IV
LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR

Il devient impossible de prévoir où conduira une alliance, et c’est sans doute pourquoi certains grands peuples hésitent aujourd’hui à en contracter. Ils n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison de l’alliée pour laquelle nous étions entrés en lutte avec l’Allemagne faillit nous faire perdre la guerre.


Quand on étudiera les origines de la grande guerre il faudra remonter assez loin pour déterminer la genèse des sentiments qui animaient alors les divers pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de l’Allemagne pour aller vers la France, ce fut surtout parce que Bismarck, après le conflit russo-turc, empêcha les Russes de prendre Constantinople. L’empereur Guillaume le rappelle dans ses Mémoires lorsqu’il dit qu’en 1914 « la revanche pour Sedan s’unit à la revanche pour Stefano ».


Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu’un ennemi déclaré. L’alliance d’un peuple faible avec un peuple fort ne constitue généralement pour le peuple faible qu’une forme atténuée de la servitude.


L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre est généralement très stable, parce que leurs intérêts sont alors identiques. L’union pendant la paix s’affaiblit au contraire très vite parce que les intérêts en présence deviennent bientôt divergents.


Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne peuvent jamais être une œuvre d’entière bonne foi. Les politiciens qui les signent connaissent trop bien l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances liées par des intérêts communs se dissout dès que disparaît la communauté d’intérêts qui le fit naître.


Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction du traité de paix figura l’obligation où se trouvaient nos gouvernants de choisir entre une solitude pleine de futurs dangers et une alliance fertile en déboires, mais qui semblait nécessaire. Il n’est pas certain que la solution choisie fut la meilleure.


Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un écrit sans entente. Il ne faut pas oublier, cependant, que ce fut surtout l’absence d’écrit entre la France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne la neutralité britannique, et lui suggéra de nous déclarer la guerre.


Les traités d’alliance chargés de réticences sont plus dangereux qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils inspirent.


Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les alliances deviennent une chaîne qui entrave, leur désagrégation est prochaine.