avait détruit, il y a un siècle, toutes les mines de charbon et de pétrole de l’univers, cet événement n’aurait entraîné aucune conséquence importante. S’il se produisait aujourd’hui, les chemins de fer et les usines cesseraient aussitôt de fonctionner. La régression immédiate de nos civilisations en résulterait. Un abîme sépare le monde actuel de son état antérieur.


Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes sont impuissantes à combattre les nécessités économiques qui étreignent le monde. Il faut s’y adapter ou périr.


Les vérités scientifiques s’établissent facilement parce qu’elles s’adressent à l’intelligence. Les vérités économiques, se heurtant à des sentiments et à des illusions sociales, ne s’imposent qu’après de désastreuses expériences. La ruine de la Russie en est le plus récent exemple.


Dans les questions économiques et sociales, les intérêts déterminent l’opinion et les institutions qui en dérivent. Les Anglais resteront libre-échangistes, les Américains protectionnistes, tant qu’ils trouveront un avantage à maintenir leurs doctrines.


Dans une guerre prolongée, il arrive un moment où vaincu et vainqueur étant également ruinés, les indemnités exigibles du vaincu ne peuvent jamais compenser les pertes subies par le vainqueur.


On a justement observé que ce sont les pays à change élevé qui souffrent le plus du chômage. Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement les mêmes conséquences qu’une élévation considérable du prix des marchandises. Ces marchandises devenant alors presque invendables, il en résulte la fermeture des usines et le chômage.


Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement sous la dépendance du prêteur obligé de surveiller les garanties de sa créance. Une nation assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre finirait par la dominer plus étroitement qu’au moyen d’une conquête militaire.


La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets sans garantie qu’il peut émettre à volonté, mais dans son industrie et son agriculture. L’Allemagne, n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste presque aussi riche qu’avant la guerre malgré la perte à peu près totale de sa monnaie.


Les problèmes financiers actuels n’auront de solution possible qu’étudiés en fonction du temps. Avec son concours, la dette la plus colossale devient aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime, au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités seules sont capables de réaliser des combinaisons basées sur la puissance du temps, parce que leur vie est illimitée.


Le change représente simplement le degré de la confiance du monde dans le crédit d’un État. On ne stabilise pas plus le change qu’on ne stabilise un baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les oscillations du change révèlent surtout les oscillations de la confiance.


Une grève pour l’augmentation des salaires ne représente pas en réalité une lutte entre ouvriers et patrons, mais entre les ouvriers et le public. C’est le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de prix déterminée par le succès d’une grève. S’il prend généralement le parti des grévistes, c’est que les collectivités sont incapables de saisir les conséquences un peu lointaines des phénomènes.


Les énergies invisibles qui mènent le monde sont comparables à l’électricité, force de nature ignorée, connue seulement par les résultats visibles qu’elle produit.